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Full text of "Oeuvres complètes de Diderot, revues sur les éditions originales, comprenant ce qui a été publié à diverses époques et les manuscrits inédits, conservés à la Bibliothèque de l'Ermitage, notices, notes, table analytique"

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LIBRARY OF 
WELLESLEY COLLEGE 




FROM THE FUND OF 
EBEN NORTON HORSFORD 



ŒUVRES COMPLÈTES 



1)0 



DIDEROT 



i:ngyclopédie 

F - LOniOUR 



ANCIENNE MAISON J. CLAYE 
PARIS. - IMPRIMERIE A. QUANTIN ET C-, 



RUE SAINT-BENOIT 



ŒUVRES COMPLÈTES 



DE 



DIDEROT 



REVUES SUR LIiS ÉDITIONS ORIGINALIiS 

COMPRENANT CE QUI A ÉTÉ PUBLIÉ A DIVERSES ÉPOQUES 

ET LKS MANUSCRITS INEDITS 
CONSERVÉS A LA BIULIOTHÈQUE DE L' BU MIT AGE 

NOTICES, NOTES, TABLE ANALYTIQUE 

ÉTUDE SUR DIDEROT 

ET 

LE MOUVEMENT P H I L(J.SO P H I Q U E AU XVIII'' SIÈCIE 

PAR J. ASSÉZÂT 

TOME QUINZIÈME 




PARIS 

GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS 

C, RUE DES SAINTS-PÉnES, 

1876 



è33SÔ 



DICTIONNAIRE 

ENCYCLOPÉDIQUE 

(SUITE) 



FACE [Astrol. jud. et divinat.). C'est la troisième partie de 
chaque signe duzodiaque, que les astrologues ont regardé comme 
composé de trente degrés. Ils ont divisé ces trente degrés en 
trois. Les dix premiers degrés composent la première facc', les 
dix suivants, la seconde; et les dix autres, la troisième face. Ils 
ont ensuite rapporté ces faces aux planètes, et ils ont dit que 
Vénus correspondait dans telle circonstance à la troisième face 
du Taureau, c'est-à-dire qu'elle était dans les dix derniers degrés 
de ce signe. On voit bien que toutes ces idées sont arbitraires, 
et que si l'astrologie fonde ses prédictions sur ces divisions, il 
ne faut que les connaître un peu pour être désabusés. Quand on 
conviendrait qu'en conséquence de la liaison qui est nécessaire- 
ment entre tous les êtres de l'univers il ne serait pas impossible 
qu'un effet relatif au bonheur ou au malheur de l'homme dût 
absolument coexister avec quelque phénomène céleste, en sorte 
que l'un étant donné, l'autre résultât ou suivît toujours infaillible- 
ment, peut-on jamais avoir un assez grand nombre d'observations 
pour fonder en pareil cas quelque certitude? Ce qui doit ajouter 
beaucoup de force à cette considération, c'est que toute la 
durée de nos observations en ce genre ne sera jamais qu'un 
point, relativement à la durée du monde, antérieure et posté- 
rieure à ces observations. Celui qui craindrait, lorsque le soleil 
descend sous l'horizon, que la nuit qui approche ne fût sans 

XV. 1 



2 FAIBLE. 

fin serait regardé comme un fou : cependant je voudrais bien 
que l'on entreprît de déterminer le nombre des expériences suf- 
fisant pour ériger un événement en loi uniforme et invariable 
de l'univers, lorsqu'on n'a de la constance de l'événement 
aucune démonstration tirée de la nature du mécanisme, et qu'il 
ne reste, pour s'en assurer, que des observations réitérées. 

FACHEUX, adj. {Girmi.), terme qui est du grand nombre de 
ceux par lesquels nous désignons ce qui nuit à notre bien-être : 
nous l'appliquons aux personnes et aux choses. Si l'on fait à 
un commerçant quelque banqueroute considérable au moment 
où il est pressé par des créanciers, la banqueroute est un évé- 
nement fâcheux, la conjoncture où il se trouve est fûcheiise, 
ses créanciers sont des gens fâcheux. On voit par les Fâcheux 
de Molière qu'un fâcheux est un importun qui survient dans 
un moment intéressant, occupé, où la présence même d'un ami 
est de trop, et où celle d'un indifférent embarrasse et peut 
donner de l'humeur quand elle dure. 

FxVGOT. {Ilist. mod.). L'usage du fagot a subsisté en Angle- 
terre autant de temps que la religion romaine. S'il arrivait à 
quelque hérétique d'abjurer son erreur et de rentrer dans le 
sein du catholicisme, il lui était imposé de notifier à tout le 
monde sa conversion par une marque qu'il portait attachée à 
la manche de son habit, jusqu'à ce qu'il eût satisfait à une 
espèce de pénitence publique assez singulière : c'était de pro- 
mener un fagot sur son épaule, dans quelques-unes des grandes 
solennités de l'Église. Celui qui avait pris le fagot sur sa manche, 
et qui le quittait, était regardé comme un relaps et comme un 
apostat. 

FAIBLE, s. m. {Morale.) Il y a la même différence entre les 
faibles et les faiblesses qu'entre la cause et l'effet : les faibles 
sont la cause, les faiblesses sont l'effet. On entend par faible 
un penchant quelconque : le goût du plaisir est le faible des 
jeunes gens; le désir de plaire, celui des femmes; l'intérêt, 
celui des vieillards; l'amour de la louange, celui de tout le 
genre humain. Il est des faibles qui viennent de l'esprit, il en 
est qui viennent du cœur. Moins un peuple est éclairé, plus il 
est susceptible des faibles qui viennent de l'esprit. Dans les 
temps de barbarie, l'amour du merveilleux, la crainte des sor- 
ciers, la foi aux présages, aux diseurs de bonne aventure, etc., 



FAIT. 3 

étaient des faibles fort communs. Plus une nation est polie, 
plus elle est susceptible des faibles qui viennent du cœur; 
1° parce que faire des fautes sans le savoir, ce n'est pas être 
faible, c'est être ignorant ; 2° parce que, à mesure que l'esprit 
acquiert plus de lumières, le cœur acquiert plus de sensibilité. 
Les femmes sont plus susceptibles des faibles de l'esprit, parce 
que leur éducation est plus négligée, et qu'on leur laisse plus 
de préjugés; elles sont aussi plus susceptibles des faibles du 
cœur, parce que leur âme est plus sensible. La dureté et l'in- 
sensibilité sont les excès contraires aux faibles du cœur, comme 
l'esprit fort est l'excès opposé aux faibles de l'esprit. Il y a 
encore cette différence entre les faibles et la faiblesse, qu'un 
faible est un penchant qui peut être indifférent, au lieu que la 
faiblesse est toujours répréhensible. 

FAIM, Appétit [Gram. Syn.). L'un et l'autre désignent une 
sensation qui nous porte à manger. Mais la faim n'a rapport 
qu'au besoin, soit qu'il naisse d'une longue abstinence, soit qu'il 
naisse de voracité naturelle, ou de quelque autre cause. Uap- 
pêtit a plus de rapport au goût et au plaisir qu'on se promet 
des aliments qu'on va prendre. La faim presse plus que Wtp- 
pétit; elle est plus vorace; tout mets l'apaise. Uappétit, plus 
patient, est plus délicat; certain mets le réveille. Lorsque le 
peuple meurt de faim, ce n'est jamais la faute de la Providence; 
c'est toujours celle de l'administration. Il est également dange- 
reux pour la santé de souffrir de la faim, et de tout accorder 
à son appétit. La faim ne se dit que des aliments ; Y appétit a 
quelquefois une acception plus étendue; et la morale s'en sert 
pour désigner en général la pente de l'âme vers un objet qu'elle 
s'est représenté comme un bien, quoiqu'il n'arrive que trop 
souvent que ce soit un grand mal. _ 

FAIT, s. m. Voilà un de ces termes qu'il est difficile de défi- 
nir : dire qu'il s'emploie dans toutes les circonstances connues 
où une chose en général a passé de l'état de possibilité à l'état 
d'existence, ce n'est pas se rendre plus clair. 

On peut distribuer les faits en trois classes : les actes de la 
divinité, les phénomènes de la nature, et les actions des 
hommes. Les premiers appartiennent à la théologie, les seconds 
à la philosophie, et les autres à l'histoire proprement dite. Tous 
sont également sujets à la critique. 



k FAIT. 

On considérerait encore les faits sous deux points de vue 
très-généraux; ou les faits sont naturels, ou ils sont surnatu- 
rels; ou nous en avons été les témoins oculaires, ou ils nous 
ont été transmis par la tradition, par l'histoire et tous ses monu- 
ments. 

Lorsqu'un fait s'est passé sous nos yeux, et que nous avons 
pris toutes les précautions possibles pour ne pas nous tromper 
nous-mêmes, et pour n'être point trompés par les autres, nous 
avons toute la certitude que la nature du f/i/ peut comporter. 
Mais cotte persi!;ision a sa latitude'; ses degrés et sa force cor- 
respondent à toute la variété des circonstances du fait, et des 
qualités personnelles du témoin oculaire. La certitude alors, 
fort grande en elle-même, l'est cependant d'autant plus que 
l'homme est plus crédule, et le fait plus simple et plus ordi- 
naire; ou d'autant moins que l'homme est plus circonspect, et 
le fait plus extraordinaire et plus compliqué. En un mot, 
qu'est-ce qui dispose les hommes à croire, sinon leur organi- 
sation et leurs lumières? d'où tireront-ils la certitude d'avoir 
pris toutes les précautions nécessaires contre eux-mêmes et 
contre les autres, si ce n'est de la nature du fait? 

Les précautions à prendre contre les autres sont infinies en 
nombre, comme les faits dont nous avons à juger : celles qui 
nous concernent personnellement se réduisent à se méfier de 
ses lumières naturelles et acquises, de ses passions, de ses pré- 
jugés et de ses sens. 

Si le fait nous est transmis par l'histoire ou par la tradi- 
tion, nous n'avons qu'une règle pour en juger; l'application 
peut en être difficile, mais la règle est sûre; l'expérience des 
siècles passés, et la nôtre. S'en tenir à son coup d'œil, ce serait 
s'exposer souvent à l'erreur; car combien de faits qui sont 
vrais, quoique nous soyons naturellement disposés à les regar- 
der comme faux ! cl combien d'autres qui sont faux, quoiqu'à 
ne consulter que le cours ordinaire des événements, nous ayons 
le penchant le plus fort à les prendre pour vrais ! 

Pour éviter l'erreur, nous nous représenterons l'histoire de 
tous les temps et la tradition chez tous les peuples sous l'em- 
blème de vieillards qui ont été exceptés de la loi générale qui 
a borné notre vie à un petit nombre d'années, et que nous 
allons interroger sur des transactions dont nous ne pouvons 



FAIT. 5 

connaître la vérité que par eux. Quelque respect que nous ayons 
pour leurs récits, nous nous garderons bien d'oublier que ces 
vieillards sont des hommes, et que nous ne saurons jamais de 
leurs lumières et de leur véracité que ce que d'autres hommes 
nous en diront ou nous en ont dit, et ce que nous en éprouve- 
rons nous-mêmes. Nous rassemblerons scrupuleusement tout ce 
qui déposera pour ou contre leur témoignage; nous examinerons 
les fiiits avec impartialité, et dans toute la variété de leurs cir- 
constances, et nous chercherons dans le plus grand espace que 
nous puissions embrasser sur la terre que les hommes ont habi- 
tée, et dans toute la durée qui nous est connue, combien il est 
arrivé de fois que nos vieillards, interrogés en des cas sembla- 
bles, ont dit la vérité; et combien de fois il est arrivé qu'ils ont 
menti. Ce rapport sera l'expression de notre certitude ou de 
notre incertitude. 

Ce principe est incontestable. Nous arrivons dans ce monde, 
nous y trouvons des témoins oculaires, des écrits et des mo- 
numents ; mais qu'est-ce qui nous apprend la valeur de ces 
témoignages, sinon notre propre expérience ? 

D'où il s'ensuit que, puisqu'il n'y a pas deux hommes sur 
la terre qui se ressemblent, soit par l'organisation, soit par les 
lumières, soit par l'expérience, il n'y a pas deux hommes sur 
lesquels ces symboles fassent exactement la même impression ; 
qu'il y a même des individus entre lesquels la différence est 
infinie : les uns nient ce que d'autres croient presque aussi fer- 
mement que leur propre existence ; entre ces derniers il y en a 
qui admettent, sous certaines dénominations, ce qu'ils rejettent 
opiniâtrement sous d'autres noms ; et dans tous ces jugements 
contradictoires, ce n'est point la diversité des preuves qui fait 
toute la différence des opinions, les preuves et les objections 
étant les mêmes, à de très-petites circonstances près. 

Une autre conséquence qui n'est pas moins importante que 
la précédente, c'est qu'il y a des ordres de faits dont la vrai- 
semblance va toujours en diminuant, et d'autres ordres de faits 
dont la vraisemblance va toujours en augmentant. Il y avait, 
quand nous commençâmes à interroger les vieillards, cent mille 
à présumer contre un qu'ils nous en imposaient en certaines 
circonstances, et nous disaient la vérité en d'autres. Par les 
expériences que nous avons faites, nous avons trouvé que le 



6 FANTAISIE. 

rapport variait d'une manière de plus en plus défavorable à 
leur témoignage dans le premier cas, et de plus en plus favo- 
rable à leur témoignage dans le second; et en examinant la 
nature des choses, nous ne voyons rien dans l'avenir qui doive 
renverser les expériences, en sorte que celles de nos neveux 
attestent le contraire des nôtres: ainsi, il y aura des points sur 
lesquels nos vieillards radoteront plus que jamais, et d'autres 
sur lesquels ils conserveront tout leur jugement, et ces points 
seront toujours les mêmes. 

Nous connaissons donc sur ces quelques faits tout ce que 
notre raison et notre condition peuvent nous permettre de savoir, 
et nous devons dès aujourd'hui rejeter ces [ails comme des 
mensonges, ou les admettre comme des vérités, même au péril 
de notre vie, lorsqu'ils seront d'un ordre assez relevé pour mé- 
riter ce sacrifice. 

Mais qui nous apprendra à discerner ces sublimes vérités 
pour lesquelles il est heureux de mourir ? la foi. 

FANTAISIE {Morale.). C'est une passion d'un moment, qui 
n'a sa source que dans l'imagination : elle promet à ceux qu'elle 
occupe, uon un grand bien, mais une jouissance agréable: elle 
s'exagère moins le mérite que l'agrément de son objet; elle en 
désire moins la possession que l'usage ; elle est contre l'ennui la 
ressource d'un instant : elle suspend les passions sans les dé- 
truire ; elle se mêle aux penchants d'habitude, et ne fait qu'en 
distraire. Quelquefois elle est l'effet de la passion même ; c'est 
une bulle d'eau qui s'élève sur la surface d'un liquide, et qui 
retourne s'y confondre; c'est une volonté d'enfant, et qui nous 
ramène pendant sa courte durée à l'imbécillité du premier âge. 

Les hommes qui ont plus d'imagination que de bon sens sont 
esclaves de mille fantaisies ; elles naissent du désœuvrement, 
dans un état où la fortune a donné plus qu'il ne faut à la na- 
ture, où les désirs ont été satisfaits au^sitôt que conçus : elles 
tyrannisent les hommes indécis sur le genre d'occupations, de 
devoirs, d'amusements, qui convient à leur état et à leur carac- 
tère : elles tyrannisent surtout les âmes faibles, qui sentent par 
imitation. Il y a des fantaisies de mode, qui pendant quelque 
temps sont les fantaisies de tout un peuple ; j'en ai vu de ce 
genre, d'extravagantes, d'utiles, de frivoles, d'héroïques, etc. Je 
vois le patriotisme et l'humanité devenir dans beaucoup de têtes 



FASTE. 7 

des fantaisies assez vives, et qui peut-être se répandraient, sans 
la crainte du ridicule. 

La fantaisie suspend la passion par une volonté d'un mo- 
ment, et le caprice- interrompt le caractère. Dans la fantaisieon 
néglige les objets de ses passions et ses principes, et dans le ca- 
price on les change. Les hommes sensibles et légers ont des 
fantaisies, les esprits de travers sont fertiles en caprices. 

FA^NTOME, s. m. [Gram.). Nous donnons le nom de fantôme 
à toutes les images qui nous font imaginer hors de nous des 
êtres corporels qui n'y sont point, Ces images peuvent être occa- 
sionnées par des causes physiques extérieures, de la lumière, des 
ombres diversement modifiées, qui affectent nos yeux, et qui 
leur offrent des figures qui sont réelles: alors notre erreur ne 
consiste pas à voir une figure hors de nous, car en effet il y en 
a une, mais à prendre cette figure pour l'objet corporel qu'elle 
représente. Des objets, des bruits, des circonstances particu- 
lières, des mouvements de passion, peuvent aussi mettre notre 
imagination et nos organes en mouvement ; et ces organes mus, 
agités, sans qu'il y ait aucun objet présent, mais précisément 
comme s'ils avaient été affectés par la présence de quelque objet, 
nous le montrent, sans qu'il y ait seulement de figure hors de nous. 
Quelquefois les organes se meuvent et s'agitent d'eux-mêmes, 
comme il nous arrive dans le sommeil ; alors nous voyons pas- 
ser au dedans de nous une scène composée d'objets plus ou 
moins décousus, plus ou moins liés, selon qu'il y a plus ou 
moins d'irrégularité ou d'analogie entre les mouvements des or- 
ganes de nos sensations. Voilà l'origine de nos songes. Voyez 
Sensations. On a appliqué le mot de fantôme à toutes les idées 
fausses qui nous impriment de la frayeur, du respect, etc., qui 
nous tourmentent, et qui font le malheur de notre vie ; c'est la 
mauvaise éducation qui produit ces fantômes^ c'est l'expérience 
et la philosophie qui les dissipent. 

FASTE [Morale.). C'est l'affectation de répandre, par des 
marques extérieures, l'idée de son mérite, de sa puissance et 
de sa grandeur, etc. Il entrait du faste dans la vertu des stoï- 
ciens. Il y en a presque toujours dans les actions éclatantes. 
C'est le faste qui élève quelquefois jusqu'à l'héroïsme des hom- 
mes à qui il en coûterait d'être honnêtes. C'est le faste qui 
rend la générosité moins rare que l'équité ; et de belles actions , 



8 FERMETE. 

plus faciles que l'habitude d'une vertu commune. Il entre du 
faste dans la dévotion, quand elle inspire plus de zèle que de 
mœurs, et moins l'attachement à ses devoirs comme homme et 
comme citoyen que le goût des pratiques extraordinaires. 

On se sert plus communément du mot faste pour exprimer 
cet appareil de magnificence, ce luxe d'apparence et non de 
commodité par lequel les grands prétendent annoncer leur rang 
au reste des hommes. Ils ont presque tous du faste dans les 
manières : c'est un des signes par lesquels ils font reconnaître 
leur état. Dans les pays où ils ont part au gouvernement, ils 
ont de la morgue et du dédain : dans les pays où ils ont moins 
de crédit que de prétentions, ils ont une politesse qui a son 
faste, et par laquelle ils cherchent à plaire sans commettre leur 
rang. 

On demande si dans ce siècle éclairé il est encore utile que 
les hommes qui commandent aux nations annoncent la grandeur 
et la puissance des nations par des dépenses excessives, et par 
le luxe le plus fastueux? Les peuples de l'Europe sont assez 
instruits de leur forces mutuelles pour distinguer chez leurs 
voisins un vain luxe d'une véritable opulence. Une nation aurait 
plus de respect pour des chefs qui l'enrichiraient que pour des 
chefs qui voudraient la faire passer pour riche. Des provinces 
peuplées, des armées disciplinées, des finances en bon ordre, 
imposeraient plus aux étrangers et aux citoyens que la magni- 
ficence de la cour. Le seul faste qui convienne à de grands 
peuples, ce sont les monuments, les grands ouvrages, et ces 
prodiges de l'art qui font admirer le génie autant qu'ils ajoutent 
ù ridée de la puissance. 

FERMETÉ et Constance. {Gram. Syiwn.), La fermeté est le 
courage de suivre ses desseins et sa raison ; et la conslanee est 
une persévérance dans ses goûts. L'homme ferme résiste à la 
séduction, aux forces étrangères, à lui-même: l'homme eon- 
stanl n'est point ému par de nouveaux objets, et il suit le même 
penchant qui l'entraîne toujours également. On peut être con- 
stant en condamnant soi-même sa constance; celui-là seul est 
ferme, que la crainte des disgrâces, de la douleur et de la mort 
même, l'espérance de la gloire, de la fortune ou des plaisirs, 
ne peuvent écarter du parti qu'il a jugé le plus raisonnable et 
le plus honnête. Dans les difficultés et les obstacles, l'homme 



FIN. 9 

ferme est soutenu par son courage, et conduit par sa raison ; il 
va toujours au même but: l'iiomme eo)istaut est conduit par son 
cœur ; il a toujours les mêmes besoins. On peut être eonstant 
avec une âme pusillanime, un esprit borné : mais la fermeté ne 
peut être que dans un caractère plein de force, d'élévation et 
de raison. La légùreté et lafeieilité sont opposées à la ronslance-, 
la fragilité et \a. faiblesse sont opposées à la fermeté. 

FÉROCE, adj. Ëpithète que l'homme a inventée pour désigner 
dans quelques animaux qui partagent la terre avec lui une dis- 
position naturelle à l'attaquer, et que tous les animaux lui ren- 
draient à juste titre, s'ils avaient une langue; car quel animal 
dans la nature est plus féroce que l'homme ? L'homme a trans- 
porté cette dénomination à l'homme qui porte contre ses sembla- 
bles la même violence et la même cruauté que l'espèce humaine 
entière exerce sur tous les êtres sensibles et vivants. Mais si 
l'homme est un animal féroce qui s'immole les animaux, quelle 
bête est-ce que le tyran qui dévore les hommes ? 11 y a, ce me 
semble, entre la férocité et la cruauté cette différence que, la 
cruauté étant d'un être qui raisonne, elle est particulière à 
l'homme ; au lieu que la férocité étant d'un être qui sent, elle 
peut être commune à l'homme et à l'animal. 

FIGUIER DE NAVIUS {Ilist. emc), figuier que Tarquin le 
vieux fit planter à Rome dans le comice, où l'augure Accius 
Navius avait coupé en deux une pierre à aiguiser avec un rasoir. 
Il y avait un préjugé populaire, que le destin de Rome était 
attaché à cet arbre, et que la ville durerait autant que le 
figuier. 

Il y en a qui confondent le ficus Navii, ou figuier d'Accius 
Navius, avec le ficus ru?ni)ialis, ou figuier ruminai i mais celui- 
ci est l'arbre sous lequel on découvrit la louve qui allaitait 
Rémus et Romulus. Cet arbre fut sacré; il dura très-longtemps, 
et l'on prit sa chute à mauvais augure'. 

FIN, s. f. [Gram.]^ terme relatif à commencement; le com- 
mencement est des parties d'une chose celle qui est ou qu'on 
regarde comme la première ; et la fin, celle qui est ou qu'on 
regarde comme la dernière. Ainsi on dit la fin d'un voyage., la 
fin d'un ouvrage, la fin de la vie, la fin d'une passion ; cette 

1. Voyez l'Essai sur les règnes de Claude el de Néron, t. III, p. 168. 



10 FLORE. 

passion tire à sa fin, cet ouvrage tire à sa fin. Une ouvrière 
dirait en dévidant un peloton de fil, ou en travaillant : 7V touche 
à la fin de mon fil; si elle en séparait une petite portion : voilà 
un boni de fil; si elle considérait ce fil comme un continu: 
je le tiens par le bout ; si elle n'avait égard qu'au bout qu'elle 
tient, et qu'il fût sur le point de lui échapper des doigts, tant 
la partie qu'elle en tiendrait encore serait petite : je nen tiens 
plus que Ve.rlrêmiié. 

FIN [Morale.). C'est la dernière des raisons que nous avons 
d'agir, ou celle que nous regardons comme telle ; ainsi l'on 
demande à un homme, à quelle fui avez-vous fait cette 
démarche? quelle finxous proposiez-vous dans cette occasion? 
Pressez un homme de motifs en motifs , et vous trouverez que 
son bonheur particulier est toujours la /in dernière de toutes 
ses actions réfléchies. 

FLÉCHIR, V. neut. [Gra^n.). 11 se dit dans les arts de tout 
corps qui, trop faible pour l'eflort qu'il a à soutenir, cède en 
quelque point à cet effort; ainsi on dit : cette barre de fer a flé- 
chi, cette poutre a fléchi. On a transporté cette acception du 
physique au moral. On a supposé que le ressentiment d'une 
injure donnait à l'âme de l'inflexibilité; et on a dit qu'on avait 
flécJii un homme offensé, quand on lui avait fait oublier son 
ressentiment, ou renoncer à la vengeance. Fléchir était neutre 
au physique ; il est devenu actif au moral. 

FLORE [Myth.], une des nymphes des îles Fortunées, que 
les Grecs appelaient Chloris. Le Zéphire l'aima, la ravit, et en 
fit son épouse. Elle était alors dans sa première jeunesse; 
Zéphire l'y fixa, empêcha le temps de couler pour elle, et la fit 
jouir d'un printemps éternel. Les Sabins l'adorèrent. Le col- 
lègue de Romulus lui éleva des autels au milieu de Rome nais- 
sante. Les Phocéens lui consacrèrent un temple à Marseille. 
Praxitèle avait fait sa statue, cet homme qui reçut l'immortalité 
de son art, et qui la donna à tant de divinités païennes. Une 
courtisane appelée Larentia, d'autres disent Flore, mérita sous 
ce dernier nom des autels et des fêtes chez le peuple romain, 
qu'elle avait institué l'héritier des richesses immenses qu'elle 
avait amassées du commerce de sa beauté. Les jeux de l'an- 
cienne Flore étaient innocents; ceux de la Flore nouvelle tin- 
rent du caractère de la personne en l'honneur de laquelle on les 



FOIRIAO. 11 

célébrait, et furent pleins de dissolution. Gaton, qui y assista 
une fois, ne crut pas qu'il convînt à la dignité de son caractère, 
et à la sévérité de ses mœurs, d'en soutenir le spectacle jusqu'à 
la fin; ce qui donna lieu à cette épigramrae : 

Nosses jocoscTo dulcae cum sacrum Florae, 
Festoque lusus, et licentiam vulgi, 
Cur in theatrum, Cato severe, venisti? 
An ideo tantum vénéras, ut exires? 

Mart. Épig., lib. I, Épig. i, ad Catonem. 

On prit la dépense des jeux floraux d'abord sur les biens de la 
courtisane, ensuite sur les amendes et confiscati(ins dont on 
punissait le péculat. Le temple de l'ancienne Flore était situé 
en face du Capitole : elle était couronnée de fleurs, et tenait 
dans sa main gauche une corne qui en versait en abondance. 
Cicéron la met au nombre des mères déesses. 

FOIRIAO ou FoQUEUx {Hist. mocL), nom d'une secte de la 
religion des Japonais, ainsi appelée d'un livre de leur doctrine 
qui porte ce nom. L'auteur de la secte fut un homme saint 
appelé Xaca^ qui persuada à ces peuples que les cinq mots 
inintelligibles nnma, nno, forcn^ qui, quio, contenaient un 
mystère profond, avaient des vertus singulières, et qu'il suffi- 
sait de les prononcer et d'y croire pour être sauvé. C'est en 
vain que nos missionnaires leur prêchèrent que ce dogme ren- 
versait toute la morale, encourageait les hommes au crime, et 
qu'il n'y avait rien qu'on ne fût tenté de faire, quand on croyait 
pouvoir tout expier à si peu de frais ; d'ailleurs, que ces mots 
étaient vides de sens; que ne rappelant aucune idée, ou ne 
rappelant que des idées qu'il leur était défendu d'avoir sous 
peine d'hérésie, on faisait dépendre leur salut éternel du caprice 
des dieux; et qu'il vaudrait autant qu'ils eussent attaché leur 
sort à venir à la croyance d'une proposition conçue dans une 
langue tout à fait étrangère. Ils répondirent qu'ils n'avaient 
garde de s'ériger en scrutateurs de la volonté des dieux; que 
Xaca était un homme saint, et que leur ayant promis un bon- 
heur infiniment au-dessus de ce que l'homme pouvait jamais 
mériter par lui-même, il était juste qu'il en exigeât toutes les 
sortes de sacrifices dont il était capable : qu'après avoir immolé 



12 FONDATION. 

les passions de leur cœur, il no leur restait plus que de faire 
un holocauste des lumières de leur esprit; que Xaca en avait 
donné l'exemple au monde; qu'ils avaient embrassé sa loi avec 
une pleine confiance dans la vérité de ses promesses, et qu'ils 
mourraient mille fois plutôt que de renoncer au nama^ mio, 
foren^ qui, quio. Xaca est représenté avec trois têtes : il s'ap- 
pelle aussi foiage ou le seigneur. 

FONDATION [Poliliquc el Droil naturel.). Les mots fonder, 
fondement, fondation, s'appliquent à tout établissement durable 
et permanent, par une métaphore bien naturelle, puisque le 
nom même à' établissement est appuyé précisément sur la même 
métaphore. Dans ce sens on dit la fondation dhin empire, 
d'une république. Mais nous ne parlerons point dans cet article 
de ces grands objets : ce que nous pourrions en dire tient aux 
principes primitifs du droit politique, à la première institution 
des gouvernements parmi les hommes. On dit aussi fonder 
une secte. Yoyez Secte. Enfin on dit fonder une académie, un 
collège^ un liôpital, un couvent, des messes, des jjrix à distri- 
buer, des jeux publies, etc. Fonder dans ce sens, c'est assigner 
un fonds ou une somme d'argent, pour être employée à perpé- 
tuité à remplir l'objet que le fondateur s'est proposé, soit que 
cet objet regarde le culte divin ou l'utilité publique, soit qu'il 
se borne à satisfaire la vanité du fondateur, motif souvent 
l'unique véritable, lors même que les deux autres lui servent 
de voile. 

Les formalités nécessaires pour transporter à des personnes 
chargées de remplir les intentions du fondateur la propriété ou 
l'usage des fonds que celui-ci y a destinés; les précautions à 
prendre pour assurer l'exécution perpétuelle de l'engagement 
contracté par ces personnes; les dédommagements dus à ceux 
que ce transport de propriété peut intéresser, comme, par 
exemple, au suzerain privé pour jamais des droits qu'il perce- 
vait sur le fonds donné à chaque mutation de propriétaire; les 
bornes que la politique a sagement voulu mettre à l'excessive 
multiplication de ces libéralités indiscrètes; enfin, difi'érentes 
circonstances essentielles ou accessoires aux fondations, ont 
donné lieu à dilférentes lois dont le détail n'appartient point à 
cet article. Notre but n'est dans celui-ci que d'examiner l'uti- 
lité des fondations en général par rapport au bien public, ou 



FOI^DATION. 13 

plutôt d'en montrer les inconvénients : puissent les considéra- 
tions suivantes concourir avec l'esprit philosophique du siècle 
à dégoûter des fondatims nouvelles, et à détruire un reste de 
respect superstitieux pour les anciennes! 

1° Un fondateur est un homme qui veut éterniser l'effet de 
ses volontés ; or, quand on lui supposerait toujours les inten- 
tions les plus pures, combien n'a-t-onpas de raisons de se défier 
de ses lumières ? combien n'est-il pas aisé de faire le mal en 
voulant faire le bien ? Prévoir avec certitude si un établissement 
produira l'effet qu'on s'en est promis, et n'en aura pas un tout 
contraire; démêler a travers l'illusion d'un bien prochain et 
apparent les maux réels qu'un long enchaînement de causes 
ignorées amènera à sa suite ; connaître les véritables plaies de 
la société, remonter à leurs causes ; distinguer les remèdes des 
palliatifs; se défendre enfin des prestiges de la séduction; porter 
un regard sévère et tranquille sur un projet au milieu de cette 
atmosphère de gloire, dont les éloges d'un public aveugle et 
notre propre enthousiasme nous le montrent environné, ce serait 
l'effort du plus profond génie, et peut-être la politique n'est- 
elle pas encore assez avancée de nos jours pour y réussir. 
Souvent on présentera à quelques particuliers des secours contre 
un mal dont la cause est générale; et quelquefois le remède 
même qu'on voudra opposer à l'effet augmentera l'influence de 
la cause. iNous avons un exemple frappant de cette espèce de 
maladresse dans quelques maisons destinées à servir d'asile 
aux femmes repenties. Il faut faire preuve de débauche pour y 
entrer. Je sais bien que cette précaution a du être imaginée 
pour empêcher que la fondation ne soit détournée à d'autres 
objets : mais cela seul ne prouve-t-il pas que ce n'était pas par 
de pareils établissements étrangers aux véritables causes du li- 
bertinage qu'il fallait le combattre?^ Ce que je dis du libertinage 
est vrai de la pauvreté. Le pauvre a des droits incontestables 
sur l'abondance du riche ; l'humanité, la religion nous font 
également un devoir de soulager nos semblables dans le malheur : 
c'est pour accomplir ces devoirs indispensables que tant d'éta- 
blissements de charité ont été élevés dans le monde chrétien 
pour soulager des besoins de toute espèce ; que des pauvres 
sans nombre sont rassemblés dans des hôpitaux, nourris à la 
porte des couvents par des distributions journalières. Qu'est-il 



Ih FONDATION. 

arrivé? c'est que précisément clans les pays où ces ressources 
gratuites sont les plus abondantes, comme en Espagne et clans 
cjuelques parties de l'Italie, la misère est plus commune et plus 
générale qu'ailleurs. La raison en est bien simple, et mille voya- 
geurs l'ont remarquée. Faire vivre gratuitement un grand 
nombre d'hommes, c'est soudoyer l'oisiveté et tous les désordres 
qui en sont la suite; c'est rendre la condition du fainéant pré- 
férable à celle de l'homme qui travaille ; c'est par conséquent 
diminuer pour l'État la somme du travail et des productions de 
la terre, dont une partie devient nécessairement inculte : de là 
les disettes fréquentes, l'augmentatien de la misère, et la dépo- 
pulation qui en est la suite ; la race des citoyens industrieux est 
remplacée par une populace vile, composée de mendiants, va- 
gabonds et livrés à toutes sortes de crimes. Pour sentir l'abus 
de ces aumônes mal dirigées, qu'on suppose un État si bien ad- 
ministré, f|u'il ne s'y trouve aucun pauvre (chose possible sans 
doute, pour tout État qui a des colonies à peupler) ; l'établis- 
sement d'un secours gratuit, pour un certain nombre d'hommes, 
y créerait tout aussitôt des pauvres, c'est-à-dire donnerait à 
autant d'hommes un intérêt de le devenir, en abandonnant leurs 
occupations; d'où résulteraient un vide dans le travail et la ri- 
chesse de l'État, une augmentation du poids des charges publi- 
ques sur la tète de l'homme industrieux, et tous les désordres 
que nous remarquons dans la constitution présente des sociétés. 
C'est ainsi que les vertus les plus pures peuvent tromper ceux 
qui se livrent sans précaution à tout ce qu'elles leur inspirent : 
mais si des desseins pieux et respectables démentent toutes les 
espérances qu'on en avait conçues, que faudra-t-il penser de 
toutes ces fondations qui n'ont eu de motif et d'objet véritable 
que la satisfaction d'une vanité frivole, et qui sont sans doute les 
plus nombreux ? Je ne craindrai point de dire que si on com- 
parait les avantages et les inconvénients de toutes les fonda- 
tions c|ui existent aujourd'hui en Europe, il n'y en aurait peut- 
être pas une qui soutînt l'examen d'une politique éclairée. 

2" Mais de quelque utilité que puisse être une fondation, 
elle porte dans elle-même un vice irrémédiable, et qu'elle tient 
de sa nature, l'impossibilité d'en maintenir l'exécution. Les fon- 
dateurs s'abusent bien grossièrement, s'ils imaginent que leur 
zèle se communiquera de siècle en siècle aux personnes char- 



FONDATION. 15 

gées d'en perpétuer les effets. Quand elles en auraient été ani- 
mées quelque temps, il n'est point de corps qui n'ait à la longue 
perdu l'esprit de sa première origine. Il n'est point de sentiment 
qui ne s'amortisse par l'habitude même et la familiarité avec 
les objets qui l'excitent. Quels mouvements confus d'horreur, 
de tristesse, d'attendrissement sur l'humanité, de pitié pour les 
malheureux qui souffrent, n'éprouve pas tout homme qui entre 
pour la première fois dans une salle d'hôpital ! Eh bien, qu'il 
ouvre les yeux et qu'ils voie: dans ce lieu même, au milieu de 
toutes les misères humaines rassemblées, les ministres destinés 
à les secourir se promènent d'un air inattentif et distrait ; ils 
vont machinalement et sans intérêt distribuer de malade en 
malade des aliments et des remèdes prescrits quelquefois avec 
une négligence meurtrière ; leur âme se prête à des con- 
versations indifférentes, et peut-être aux idées les plus gaies 
et les plus folles; la vanité, l'envie, la haine, toutes les pas- 
sions régnent là comme ailleurs, s'occupent de leur objet, le 
poursuivent; et les gémissements, les cris aigus de la douleur 
ne les détournent pas davantage que le murmure d'un ruisseau 
n'interromprait une conversation animée. On a peine à le con- 
cevoir; mais on a vu le même lit être à la fois le lit de la mort 
et le lit de la débauche. Voyez Hôpital. Tels sont les effets de 
l'habitude par rapport aux objets les plus capables d'émouvoir 
le cœur humain. Voilà pourquoi aucun enthousiasme ne se 
soutient; et comment sans enthousiasme les ministres de la 
fondation la rempliront-ils toujours avec la même exactitude ? 
Quel intérêt balancera en eux la paresse, ce poids attaché à la 
nature humaine, qui tend sans cesse à nous retenir dans l'inac- 
tion? Les précautions même que le fondateur a prises pour 
leur assurer un revenu constant les dispensent de le mériter, 
Fondera-t-il des surveillants, des inspecteurs, pour faire exé- 
cuter les conditions de la fondation ? Il en sera de ces inspec- 
teurs comme de tous ceux qu'on établit pour maintenir quelque 
règle que ce soit. Si l'obstacle qui s'oppose à l'exécution de la 
règle vient de la paresse, la même paresse les empêchera d'y 
veiller ; si c'est un intérêt pécuniaire, ils pourront aisément en 
partager le profit. Les surveillants eux-mêmes auraient donc 
besoin d'être surveillés, et où s'arrêterait cette progression ri- 
dicule ? Il est vrai qu'on a obligé les chanoines à être assidus 



16 FONDATION. 

aux offices, en réduisant presque tout leur revenu cà des dispo- 
sitions manuelles; mais ce moyen ne peut obliger qu'à une 
assistance purement corporelle : et de quelle utilité peut-il être 
pour tous les autres objets bien plus importants des fondations^ 
Aussi presque toutes les fondations anciennes ont-elles dégénéré 
de leur institution primitive : alors le même esprit qui avait 
fait naître les premières en a fait établir de nouvelles sur le 
même plan, ou sur un plan diiïérent; lesquelles, après avoir 
dégénéré à leur tour, sont aussi remplacées de la même manière. 
Les mesures sont ordinairement si bien prises par les fondateurs 
pour mettre leurs établissements à l'abri des innovations exté- 
rieures, qu'on trouve ordinairement plus aisé, et sans doute 
aussi plus honorable, de fonder de nouveaux établissements que 
de réformer les anciens ; mais par ces doubles et triples emplois, 
le nombre des bouches inutiles dans la société, et la somme des 
fonds tirés de la circulation générale, s'augmentent continuel- 
lement. 

Certaines fondations cessent encore d'être exécutées par une 
raison diOerente, et par le seul laps du temps : ce sont les fon- 
dations faites en argent et en rentes. On sait que toute espèce 
de rente a perdu à la longue presque toute sa valeur, par deux 
principes. Le premier est l'augmentation graduelle et successive 
de la valeur numéraire du marc d'argent, qui fait que celui qui 
recevait dans l'origine une livre valant douze onces d'argent, 
ne reçoit plus aujourd'hui, en vertu du même titre, qu'une de 
nos livres, qui ne vaut pas la soixante-treizième partie de ces 
douze onces. Le second principe est l'accroissement de la masse 
d'argent, qui fait qu'on ne peut aujourd'hui se procurer qu'avec 
trois onces d'argent ce qu'on avait pour une once seule avant 
que r Amérique fût découverte. Il n'y aurait pas grand incon- 
vénient à cela, si ces fondations étaient entièrement anéanties; 
mais le corps de la fondation n'en subsiste pas moins, seulement 
les conditions n'en sont plus remplies: par exemple, si les re- 
venus d'un hôpital souffrent cette diminution, on supprimera 
les lits des malades, et l'on se contentera de pourvoir à l'en- 
tretien des chapelains. 

3° Je veux supposer qu'une fondation ait eu dans son ori- 
gine une utilité incontestable; qu'on ait pris des précautions 
suflisantes pour empêcher que la paresse et la négligence ne la 



FONDATION. 17 

fassent dégénérer ; que la nature des fonds les mette à l'abri des 
révolutions du temps sur les richesses publiques ; l'immutabilité 
que les fondateurs ont cherché à lui donner est encore un in- 
convénient considérable, parce que le temps amène de nouvelles 
révolutions, qui font disparaître l'utilité dont elle pouvait être 
dans son origine, et qui peuvent même la rendre nuisible. La 
société n'a pas toujours les mêmes besoins; la nature et la dis- 
tribution des propriétés, la division entre les diflerents ordres 
du peuple, les opinions, les mœurs, les occupations générales 
de la nation ou de ses différentes portions, le climat même, 
les maladies, et les autres accidents de la vie humaine, éprou- 
vent une variation continuelle: de nouveaux besoins naissent; 
d'autres cessent de se faire sentir ; la proportion de ceux qui de- 
meurent change de jour en jour dans la société, et avec eux 
disparaît ou diminue l'utilité des fondations destinées à y sub- 
venir. Les guerres de Palestine ont donné lieu à des fondations 
sans nombre, dont l'utilité a cessé avec ces guerres. Sans parler 
des ordres des religieux militaires, l'Europe est encore couverte 
de maladreries, quoique depuis longtemps l'on n'y connaisse 
plus la lèpre. La plupart de ces établissements survivent long- 
temps à leur utilité : premièrement, parce qu'il y a toujours 
des hommes qui en profitent, et qui sont intéressés à les main- 
tenir : secondement, parce que lors même qu'on est bien con- 
vaincu de leur inutilité, on est très-longtemps à prendre le parti 
de les détruire, à se décider soit sur les mesures et les forma- 
lités nécessaires pour abattre ces grands édifices affermis depuis 
tant de siècles, et qui souvent tiennent à d'autres bâtiments 
qu'on craint d'ébranler; soit sur l'usage ou le partage qu'on fera 
de leurs débris : troisièmement, parce qu'on est très-longtemps 
à se convaincre de leur inutilité ; en sorte qu'ils ont quelquefois 
le temps de devenir nuisibles avant qu'on ait soupçonné qu'ils 
sont inutiles. 

Il y a tout à présumer qu'une fondation^ quelque utile 
qu'elle paraisse, deviendra un jour au moins inutile, peut-être 
nuisible, et le sera longtemps : n'en est-ce pas assez pour arrêter 
tout fondateur qui se propose un autre but que celui de satis- 
faire sa vanité ? 

h Je n'ai rien dit encore du luxe, des édifices, et du faste 
qui environne les grandes fondations: ce serait quelquefois éva- 
XV. 2 



18 FONDATION. 

luer bien favorablement leur utilité, que de l'estimer la centième 
partie de la dépense. 

5" Malheur à moi si mon objet pouvait être, en présentant 
ces considérations, de concentrer l'homme dans son seul in- 
térêt ; de le rendre insensible au malheur et au bien-être de ses 
semblables; d'éteindre en lui l'esprit de citoyen, et de substi- 
tuer une prudence oisive et basse à la noble passion d'être utile 
aux hommes! Je veux que l'humanité, que la passion du bien 
public, procurent aux hommes les mêmes biens que la vanité des 
fondateurs, mais plus sûrement, plus complètement, à moins 
de frais, et sans le mélange des inconvénients dont je me suis 
plaint. Parmi les dilTérents besoins de la société qu'on voudrait 
remplir par la voie des établissements durables ou des fonda- 
tions, distinguons-en deux sortes : les uns appartiennent à la 
société entière, et ne sont que le résultat des intérêts de chacune 
de ses parties en particulier: tels sont les besoins généraux de 
l'humanité, la nourriture pour tous les hommes; les bonnes 
mœurs et l'éducation des enfants pour toutes les familles, et cet 
intérêt est plus ou moins pressant pour les différents besoins; 
car un homme sent plus vivement le besoin de nourriture, que 
l'intérêt qu'il a de donner à ses enfants une bonne éducation. 
Il 'lie faut pas beaucoup de réflexion pour se convaincre que 
cette première espèce de besoins de la société n'est point de 
nature à être remplie par des fondations, ni par aucun autre 
moyen gratuit; et qu'à cet égard le bien général doit être le 
résultat des efforts de chaque particulier pour son propre inté- 
rêt. Tout homme sain doit se procurer sa subsistance par son 
travail, parce que, s'il était nourri sans travailler, il le serait 
aux dépens de ceux qui travaillent. Ce que l'État doit à chacun 
de ses membres, c'est la destruction des obstacles qui les gêne- 
raient dans leur industrie, ou qui les troubleraient dans la jouis- 
sance des produits qui en sont la récompense. Si ces obstacles 
subsistent, les bienfaits particuliers ne diminueront point la 
pauvreté générale, parce que la cause restera tout entière. De 
même toutes les familles doivent l'éducation aux enfants qui y 
naissent: elles y sont toutes intéressées immédiatement; et ce 
n'est que des efforts de chacune en particulier, que peut naître 
la perfection générale de l'éducation. Si vous vous amusez à fon- 
der des maîtres et des bourses dans des collèges, l'utilité ne 



FONDATION. 19 

s'en fera sentir qu'à un petit nombre d'hommes favorisés au ha- 
sard, et qui peut-être n'auront point les talents nécessaires pour 
en profiter: ce ne sera, pour toute la nation, qu'une goutte d'eau 
répandue sur une vaste mer ; et vous aurez fait à très-grands 
frais de très-petites choses. Et puis faut-il accoutumer les hom- 
mes à tout demander, à tout recevoir, à ne rien devoir à eux- 
mêmes ? Cette espèce de mendicité qui s'étend dans toutes les 
conditions dégrade un peuple, et substitue à toutes les passions 
hautes un caractère de bassesse et d'intrigue. Les hommes sont- 
ils puissamment intéressés au bien que vous voulez leur pro- 
curer? laissez-les faire : voilà le grand, l'unique principe. Vous 
paraissent-ils s'y porter avec moins d'ardeur que vous ne dési- 
reriez? augmentez leur intérêt. Vous voulez perfectionner l'édu- 
cation, proposez des prix à l'émulation des pères et des enfants ; 
mais que ces prix soient offerts à quiconque peut les mériter, 
du moins dans chaque ordre de citoyens; que les emplois et 
les places en tout genre deviennent la récompense du mérite, 
et la perspective assurée du travail; et vous verrez l'émulation 
s'allumera la fois dans le sein de toutes les familles : bientôt 
votre nation s'élèvera au-dessus d'elle-même, vous aurez éclairé 
son esprit; vous lui aurez donné des mœurs, vous aurez fait de 
grandes choses ; et il ne vous en aura pas tant coûté que pour 
fonder un collège. 

L'autre classe de besoins publics auxquels on a voulu sub- 
venir par des fondations, comprend ceux qu'on peut regarder 
comme accidentels ; qui, bornés à certains lieux et à certains 
temps, entrent moins immédiatement dans le système de l'ad- 
ministration générale, et peuvent demander des secours parti- 
culiers. Il s'agira de remédier aux maux d'une disette, d'une 
épidémie ; de pourvoir à l'entretien de quelques vieillards, 
de quelques orphelins, à la conservation des enfants exposés ; 
de faire ou d'entretenir des travaux utiles à la commodité ou à 
la salubrité d'une ville ; de perfectionner l'agriculture ou quel- 
ques arts languissants dans un canton; de récompenser des ser- 
vices rendus par un citoyen à la ville dont il est membre; d'y 
attirer des hommes célèbres par leurs talents, etc. Or il s'en 
faut beaucoup que la voie des établissements publics et des fon- 
dations soit la meilleure pour procurer aux hommes tous ces 
biens dans la plus grande étendue possible. L'emploi libre des 



20 FONDATION. 

revenus d'une communauté, ou la contribution de tous ses 
membres dans le cas où le besoin serait pressant et général ; 
une association libre et des souscriptions volontaires de quel- 
ques citoyens généreux, dans le cas où l'intérêt sera moins pro- 
chain et moins universellement senti ; voilà de quoi remplir 
parfaitement toute sorte de vues vraiment utiles; et cette mé- 
thode aura sur celle des fondations cet avantage inestimable, 
qu'elle n'est sujette à aucun abus important. Comme la contri- 
bution de chacun est entièrement volontaire, il est impossible 
que les fonds soient détournés de leur destination : s'ils l'étaient, 
la source en tarirait aussitôt; il n'y a point d'argent perdu en 
frais inutiles, en luxe et en bâtiments. C'est une société du 
même genre que celles qui se font dans le commerce, avec 
cette différence qu'elle n'a pour objet que le bien public; et 
comme les fonds ne sont employés que sous les yeux des 
actionnaires, ils sont à portée de veiller à ce qu'ils soient 
employés de la manière la plus avantageuse. Les ressources ne 
sont point éternelles pour des besoins passagers: le secours 
n'est jamais appliqué qu'à la partie de la société qui souffre, à 
la branche du commerce qui languit. Le besoin cesse-t-il ? la 
libéralité cesse; et son cours se tourne vers d'autres besoins. 
Il n'y a jamais de doubles ni de triples emplois, parce que l'u- 
tilité actuelle reconnue est toujours ce qui détermine la géné- 
rosité des bienfaiteurs publics : enfin cette méthode ne retire 
aucun fonds de la circulation générale; les terres ne sont point 
irrévocablement possédées par des mains paresseuses ; et leurs 
productions, sous la main d'un propriétaire actif, n'ont de bor- 
nes que celles de leur propre fécondité. Qu'on ne dise point que 
ce sont là des idées chimériques : l'Angleterre , l'Ecosse et 
l'h'lande sont remplies de pareilles sociétés, et en ressentent 
depuis plusieurs années les heureux eflèts. Ce qui a lieu en 
Angleterre peut avoir lieu en France: et quoi qu'on en dise, 
les Anglais n'ont pasle droit exclusif d'être citoyens. Nous avons 
même déjà dans quelques provinces des exemples de ces asso- 
ciations qui en prouvent la possibilité. Je citerai en particulier 
la ville de Bayeux, dont les habitants se sont cotisés librement 
pour bannir entièrement de leur ville la mendicité; et y ont 
réussi, en fournissant du travail à tous les mendiants valides, et 
des aumônes à ceux qui ne le sont pas. Ce bel exemple mérite 



FORDICIDIES. 21 

d'être proposé à l'émulation de toutes nos villes : rien ne sera 
si aisé, quand on le voudra bien, de tourner vers des objets 
d'une utilité générale et certaine, l'émulation et le goût d'une 
nation aussi sensible à l'honneur que la nôtre, et aussi facile à 
se plier à toutes les impressions que le gouvernement voudra et 
saura lui donner. 

6° Ces réflexions doivent faire applaudir aux sages restric- 
tions que le roi a mises par son éditde 17/i9 à la liberté de faire 
des fondations nouvelles. Ajoutons qu'elles ne doivent laisser 
aucun doute sur le droit incontestable qu'ont le gouvernement 
dans l'ordre civil , le gouvernement et l'Église dans l'ordre de 
la religion, de disposer des fondations anciennes, d'en diriger 
les fonds à de nouveaux objets, ou mieux encore de les suppri- 
mer tout à fait. L'utilité publique est la loi suprême, et ne doit 
être balancée ni par un respect superstitieux pour ce qu'on 
appelle l'intention des fondateurs^ comme si des particuliers 
ignorants et bornés avaient eu le droit d'enchaîner à leurs vo- 
lontés capricieuses les générations qui n'étaient point encore ; 
ni par la crainte de blesser les droits prétendus de certains 
corps, comme si les corps particuliers avaient quelques droits 
vis-à-vis l'État. Les citoyens ont des droits, et des droits sacrés 
pour le corps même de la société : ils existent indépendamment 
d'elle: ils en sont les éléments nécessaires ; et ils n'y entrent 
que pour se mettre, avec tous leurs droits, sous la protection 
de ces mêmes lois auxquelles ils sacrifient leur liberté. Mais les 
corps particuliers n'existent point par eux-mêmes ni pour eux ; 
ils ont été formés pour la société, et ils doivent cesser d'être au 
moment qu'ils cessent d'être utiles. Concluons qu'aucun ouvrage 
des hommes n'est fait pour l'immortalité; puisque les fondations 
toujours multipliées par la vanité, absorberaient à la longue 
tous les fonds et toutes les propriétés^ particulières, il faut bien 
qu'on puisse à la fm les détruire. Si tous les hommes qui ont 
vécu avaient eu un tombeau, il aurait bien fallu, pour trouver 
des terres à cultiver, renverser ces monuments stériles, et re- 
muer les cendres des morts pour nourrir les vivants. 

FORDICIDIES, s. f. [Mijlh.), fêtes que les Romains célé- 
braient le quinzième d'avril*, et dans lesquelles ils immolaient 

\. Diderot avait d'abord écrit Fordicides et cinquième d'avril. La rcctiticatioa 



22 FORFAIT. 

à terre des vaches pleines. Fordicidie vient de forda, vache 
pleine, et de cœdo, je tue ; et forda de oopa;, oopxr^o;. Chaque 
curie immolait sa vache. Ce qui n'est pas inutile à remarquer, 
c'est que ces sacrifices furent institués par Numa, dans un temps 
de stérilité commune aux campagnes et aux bestiaux. Il y a de 
l'apparence que le législateur songea à affaiblir une de ces cala- 
mités par l'autre, et qu'il fit tuer les vaches pleines, parce que 
la terre n'avait pas fourni de quoi les nourrir et leurs veaux : 
mais la calamité passa, et le sacrifice des Taches pleines se per- 
pétua. Voilà l'inconvénient des cérémonies superstitieuses, tou- 
jours dictées par quelque utilité générale, et respectables sous 
ce point de vue ; elles deviennent onéreuses pendant une longue 
suite de siècles à des peuples qu'elles n'ont soulagés qu'un 
moment. Si l'intervention de la Divinité est un moyen presque 
sûr de plier l'homme grossier à quelque usage favorable ou 
contraire à ses intérêts actuels, à sa passion présente, en re- 
vanche c'est un pli dont il ne revient plus quand il l'a pris : il 
en a ressenti une utilité passagère, et il y persiste moitié par 
crainte, moitié par reconnaissance : plus alors le législateur a 
montré de sagesse dans le moment, plus le mal qu'il a fait pour 
hi suite est grand. D'où je conclus qu'on ne peut être trop cir- 
conspect, quand on ordonne aux hommes quelque chose de la 
part des dieux. 

FORFAIT, s. m. [Cram. et Syn.). On distingue les mau- 
vaises actions des hommes relativement au degré de leur mé- 
chanceté. Ainsi faille^ crime, forfait, désignent tous une 
mauvaise action : mais la faute est moins grave que le crime; 
le crime, moins grave que le for fuit; le crime est la plus 
grande des fiute.^-, le forfait le plus grand des crimes. La 
faute est de l'homme, le criine du méchant, le forfait du scé- 
lérat. Les lois n'ont presque point décerné de peines contre les 
fautes j elles en ont attaché à chaque critiw : elles sont quel- 
quefois dans le cas d'en inventer pour punir le forfait. La 
faute, le crime, le forfait, sont des péchés plus ou moins 
atroces. Dans une mauvaise action, il y a l'offense faite à 
l'homme, et l'offense commise envers Dieu : la première se 



a été faite dans le Supplément à V Encyclopédie, d'après une observation de 
l'abbé Saas, dans ses Lettres sur l'Encyclopédie. 



FORMEL. 23 

désigne par les mots de faute^ crime et forfait; la seconde, en 
général, par le mot de j^cclié. Le prêtre donne l'absolution au 
pécheur, et le juge fait pendre le coupable. La médisance est 
une faute; le vol et la calomnie sont des crimes; le meurtre 
est un forfait. Il y a des fautes plus ou moins graves; des 
crimes plus ou moins grands ; des forfaits plus ou moins 
atroces. Si le méchant qui attenterait à la vie de son père com- 
mettrait un horrible forfait, quel nom donnerons-nous à celui 
qui assassinerait le père du peuple ? 

FORMALISTES, s. m. pi. {Grain, et Morale.). On donne ce 
nom à des hommes minutieux dans leurs procédés, qui con- 
naissent toutes les petites lois de la bienséance de la société, 
qui y sont sévèrement assujettis, et qui ne permettent jamais 
aux autres de s'en écarter. Le formaliste sait exactement le 
temps que vous pouvez laisser entre la visite qu'il vous a faite 
et celle que vous avez à lui rendre; il vous attend tel jour, à 
telle heure : si vous y manquez, il se croit négligé, et il 
s'ofiense. Il ne faut qu'un homme comme celui-là pour embar- 
rasser, contraindre et refroidir toute une compagnie. Il est 
toujours sur le qui-vive, et il y tient les autres; il a tant de 
petits jougs qu'il porte avec une espèce de soumission reli- 
gieuse, que j'ai de la peine à comprendre qu'il ait la moindre 
notion des grandes qualitessociales.il n'y a rien qui répugne tant 
aux âmes simples et droites que les formalités ; comme elles se 
rendent à elles-mêmes un témoignage de la bienveillance 
qu'elles portent à tous les hommes, elles ne se tourmentent 
guère à montrer ce sentiment qui leur est habituel, ni à le 
démêler dans les autres. Les formalités, en quelque genre que 
ce soit, donnent, ce me semble, un air de méfiance et à celui 
qui les observe et à celui qui les exige. 

rOPuMEL, adj. [Gram.)^ qui est revêtu de toutes les formes 
nécessaires ; c'est en ce sens qu'on dit un démenti formel : qui 
ordonne ou qui défend une action de la manière la plus exacte 
et la plus précise ; c'est en ce sens qu'on dit la loi est formelle; 
qui n'a de rapport qu'à la forme ou à la qualité; c'est en ce 
sens qu'on dit que l'objet formel de la logique, c'est la con- 
duite de l'esprit dans la recherche de la vérité, etc. Les théo- 
logiens distinguent encore le formel et le matériel des actions : 
ainsi ils assurent qu'on n'est point auteur d'un péché où l'on n'a 



2Zi FORTUNE. 

mis que le matériel, mais non le formel-, d'où l'on voit que le 
formel d'une action en est la malice. De for})/el, on a fait l'ad- 
verbe /bn^fZ/^mf^^/, qui a toutes les acceptions de l'adjectif. 

FORTUIT, 3id]. {Gram.). terme assez commun dans la langue, 
et tout à fait vide de sens dans la nature. Nous disons d'un 
événement qu'il est fortuit, lorsque la cause nous en est 
inconnue ; que sa liaison avec ceux qui le précèdent, l'accom- 
pagnent ou le suivent, nous échappe, en un mot lorsqu'il est 
au-dessus de nos connaissances et indépendant de notre volonté. 
L'homme peut être heureux ou malheureux par des cas for- 
tuits ; mais ils ne le rendent point digne d'éloge ou de blâme, 
de châtiment ou de récompense. Celui qui réfléchira profon- 
dément à l'enchaînement des événements, verra avec une 
sorte d'effroi combien la vie est fortuite, et il se familiarisera 
avec l'idée de la mort, le seul événement qui puisse nous sous- 
traire à la servitude générale des êtres. 

FORTUNE [hiscripl. Médailles, Poésie.). Les médailles, les 
inscriptions, et les autres monuments publics des Grecs et des 
Romains, étaient remplis du nom de cette déesse. 

On la peignait tantôt en habit de femme avec un bandeau 
sur les yeux, et les pieds sur une roue; tantôt portant sur la 
tête un des pôles du monde, et tenant en main la corne d'Amal- 
thée. Souvent on voyait PJutus entre ses bras; ailleurs elle a 
un soleil et un croissant sur la tête. D'autres fois on la repré- 
sentait ayant sur le bras gauche deux cornes d'abondance avec 
un gouvernail de la main droite. Quelquefois, au lieu de gou- 
vernail, elle avait un pied sur une proue de navire, ou dans une 
main une roue, et dans l'autre le manche d'un timon qui porte 
à terre. C'est de cette manière qu'elle paraît en habit de femme 
sur plusieurs médailles, qui ont pour inscription Fort mu/ Ang. 
Fortwia Beaux, etc. 

Les dilTérentes épithètes de la Fortune se trouvent égale- 
ment sur diverses médailles ; par exemple, Fortune féminine, 
Fortwui muliehris; dans une médaille de Faustine, on a repré- 
senté une déesse assise montrant un globle, qui est devant ses 
pieds avec une verge géométrique. La Fortune surnonnnée 
permanente, manem, se trouve sur un revers d'une médaille 
de l'empereur Commode, retenant un cheval par les rênes. 

Mais c'est dans M. Spanheim qu'il faut voir la Fortune 



FORTUNE. 25 

représentée avec tous les attributs des divinités, comme un 
véritable sigmun Pantliœmn. Au bas de sa statue, on lit cette 
inscription remarquable : Fortun. omnium geut. et deor. Junia 
Avilia Tuch. D. D. Elle porte pour diadème les tours de 
Cybèle sur des proues de navire avec la lyre d'Apollon, et le 
croissant ou la lune autour du cou. Sur les deux côtés sont les 
ailes de cette déesse, et sur l'épaule droite le carquois de 
Diane rempli de flèches. La ceinture de Vénus tombe sur la 
poitrine et sur le côté gauche ; l'aigle de Jupiter se montre sur 
la même poitrine ; au côté droit est Bacchus avec un masque 
en sa qualité de dieu de la tragédie. Dans la main gauche est 
la corne de Cérès, pleine de fruits, et le serpent d'Esculape en- 
tortille tout le bras du même côté. Enfin la Forliine tient dans 
la main droite le gouvernail au-dessus du globe, qui sont tous 
deux, comme on le sait, les symboles ordinaires de cette déesse. 
Les auteurs grecs et latins l'ont célébrée à l'envi, et se sont 
distingués à peindre son empire et sa puissance. Pline lui- 
même décide qu'elle fait tout ici-bas, Forlmuvm solam in tota 
ratione jnortaliiim, ulrdmque pagiimm faccre. Tous les évé- 
nements sont de son ressort, assurent les poètes. Elle réunit 
tous les hommes au pied de ses autels, les heureux par la 
crainte, et les malheureux par l'espérance. Ses caprices sont 
même redoutables aux gens de bien, dit Publius Syrus : 

Legera nocens veretur, Fortunam innocens. 

A plus forte raison la Fortune devait-elle être une grande 
déesse pour un épicurien teL qu'était Horace : aussi lui rend-il 
souvent des hommages, comme dans l'Ode 

Parcus deorum cultor... 

Lyric, lib. I, od. xxxiv, v. 1. 

Et il les réitère d'une manière plus éclatante dans l'Ode 

Diva, gratum quœ régis Antium. 

Id. ibid., od. xxxv, v. l. 

« Déesse, s'écrie-t-il, qui tenez sous votre empire l'agréable 
ville d' Antium, qui pouvez transporter un homme tout à coup 



26 FORTUNE. 

du fond de la bassesse au faîte de la grandeur, et changer en 
une pompe funèbre les plus superbes triomphes. Le négociant 
qui affronte les mers périlleuses, réclame le pouvoir absolu que 
vous avez sur les flots. Les Daces intraitables, les Scythes 
vagabonds, les villes, les nations, les belliqueux Latins, les 
mères des rois barbares, ces rois eux-mêmes sous la pourpre, 
redoutent vos capricieux revers... Devant vous marche l'inexo- 
rable Nécessité, qui vous assujettit tout. Ses impitoyables 
mains portent les instruments de la sévérité, pour faire exécuter 
vos arrêts. L'Espérance vient à votre suite, et la Fidélité vous 
accompagne. L'une et l'autre s'attachent à vous lors même que, 
quittant vos belles parures, vous abandonnez le palais des 
grands. » 

Youlez-vous voir, parmi les Grecs, comme Pindare sait 
l'invoquer, vanter son pouvoir et ses desseins impénétra- 
bles, dans ses Olympiques : <( Conservatrice des Etats, dit-il, 
fille de Jupiter, Fortuite, je vous invoque ; c'est vous qui sur 
mer guidez le cours des vaisseaux, qui sur terre présidez 
dans les combats et dans les conseils. A votre gré, les espé- 
rances des hommes, tantôt élevées et tantôt rampantes, 
roulent sans cesse , et passent rapidement de chimères 
en chimères. Aucun mortel n'a jamais découvert vos dé- 
marches. Des ténèbres impénétrables cachent le sort que 
vous préparez; et les événements que vous méditez tournent 
toujours au rebours de nos opinions, etc. » (Pixd. Olijmp.^ 
od. XII. ) 

Il était difficile que des morceaux de poésie semblables à 
ceux que nous avons cités de Pindare et d'Horace, morceaux 
que les Grecs, les Romains chantaient avec enthousiasme, 
n'entretinssent dans les esprits une vénération singulière pour 
la Forlnne, indépendamment des temples sans nombre, des 
médailles, des statues, des inscriptions publiques perpétuelle- 
ment renouvelées en l'honneur de cette déesse. Aussi, comme 
tout publiait sa grandeur et sa puissance, tous les peuples en- 
censaient avidement ses autels pour se la rendre favorable. Les 
seuls Lacédémooiens l'invoquaient rarement, et ce n'était encore 
qu'en approchant la main de sa statue, en gens qui cherchaient 
ses faveurs avec assez d'indill'érence, qui se défiaient, avec 
raison, de son instabilité, et qui tâchaient, à tout événement. 



FRAGILITÉ. 27 

de se consoler de ses outrages, et de se mettre à l'abri de ses 
revers. 

S'ils n'étaient pas toujours heureux. 
Ils savaient au moins être sages. 

FOSSOYEURS, s. ni. pi. {Ilist. eccL), ce sont aujourd'hui 
les mêmes hommes qu'on appelait autrefois dans l'Eglise des 
fossaires. On leur donne le nom de <:'o;'Z^r//?<.r, parce qu'ils suivent 
les cadavres et qu'ils en tirent leur subsistance. Les Quakers, 
qui attachent à la sépulture des morts des idées de piété, ne 
cèdent point cet emploi à des mercenaires : ils ferment les 
yeux à leurs parents, à leurs amis ; ils les ensevelissent et les 
déposent eux-mêmes dans le sein de la mère commune. 

FOURNIR, V. act. {Gram.), c'est donner, mais dans une 
quantité relative à quelque emploi de la chose donnée ; par 
exemple, il m'a fourni de l'argent pour mon voyage. Il est 
quelquefois un synonyme d'dchevcr, mais avec l'idée accessoire 
de perfection. Il a fourni sa carrière. Il s'emploie d'une façon 
neutre, quand on dit ce marchand, cette boutique, ce magasin 
sont bien fournis • alors il a acception générale de contenir, 
et les acceptions particulières de contenir abondance de chaque 
chose et variété de plusieurs. Fournir se prend en plusieurs 
autres sens, comme en escrime, où l'on dit fournir une hotte ; 
en morale ou logique, avoir une mémoire qui fournit à tout-, en 
jurisprudence, fournir cV exceptions -^ en msniége, fournir son air. 

FRAGILITÉ {Morale.), c'est une disposition à céder aux pen- 
chants de la nature, malgré les lumières de la raison. Il y a si 
loin de ce que nous naissons à ce que nous voulons devenir ; 
l'homme tel qu'il est est si différent de l'homme qu'on veut 
faire; la raison universelle et l'intérêt de l'espèce gênent si 
fort les penchants des individus; les lumières reçues con- 
trarient si souvent l'instinct; il est si rare qu'on se rappelle 
toujours à propos ces devoirs qu'on respecterait; il est si 
rare qu'on se rappelle à propos ce plan de conduite dont 
on va s'écarter, cette suite de vie qu'on va démentir; le prix 
de la sagesse que montre la réilexion est vu de si loin ; 
le prix de l'égarement que peint le sentiment est vu de 
si près ; il est si facile d'oublier pour le plaisir, et les devoirs, 
et la raison, et le bonheur même, que la fragilité est du plus 



28 FRAICHEUR. 

au moins le caractère de tous les hommes. On appelle fragiles^ 
les malheureux entraînes plus fréquemment que les autres, au 
delà de leurs prhicipes par leur tempérament et par leurs goûts. 

Une des causes de la fnigilitc parmi les hommes, est l'op- 
position de l'état qu'ils ont dans la société où ils vivent, avec 
leur caractère. Le hasard et les convenances de fortune les des- 
tinent à une place; et la nature leur en marquait une autre. 
Ajoutez à cette cause de la fragililc les vicissitudes de l'âge, de 
la santé, des passions, de l'humeur, auxquelles la raison ne se 
prête peut-être pas toujours assez; on est soumis à certaines 
lois qui nous convenaient dans un temps, et ne font que nous 
désespérer dans un autre. 

Quoique nous connaissions une secrète disposition à nous 
dérober fréquemment à toute espèce de joug; quoique très sûrs 
que le regret de nous être écartés de ce que nous appelons nos 
devoirs^ nous poursuivra longtemps, nous nous laissons sur- 
charger de lois inutiles, qu'on ajoute aux lois nécessaires à la 
société ; nous nous forgeons des chaînes qu'il est presque im- 
possible de porter. On sème parmi nous les occasions des petites 
fautes et des grands remords. 

L'homme fragile diflere de l'homme faible en ce que le 
premier cède à son cœur, à ses penchants; et l'homme f;iible à 
des impulsions étrangères. La fragilitc suppose des passions 
vives, et la faiblesse suppose l'inaction et le vide de l'âme. 
L'homme fragile pèche contre ses principes, et l'homme faible 
les abandonne ; il n'a que des opinions. L'homme fragile est 
incertain de ce qu'il fera, et l'homme faible de ce qu'il veut. Il 
n'y a rien à dire à la faiblesse, on ne la change pas; mais la 
philosophie n'abandonne pas l'homme fragile; elle lui prépare 
des secours, et lui ménage l'indulgence des autres; elle l'éclairé, 
elle le conduit, elle le soutient, elle lui pardonne. 

FRAICHEUR, s. f. {Grain.). Ce mot se dit de la sensation que 
nous éprouvons, de l'endroit où nous l'éprouvons, et de la cause 
qui nous la fait éprouver. Ce que l'on cherche dans les chaleurs 
accablantes de l'année, et ce que l'on sent avec tant de plaisir 
à l'ombre des arbres, dans le voisinage des eaux, à l'abri des 
ardeurs du soleil, à l'impression légère d'un air doucement 
agité, au fond des forêts, sous un antre, dans une grotte, c'est 
de la fraîcheur. Virgile a renfermé dans deux vers tout ce que 



FRIVOLITE. 29 

deux êtres peuvent éprouver à la fois de sensations délicieuses: 
celles de la tendresse et de la volupté, de la fraiclienr et du 
silence, du secret et de la durée : 

Hic gelidi fontes : hic mollia prata, Lycori ; 
Hic nemus : hic ipso tecum consumerer iuvo. 

ViuGiL. Bucol. Eclog. X, V. 42. 

Quelle peinture ! 

FRÊLE, adj., ce qui, par sa consistance élastique, molle et 
déliée, est facile à ployer, courber, rompre : ainsi la tige d'une 
plante est frêle, la branche de l'osier est frêle. 11 y a donc entre 
fragile et frêle cette petite nuance, que le terme fragile em- 
porte la faiblesse du tout, et la raideur des parties, et frcle 
pareillement la faiblesse du tout, mais la mollesse des parties : 
on ne dirait pas aussi bien du verre, qu'il est frêle, que l'on 
dit qu'il est fragile; ni d'un roseau, qu'il est fragile, aussi 
bien qu'il est frêle. On ne dit point d'une feuille de papier ni 
d'un taffetas, que ce sont des corps frêles ou fragiles, parce 
qu'ils n'ont ni raideur ni élasticité, et qu'on les plie comme on 
veut sans les rompre. 

FREYA, ou FRIGGÂ [Uist. une. ou MijthoL), c'était une des 
principales divinités des anciens Saxons, l'épouse de Wodan, et 
la conservatrice de la liberté publique. Elle était représentée 
sous la forme d'une femme nue, couronnée de myrte, une 
flamme allumée sur le sein, un globe dans la main droite, trois 
pommes d'or dans sa gauche, et les Grâces à la suite sur un 
char attelé de cygnes ; c'est ainsi qu'on l'a trouvée à Magdebourg, 
où Drusus jNéron introduisit son culte. On prétend que c'est de 
Freya que vient le Fregtag des Allemands, le dies Veneris des 
Latins, notre vendredi: d'où l'on a conclu que la Freya des 
Germains était aussi la Vénus des Latins. Mais comment arri- 
ve-t-il que des peuples tels que les Germains, les Latins, les 
Syriens, les Grecs, aient, antérieurement à toute liaison connue 
par l'histoire, adoré des dieux communs? Ces vestiges de res- 
semblance dans les mœurs, les idiomes, les opinions, les pré- 
jugés, les superstitions des peuples, doivent déterminer les 
savants à étudier l'histoire des siècles anciens, d'après ces 
monuments, les seuls que le temps ne peut entièrement abolir. 

FRIVOLITÉ, s. f. {Morale.). Elle est dans les objets, elle est 



30 FUGITIVES. 

dans les hommes. Les objets sont frivoles, quand ils n'ont pas 
nécessairement rapport au bonheur et à la perfection de notre 
être. Les hommes sont frivoles, quand ils s'occupent sérieu- 
sement des objets frivoles, ou quand ils traitent légèrement les 
objets sérieux. On est frivole, parce qu'on n'a pas assez d'éten- 
due et de justesse dans l'esprit pour mesurer le prix des choses, 
du temps et de son existence. On est frivole par vanité, lors- 
qu'on veut plaire dans le monde, où on est emporté par l'exemple 
et par l'usage; lorsqu'on adopte par faiblesse les goûts et les 
idées du grand nombre; lorsqu'en imitant et en répétant, 
on croit sentir et penser. On est frivole, lorsqu'on est sans 
passions et sans vertus : alors, pour se délivrer de l'ennui de 
chaque jour, on se livre chaque jour à quelque amusement qui 
cesse bientôt d'en être un ; on se recherche sur les fantaisies; 
on est avide de nouveaux objets, autour desquels l'esprit vole 
sans méditer, sans s'éclairer; le cœur reste vide au milieu des 
spectacles, de la philosophie, des maîtresses, des affaires, des 
beaux-arts, des magots, des soupers, des amusements, des faux 
devoirs, des dissertations, des bons mots, et quelquefois des 
belles actions. Si la frivolité pouvait exister longtemps avec de 
vrais talents et l'amour des vertus, elle détruirait l'un et l'autre; 
l'homme honnête et sensé se trouverait précipité dans l'ineptie 
et dans la dépravation. Il y aura toujours pour tous les hommes 
un remède contre la frivolité; l'étude de leurs devoirs comme 
hommes et comme citoyens. 

FUGITIF [Gram.], qui s'enfuit, qui s'échappe; il se prend 
adjectivement dans cette phrase, des circonstances fugitives; 
substantivement dans celle-ci, un fugitif. Il se dit aujourd'hui 
de tout homme qui s'est éloigné de sa patrie, où il n'était pas 
en sûreté, pour quelque cause que ce fût; il se disait ancien- 
nement d'un esclave qui s'enfuyait. Si les fugitivains le rame- 
naient, son maître était autorisé par la loi, ou à le faire mar- 
quer d'un fer rouge, ou à l'enfermer dans la prison 
publique, ou à le condamner au moulin, ou à lui couper les 
muscles des jambes, ou même à lui ôler la vie. Si l'on vendait 
un esclave, et qu'il fût sujet à s'enfuir, il paraît par un endroit 
d'ilorace, qu'on était obligé d'en avertir. 

FUGITIVES (Pii'CEs) ; Littéral. On appelle pièces fugi- 
tives, tous ces petits ouvrages sérieux ou légers qui s'échappent 



FUREUR. 31 

de la plume et du portefeuille d'un auteur, en différentes cir- 
constances de sa vie, dont le public jouit d'abord en manuscrit, 
qui se perdent quelquefois, ou qui, recueillis tantôt par l'ava- 
rice, tantôt par le bon goût, font ou l'honneur ou la honte de 
celui qui les a composés. Rien ne peint si bien et la vie et le 
caractère d'un auteur, que ses jyicces fugitives : c'est là que se 
montre l'homme triste ou gai, pesant ou léger, tendre ou sé- 
vère, sage ou libertin, méchant ou bon, heureux ou malheureux. 
On y voit quelquefois toutes ces nuances se succéder, tant les 
circonstances qui nous inspirent sont diverses. 

FUNESTE, adj. [Gram.], qui porte malheur; comme on voit 
dans ces exemples, une guerre funeste, un conseil funeste; il 
signifie aussi qui menace d'un maUieur^ ou qui Vannonce, ainsi 
que dans cette phrase, il a quelque chose de funeste dans le 
regard. On appelle jours funestes ceux qui sont marqués de 
quelques grands malheurs ; les hommes redoutent le retour de 
ces jours comme s'ils devaient ramener avec eux les mêmes 
malheurs. Mais s'ils connaissaient mieux l'histoire du monde, 
ils ne trouveraient peut-être pas, dans tout le cours d'une an- 
née, un seul moment qui ne fiit marqué par plusieurs grands 
accidents, et ils s'accorderaient à ne regarder aucun jour ou à 
regarder tous les jours comme funestes. 

FUREUR, s. f. {Gram. et Morale.). Il se dit au singulier des 
passions violentes : c'en est le degré extrême ; il aime à la fu- 
reur. Mais il est propre à la colère. Au pluriel, l'acception du 
terme change un peu. Il paraît marquer plutôt les effets de la 
passion que son degré ; exemple, les fureurs de la jalousie, les 
fureurs d'Oreste. On dit, par méta,phore, que la mer entre en 
fureur; c'est lorsqu'on voit ses eaux s'agiter, se gonfler, et qu'on 
les entend mugir au loin. Quand on dit ]& fureur des vents, on 
les regarde comme des êtres animés et violents. Il y a une 
/■«^/'^««r particulière qu'on appelle fureur poétique ; c'est l'enthou- 
siasme. Il semble que l'artiste devrait concevoir cette fureur 
avec d'autant plus de force et de facilité, que son génie est 
moins contraint par les règles. Gela supposé, l'homme de génie 
qui converse, deviendrait plus aisément enthousiaste que l'ora- 
teur qui écrit, et celui-ci plus aisément encore que le poëte qui 
compose. Le musicien qui tient un instrument, et qui le fait 
résonner sous ses doigts, serait plus voisin de cette espèce 



32 FUTURITION. 

d'ivresse, que le peintre qui est devant une toile muette. Mais 
l'enthousiasme n'appartient pas également à tous ces genres, et 
c'est la raison pour laquelle la chose n'est pas comme on croirait 
d'abord qu'elle doit être. 11 est plus essentiel au musicien d'être 
enthousiaste, qu'au poëte, au poëte qu'au peintre, au peintre 
qu'à l'orateur, et à l'orateur qu'à l'homme qui converse. L'homme 
qui converse ne doit pas être froid, mais il doit être tranquille. 

FUTILE, adj. [Cram.)^ qui n'est d'aucune importance. Il se 
dit des choses et des personnes. Un raisonnement est futiley 
lorsqu'il est fondé sur des faits minutieux, ou sur des suppo- 
sitions vagues. Un objet est futile lorsqu'il ne vaut pas le moin- 
dre des soins qu'on pourrait prendre, ou pour l'acquérir, ou 
pour le conserver. C'est dans le même sens qu'on dit d'un 
homme qu'îV est futile. Une futilité, c'est une chose de nulle 
valeur. Voyez l'article suivant. 

FUTILK {Aiitiq.), vase à large orifice et à fond très-étroit, 
dont on faisait usage dans le culte de Vesta. Gomme c'était une- 
faute que de placer à terre l'eau qui y était destinée, on termina 
en pointe les vases qui devaient la contenir: d'où l'on voit 
l'origine de l'adjectif /?</«7«'.v. Ilonime futile, c'est-à-dire homme 
qui ne peut rien retenir, qui a la bouche large et peu de fond, 
et qu'il ne faut point quitter, si l'on ne veut pas qu'il répande 
ce qu'on lui a confié. Le futile fut aussi une coupe que portaient 
à leurs mains les vierges qui entouraient le flamen dans ses 
fonctions sacerdotales, les femmes qui étaient au service des 
vestales, et les jeunes enfants qui assistaient le flamen à l'autel, 
et qu'on appelait emnilles. Les Romains allaient chercher à la 
fontaine de Juturne l'eau dont ils remplissaient les futiles. 
Cette eau guérissait les malades qui en buvaient, ainsi que 
l'assure Varron, auteur grave. 

FUTURITION, s. f. {Terme de théologie.). Il se dit d'un effet 
dont on considère l'événement à venir, relativement à la pres- 
cience de Dieu, qui voyait en lui-même ou dans les choses cet 
événement avant qu'il fût. Cette futurition a fait dire bien des 
sottises. Les uns ont prétendu que Dieu voyait les actions libres 
des hommes, avant que d'avoir formé aucun décret sur leur 
futurition: d'autres ont prétendu le contraire; et voilà les ques- 
tions importantes qui ont allumé entre les chrétiens la fureur 
de la haine, et toutes les suites sanglantes de cette fureur. 



GALANTERIE. 33 



G 

GAILLARD, adj. Ce mot diffère beaucoup de ^(^//. Il présente 
l'idée de la gaieté jointe à celle de labouflbnnerie, ou même de 
la duplicité dans la personne, de la licence dans la chose ; cest 
un gaillard^ ce conte est un peu gaillard : il se dit aussi quel- 
quefois de cette espèce d'hilarité ou de galanterie libertine 
qu'inspire la pointe du vin : il était assez gaillard sur la fin 
du repas. Il est peu d'usage ; et les occasions où il puisse être 
employé avec goût sont rares. On dit très- bien : il a le propos 
gai, et familièrement : il avait le pj^ojjos gaillard. Un propos 
gaillard est toujours gai; un propos gai n'est pas toujours 
gaillard. On peut avoir à une grille de religieuses le propos 
gai : si le propos gaillard s'y trouvait, il y serait déplace. 

GALANTERIE, s. f. {Morale.). On peut considérer ce mot 
sous deux acceptions générales : 1° c'est dans les hommes une 
attention marquée à dire aux femmes, d'une manière fine et 
délicate, des choses qui leur plaisent, et qui leur donnent bonne 
opinion d'elles et de nous. Cet art, qui pourrait les rendre meil- 
leures et les consoler, ne sert que trop souvent à les cor- 
rompre. 

On dit que tous les hommes de la cour sont polis ; en sup- 
posant que cela soit vrai, il ne l'est pas que tous soient galants. 

L'usage du monde peut donner la politesse commune; mais 
!a nature donne seule ce caractère séduisant et dangereux, qui 
rend un homme galant, ou qui le dispose à le devenir. 

On a prétendu que la galanterie était le léger, le délicat, le 
perpétuel mensonge de l'amour. Mais peut-être l'amour ne 
dure-t-il que par les secours que la galanterie lui prête : 
serait-ce parce qu'elle n'a plus lieu entre les époux, que 
l'amour cesse ? 

L'amour malheureux exclut Xsi. galanterie', les idées qu'elle 
inspire demandent delà liberté d'esprit; et c'est le bonheur qui 
la donne. 

Les hommes véritablement galants sont devenus rares ; ils 
semblent avoir été remplacés par une espèce d'hommes avan- 
XV. 3 



34 GEHENNE. 

tageux, qui ne mettant que de l'affectation dans ce qu'ils font, 
parce qu'ils n'ont point de grâces, et que du jargon dans ce 
qu'ils disent, parce qu'ils n'ont point d'esprit, ont substitué 
l'ennui de la fadeur aux charmes de la galanterie. 

Chez les sauvages qui n'ont point de gouvernement réglé, 
et qui vivent presque sans être vêtus, l'amour n'est qu'un 
besoin. Dans un État où tout est esclave, il n'y a point de galan- 
terie; parce que les hommes y sont sans liberté et les femmes 
sans empire. Chez un peuple libre, on trouvera de grandes 
vertus, mais une politesse rude et grossière : un courtisan de 
la cour d'Auguste serait un homme bien singulier pour une de 
nos cours modernes. Dans un gouvernement où un seul est 
chargé des affaires de tous, le citoyen oisif placé dans une 
situation qu'il ne saurait changer, pensera du moins à la rendre 
supportable ; et de cette nécessité commune naîtra une société 
plus étendue; les femmes y auront plus de liberté; les hommes 
se feront une habitude de leur plaire ; et l'on verra se former 
peu à peu un art qui sera l'art de la galanterie, alors la ga- 
lanterie répandra une teinte générale sur les mœurs de la 
nation et sur ses productions en tout genre; elles y perdront 
de la grandeur et de la force, mais elles y gagneront de la 
douceur, et je ne sais quel agrément original que les autres 
peuples tâcheront d'imiter, et qui leur donnera un air gauche 
et ridicule. 

Il y a des hommes dont les mœurs ont tenu toujours plus à 
des systèmes particuliers qu'à la conduite générale; ce sont les 
philosophes; on leur a reproché de n'être pas galants; et il 
faut avouer qu'il était difficile que la galanterie s'alliât chez 
eux avec l'idée sévère qu'ils ont de la vérité. 

Cependant le philosophe a quelquefois cet avantage sur 
l'homme du monde, que s'il lui échappe un mot qui soit vrai- 
ment galant, le contraste du mot avec le caractère de la per- 
sonne le fait sortir et le rend d'autant plus flatteur. 

2° La galanterie, considérée comme un vice du cœur, n'est 
que le libertinage auquel on a donné un nom honnête. En 
général, les peuples ne manquent guère de masquer les vices 
comnmns par des dénominations honnêtes. 

GEHENNE, s. f. [Thêolog.), terme de l'Écriture qui a fort 
exercé. les critiques; il vient de l'hébreu gehinnon, c'est-à-dire 



GÉNIE. 35 

la vallée de Hinnon : cette vallée était dans le voisinage de 
Jérusalem, et il y avait un lieu appelé tophet, où des Juifs 
allaient sacrifier à Moloch leurs enfants, qu'on faisait passer 
par le feu. Pour jeter de l'horreur sur ce lieu et sur cette 
superstition, le roi Josias en fit un cloaque où l'on portait les 
immondices de la ville et les cadavres auxquels on n'accordait 
point de sépulture ; et pour consumer l'amas de ces matières 
infectes, on y entretenait un feu continuel. Ainsi en rapportant 
au mot gchenne toutes ces idées, il signifierait une caverne 
remplie de matières viles et méprisables, consumées par un feu 
qui ne s'éteint point, et par une métaphore assez légère, on l'au- 
rait employé à désigner le lieu où les damnés seront détenus. 

GÉNIE. {Philosophie et littér.). L'étendue de l'esprit, la 
force de l'imagination et l'activité de l'âme, voilà le génie. De 
la manière dont on reçoit ses idées dépend celle dont on se 
les rappelle. L'homme jeté dans l'univers reçoit, avec des sensa- 
tions plus ou moins vives, les idées de tous les êtres. La plupart 
des hommes n'éprouvent de sensations vives que par l'im- 
pression des objets qui ont un rapport immédiat à leurs 
besoins, à leur goût, etc. Tout ce qui est étranger à leurs 
passions, tout ce qui est sans analogie à leur manière d'exister, 
ou n'est point aperçu par eux, ou n'en est vu qu'un instant 
sans être senti, et pour être à jamais oublié. 

L'homme de génie est celui dont l'âme plus étendue, frappée 
par les sensations de tous les êtres, intéressée à tout ce qui 
est dans la nature, ne reçoit pas une idée qu'elle n'éveille un 
sentiment; tout l'anime et tout s'y conserve. 

Lorsque l'âme a été affectée par l'objet même, elle l'est 
encore par le souvenir ; mais dans l'homme de génie, l'imagi- 
nation va plus loin : il se rappelle des idées avec un sentiment 
plus vif qu'il ne les a reçues, parce qu'à ces idées mille autres 
se lient, plus propres à faire naître le sentiment. 

Le génie entouré des objets dont il s'occupe ne se souvient 
pas, il voit ; il ne se borne pas à voir, il est ému : dans le si- 
lence et l'obscurité du cabinet, il jouit de cette campagne 
riante et féconde ; il est glacé par le sifflement des vents ; il 
est brûlé par le soleil, il est effrayé des tempêtes. L'âme se 
plaît souvent dans ces affections momentanées ; elles lui 
donnent un plaisir qui lui est précieux; elle se livre à tout ce 



36 GÉNIE. 

qui peut l'augmenter; elle voudrait, par des couleurs vraies, 
par des traits ineffaçables, donner un corps aux fantômes qui 
sont son ouvrage, qui la transportent ou qui l'amusent. 

Veut-elle peindre quelques-uns de ces objets qui viennent 
l'agiter, tantôt les êtres se dépouillent de leurs imperfections ; 
il ne se place dans ses tableaux que le sublime, l'agréable ; 
alors le gc?iic ^eini en beau : tantôt elle ne voit dans les événe- 
ments les plus tragiques que les circonstances les plus 
terribles, et le (/cnic répand dans ce moment les couleurs 
les plus sombres, les expressions énergiques de la plainte 
et de la douleur, il anime la matière, il colore la pensée : 
dans la chaleur de l'enthousiasme, il ne dispose ni de la nature 
ni de la suite de ses idées ; il est transporté dans la situation 
des personnages qu'il fait agir; il a pris leur caractère; s'il 
éprouve dans le plus haut degré les passions héroïques, telles 
que la confiance d'une grande âme que le sentiment de ses 
forces élève au-dessus de tout danger, telles que l'amour de la 
patrie porté jusqu'à l'oubli de soi-même, il produit le sublime, 
le r?îoi de Médée, le quil fnourût, du vieil Horace, le Je suis 
consul de Borne, de Brutus : transporté par d'autres passions, il 
fait dire à Hermione, qui te l'a dit ? à Orosmane, J'étais aime; 
à Thyeste, Je reconnais mon frère. 

Cette force de l'enthousiasme inspire le mot propre quand 
il a de l'énergie ; souvent elle le fait sacrifier à des figures 
hardies ; elle inspire l'harmonie imitative, les images de toute 
espèce, les signes les plus sensibles, et les sons imitateurs, 
comme les mots qui caractérisent. 

L'imagination prend des formes différentes ; elle les em- 
prunte des différentes qualités qui forment le caractère de 
l'âme. Quelques passions, la diversité des circonstances, cer- 
taines qualités de l'esprit, donnent un tour particulier à l'ima- 
gination; elle ne se rappelle pas avec sentiment toutes ses idées, 
parce qu'il n'y a pas toujours des rapports entre elle et les êtres. 

Le génie n'est pas toujours ^m/('; quelquefois il est plus 
aimable que sublime ; il sent et peint moins dans les objets 
le beau que le gracieux; il éprouve et fait moins éprouver des 
transports qu'une douce émotion. 

Quelquefois dans l'homme de génie l'imagination est gaie; 
elle s'occupe des légères imperfections des hommes, des fautes 



GÉNIE. 37 

et des folies ordinaires ; le contraire de l'ordre n'est pour elle 
que ridicule, mais d'une manière si nouvelle, qu'il semble que 
ce soit le coup d'œil de l'homme de génie qui ait mis dans 
l'objet le ridicule qu'il ne fait qu'y découvrir. L'imagination 
gaie d'un génie étendu agrandit le champ du ridicule; et tandis 
que le vulgaire le voit et le sent dans ce qui choque les usages 
établis, le génie le découvre et le sent dans ce qui blesse 
l'ordre universel. 

Le goût est souvent séparé du génie. Le génie est un pur 
don de la nature ; ce qu'il produit est l'ouvrage d'un moment ; 
le goût est l'ouvrage de l'étude et du temps ; il tient à la con- 
naissance d'une multitude de règles ou établies ou supposées ; 
il fait produire des beautés qui ne sont que de convention. 
Pour qu'une chose soit belle selon les règles du goût, il faut 
qu'elle soit élégante, finie, travaillée sans le paraître : pour 
être de génie, il faut quelquefois qu'elle soit négligée; qu'elle 
ait l'air irrégulier, escarpé, sauvage. Le sublime et le génie 
brillent dans Shakspeare connne des éclairs dans une longue 
nuit, et Racine est toujours beau ; Homère est plein de génie, et 
Virgile d'élégance. 

Les règles et les lois du goût donneraient des entraves au 
génie ; il les brise pour voler au sublime, au pathétique, au 
grand. L'amour de ce beau éternel qui caractérise la nature ; 
la passion de conformer ses tableaux à je ne sais quel modèle 
qu'il a créé, et d'après lequel il a les idées et les sentiments 
du beau, sont le goût de l'homme de génie. Le besoin d'expri- 
mer les passions qui l'agitent est contiuuellement gêné par la 
grammaire et par l'usage: souvent l'idiome dans lequel il écrit 
se refuse à l'expression d'une image qui serait sublime dans un 
autre idiome. Homère ne pouvait trouver dans un seul dialecte 
les expressions nécessaires à son génie-, Milton viole à chaque 
instant les règles de sa langue, et va chercher des expressions 
énergiques dans trois ou quatre idiomes différents. Enfin la 
force et l'abondance, je ne sais quelle rudesse, l'irrégularité, le 
sublime, le pathétique, voilà dans les arts le caractère du 
génie; il ne touche pas faiblement, il ne plaît pas sans éton- 
ner, il étonne encore par ses fautes. 

Dans la philosophie, où il faut peut-être toujours une atten- 
tion scrupuleuse, une timidité, une habitude de réflexion, qui 



38 GENIE. 

ne s'accordent guère avec la chaleur de l'imagination, et moins 
encore avec la conliance que donne le génie, sa marche est dis- 
tinguée comme dans les arts; il y répand fréquemment de bril- 
lantes erreurs; il y a quelquefois de griinds succès. Il faut, 
dans la philosophie, chercher le vrai avec ardeur, et l'espérer 
avec patience. Il faut des hommes qui puissent disposer de 
l'ordre et de la suite de leurs idées, en suivre la chaîne pour 
conclure, ou l'interrompre pour douter; il faut de la recherche, 
de la discussion, de la lenteur; et on n'a ces qualités ni dans le 
tumulte des passions, ni avec les fougues de l'imagination. 
Elles sont le partage de l'esprit étendu, maître de lui-même, 
qui ne reçoit point une perception sans la comparer avec une 
perception ; qui cherche ce que divers objets ont de commun, 
et ce qui les distingue entre eux; qui, pour rapprocher des 
idées éloignées, fait parcourir pas à pas un long intervalle ; 
qui, pour saisir les liaisons singulières, délicates, fugitives de 
quelques idées voisines, ou leur opposition et leur contraste, 
sait tirer un objet particulier de la foule des objets de même 
espèce ou d'espèce différente; poser le microscope sur un point 
imperceptible, et ne croit avoir bien vu qu'après avoir regardé 
longtemps. Ce sont ces hommes qui vont, d'observations en 
observations, à de justes conséquences, et ne trouvent que des 
analogies naturelles : la curiosité est leur mobile, l'amour du 
vrai est leur passion ; le désir de le découvrir est en eux une 
volonté permanente qui les anime sans les échauffer, et qui 
conduit leur marche que l'expérience doit assurer. 

Le gcnic est frappé de tout, et dès qu'il n'est point livré à 
ses pensées et subjugué par l'enthousiasme, il étudie, pour 
ainsi dire, sans s'en apercevoir; il est forcé, par les impres- 
sions que les objets font sur lui, à s'enrichir sans cesse de con- 
naissances qui ne lui ont rien coûté; il jette sur la nature des 
coups d'oeil généraux et perce ses abîmes. Il recueille dans 
son sein des germes qui y entrent imperceptiblement, et qui 
produisent dans le temps des effets si surprenants, qu'il est lui- 
même tenté de se croire inspiré; il a pourtant le goût de l'ob- 
servation ; mais il observe rapidement un grand espace, une 
multitude d'êtres. 

Le mouvement, qui est son état naturel, est quelquefois si 
doux, qu'à peine il l'aperçoit; mais le plus souvent ce mou- 



GÉNIE. 39 

vement excite des tempêtes, et le gâiie est plutôt emporté par 
un torrent d'idées, qu'il ne suit librement de tranquilles 
réflexions. Dans l'homme que l'imagination domine, les idées 
se lient par les circonstances et par le sentiment ; il ne voit 
souvent des idées abstraites que dans leur rapport avec les idées 
sensibles. Il donne aux abstractions une existence indépendante 
de l'esprit qui les a faites ; il réalise ses fantômes, son enthou- 
siasme augmente au spectacle de ses créations, c'est-à-dire de 
ses nouvelles combinaisons, seules créations de l'homme ; em- 
porté par la foule de ses pensées, livré à la facilité de les com- 
biner, forcé de produire, il trouve mille preuves spécieuses, et 
ne peut s'assurer d'une seule; il construit des édifices hardis 
que la raison n'oserait habiter, et qui lui plaisent par leurs 
proportions et non par leur solidité ; il admire ses systèmes 
comme il admirerait le plan d'un poëme , et il les adopte comme 
beaux, en croyant les aimer comme vrais. 

Le vrai ou le faux, dans les productions philosophiques, ne 
sont point les caractères tlistinctifs du génie. 

Il y a bien peu d'erreurs dans Locke, et trop peu de vérités 
dans mylord Shaftesbury : le premier cependant n'est qu'un 
esprit étendu, pénétrant et juste; et le second est un gônie du 
premier ordre. Locke a vu ; Shaftesbury a créé, construit, édifié: 
nous devons à Locke de grandes vérités froidement aperçues, 
méthodiquement suivies, sèchement annoncées; et à Shaftesbury 
des systèmes brillants souvent peu fondés, pleins pourtant de 
vérités sublimes; et dans ses moments d'erreur, il plaît et per- 
suade encore par les charmes de son éloquence. 

Le gcnie hâte cependant les progrès de la philosophie par 
les découvertes les plus heureuses et les moins attendues : il 
s'élève d'un vol d'aigle vers une vérité lumineuse, source de 
mille vérités auxquelles parviendra dans la suite en rampant la 
foule timide des sages observateurs. Mais à côté de cette vérité 
lumineuse, il placera les ouvrages de son imagination : incapa- 
ble de marcher dans la carrière, et de parcourir successivement 
les intervalles, il part d'un point et s'élance vers le but; il 
tire un principe fécond des ténèbres ; il est rare qu'il suive la 
la chaîne des conséquences; il est primo-sautier, pour me ser- 
vir de l'expression de Montaigne. Il imagine plus qu'il n'a vu ; 
il produit plus qu'il ne découvre; il entraîne plus qu'il ne con- 



hO GÉNIE. 

duit: il anima les Platon, les Descartes, les Malebranche, les 
Bacon, les Leibnitz ; et selon le plus ou le moins que l'imagi- 
nation domina dans ces grands hommes, il fit éclore des sys- 
tèmes brillants, ou découvrir de grandes vérités. 

Dans les sciences immenses et non encore approfondies du 
gouvernement, le ffénie a son caractère et ses effets aussi faciles 
à reconnaître que dans les arts et dans la philosophie : mais 
je doute que le génie, qui a si souvent pénétré de quelle 
manière les hommes dans certains temps devaient être conduits, 
soit lui-même propre à les conduire. Certaines qualités de l'es- 
prit, comme certaines qualités du cœur, tiennent à d'autres, en 
excluent d'autres. Tout dans les plus grands hommes annonce 
des inconvénients ou des bornes. 

Le sang-froid, cette qualité si nécessaire à ceux qui gou- 
vernent, sans lequel on ferait rarement une application juste 
des moyens aux circonstances, sans lequel on serait sujet 
aux inconséquences, sans lequel on manquerait de la présence 
d'esprit; le sang-froid qui soumet l'activité de l'âme à 
la raison, et qui préserve, dans tous les événements, de la 
crainte, de l'ivresse, de la précipitation, n'est-il pas une qua- 
lité qui ne peut exister dans les hommes que l'imagination 
maîtrise? cette qualité n'est-elle pas absolument opposée au 
génie? Il a sa source dans une extrême sensibilité, qui le rend 
susceptible d'une foule d'impressions nouvelles par lesquelles il 
peut être détourné du dessein principal, contraint de manquer 
au secret, de sortir des lois de la raison, et de perdre, par 
l'inégalité de la conduite, l'ascendant qu'il aurait pris par la 
supériorité des lumières. Les hommes de génie forcés de sentir, 
décidés par leurs goûts, par leurs répugnances, distraits par 
mille objets, devinant trop, prévoyant peu, portant à l'excès 
leurs désirs, leurs espérances, ajoutant ou retranchant sans 
cesse à la réalité des êtres, me paraissent plus faits pour ren- 
verser ou pour fonder les États, que pour les maintenir, et 
pour rétablir l'ordre, que pour le suivre. 

Le génie dans les affaires n'est pas plus captivé par les cir- 
constances, par les lois et par les usages, qu'il ne Test dans 
les beaux-arts par les règles du goût, et dans la philosophie par 
la méthode. Il y a des moments où il sauve sa patrie qu'il per- 
drait dans la suite, s'il y conservait du pouvoir. Les systèmes 



GLORIEUX. /|1 

sont plus dangereux en politique qu'eu philosophie, l'imagi- 
nation qui égare le philosophe ne lui fait faire que des erreurs; 
l'imagination qui égare l'homme d'État lui fait faire des fautes et 
le malheur des hommes. 

Qu'à la guerre donc et dans le conseil le gcnic, semblable 
à la Divinité, parcoure d'un coup d'œil la multitude des pos- 
sibles, voie le mieux et l'exécute; mais qu'il ne manie pas long- 
temps les affaires où il faut attention, combinaison, persévé- 
rance : qu'Alexandre et Condé soient maîtres des événements, 
et paraissent inspirés le jour d'une bataille, dans ces instants 
où manque le temps de délibérer, et où il faut que la première 
des pensées soit la meilleure ; qu'ils décident dans ces 
moments où il faut voir d'un coup d'œil les rapports d'une posi- 
tion et d'un mouvement avec ses forces, celle de son ennemi, 
et le but qu'on se propose; mais que Turenne et Marlborough 
leur soient préférés quand il faudra diriger les opérations d'une 
campagne entière. 

Dans les arts, dans les sciences, dans les affaires, le génie 
semble changer la nature des choses; son caractère se répand 
sur tout ce qu'il touche, et ses lumières s' élançant au delà du 
passé et du présent, éclairent l'avenir; il devance son siècle 
qui ne peut le suivre ; il laisse loin de lui l'esprit qui le criti- 
que avec raison, mais qui, dans sa marche égale, ne sort jamais 
de l'uniformité de la nature. Il est mieux senti que connu par 
l'homme qui veut le définir: ce serait à lui-même à parler de lui; 
et cet article, que je n'aurais pas dû faire, devrait être l'ouvrage 
d'un de ces hommes extraordinaires * qui honore ce siècle et qui, 
pour connaître le génie, n'aurait eu qu'à regarder en lui-même. 

GLORIEUX, adj. pris subst. [Morale.). C'est un caractère 
triste; c'est le masque de la grandeur, l'étiquette des hommes 
nouveaux, la ressource des hommes dégénérés, et le sceau de 
l'incapacité. La sottise en a fait le supplément du mérite. On 
suppose souvent ce caractère où il n'est pas. Ceux dans qui il 
est croient presque toujours le voir dans les autres, et la bas- 
sesse qui rampe aux pieds de la faveur distingue rarement de 
l'orgueil qui méprise la fierté, qui repousse le mépris. On con- 
fond aussi quelquefois la timidité avec la hauteur : elles ont, 

]. M. de Voltaire, par exemple. (D.) 



42 GLORIEUX. 

en effet, clans quelques situations, les mêmes apparences. Mais 
l'homme timide qui s'éloigne n'attend qu'un mot honnête pour 
se rapprocher, et le glorieux n'est occupé qu'à étendre la dis- 
tance qui le sépare à ses yeux des autres hommes. Plein de 
lui-même, il se fait valoir partout ce qui n'est pas lui : il n'a 
point cette dignité naturelle qui vient de l'habitude de comman- 
der, et qui n'exclut pas la modestie. Il a un air impérieux et 
contraint, qui prouve qu'il était fait pour obéir : le plus souvent 
son maintien est froid et grave, sa démarche est lente et 
mesurée, ses gestes sont rares et étudiés, tout son extérieur est 
composé. Il semble que son corps ait perdu la faculté de se plier. 
Si vous lui rendez de profonds respects, il pourra vous témoi- 
gner en particulier qu'il fait quelque cas de vous; mais si vous 
le retrouvez au spectacle, soyez sûr qu'il ne vous y verra pas ; 
il ne reconnaît en public que les gens qui peuvent, par leur 
rang, llatter sa vanité : sa vue est trop courte pour distinguer 
les autres. Faire un livre, selon lui, c'est se dégrader : il serait 
tenté de croire (jue Montesquieu a dérogé par ses ouvrages. II 
n'eût envié à Turenne que sa naissance ; il eût reproché à Fabert 
son origine. Il affecte de prendre la dernière place, pour se 
faire donner la première : il prend sans distraction celle 
d'un homme qui s'est levé pour le saluer. Il représente 
dans la maison d'un autre, il dit de s'asseoir à un homme 
qu'il ne connaît point, persuadé que c'est pour lui qu'il 
se tient debout; c'est lui qui disait autrefois, un Jiommc comme 
moi ; c'est lui qui dit encore aux grands, des gens cojnme nous; 
et à des gens simples, qui valent mieux que lui, vous autres. 
Enfin c'est lui qui a trouvé l'art de rendre la politesse même 
humiliante. S'il voit jamais cette faible esquisse de son carac- 
tère, n'espérez pas qu'elle le corrige ; il a une vanité dont il est 
vain, et dispense volontiers de l'estime, pourvu qu'il reçoive des 
respects. Mais il obtient rarement ce qui lui est dû, en exigeant 
toujours plus qu'on ne lui doit. Que cet homme est loin de 
mériter l'éloge que faisait Tércnce de ses illustres amis Lœlius 
et Scipion ! Dans la paix, dit-il, et dans la guerre, dans les 
affaires publiques et privées, ces grands hommes étaient occupés 
à faire tout le bien qui dépendait d'eux, et ils n'en étaient pas 
plus vains. Tel est le caractère de la véritable grandeur ; pour- 
quoi faut-il qu'il soit si rare ? 



GRAVITÉ. ^3 

GR/VVE, adj. {Morale.) Voyez Gravité. Un homme grave 
n'est pas celui qui ne rit jamais, mais celui qui ne choque point, 
en disant les bienséances de son état, de son âge et de son 
caractère : l'homme qui dit constamment la vérité par haine du 
mensonge, un écrivain qui s'appuie toujours sur la raison, un 
prêtre et un magistrat attachés aux devoirs austères de leur 
profession, un citoyen obscur, mais dont les mœurs sont pures 
et sagement réglées, sont des personnages ^rat-^^. Si leur con- 
duite est éclairée et leur discours judicieux, leur témoignage et 
leur exemple auront toujours du poids. 

L'homme sérieux est différent de l'homme grave; témoin 
don Quichotte, qui médite et raisonne gravement ses folles 
entreprises et ses aventures périlleuses; témoin les fanatiques 
qui font très-sérieusement des extravagances. Un prédicateur 
qui annonce des vérités terribles sous des images ridicules, 
ou qui explique des mystères par des comparaisons imperti- 
nentes n'est qu'un bouffon sérieux. Un ministre, un général 
d'armée, qui prodiguent leurs secrets, ou qui placent leur con- 
fiance inconsidérément, sont des hommes frivoles. 

GRAVITÉ, s. f. {Morale.). La gravité, monwi gravitas, est 
ce ton sérieux que l'homme accoutumé à se respecter lui-même 
et à apprécier la dignité, non de sa personne, mais de son être, 
répand sur ses actions, sur ses discours et sur son maintien. 
Elle est, dans les mœurs, ce qu'est la basse fondamentale dans 
la musique, le soutien de l'harmonie. Inséparable de la vertu, 
dans les camps, elle est l'effet de l'honneur éprouvé; au barreau, 
l'effet de l'intégrité; dans les temples, l'effet de la piété. Sur le 
visage de la beauté, elle annonce la pudeur ou l'innocence, et 
sur le front des gens en place l'incorruptibilité. La gravité sert 
de rempart à l'honnêteté publique. Aussi le vice commence par 
déconcerter celle-là, afin de renverser plus sûrement celle-ci. 
Tout ce que le libertinage d'un sexe met en œuvre pour séduire 
la chasteté de l'autre, un prince l'emploiera pour corrompre la 
probité de son peuple. S'il ôte aux affaires et aux mœurs le 
sérieux qui les décore, dès lors toutes les vertus perdront leur 
sauvegarde, et la gravité ne semblera qu'un masque qui ren- 
dra ridicule un homme déjà difforme. Un roi qui prend le ton 
railleur dans les traités publics, pèche contre la gravité, comme 
un prêtre qui plaisanterait sur la religion ; et quiconque offense 



hh GRECS. 

la gravité, blesse en même temps les mœurs, se manque à lui- 
même et à la société, tn peuple véritablement grave, quoique 
peu nombreux, ou fort ignorant, ne paraîtra ridicule qu'aux yeux 
d'un peuple frivole, et celui-ci ne sera jamais vertueux. Les 
descendants de ces sénateurs romains que les Gaulois prirent à 
la barbe, devaient un jour subjuguer les Gaules. 

La gravité est opposée à la frivolilé, et non à la gaieté. La 
gravité ne sied point aux grands déshonorés par eux-mêmes ; 
mais elle peut convenir à l'homme du bas peuple qui ne se re- 
proche rien. Aussi remarquera-t-on que les railleurs et les 
plaisants de profession, plutôt que de caractère, sont ordinai- 
rement des fripons ou des libertins. La gravité est un ridicule 
dans les enfants, dans les sots, et dans les personnes avilies par 
des métiers infâmes. Le contraste du maintien avec l'âge, le 
caractère, la conduite et la profession, excite alors le mépris. 
Lorsque la gravité semble demander du respect pour des objets 
qui ne méritent par eux-mêmes aucune sorte d'estime, elle 
inspire une indignation mêlée d'une pitié dédaigneuse; mais 
elle peut sauver une pauvreté noble et le mérite infortuné, des 
outrages et de l'humiliation. 

L'abus de la comédie est de jeter du ridicule sur les profes- 
sions les plus sérieuses, et d'ôter à des personnages importants 
ce masque de gravité qui les défend contre l'insolence et la 
malignité de l'envie. Les petits-maîtres, les précieuses ridi- 
cules, et de semblables êtres inutiles et importuns à la société 
sont des sujets comiques. Mais les médecins , les avocats, et 
tous ceux qui exercent un ministère utile doivent être respectés. 
Il n'y a point d'inconvénients à présenter ^««'m/TZ sur la scène, 
mais il y en a peut-être à jouer le Tartufe. Le financier gagne 
à n'exciter que la risée du peuple ; mais la vraie dévotion perd 
beaucoup au ridicule qu'on sème sur les faux dévots. 

La gravité diffère de la décence et de la dignité, en ce que 
la décence renferme les égards que l'on doit au public, la 
dignité ceux qu'on doit à sa place, et la gravité ceux qu'on se 
doit à soi-même. 

GRECS (PniLOSoiMiiE des). Je tirerai la division de cet article 
de trois époques principales, sous lesquelles on peut considérer 
l'histoire des Grcvs ; et je rapporterai aux temps anciens leur 
philosophie fabuleuse; au temps de la législation, leur philoso- 



GRECS. 45 

l)hie politique-^ et au temps des écoles, leur philosophie sectaire. 
De la philosophie fabuleuse des Grecs. Les Hébreux con- 
naissaient ce que les chrétiens appellent le vrai Dieu; comme 
s'il y en avait de fauxM Les Perses étaient instruits dans le 
grand art de former les rois et de gouverner les hommes ; les 
Chaldéens avaient jeté les premiers fondements de l'astronomie; 
les Phéniciens entendaient la navigation, et faisaient le com- 
merce chez les nations les plus éloignées; il y avait longtemps 
que les Égyptiens étudiaient la nature et cultivaient les arts 
qui dépendent de cette étude; tous les peuples voisins de la 
Grèce étaient versés dans la théologie, la morale, la politique, • 
la guerre, l'agriculture, la métallurgie, et la plupart des arts 
mécaniques que le besoin et l'industrie font naître parmi les 
hommes rassemblés dans des villes et soumis à des lois. En un 
mot, ces contrées, que le Grec orgueilleux appela toujours du 
nom de barbares, étaient policées, lorsque la sienne n'était 
habitée que par des sauvages dispersés dans les forêts, fuyant 
la rencontre les uns des autres, paissant les fruits de la terre 
comme les animaux, retirés dans le creux des arbres, errant de 
lieux en lieux, et n'ayant entre eux aucune espèce de société. 
Du moins, c'est ainsi que les historiens même de la Grèce nous 
la montrent dans son origine. 

Danaïis et Cécrops étaient Égyptiens; Cadmus, de Phénicie; 
Orphée, de Thrace. Cécrops fonda la ville d'Athènes, et fit en- 
tendre aux Grecs, pour la première fois, le nom redoutable de 
Jupiter ; Cadmus éleva des autels dansThèbes; et Orphée pres- 
crivit dans toute la Grèce la manière dont les dieux voulaient 
être honorés. Le joug de la superstition fut le premier qu'on 
imposa; on fit succéder à la terreur des impressions sédui- 
santes ; et le charme naissant des beaux-arts fut employé pour 
adoucir les mœurs et disposer insensiblement les esprits à la 
contrainte des lois. 

Mais la superstition n'entre point dans une contrée sans y 
introduire à sa suite un long cortège de connaissances, les unes 

1. Cette seule ligne d'un esprit juste, ferme et hardi, suffit pour faire connaître 
avec certitude ce que Diderot pensait du christianisme, et de tous les dogmes plus 
ou moins absurdes que ce monstrueux système a consacres : elle explique les 
difTérents passages où ce philosophe semble sacrifier à l'erreur commune, et elle 
en donne la vraie valeur. (N.) 



46 GRECS. 

utiles, les autres funestes. Aussitôt qu'elle s'est montrée, les 
organes destinés à invoquer les dieux se dénouent ; la langue 
se perfectionne ; les premiers accents de la poésie et de la mu- 
sique font retentir les airs ; on voit sortir la sculpture du fond 
des carrières, et l'architecture d'entre les herbes; la conscience 
s'éveille, et la morale naît. Au nom des dieux prononcé, l'uni- 
vers prend une face nouvelle ; l'air, la terre et les eaux se peu- 
plent d'un nouvel ordre d'êtres ; et le cœur de l'homme s'émeut 
d'un sentiment nouveau. 

Les premiers législateurs de la Grèce ne proposèrent pas à 
ces peuples des doctrines abstraites et sèches ; des esprits 
hébétés ne s'en seraient point occupés : ils parlèrent aux sens 
et à l'imagination ; ils amusèrent par des cérémonies volup- 
tueuses et gaies; le spectacle des danses et des jeux avait attiré 
des hommes féroces du haut de leurs montagnes, du fond de 
leurs antres; on les fixa dans la plaine, en les y entretenant de 
fables, de représentations et d'images. A mesure que les phé- 
nomènes de la nature les plus frappants se succédèrent, on y 
attacha l'existence des dieux ; et Strabon croit que cette mé- 
thode était la seule qui pût réussir. Ficri non potest, dit cet 
auteur, iit 7?îidierwn, et promiscuœ turbœ mullitudo philoso- 
phira orntione ducahir, exciteturquc ad rclicjioncm^ pietalem 
et {idem: sed siqyerstitione prœterea ad hoc opus est, guœ in- 
cuti sîne fabidaruni portentis neqiilt. Eteniin fuhnen, œgis, 
tridens, faces, anguis, liastœqne deorum thyrsis in/Uœ, fabulœ 
sunt, alqne iota thcologia prisca. Ilœc autcni recepta fuerunt a 
civitatwn auctoribus, quibiis, vcluti larcis, insipicntium animos 
terrèrent. Nous ajouterons que l'usage des peuples policés et 
voisins de la Grèce était d'envelopper leurs connaissances sous 
le voile du symbole et de l'allégorie; et qu'il était naturel aux 
premiers législateurs des Grecs de communiquer leurs doc- 
trines, ainsi qu'ils les avaient reçues. 

Mais un avantage particulier aux peuples de la Grèce, c'est 
que la superstition n'étouffa point en eux le sentiment de la 
liberté, et qu'ils conservèrent, sous l'autorité des prêtres et des 
magistrats, une façon de penser hardie qui les caractérise dans 
tous les temps. 

Une des premières conséquences de ce qui précède, c'est 
que la mythologie des Grecs est un chaos d'idées, et non pas un 



GRECS. kl 

système; une marqueterie d'une infinité de pièces de rapport 
qu'il est impossible de séparer : et comment y réussirait-on ? 
Nous ne connaissons pas la vie, les mœurs, les idées, les pré- 
jugés des premiers habitants de la Grèce : nous aurions là- 
dessus toutes les lumières qui nous manquent, qu'il nous reste- 
rait à désirer une histoire exacte de la philosophie des peuples 
voisins ; et cette histoire nous aurait été transmise, que le 
triage des superstitions grecques d'avec les superstitions bar- 
bares serait peut-être encore au-dessus des forces de l'esprit 
humain. 

Dans les temps anciens, les législateurs étaient philosophes 
et poètes : la reconnaissance et l'imbécillité mettaient tour à 
tour les hommes au rang des dieux; et qu'on devine, après 
cela, ce que devint la vérité déjà déguisée, lorsqu'elle eut été 
abandonnée, pendant des siècles, à ceux dont le talent est de 
feindre, et dont le but est d'étonner. 

Dans la suite fallut-il encourager les peuples à quelque en- 
treprise, les consoler d'un mauvais succès, changer un usage, 
introduire une loi, ou l'on s'autorisa des fables anciennes, en 
les défigurant, ou l'on en imagina de nouvelles. 

D'ailleurs, l'emblème et l'allégorie ont cela de commode, 
que la sagacité de l'esprit, ou le libertinage de l'imagination, 
peut les appliquer à mille choses diverses; mais, à travers ces 
applications, que devient le sens véritable? Il s'altère de plus 
en plus; bientôt une fable a une infinité de sens différents; 
et celui qui paraît à la fin le plus ingénieux est le seul qui 

reste. 

Il ne faut donc pas espérer qu'un bon esprit puisse se 
contenter de ce que nous avons à dire de la philosophie fabu- 
leuse des Grecs. 

Le nom de Prométhée, fils de Japhet, est le premier qui 
s'offre dans cette histoire. Prométhée sépare de la matière ses 
éléments, et en compose l'homme en qui les forces, l'action et 
les mœurs sont variées seloa la combinaison diverse des élé- 
ments ; mais Jupiter, que Prométhée avait oublié dans ses sacri- 
fices, le prive du feu qui devait animer l'ouvrage. Prométhée, 
conduit par Minerve, monte aux cieux, accroche le Fendu à une 
des roues du char du soleil, en reçoit le feu dans sa tige creuse, 
et le rapporte sur la terre. Pour punir sa témérité, Jupiter 



us GRECS. 

forme la femme, connue dans la fable sous le nom de Pandore; 
lui donne un vase qui renfermait tous les maux qui pouvaient 
désoler la race des hommes, et la dépêche à Prométhée. Pro- 
méthée renvoie Pandore et sa boîte fatale; et le dieu, trompé 
dans son attente, ordonne à Mercure de se saisir de Prométhée, 
de le conduire sur le Caucase, et de l'enchaîner dans le fond 
d'une caverne, où un vautour affamé déchirera son foie toujours 
renaissant ; ce qui fut exécuté. Hercule, dans la suite, délivra 
Prométhée. Combien cette fable n'a-t-elle pas de variantes, et 
en combien de manières ne l'a-t-on pas expliquée! 

Selon quelques-uns, il n'y eut jamais de Prométhée. Ce 
personnage symbolique représente le génie audacieux de la 
race humaine. 

D'autres ne disconviennent pas qu'il n'y ait eu un Promé- 
thée; mais dans la fureur de rapporter toute la mythologie des 
païens aux traditions des Hébreux, il faut voir comme ils se 
tourmentent pour faire de Prométhée, Adam, Moïse ou Noé. 

Il y en a qui prétendent que ce Prométhée fut un roi des 
Scythes, que ses sujets jetèrent dans les fers, pour n'avoir 
point obvié aux inondations d'un fleuve qui dévastait leurs cam- 
pagnes. Ils ajoutent qu'Hercule détourna le fleuve dans la mer 
et délivra Prométhée. 

En voici qui interprètent celte fable bien autrement. 
L'Egypte, disent-ils, eut un roi fameux qu'elle mit au rang des 
dieux pour les grandes découvertes d'un de ses sujets. C'était 
dans les temps de la fable comme aux temps de l'histoire : les 
sujets méritaient des statues, et c'était au souverain qu'on les 
élevait. Ce roi fut Osiris, et celui qui fit les découvertes fut 
Hermès. Osiris eut deux ministres. Mercure et Prométhée; il 
avait confié à tous les deux les découvertes d'Hermès. Mais 
Prométhée se sauva, et porta dans la Grèce les secrets de l'État. 
Osiris en fut indigné ; il chargea Mercure du soin de sa ven- 
geance. Mercure tendit des embûches à Prométhée, le surprit 
et le jeta dans le fond d'un cachot, d'où il ne sortit que par la 
faveur de quelque homme puissant. 

Pour moi, je suis de l'avis de ceux qui ne voient dans cet 
ancien législateur de la Grèce, qu'un bienfaiteur de ses habi- 
tants sauvages, qu'il tira de la barbarie dans laquelle ils étaient 
plongés, et qui leur Ht luire les premiers rayons de la lumière 



GRECS. /j9 

des sciences et des arts ; et ce vautour, qui le dévore sans 
relâclie, n'est qu'un emblème de la méditation profonde et de 
la solitude. C'est ainsi qu'on a cherché à tirer la vérité des 
fables; mais la multitude des explications montre seulement 
combien elles sont incertaines. Il y a une broderie poétique 
tellement unie avec le fond, qu'il est impossible de l'en séparer 
sans déchirer l'étoffe. 

Cependant, en considérant attentivement tout ce système, 
on reste convaincu qu'il sert en général d'enveloppe, tantôt à 
des faits historiques, tantôt à des découvertes scientifiques, et 
que Cicéron avait raison de dire que Prométhée ne serait point 
attaché au Caucase, et que Céphée n'aurait point été trans- 
porté dans les cieux, avec sa femme, son fils et son gendre, 
s'ils n'avaient mérité, par quelques actions éclatantes, que la 
fable s'emparât de leurs noms. 

Linus succéda à Prométhée; il fut théologien, philosophe, 
poète et musicien : il inventa l'art de filer les intestins des ani- 
maux; et il en fit des cordes sonores, qu'il substitua sur la lyre 
au fil de lin dont elle était montée. On dit qu'Apollon, jaloux 
de cette découverte, le tua. Il passe pour l'inventeur du vers 
lyrique; il chanta le cours de la lune et du soleil, la formation 
du monde et l'histoire des dieux; il écrivit des plantes et des 
animaux; il eut pour disciples Hercule, Thamyris et Orphée. Le 
premier fut un esprit lourd, qui n'aimait pas le châtiment, et 
qui le méritait souvent. Quelques auteurs accusent ce disciple 
brutal d'avoir tué son maître. 

Orphée, disciple de Linus, fut aussi célèbre chez les Grecs 
que Zoroastre chez les Chaldéens et les Perses, Buddas chez les 
Indiens, et Thoot ou Hermès chez les Égyptiens; ce qui n'a pas 
empêché Aristote et Cicéron de prétendre qu'il n'y a jamais eu 
d'Orphée. Voici le passage d'Aristote, nous le rapportons pour 
sa singularité. Les épicuriens prouvaient l'existence des dieux 
par les idées qu'ils s'en faisaient; et Aristote leur répondait: 
Et je me fais bien une idée d'Orphée, personnage qui n'a 
jamais existé. Mais toute l'antiquité réclame contre Aristote et 
Cicéron. 

La fable lui donne Apollon pour père, et Calliope pour 
mère; et l'histoire le fait contemporain de Josué : il passe de 
la Thrace, sa patrie, dans l'Egypte, où il s'instruit de la philo- 
XV. 4 



50 .GRECS. 

Sophie, de la théologie, de l'astrologie, de la médecine, de la . 
musique et de la poésie. Il vient d'Egypte en Grèce, où il est 
honoré des peuples; et comment ne l'aurait-il pas été; prêtre 
et médecin, c'est-à-dire homme se donnant pour savoir écartei- 
les maladies par l'entremise des dieux, et y apporter remède 
quand on en est affligé? 

Orphée eut le sort de tous les personnages célèbres dans 
les temps où l'on n'écrivait point l'histoire. Les noms aban- 
donnés à la tradition étaient bientôt oubliés ou confondus ; et 
l'on attribuait à un seul homme tout ce qui s'était fait de 
mémorable pendant un grand nombre de siècles. Les chrétiens 
prétendent que les Hébreux sont le seul peuple chez qui la 
tradition se soit conservée pure et sans altération ; mais ce 
privilège, qu'on attribue exclusivement à cette nation ignorante 
et féroce, n'est pas mieux prouvé que l'inspiration de ses pro- 
phètes et la divinité de sa religion. 

La mythologie des Grecs n'était qu'un amas confus de supers- 
titions isolées ; Orphée en forma un corps de doctrine ; il institua 
la divination et les mystères ; il en fit des cérémonies secrètes, 
moyen sur pour donner un air solennel à des puérilités : telles 
furent les fêtes de Bacchus et d'Hécate, les Éleusinies, les 
Panathénées et les ïhesmophories. H enjoignit le silence le 
plus rigoureux aux initiés ; il donna des règles pour le choix 
des prosélytes : elles se réduisaient à n'admettre à la partici- 
pation des mystères que des âmes sensibles et des imaginations 
ardentes et fortes, capables de voir en grand, et d'allumer les 
esprits des autres : il prescrivit des épreuves; elles consistaient 
dans des purifications, la confession des fautes que l'on avait 
commises, la mortification de la chair, la continence, l'absti- 
nence, la retraite et la plupart de nos austérités monastiques : 
et pour achever de rendre le secret de ces assemblées impéné- 
trable aux profanes il distingua dilférents degrés d'initiations 
et les initiés eurent un idiome particulier, et des caractères 
hiéroglyphiques. 

11 monta sa lyre de sept cordes : il inventa le vers hexa- 
mètre, et surpassa dans l'épopée tous ceux qui s'y étaient 
exercés avant lui. Cet homme extraordinaire eut un empire 
étonnant sur les esprits, du moins à en juger par ce que 
l'hyperbole des poètes nous en fait présumer. A sa voix les eaux 



GRECS. 51 

cessaient de couler, la rapidité des fleuves était retardée, les 
animaux, les arbres accouraient, les flots de la mer étaient 
apaisés, et la nature demeurait suspendue dans l'admiration 
et le silence : effets merveilleux qu'Horace a peints avec force, 
et Ovide avec une délicatesse mêlée de dignité. 
Horace dit : 

Aut in umbrosis Heliconis oris, 
Aut super Pindo, gelidove in Hsemo, 
Unde vocalem temere insecutae 

Orpliea sylvse, 
Arte materna rapides morantem 
Fluminum lapsus, celeresque ventes, 
Blandum et auritas fidibus canoris 

Ducere quercus? 

Lyric, lib. I, od. xii, vers 5-12. 

Et Ovide : 

Collis erat, collemque super planissima campi 
Area, quam viridem faciebant graminis herbae; 
Umbra loco deerat. Qua postquam parte resedit, 
Dis genitus vates, et fila sonantia movit, 
timbra loco venit. 

Métam., x, vers 86-90. 

Ceux qui n'aiment pas les prodiges opposeront aux vers du 
poète lyrique un autre passage où il s'explique en philosophe, 
et où il réduit la merveilleuse histoire d'Orphée à des choses 
assez communes : 

Silvestres homines sacer, interpresque deorum 
Cacdibus et victu faîdo deterruit Orpheus, 
Dictus ob hoc lenire tigres, rabidosque leones. 

HoRAT. Artepoët., vers 391-93. 

G'est-à-dire qu'Orphée fut un fourbe éloquent, qui fit parler 
es dieux pour maîtriser un troupeau d'hommes farouches, et 
les empêcher de s'entre-égorger : et combien d'autres événe- 
iients se réduiraient à des phénomènes naturels, si l'on se 
permettait d'écarter de la narration l'emphase avec laquelle 
ils nous ont été transmis ! 



K 



52 GRECS. 

Après les précautions qu'Orphée avait prises pour dérober 
sa tliéologie à la connaissance des peuples, il est dilTicile de 
compter sur l'exactitude de ce que les auteurs en ont recueilli. 
Si une découverte est essentielle au bien de la société, c'est 
être mauvais citoyen que de l'en priver; si elle est de pure 
curiosité, elle ne valait ni la peine d'être faite, ni celle d'être 
cachée : utile ou non, c'est entendre mal l'intérêt de sa répu- 
tation que de la tenir secrète; ou elle se perd après la mort de 
l'inventeur qui s'est tù, ou un autre y est conduit, et partage 
l'honneur de l'invention. Voy. Leibmtziamsme. 11 faut avoir 
égard en tout au jugement de la postérité, et reconnaître 
qu'elle se plaindra de notre silence, comme nous nous plai- 
gnons de la tacilurnité et des hiéroglyphes des prêtres égyptiens, 
des nombres de Pythagore, et de la double doctrine de l'Aca- 
démie. 

A juger de celle d'Orphée, d'après les fragments qui nous 
en restent épars dans les auteurs, il pensait que Dieu et le 
chaos coexistaient de toute éternité; qu'ils étaient unis ; et que 
Dieu renfermait en lui tout ce qui est, fut et sera; que la 
lune, le soleil, les étoiles, les dieux, les déesses et tous les 
êtres de la nature étaient émanés de son sein; qu'ils ont la 
même essence que lui; qu'il est présent à chacune de leurs 
parties; qu'il est la force qui les a développés et qui les gou- 
verne; que tout est de lui, et qu'il est en tout; qu'il y a autant 
de divinités subalternes que de masses dans l'univers ; qu'il 
faut les adorer; que le Dieu créateur, que le Dieu générateur 
est incompréhensible ; que, répandu dans la collection géné- 
rale des êtres, il n'y a qu'elle qui puisse en être une image; 
que tout étant de lui, tout y retournera; que c'est en lui que 
les hommes pieux trouveront la récompense de leurs vertus, 
que l'âme est immortelle, mais qu'il y a des lustrations, des 
cérémonies qui la purgent de ses fautes, et qui la restituent à 
son principe aussi sainte qu'elle en est émanée, etc. 

Il admettait des esprits, des démons et des héros. 11 disait : 
L'air fut le premier être qui émana du sein de Dieu; il se plaça 
entre le chaos et la nuit. 11 s'engendra de l'air et du chaos un 
œuf, dont Orphée fait éclore une chaîne de puérilités peu 
clignes d'être rapportées. 

On voit, en général, qu'il reconnaissait deux substances 



GRECS. 53 

nécessaires, Dieu et le chaos; Dieu,' principe actif; le chaos ou 
la matière informe, principe passif. 

11 pensait encore que le monde finirait par le feu; et que, 
des cendres de l'univers embrasé, il en renaîtrait un autre. 

Que l'opinion que les planètes et la plupart des corps 
célestes sont habités comme notre terre soit d'Orphée ou d'un 
autre, elle est bien ancienne. Je regarde ces lambeaux de phi- 
losophie, que le temps a laissé passer jusqu'à nous, comme ces 
planches que le vent pousse sur nos côtes après un naufrage, 
et qui nous permettent quelquefois de juger de la grandeur du 
bâtiment. 

Je ne dis rien de sa descente aux enfers; j'abandonne cette 
fiction aux poètes. On peut croire de sa mort tout ce qu'on 
voudra : ou qu'après la perte d'Eurydice il se mit à prêcher le 
célibat, et que les femmes indignées le massacrèrent pendant 
la célébration des fêtes de Bacchus : ou que ce dieu vindicatif 
qu'il avait négligé dans ses chants, et Yénus dont il avait abjuré 
le culte pour un autre qui lui déplaît, irritèrent les bacchantes 
qui le déchirèrent : ou qu'il fut foudroyé par Jupiter, comme la 
plupart des héros des temps fabuleux : ou que les Thraciennes 
se défirent d'un homme qui entraînait à sa suite leurs maris : 
ou qu'il fut la victime des peuples qui supportaient impatiem- 
ment le joug des lois qu'il leur avait imposées. Toutes ces 
opinions ne sont guère plus certaines que ce que le poëte de la 
Métamorphose a chanté de sa tête et de sa lyre : 

...Caput, Hebre, lyramque 
Excipis; et, mirum! meclio dum labitur amne, 
riebile nescio quid queritur lyra, flebile lingua 
Murmurât exanimis; respondent flebile ripœ. 

OviD. Métam., xi, vers 50-53. 

« Sa tête était portée sur les flots; sa langue murmurait je 
ne sais quoi de tendre et d'inarticulé que répétaient les rivages 
plaintifs ; et les cordes de sa lyre, frappées par les ondes, ren- 
daient encore des sons harmonieux. » douces illusions de la 
poésie! vous n'avez pas moins de charmes pour moi que la 
vérité. Puissiez-vous me toucher et me plaire jusque dans mes 
derniers instants! 



r,|^ GRECS. 

Les ouvrages qui nous restent sous le nom d'Orphée, ceux 
qui parurent au conunencement de l'ère chrétienne, au milieu 
de la dissension des chrétiens, des juifs et des philosophes 
païens, sont tous supposés : ils ont été répandus, ou par des 
juifs qui cherchaient à se mettre en considération parmi les 
gentils; ou par des chrétiens qui ne dédaignaient pas de 
recourir à cette petite ruse, pour donner à leurs dogmes 
absurdes du poids aux yeux des philosophes; ou par des phi- 
losophes même, qui s'en servaient pour appuyer leurs opinions 
de quelque grande autorité. On faisait un mauvais livre; on y 
insérait ces dogmes qu'on voulait accréditer, et l'on écrivait à la 
tête le nom d'un auteur célèbre : mais la contradiction de ces 
différents ouvrages rendait la fourberie manifeste. 

Musée fut disciple d'Orphée; il eut les mêmes talents et la 
même philosophie; et il obtint chez les Gircs les mêmes succès 
et les mêmes honneurs. On lui attribue l'invention de la sphère; 
mais on la revendique en faveur d'Atlas et d'Anaximandre. Le 
poëme de Léandre et de Héro, et l'hymne qui porte le nom de 
Musée, ne sont pas de lui; tandis que des auteurs disent qu'il 
est mort à Phalère, d'autres assurent qu'il n'a jamais existé. 
La plupart de ces hommes anciens, qui faisaient un si grand 
secret de leurs connaissances, ont réussi jusqu'à rendre leur 
existence même douteuse. 

Thamyris succède à Musée dans l'histoire fabuleuse; il rem- 
porte le prix aux jeux pythiens, défie les muses au combat du 
chant, en est vaincu, et puni par la perte de la vue et l'oubli 
de ses talents. On a dit de Thamyris ce qu'Ovide a dit d'Or- 
phée : 

Ille etiam Thracum populis fuit auctor, aniorem 
In teneros transferre mares; citraque juventam 
jEtatis brève ver, et primos carpere flores. 

Mé'.ain., x, vers 83-85. 

Voilà un vilain art bien contesté ! 

Amphion, contemporain de Thamyris, ajoute trois cordes à 
la lyre d'Orphée; il adoucit les mœurs des Thébains. Trois 
choses, dit Julien, le rendirent grand poêle : l'étude de la phi- 
losophie, le génie et l'oisiveté. 

Mélampe, qui parut après Amphion, fut théologien, philo- 



GRECS. 55 

sophe, poëte et médecin ; on lui éleva des temples après sa 
mort, pour avoir guéri les filles de Prœtus de la fureur uté- 
rine. On dit que ce fut avec l'ellébore. 

Hésiode, successeur de Mélampe, fut contemporain et rival 
d'Homère. Nous laisserons les particularités de sa vie, qui sont 
assez incertaines, et nous donnerons l'analyse de sa théo- 
gonie. 

Le Chaos, dit Hésiode, était avant tout; la Terre fat après 
le Chaos; et après la Terre, le Tartare dans les entrailles de la 
Terre : alors l'Amour naquit, l'Amour, le plus ancien et le plus 
beau des immortels. Le Chaos engendra l'Érèbe et la Nuit; la 
Nuit engendra l'Air et le Jour; la Terre engendra le Ciel, la 
Mer et les Montagnes; le Ciel et la Terre s'unirent, et ils 
engendrèrent l'Océan, des lils, des filles; et après ces enfants, 
Saturne, les Cyclopes, Bronte, Stérope et Argé, fabricateurs 
de foudres; et après les Cyclopes, Cotté, Briare et Gygès. 

Dès le commencement, les enfants de la Terre et du Ciel se 
brouillèrent avec le Ciel, et se tinrent cachés dans les entrailles 
de la Terre. La Terre irrita ses enfants contre son époux, et 
Saturne coupa les testicules au Ciel. Le sang de la blessure 
tomba sur la Terre, et produisit les Géants, les Nymphes et les 
Furies. Des testicules jetés dans la mer, naquit une déesse 
autour de laquelle les Amours se rassemblèrent : c'était Vénus. 
Le Ciel prédit à ses enfants qu'il serait vengé. La Nuit engen- 
dra le Destin, Némésis, les Hespérides, la Fraude, la Dispute, 
la Haine, l'Amitié, Momus, le Sommeil, la troupe légère des 
Songes, la Douleur et la Mort. 

La Dispute engendra les Travaux, la Mémoire, l'Oubli, les 
Guerres, les Meurtres, le Mensonge et le Parjure. La Mer 
engendra Nérée, le juste et véridigue Nérée; et après lui, 
des fils et des filles qui engendrèrent toutes les races divines. 

L'Océan et Thétis eurent trois mille enfants. Bhéa fut la 
mère de la Lune, de l'Aurore et du Soleil. Le Styx, fils de 
l'Océan, engendra Zélus, Nice, la Force et la Violence qui furent 
toujours assises à côté de Jupiter. Phébé et Cœus engendrèrent 
Latone, Astérie et Hécate, que Jupiter honora par-dessus toutes 
les immortelles. Rhéa eut de Saturne : Vesta, Gérés, Pluton, 
Neptune et Jupiter, père des dieux et des hommes. Saturne, 
qui savait qu'un de ses enfants le détrônerait un jour, les 



56 GTiECS. 

mange à mesure qu'ils naissent; Rliéa, conseillée par la Terre 
et par le Ciel, cache Jupiter, le plus jeune, dans un antre de 
l'île de Crète, etc. 

Voilà ce qu'Hésiode nous a transmis en très-beaux vers, le 
tout mêlé de plusieurs autres rêveries grecques. Voyez dans 
Brucker, tome premier, page /il7, le commentaire qu'on a fait 
sur ces rêveries. Si l'on s'en est servi pour cacher quelques 
vérités, il faut avouer qu'on y a bien réussi. Si Hésiode pouvait 
revenir au monde, et qu'il entendît seulement ce que les chi- 
mistes voient dans la fable de Saturne, je crois qu'il serait bien 
surpris. De temps immémorial, les planètes et les métaux ont 
été désignés par les mêmes noms. Entre les métaux, Saturne 
est le plomb. Saturne dévore presque tous ses enfants; et 
pareillement le plomb attaque la plupart des substances métal- 
liques : pour le guérir de cette avidité cruelle, Pihéa lui fait 
avaler une pierre; et le plomb uni avec les pierres se vitrifie, 
et ne fait plus rien aux métaux qu'il attaquait, etc. Je trouve 
dans ces sortes d'explications beaucoup d'esprit et peu de vérité. 

Une réflexion qui se présente à la lecture du poëme d'Hé- 
siode, qui a pour titre : Des Jours et des Travaux, c'est que, 
dans ces temps, la pauvreté était un vice ; le pain ne manquait 
qu'aux paresseux ; et cela devait être dans tout État bien gou- 
verné. 

On cite encore parmi les théogonistes et les fondateurs de 
la philosophie fabuleuse des Grecs, Épiménide de Crète et 
Homère. 

Epiménide ne fut pas inutile h Selon, dans le choix des lois 
qu'il donna aux Athéniens. Tout le monde connaît le long som- 
meil d'Epiménide ; c'est, selon toute apparence, l'allégorie d'une 
longue retraite. 

Homère, théologien, philosophe et poëte, écrivit environ 
900 ans avant l'ère chrétienne. H imagina la ceinture de 
Vénus, et il fut le père des Grâces. Ses ouvrages ont été bien 
attaqués et bien défendus. H y a deux mots de deux hommes 
célèbres, que je comparerais volontiers. L'un disait qu'Homère 
n'avait pas vingt ans à être lu ; l'autre, que la religion n'avait 
pas cent ans à durer. H me semble que le premier de ces mots 
marque un défaut de philosophie et de goCit; et le second, un 
défaut de philosophie et de foi. 



GRECS. 57 

Voilà ce que nous avons pu rassembler de supportable sur 
la philosophie fabuleuse des Grecs. Passons à leur philosophie 
politique. 

Philosophie politique des Grecs. La religion, l'éloquence, la 
musique et la poésie avaient préparé les peuples de la Grèce à 
recevoir le joug de la législation ; mais ce joug ne leur était pas 
encore imposé. Ils avaient quitté le fond des forêts; ils étaient 
rassemblés; ils avaient construit des habitations, et élevé des 
autels; ils cultivaient la terre, et sacrifiaient aux dieux : du 
reste, sans conventions qui les liassent entre eux, sans chefs 
auxquels ils se fussent soumis d'un consentement unanime, 
quelques notions vagues du juste et de l'injuste étaient toute la 
règle de leur conduite : et s'ils étaient retenus, c'était moins 
par une autorité publique que par la crainte du ressentiment 
particulier. Mais, qu'est-ce que cette crainte? qu'est-ce même 
que celle des dieux? qu'est-ce que la voix de la conscience, 
sans l'autorité et la menace des lois? Les lois ! les lois ! voilà la 
seule barrière qu'on puisse élever contre les passions des 
hommes; c'est la volonté générale qu'il faut opposer aux 
volontés particulières : et sans un glaive qui se meuve également 
sur la surface d'un peuple, et qui tranche ou fasse baisser les 
têtes audacieuses qui s'élèvent, le faible demeure exposé à l'in- 
jure du plus fort; le tumulte règne, et le crime avec le 
tumulte; et il vaudrait mieux, pour la sûreté des hommes, 
qu'ils fussent épars, que d'avoir les mains libres et d'être voi- 
sins. En effet, que nous offre l'histoire des premiers temps 
policés delà Grèce? Des meurtres, des rapts, des adultères, des 
incestes, des parricides : voilà les maux auxquels il fallait 
remédier, lorsque Zaleucus parut. Personne n'y était plus pro- 
pre par ses talents et moins par son caractère : c'était un 
homme dur; il avait été pâtre et esclave; et il croyait qu'il fal- 
lait commander aux hommes comme à des bêtes, et mener un 
peuple comme un troupeau. 

Si un Européen avait à donner des lois à nos sauvages du 
Canada, et qu'il eût été témoin des excès auxquels ils se por- 
tent dans l'ivresse, la première idée qui lui viendrait, ce serait 
de leur interdire l'usage du vin. Ce fut aussi la première loi de 
Zaleucus : il condamna l'adultère à avoir les yeux crevés ; et 
son fils ayant été convaincu de ce crime, il lui fit arracher un 



58 GRECS. 

œil, et se fit arracher l'autre. Il attacha tant d'importance à la 
législation, qu'il ne permit à qui que ce fût d'en parler qu'en 
présence de mille citoyens, et qu'avec la corde au cou. Ayant 
transgressé, dans un temps de guerre, la loi par laquelle il 
avait décerné la peine de mort contre celui qui paraîLiait en 
armes dans les assemblées du peuple, il se punit lui-même en 
s'ùtant la vie. On attribue la plupart de ces faits, les uns à Cha- 
rondas, les autres à Dioclès de Syracuse. Quoi qu'il en soit, ils 
n'en montrent pas moins combien on exigeait de respect pour 
les lois, et quel danger on trouvait à en abandonner l'examen 
aux particuliers. 

Charondas de Catane s'occupa delà politique, et dictait ses 
lois dans le temps que Zaleucus faisait exécuter les siennes. Les 
fruits de sa sagesse ne demeurèrent pas renfermés dans sa 
patrie; plusieurs contrées de l'Italie et de la Sicile en profi- 
tèrent. 

Ce fut alors que Triptolèmepoliça les villes d'Ëleusine; mais 
toutes ces institutions s'abolirent avec le temps. 

Dracon les recueillit, et y ajouta ce qui lui fut suggéré par 
son humeur féroce. On a dit de lui que ce n'était point avec de 
l'encre, mais avec du sang qu'il avait écrit ses lois. 

Solon mitigea le système politique de Dracon ; et l'ouvrage 
de Solon fut perfectionné dans la suite par Thésée, Clisthène, 
Démétrius de Phalère, Hipparque, Pisistrate, Périclès, Sophocle, 
et d'autres génies du premier ordre. 

Le célèbre Lycurgue parut dans le coui-ant de la première 
olympiade. Il était réservé à celui-ci d'assujettir tout un peuple 
à une espèce de règle monastique. Il connaissait les gouver- 
nements de l'Egypte. Il n'écrivit point ses lois. Les souverains 
en furent les dépositaires; et ils purent, selon les circon- 
stances, les étendre, les restreindre o-u les abroger sans incon- 
vénient : cependant elles étaient le sujet des chants de Tyrtée 
de Terpandre, et des autres poètes du temps. 

Pdiadamante, celui qui mérita par son intégrité la fonction de 
juge aux enfers, fut un des législateurs de la Crète. Il rendit ses 
institutions respectables, en les proposant au nom de Jupiter : 
il porta la crainte des dissensions que le culte peut exciter, ou 
la vénération pour les dieux, jusqu'à défendre d'en prononcer 
le nom. 



GRECS. 59 

Minos fut le successeur de Rhadamante, l'émule de sa jus- 
tice en Crète, et son collègue aux .enfers. Il allait consulter 
Jupiter dans les antres du mont Ida, et c'est de là qu'il rap- 
portait aux peuples, non ses ordonnances, mais les volontés des 
dieux. 

Les sages de la Grèce succédèrent aux législateurs. La vie 
de ces hommes, si vantés pour leur amour de la vertu et de la 
vérité, n'est souvent qu'un tissu de mensonges et de puérilités, 
à commencer par l'historiette de ce qui leur mérita le titre de 
sages . 

Déjeunes Ioniens rencontrent des pêcheurs de Milet; ils en 
achètent un coup de filet ; on tire le filet, et l'on trouve parmi 
des poissons un trépied d'or. Les jeunes gens prétendent avoir 
tout acheté, et les pêcheurs n'avoir vendu que le poisson. On 
s'en rapporte à l'oracle de Delphes, qui adjuge le trépied au 
plus sage des Grecs. Les Milésiens l'offrent à Thaïes ; le sage 
Thaïes le transmet au sage Bias; le sage Bias, à Pittacus; 
Pittacus, à un autre sage; et celui-ci à Selon, qui restitua à 
Apollon le titre de sage et le trépied. 

La Grèce eut sept sages. On entendait alors par un sage 
un homme capable d'en conduire d'autres. On est d'accord sur 
le nombre, mais on varie sur les personnages. Thaïes, Selon, 
Chilon, Pittacus, Bias, Cléobule et Périandre sont le plus géné- 
ralement reconnus. Les Grecs, ennemis du despotisme et de la 
tyrannie, ont substitué à Périandre, les uns Myson, les autres 
Anacharsis. Nous allons commencer par Myson. 

Myson naquit dans un bourg obscur. Il suivit le genre de vie 
de Timon et d'Apémante, se garantit de la vanité ridicule 
des Grecs, encouragea ses concitoyens à la vertu, plus encore 
par son exemple que par ses discours, et fat véritablement un 
sage. 

Thaïes fut le fondateur de la secte Ionique. Nous renvoyons 
l'abrégé de sa vie à l'article Ionique (secte), où nous ferons 
l'histoire de ses opinions. 

Solon succéda à Thaïes. Malgré la pauvreté de sa famille, il 
jouit de la plus grande considération. Il descendait de Codrus. 
Exécestide, pour réparer une fortune que sa prodigalité avait 
épuisée, jeta Solon, son fils, dans le commerce. La connaissance 
des hommes et des lois fut la principale richesse que le philo- 



60 GIŒCS. 

soplie rapporta des voyages que le commerçant entreprit. Il eut 
pour la poésie un goût excessif, qu'on lui a reproché. Personne 
ne connut aussi bien l'esprit léger et les mœurs frivoles de ses 
concitoyens, et n'en sut mieux profiter. Les Athéniens désespé- 
rant, après plusieurs tentatives inutiles, de recouvrer Salamine, 
décernèrent la peine de mort contre celui qui oserait proposer 
derechef cette expédition. Solon trouva la loi honteuse et nui- 
sible. Il contrefit l'insensé ; et, le front ceint d'une couronne, il 
se présenta sur une place publique, et se mit à réciter des 
élégies qu'il avait composées. Les Athéniens se rassemblent 
autour de lui; on écoute; on applaudit; il exhorte à reprendre 
la guerre contre Salamine; Pisistrate l'appuie; la loi est révo- 
quée; on marche contre les habitants de Mégare; ils sont 
défaits, et Salamine est recouvrée. Il s'agissait de prévenir 
l'ombrage que ce succès pouvait donner aux Lacédémoniens, et 
l'alarme que le reste de la Grèce en pouvait prendre; Solon s'en 
chargea, et y réussit : mais ce qui mit le comble à sa gloire, ce 
fut la défaite des Girrhéens, contre lesquels il conduisit ses 
compatriotes, et qui furent sévèrement châtiés du mépris qu'ils 
avaient alfectépour la religion. 

Ce fut alors que les Athéniens se divisèrent sur la forme du 
gouvernement : les uns inclinaient pour la démocratie, d'autres 
pour l'oligarchie, ou quelque administration mixte. Les pauvres 
étaient obérés au point que les riches, devenus maîtres de leurs 
biens et de leur liberté, l'étaient encore de leurs enfants : ceux- 
ci ne pouvaient plus supporter leur misère; ce trouble pou- 
vait avoir des suites fâcheuses; il y eut des assemblées. On 
s'adressa d'une voix générale à Solon ; et il fut chargé d'arrêter 
l'Etat sur le penchant de sa ruine. On le créa archonte, la 
troisième année de la quarante-sixième olympiade; il rétablit 
la police et la paix dans Athènes; il soulagea les pauvres, sans 
trop mécontenter les riches; il divisa le peuple en tribus; il 
institua des chambres de judicature; il publia ses lois, et, 
employant alternativement la persuasion et la force, il vint à 
bout des obstacles qu'elles rencontrèrent. Le bruit de sa sagesse 
pénétra jusqu'au fond de la Scythie, et attira dans Athènes 
Anacharsis et Toxaris, qui devinrent ses admirateurs, ses dis- 
ciples et ses amis. 

Après avoir rendu à sa patrie ce dernier service, il s'en 



GRECS. 61 

exila. Il crut que son absence était nécessaire pour accoutumer 
ses concitoyens, qui le fatiguaient sans cesse de leurs doutes, à 
interpréter eux-mêmes ses lois. Il alla en Egypte, où il fit con- 
naissance avec Psénophe; et dans la Crète, où il fut utile au 
souverain par ses conseils. Il visita Thaïes; il vit les autres 
sages; il conféra avec Périandre et il mourut en Chypre, âgé de 
quatre-vingts ans. Le désir d'apprendre, qui l'avait consumé 
pendant toute sa vie, ne s'éteignit qu'avec lui. Dans ses der- 
niers moments, il était encore environné de quelques amis, 
avec lesquels il s'entretenait des sciences qu'il avait tant chéries. 

Sa philosophie pratique était simple; elle se réduisait à un 
petit nombre de maximes communes, telles que celles-ci : ne 
s'écarter jamais de la raison ; n'avoir aucun commerce avec le 
méchant; méditer les choses utiles; éviter le mensonge; être 
fidèle ami ; en tout considérer la fin. C'est ce que nous disons 
à nos enfants; mais tout ce qu'on peut faire dans l'âge mur, 
c'est de pratiquer les leçons qu'on a reçues dans l'enfance. 

Chilon de Lacédémone fut élevé à l'éphorat sous Eutydème. 
11 n'y eut guère d'homme plus juste. Parvenu à une extrême 
vieillesse, la seule faute qu'il se reprochait était une faiblesse 
d'amitié qui avait soustrait un coupable à la sévérité des lois. 
11 était patient, et il répondait à son frère indigné de la préfé- 
rence que le peuple lui avait accordée pour la magistrature : 
Tu ne sais pas supporter nue injure, et je le sais, moi. Ses 
mots sont laconiques. Connais-toi. Rien de trop. Laisse en repos 
les morts : sa vie fut d'accord avec ses maximes. Il mourut de 
joie, en embrassant son fils qui sortait vainqueur des jeux 
olympiques. 

Pittacus naquit à Lesbos, dans la trente-deuxième olym- 
piade. Encouragé par les frères du poète Alcée, et brûlant par 
lui-même du désir d'aiïranchir sa patrie, il débuta par l'exécu- 
tion de ce dessein périlleux. En reconnaissance de ce service, 
ses concitoyens le nommèrent général dans la guerre contre les 
Athéniens. Pittacus proposa à Phrinon, qui commandait l'en- 
nemi, d'épargner le sang de tant d'honnêtes gens qui marchaient 
à leur suite, et de finir la querelle des deux peuples par un 
combat singulier. Le défi fut accepté. Pittacus enveloppa Phri- 
non dans un filet de pêcheur qu'il avait placé sur son bouclier, 
et le tua. 



62 GRECS. 

Dans la répartition des terres, on lui en accorda autant qu'il 
en voudrait ajoutera ses domaines; il ne demanda que ce qu'il 
en pourrait renfermer sous le jet d'un dard, et n'en retint 
que la moitié. Il prescrivit de bonnes lois à ses concitoyens. 
Après la paix, ils réclamèrent l'autorité qu'ils lui avaient con- 
fiée; et il la leur résigna. Il mourut âgé de soixante-dix ans, 
après avoir passé les dix dernières années de sa vie dans la 
douce obscurité d'une vie privée. Il n'y a presque aucune vertu 
dont il n'ait mérité d'être loué. Il montra surtout l'élévation de 
son âme, dans le mépris des richesses de Crésus; sa fermeté, 
dans la manière dont il apprit la mort imprévue de son fils ; et 
sa patience, en supportant sans murmure les hauteurs d'une 
femme impérieuse. 

Bias de Priène fut un homme rempli d'humanité; il racheta 
les captives Messéniennes,les dota, et les rendit à leurs parents. 
Tout le monde sait sa réponse à ceux qui lui reprochaient de 
sortir les mains vides de sa ville abandonnée au pillage de 
l'ennemi : J'emporte tout avec moi. 11 fut orateur célèbre, et 
grand poëte. 11 ne se chargea jamais d'une mauvaise cause; il 
se serait cru déshonoré, s'il eût employé sa voix à la défense 
du crime et de l'injustice. Nos gens de palais n'ont pas cette 
délicatesse. Il comparait les sophistes aux oiseaux de nuit, 
dont la lumière blesse les yeux : il expira à l'audience, entre les 
bras de ses parents, à la fin d'une cause qu'il venait de gagner. 

Cléobule de Linde, ville de l'île de Rhodes, avait été remarqué 
par sa force et par sa beauté, avant que de l'être par sa sagesse. 
Il alla s'instruire en Egypte. L'Egypte a été le séminaire de tous 
les grands hommes de la Grèce. Il eut une fille appelée Eumé- 
tide ou Clcobidine, qui fit honneur à son père. Il mourut âgé 
de soixante-dix ans, après avoir gouverné ses concitoyens avec 
douceur. 

Périandre, le dernier des sages, serait bien indigne de ce 
titre, s'il avait mérité la plus petite partie des injures que les 
historiens lui ont dites : son grand crime, à ce qu'il paraît, fut 
d'avoir exercé la souveraineté absolue dans Corinthc. Telle 
était l'aversion des Grecs pour tout ce qui sentait le despo- 
tisme, qu'ils ne croyaient pas qu'un monarque pût avoir l'ombre 
de la vertu : cependant, à travers leurs invectives, on voit que 
Périandre se montra grand dans la guerre et pendant la paix ; 



GRECS. 63 

et qu'il ne fut déplacé ni à la tête des affaires, ni à la tête des 
armées; il mourut âgé de quatre-vingts ans, la quatrième année 
de la quarante-huitième olympiade ; nous renvoyons à l'histoire 
de la Grèce pour le détail de sa vie. 

Nous pourrions ajouter à ces hommes, Esope, Théognis, 
Phocylide, et presque tous les poètes dramatiques; la fureur 
des Grecs pour les spectacles donnait à ces auteurs une in- 
fluence sur le gouvernement, dont nous n'avons pas d'idée. 

Nous terminerons cet abrégé de la jj/iilosophie politique des 
Grecs par une question. Gomment est-il arrivé à la plupart des 
sages de la Grèce de laisser un si grand nom, après avoir fait 
de si petites choses? Il ne reste d'eux aucun ouvrage impor- 
tant, et leur vie n'offre aucune action éclatante; on conviendra 
que l'immortalité ne s'accorde pas de nos jours à si bas prix. 
Serait-ce que l'utilité générale, qui varie sans cesse, étant 
toutefois la mesure constante de notre admiration, nos juge- 
ments changent avec les circonstances? Que fallait-il aux Grecs 
à peine sortis de la barbarie? des hommes d'un grand sens, 
fermes dans la pratique de la vertu, au-dessus de la séduction 
des richesses et des terreurs de la mort; et c'est ce que leurs 
sages ont été : mais aujourd'hui c'est par d'autres qualités 
qu'on laissera de la réputation après soi ; c'est le génie, et non 
la vertu, qui fait nos grands hommes. La vertu obscure parmi 
nous n'a qu'une sphère étroite et petite dans laquelle elle 
s'exerce; il n'y a qu'un être privilégié dont la vertu pourrait 
influer sur le bonheur général, c'est le souverain ; le reste des 
honnêtes gens meurt, et l'on n'en parle plus : la vertu eut le 
même sort chez les Grecs, dans les siècles suivants. 

De la philosophie sectaire des Grecs. Combien ce peuple a 
changé ! Du plus stupide des peuples il est devenu le plus 
délié; du plus féroce, le plus poli : ses premiers législateurs, 
ceux que la nation a mis au nombre de ses dieux, et dont les 
statues décorent ses places publiques et sont révérées dans ses 
temples, auraient bien de la peine à reconnaître les descendants 
de ces sauvages hideux qu'ils arrachèrent, il n'y a qu'un mo- 
ment, du fond des forêts et des antres. 

Voici le coup d'œil sous lequel il faut maintenant considérer 
les Grecs, surtout dans Athènes. 

Une partie, livrée à la superstition et au plaisir, s'échappe 



Ci GRECS. 

le matin d'entre les bras des plus belles courtisanes du monde, 
pour se répandre dans les écoles des philosophes et remplir les 
gymnases, les théâtres et les temples; c'est la jeunesse et le 
peuple : une autre, tout entière aux affaires de l'État, médite 
de grandes actions et de grands crimes; ce sont les chefs de la 
république, qu'une populace inquiète immole successivement à 
sa jalousie: une troupe, moitié sérieuse et moitié folâtre, passe 
son temps à composer des tragédies, des comédies, des discours 
éloquents et des chansons immortelles, et ce sont les rhéteurs 
et les poètes : cependant un petit nombre d'hommes tristes et 
querelleurs décrient les dieux, médisent des mœurs de la nation, 
relèvent les sottises des grands, et se déchirent entre eux; ce 
qu'ils appellent aimer la vertu et ekercker la vôrité- ce sont les 
philosophes qui sont de temps en temps persécutés et mis en 
fuite par les prêtres et les magistrats. 

De quelque côté qu'on jette les yeux dans la Grèce, on y 
rencontre l'empreinte du génie ; le vice à côté de la vertu, la 
sagesse avec la folie, la mollesse avec le courage; les arts, les 
travaux, la volupté, la guerre et les plaisirs; mais n'y cherchez 
pas l'innocence, elle n'y est pas. 

Des barbares jetèrent dans la Grèce le premier germe de la 
philosophie; ce germe ne pouvait tomber dans un teri-ain plus 
fécond ; bientôt il en sortit un arbre immense dont les rameaux, 
s'étendant d'âge en âge et de contrées en contrées, couvrirent 
successivement toute la surface de la terre: on peut regarder 
l'école Ionienne et l'école de Samos comme les tiges principales 
de cet arbre. ' 

Delà seete Ionique. Thaïes en fut le chef. Il introduisit dans 
la philosophie la méthode scientihque, et mérita le premier 
d'être appelé /?A?7o.s'o/>/<(', à prendre ce mot dans l'acception qu'il 
a parmi nous : il eut un grand nombre de sectateurs ; il professa 
les mathématiques, la métaphysique, la théologie, la morale, la 
physique et la cosmologie; il regarda les phénomènes de la 
nature, les uns comme causes, les autres comme effets, et 
chercha à les enchaîner: Anaximandre lui succéda; Anaximène 
à Anaximandre ; Anaxagoras à celui-ci ; Diogène Apolloniate 
à Anaxagoras, et Archélaus à Diogène. Voyez Ionique (secte). 

La secte Ionique donna naissance au socratisme et au péri- 
patétisme. 



GRECS. 65 

Du Socratisme . Socrate, disciple d'Archélaïis, Socrate, qui 
fit descendre du ciel la philosophie, se renferma dans la méta- 
physique, la théologie et la morale ; il eut pour disciples Xéno- 
phon, Platon, Aristoxène, Démétrius de Phalère, Panétius, 
Callisthène, Satyrus, Eschine, Griton, Cimon, Gébès et Timon 
le misanthrope. Voyez Socratisme. 

La doctrine de Socrate donna naissance au cyrénaïsme, sous 
Aristippe; au mégarisme, sous Euclide ; à la secte éliaque, sous 
Phédon; à la secte académique, sous Platon; et au cynisme, 
sous Antisthène. 

Du Cyrénaïsme. Aristippe enseigna la logique et la morale : 
il eut pour sectateurs Arété, Égésias, Annicéris, l'athée Théo- 
dore, Évémère et Bion le Boristhénite. Voyez Cyrénaïsme. 

Du Mégarisme. Euclide de lAIégare, sans négliger les parties 
de la philosophie socratique, se livra particulièrement à l'étude 
des mathématiques : il eut pour sectateurs Eubulide, Alexine, 
Euphane, Apollonius, Cronus, Diodore et Stilpon. Voyez Méga- 
risme. 

De la secte Éliaque et Érétriaque. La doctrine de Phédon 
fut la même que celle de son maître : il eut pour disciples Méné- 
dème et Asclépiade. 

Du Platonisme. Platon fonda la secte académique ; on y 
professa presque toutes les sciences, les mathématiques, la 
géométrie, la dialectique, la métaphysique, la psychologie, la 
morale, la politique, la théologie et la physique. 

Il y eut trois Académies: l'Académie première ou ancienne, 
sous Speusippe, Xénocrate, Polémon^ Gratès, Crantor ; l'Aca- 
démie seconde ou moyenne, sous Archytas et Lacyde; l'Aca- 
démie nouvelle ou troisième, quatrième et cinquième, sous 
Carnéade, Clitomaque, Philon, Charmidas et Antiochus. Voyez 
Platonisme. 

Du Cynisme. Antisthène ne professa que la morale : il eut 
pour sectateurs Diogène, Onésicrite, Maxime, Cratès, Hippar- 
chia, Métrocle, Ménédème et Ménippe. Voyez Cynisme. 

Le cynisme donna naissance au stoïcisme; cette secte eut 
pour chef Zenon, disciple de Cratès. 

Du Stoïcisme: Zenon professa la logique, la métaphysique, 
la théologie et la morale: il eut pour sectateurs Persée, Ariston 
de Chio, Hérille, Sphère, Athénodore, Cléanthe, Chrysippe, Zé- 

XV. o 



66 GRECS. 

non de Tarse, Diogène le Babylonien, Antipater de Tarse, Pané- 
tius, Posidonius et Jason. Voyez Stoïcisme. 

Du Péripalctisme. Aristote en est le fondateur. Montaigne a 
dit de celui-ci, qu'il n'y a point de pierres qu'il n'ait remuées. 
Aristote écrivit sur toutes sortes de sujets, et presque toujours 
en homme de génie ; il professa la logique, la grammaire, la 
rhétorique, la poétique, la métaphysique, la théologie, la mo- 
rale, la politique, l'histoire naturelle, la physique, la cosmo- 
logie : il eut pour sectateurs Théophraste, Straton de Lamp- 
saque, Lycon, Ariston, Critolaïis, Diodore, Dicéarque, Eudème, 
Iléraclide de Pont, Phanion, Démétrius de Phalère et Hiéro- 
nimus de Rhodes. Voyez Aristotélisme et Péripatétisme. 

De la secte samienne. Pythagore en est le fondateur; on y 
enseigna l'arithmétique, ou plus généralement la science des 
nombres; la géométrie, la musique, l'astronomie, la théologie, 
la médecine et la morale. Pythagore eut pour sectateurs Thé- 
laugc son fds, Aristée, Mnésarque, Ecphante, Ilypon, Empé- 
docle, Épicharme, Ocellus, Timée, Archytas de Tarente, Alcméon, 
Hippase, Philolaïis et Eudoxe. Voyez Pythagoris.me. 

On rapporte à l'école de Samos la secte éléatique, l'héra- 
clitisme, l'épicuréisme et le pyrrhonisme ou scepticisme. 

De la secte éléatique. Xénophane en est le fondateur: il en- 
seigna la logique, la métaphysique et la physique : il eut pour 
disciples Parménide, Mélisse, Zenon d'Élée, Leucippe, qui 
changea toute la philosophie de la secte, négligeant la plupart 
des matières qu'on y agitait, et se renfermant dans la physique. 
11 eut pour sectateurs Démocrite, Protagoras et Anaxarque. 
Voyez Éléatique (secte). 

De rHéraclilisnie. Heraclite professa la logique, la méta- 
physique, la théologie et la morale; il eut pour disciple Ilippo- 
d'atc, qui, seul, en valait un grand nombre d'autres. Voyez 

HÉUAGLITISME. 

De VÉpicuréisme. Épicure enseigua la dialectique, la théo- 
logie, la morale et la physique : il eut pour sectateurs Métro- 
dore, Polyène, Ilermage, Mus, Timocrale, Diogène de Tarse, 
Diogène de Séleucie et Apollodore. Voyez Éitcuréisme. 

Du Pyrrhonisme ou Scepticisme. Pyrrhdn n'enseigna qu'à 
douter : il eut pour sectateurs Timon et Énésidème. Voyez Pyr- 
rhonisme et Scepticisme. 



GRECS. 67 

Voilà quelle fut la filiation des différentes sectes qui parta- 
gèrent la Grèce, les chefs qu'elles ont eus, les noms des princi- 
paux sectateurs, et les matières dont ils se sont occupés : on 
trouvera aux articles cités l'exposition de leurs sentiments et 
l'histoire abrégée de leurs vies. 

Une observation qui se présente naturellement à l'aspect de 
ce tableau, c'est qu'après avoir beaucoup étudié, réfléchi, écrit, 
disputé, les philosophes de la Grèce finissent par se jeter dans 
le pyrrhonisme. Quoi donc! serait-il vrai que l'homme est con- 
damné à n'apprendre qu'une chose avec beaucoup de peine? 
c'est que son sort est de mourir sans avoir rien su. 

Consultez, sur les progrès de la jyhilosophie des Grecs, hors 
de leurs contrées, les articles des différentes sectes, les articles 
de l'histoire de la philosophie en général, de la philosophie des 
Romains sous la république et sous les empereurs, de la philo- 
sophie des Orientaux, de la philosophie des Arabes, de la phi- 
losophie des chrétiens, de la philosophie des Pères de l'Église, 
de la philosophie des chrétiens d'Occident, des scholastiques, 
de la philosophie Parménidéenne, etc. ; vous verrez que cette 
philosophie s'étendit également par les victoires et les défaites 
des Grecs. 

Nous ne pouvons mieux terminer ce morceau que par un 
endroit de Plutarque qui montre combien Alexandre était supé- 
rieur en poh tique à son précepteur, qui fait assez l'éloge de 
la saine philosophie, et qui peut servir de leçon aux rois. 

« La police, ou forme de gouvernement d'Estat tant estimé, 
que Zenon, le fondateur et premier aucteur de la secte des phi- 
losophes stoïques, a imaginée, tendpresque toute à ce seul point 
en somme, que nous, c'est-à-dire les hommes en gênerai, ne 
vivions point divisez par villes, peuples et nations ; estant tous 
séparez par loix, droicts et coustumes^ particulières, ains que 
nous estimions tous hommes, noz bourgeois et noz citoiens ; et 
qu'il n'y ait que une sorte de vie, comme il n'y a que un 
monde, ne plus ne moins que si ce fust un mesme trouppeau 
paissant soubs mesme berger en pastis commun. Zenon a escript 
cela comme un songe, ou une idée d'une police et de loix phi- 
losophiques qu'il avait imaginée et formée en son cerveau ; mais 
Alexandre a mis en réaile exécution ce que l'autre avait figure 
par escript : car il ne feit pas comme Aristote, son précepteur 



68 GRONDEUR. 

luy conseilloit, qu'il se portast envers les Grrrs comme père, et 
envers les Barbares comme seigneur, et qu'il eust soing des 
ims comme de ses amis et de ses parens, et se servist des aultres 
comme de plantes ou d'animaux; en quoy faisant, il eust rem- 
ply son empire de bannissemens, qui sont lousiours occultes 
semences de guerres, et factions etpartialitez fort dangereuses : 
ains estimant estre envoyé du ciel comme un commun refor- 
mateur, gouverneur et reconciliateur de l'univers, ceux qu'il 
ne peut assembler par remontrances de la raison il les contrai- 
gnit par force d'armes et assemblant le tout en un de tous costez 
en les faisant boire tous, par manière de dire, en une mesme 
coupe d'amitié, et meslant ensemble les vies, les mœurs, les 
mariages et façons de vivre ; il commanda à tous hommes 
vivans d'estimer la terre habitable, estre leur païs ; et son 
camp, en estre le chasteau et le donjon, tous les gens de bien 
parens les uns des autres, et les meschans seuls, estrangers. Au 
demeurant que le Grec et le Barbare ne seroient point distin- 
guez par le manteau, ny à la façon de la targue ou au cime- 
terre, ou par le haut chappeau ; ains remarquez et discernez, le 
Grec à la vertu, et le Barbare au vice, en reputant tous les ver- 
tueux Grecs et tous les vicieux Barbares; en estimant au de- 
mourant les habillemens communs, les tables communes, les 
mariages, les façons de vivre, estans tous unis par meslange de 
sang et communion d'enfans, etc. * » 

Telle fut la politique d'Alexandre, par laquelle il ne se mon- 
tra pas moins grand homme d'Etat qu'il ne s'était montré grand 
capitaine par ses conquêtes. Pour accréditer cette politique 
parmi les peuples, il appela à sa suite les philosophes les plus 
célèbres de la Grèce; il les répandit chez les nations à mesure 
qu'il les subjuguait. Ceux-ci plièrent la religion des vainqueurs 
à celle des vaincus, et les disposèrent à recevoir leurs senti- 
ments, en leur dévoilant ce qu'ils avaient de connnun avec leurs 
propres opinions. Alexandre lui-même ne dédaigna pas de con- 
férer avec les hommes qui avaient quelque réputation de sagesse 
chez les Barbares ; et il rendit par ce moyen la marche de la 
philosophie presque aussi rapide que celle de ses armes. 

GUO.NDELB, adj. [Morale.\ espèce d'homme inquiet et mé- 

\. Plutarque, OEuvres morales, tome T'", De la fortune d'Alexandre. (D.) 



GKOiNDEUR. 69 

content qui exhale sa mauvaise humeur en paroles. L'habitude 
de gronder est un vice domestique, attaché à la complexion du 
tempérament plutôt qu'au caractère de l'esprit. Quoiqu'il 
semble appartenir aux vieillards comme un apanage de fai- 
blesse et comme un reste d'autorité qui expire avec un long 
murmure, il est pourtant de tous les âges. Eraste naquit avec 
une bile prompte à fermenter et à s'enflammer. Dans les langes, 
il poussait des cris perpétuels qui déchiraient les entrailles 
maternelles, sans qu'on vît la cause de ses souiTrances. Au sortir 
du berceau, il pleurait quand on lui avait refusé quelque jouet ; 
et dès qu'il l'avait obtenu, il le rejetait. Si quelqu'un l'avait 
pris en tombant de ses mains, il aurait encore pleuré jusqu'à 
ce qu'on le lui eût rendu. A peine sut-il former des sons mieux 
articulés, il ne fit que se plaindre de ses maîtres, et se querel- 
ler avec ses compagnons d'étude ou d'exercice, même dans les 
heures des jeux et des plaisirs. Après beaucoup d'affaires désa- 
gréables que lui avaient attirées les écarts de son humeur, 
rebuté, mais non corrigé, il résolut de prendre une femme pour 
gronder à son aise. Celle-ci, qui était d'une humeur douce, 
devint aigre auprès d'un mari fâcheux. 11 eut des enfants et les 
gronda toujours, soit avant, soit après qu'il les eût caressés. 
S'ils portaient la tête haute, ils tournaient mal les pieds ; 
s'ils élevaient la voix, ils rompaient les oreilles ; s'ils ne disaient 
mot, c'étaient des stupides. Apprenaient-ils une langue, ils 
oubliaient l'autre; cultivaient-ils leurs talents, ils faisaient de la 
dépense; avaient-ils des mœurs, ils manquaient d'intrigue pour 
la fortune. Enfin ces enfants devinrent grands, et leur père 
vieux. Eraste alors se mit tellement en possession de gronder, 
qu'il ne sortit jamais de sa maison sans avoir récapitulé à ses 
domestiques toutes les fautes qu'il leur avait cent fois repro- 
chées. Mais quand il y rentrait, qu'apportait-il de la ville ou de 
la campagne? Des cris, des plaintes, des injures, des menaces; 
une tempête d'autant plus violente qu'elle avait été resserrée et 
grossie par la contrainte de la bienséance publique et du res- 
pect humain. Eraste vit aujourd'hui sans épouse, sans famille, 
sans domestiques, sans amis, sans société. Cependant Eraste a 
de la fortune, un cœur généreux et sensible, des vertus et de 
la probité; mais Eraste est né grondeur, il mourra seul. 



70 HABITUDE. 



H 



HABITATION, s. f. {Grmn.), lieu qu'on habite quand on 
veut. J'ai hérité d'une habitation aux champs; c'est là que je 
me dérobe au tumulte, et que je suis avec moi. On a une mai- 
son dans un endroii qu'on n'habite pas; un séjour dans un 
endroit qu'on n'habite que par intervalle; un domicile dans un 
endroit qu'on fixe aux autres comme le lieu de sa demeure ; 
une demeure partout où l'on se propose d'être longtemps. Après 
le séjour assez court et assez troublé que nous faisons sur la 
terre, un tombeau est notre dernière demeure. 

HABITUDE, s. f. {Morale.), c'est un penchant acquis par 
l'exercice des mêmes sentiments, ou par la répétition fréquente 
des mêmes actions, hluibiludc m%U-m{ la nature, elle la change; 
elle donne de l'énergie aux sens, de la facilité et de la force aux 
mouvements du corps et aux facultés de l'esprit; elle émousse 
le tranchant de la douleur. Par elle, l'absinthe la plus amère ne 
paraît plus qu'insipide. Elle ravit une partie de leurs charmes 
aux objets que l'imagination avait embellis : elle donne leur 
juste prix aux biens dont nos désirs avaient exagéré le mérite ; 
elle ne dégoûte que parce qu'elle détrompe. L'habitude rend la 
jouissance insipide, et rend la privation cruelle. 

Quand nos cœurs sont attachés à des êtres dignes de notre 
estime, quand nous nous sommes livrés à des occupations qui 
nous sauvent de l'ennui et nous honorent, Vhabitude fortifie 
en nous le besoin des mêmes objets, des mêmes travaux; ils 
deviennent un mode essentiel de notre âme, une partie de notre 
être. Alors nous ne les séparons pi us de notre chimère de bonheur. 
Il est surtout un plaisir que n'usent ni le temps ni Vhabitude, 
parce que la réflexion l'augmente : celui de faire le bien. 

On distingue les habitudes en habitudes du corps et en habi- 
tudes de l'âme, quoiqu'elles paraissent avoir toutes leur origine 
dans la disposition naturelle ou contractée des organes du 
corps ; les unes dans la disposition des organes extérieurs, 
comme les yeux, la tête, les bras, les jambes; les autres dans 
la disposition des organes intérieurs, comme le cœur, l'esto- 
mac, les intestins, les fibres du cerveau. C'est à celles-ci qu'il 



HABITUDE. 71 

est surtout difficile de remédier; c'est un mouvement qui s'ex- 
cite involontairement; c'est une idée qui se réveille, qui nous 
agite, nous tourmente et nous entraîne avec impétuosité vers 
des objets dont la raison, l'âge, la santé, les bienséances et une 
infinité d'autres considérations nous interdisent l'usage. C'est 
ainsi que nous recherchons dans la vieillesse avec des mains 
desséchées, tremblantes etgoutteuses et des doigts recourbés, des 
objets qui demandent la chaleur et la vivacité des sens de la 
jeunesse. Le goût reste, la chose nous échappe, et la tristesse 
nous saisit. 

Si l'on considère jusqu'où les enfants ressemblent quelque- 
fois à leurs parents, on ne doutera guère qu'il n'y ait des pen- 
chants héréditaires. Ces penchants nous portent-ils à des choses 
honnêtes et louables, on est heureusement né; à des choses 
déshonnêtes et honteuses, on est malheureusement né. 

Les habitudes prennent le nom de vertus ou de vices, selon 
la nature des actions. Faites contracter à vos enfants Xliahitude 
du bien. Accoutumez de petites machines à dire la vérité, à 
étendre la main pour soulager le malheureux, et bientôt elles 
feront par goiit, avec facilité et plaisir, ce qu'elles auront fait 
en automates. Leurs cœurs innocents et tendres ne peuvent 
s'émouvoir de trop bonne heure aux accents de la louange. 

La force des habitudes est si grande, et leur influence s'étend 
si loin, que si nous pouvions avoir une histoire assez fidèle de 
toute notre vie, et une connaissance assez exacte de notre orga- 
nisation, nous y découvririons l'origine d'une infinité de bons 
et de faux goûts, d'inclinations raisonnables et de folies qui 
durent souvent autant que notre vie. Qui est-ce-qui connaît 
bien toute la force d'une idée, d'une terreur jetée de bonne 
heure dans une âme toute nouvelle ? . 

On prend Yhabitude de respirer un certain air et de vivre 
de certains aliments; on se fait à une sorte de boisson, à des 
mouvements, des remèdes, des venins, etc. 

Un changement subit de ce qui nous est devenu familier à 
des choses nouvelles est toujours pénible, et quelquefois dan- 
gereux, même en passant de ce qui est regardé comme con- 
traire à la santé, à ce que l'expérience nous a fait regarder 
comme salutaire. 

Une sœur de l'Hôtel-Dieu allait chaque année voir sa famille 



72 HAINE. 

à Saint-Germain-en-Laye ; elle y tombait toujours malade, et 
elle ne guérissait qu'en revenant respirer l'air de cet hôpital. 

Eu serait-il ainsi des habitudes morales? et un homme par- 
viendrait-il à contracter une telle habi/udr du vice, qu'il ne 
pourrait être que malheureux par l'exercice de la vertu? 

Si les organes ont pris Muibitude de s'émouvoir à la présence 
de certains objets, ils s'émouvront malgré tous les elTorts de la 
raison. Pourquoi Ilobbes ne pouvait-il passer dans les ténèbres 
sans trembler et sans voir des revenants? C'est que ses organes 
prenaient alors involontairement les oscillations de la crainte, 
auxquelles les contes de sa nourrice les avaient accoutumés. 

Le mot habitude a plusieurs acceptions différentes; il se 
prend en médecine pour l'état général de la machine ; Vliabi- 
tudc du corps est mauvaise. Il est synonyme à connaissance ,• 
et l'on dit, il ne faut pas s'absenter longtemps de la cour pour 
perdre les habitudes qu'on y avait. 11 se dit aussi d'une sorte 
de timidité naturelle qui donne de l'aversion pour les objets 
nouveaux: c'est un homme d'habitude ^ Je suis femme d'habi- 
tude-^ je n'aime jjoint les nouveaux visages'^ il y en a peu de 
celles-là. On l'emploie quelquefois pour désigner une passion 
qui dure depuis longtemps, et que l'usage fait sinon respecter, 
du nioins excuser; c'est une habitude de vingt ans. Habitude a 
dans les Philosophes quelquefois le même sens que rapport ; 
mais alors ils parlent latin en français. 

HAINE, s. f. [Morale.], sentiment de tristesse et de peine 
qu'un objet absent ou présent excite au fond de notre cœur. La 
haine des choses inanimées est fondée sur le mal que nous 
éprouvons, et elle dure quoique la chose soit détruite par 
l'usage môme. La haine qui se porte vers les êtres capables de 
bonhem- ou de malheur, est un déplaisir qui naît en nous plus 
ou moins fortement, qui nous agite et nous tourmente avec 
plus ou moins de violence, et dont la durée est plus ou moins 
longue, selon le tort que nous croyons en avoir reçu: en ce sens, la 
haine de l'homme injuste est quelquefois un grand éloge. Un 
homme mortel ne doit point nourrir de haines immortelles. Le 
sentiment des bienfaits pénètre mon cœur, l'empreint et le teint, 
s'il m'est permis de parler ainsi, d'une couleur qui ne s'efface 
jamais; celui des injures le trouve fermé; c'est de l'eau qui 
glisse sur un marbre sans s'y attacher. Hommes malheureu- 



H A M MON. 73 

sèment nés, en qui les haines sont vivantes, que je vous plains, 
même dans votre sommeil ! vous portez en vous une furie qui ne 
dort jamais. Si toutes les passions étaient aussi cruelles que la 
Junnc, le méchant serait assez puni dans ce monde. Si on con- 
sulte les faits, on trouvera l'homme plus violent encore et plus 
terrible dans ses haines que dans aucune de ses passions. La 
/?rt2'«f n'est pas plus ingénieuse à nuire que l'amitié ne l'est à 
servir : on l'a dit ; et c'est peut-être une prudence de la nature. 
amour ! ô haine l elle a voulu que vous fussiez redoutables, 
parce que son but le plus grand et le plus universel est la pro- 
duction des êtres et leur conservation. Si on examine les pas- 
sions de l'homme, on trouvera leur énergie proportionnée à 
l'intérêt de la nature. 

HAIRE, s. f., petit vêtement, tissu de crin, à l'usage des 
personnes pénitentes qui le portent sur leur chair, et qui en 
sont affectées d'une manière perpétuellement incommode, sinon 
douloureuse. Heureux ceux qui peuvent conserver la tranquil- 
lité de l'âme, la sérénité, l'ailabilité, la douceur, la patience 
et toutes les vertus qui nous rendent agréables à la société, et 
cela sous une sensation toujours importune ! 11 y a quelquefois 
plus à perdre pour la bonté à un moment d'humeur déplacée, 
qu'à gagner par dix ans de haire^ de discipline et de cilice. 

HAMBÉLIl^NS, s. m. pi. {Ilisi. mod.), une des quatre sectes 
anciennes du mahométisme. Ihnnbcl ou Ilambcli, dont elle a 
pris son nom, en a été le chef. Mais les opinions des hommes 
ont leur période, court ordinairement, à moins que la persécu- 
tion ne se charge de le prolonger. 11 ne reste à la secte hambé- 
lienne que quelques Arabes entêtés, dont le nombre ne tarde- 
rait pas à s'accroître, si par quelque travers d'esprit un muphti 
déterminait le grand seigneur à proscrire Vhambclianisme sous 
peine de la vie. 

HAMMOiN [Belles-Lcltrcs], surnom donné à Jupiter, qui sous 
ce titre était principalement adoré en Libye, où il avait un 
temple magnifique. Voici ce que Quinte-Curce, au livre qua- 
trième de son histoire, nous apprend de la figure sous laquelle 
Jupiter y était représenté : « Le dieu qu'on adore dans ce temple, 
dit-il, est fait d'émeraudes et d'autres pierres précieuses; et 
depuis la tête jusqu'au nombril, il ressemble à un bélier. 
Quand on veut le consulter, il est porté par quatre-vingts 



lli HAN'BÂLITE. 

prêtres dans une espèce de gondole d'or, d'où pendent des 
coupes d'argent; il est suivi d'un grand nombre de femmes 
et de filles qui chantent des hymnes en langue du pays; et le 
dieu ])orlé par ses prêtres les conduit en leur marquant par 
quelques mouvements où il veut aller. » Strabon dit qu'il ren- 
dait ainsi ses réponses par des signes, c'est-à-dire par quelques 
mouvements que les prêtres faisaient faire à sa statue; mais 
ces prêtres expliquaient aussi verbalement la volonté du dieu, 
comme il arriva lorsque Alexandre alla lui-même le consulter. 
« Car ce prince s'étant avancé dans le temple, dit son historien, 
le plus ancien des sacrificateurs l'appela son fils en l'assurant 
que Jupiter son père lui donnait ce nom, et qu'il lui promettait 
l'empire du monde. » C'était bien de quoi llatter la vanité et 
l'ambition de ce conquérant ; mais il pensa gâter tout le mys- 
tère par une étourderie ; car, oubliant tout à coup sa divine 
origine, il s'avisa de demander à l'oracle si les meurtriers de 
son père avaient été punis ; le prêtre se tira habilement de cet 
embarras. Ces sacrificateurs avaient été pour lors corrompus 
par les largesses d'Alexandre pour ajuster leurs réponses à ses 
désirs; mais ils avaient témoigné plus d'intégrité dans une 
autre occasion où ils étaient venus se plaindre à Sparte contre 
Lysandre, qui à force de présents avait voulu tirer d'eux des 
réponses favorables au dessein qu'il méditait de changer l'ordre 
de la succession royale; et sans doute ce dernier trait n'avait 
pas peu contribué à accréditer leur oracle. 

On n'est pas d'accord sur l'étymologie du nom CCIIammon 
ou Amnon; quelques-uns le font venir du grec «[xpç, sable, 
parce 'que le temple de Jupiter Ilainmon était situé dans les 
sables brûlants de la Libye. D'autres le dérivent de l'égyptien 
anam, bélier ; et d'autres veulent ([\i llammon signifie le soleil, 
et que les rayons de cet astre soient figurés par les cornes avec 
lesquelles on représentait Jupiter. Car dans quelques médailles 
on trouve des têtes de Jupiter, c'est-à-dire un visage humain, 
avec deux cornes de bélier au-dessous des oreilles. 

HâNIjALITL, s. m. [liist. inocl.), nom d'une des quatre 
sectes reconnues pour orthodoxes dans le musulmanisme; 
Ahmed Ebn Anbal, qui naquit à Badget l'an USli de l'égire et 
785 de la naissance de Jésus-Christ et qui y mourut l'an 2/11 
de l'égire ou 8(32 de la naissance de Jésus-Christ, en a été le 



HARDI. 75 

chef : il prétendait que le grand prophète monterait un jour 
sur le trône de Dieu. Je ne crois pas que la vénération ait 
jamais été portée plus loin dans aucun système de religion : 
voilà Dieu déplacé. Le reste des musulmans se récria contre 
cette idée, et la regarda comme une impiété. On ne sera pas 
surpris que cette hérésie ait fait grand bruit. Il ne paraît pas 
que cette secte soit la même que celle des Hambéliens, malgré 
la ressemblance des noms. Voyez Hambéliens. 

HAR, s. m. [Ilist. mod.), c'est, chez les Indiens, le nom de 
la seconde personne divine à sa dixième et dernière incarna- 
lion : elle s'est incarnée plusieurs fois, et chaque incarnation a 
son nom ; elle n'en est pas encore à la dernière. Quand une 
idée superstitieuse a commencé chez les hommes, on ne sait plus 
où elle s'arrêtera. Au dernier avènement, tous les sectateurs de la 
loi de Mahomet seront détruits. Ila?^ est le nom de cette incar- 
nation finale, à laquelle la seconde personne de la trinité 
indienne paraîtra sous la forme d'un paon, ensuite sous celle 
d'un cheval ailé. Voyez le Diclionnaire de Trévoux et les Céré- 
monies religieuses. 

HARDI, adj. [Grmn.), épithète qui marque une confiance de 
l'âme, qui nous présente comme faciles des entreprises qui 
étonnent les hommes ordinaires et les arrêtent. La dilïerence de 
la témérité et de la hardiesse consiste dans le rapport qu'il y a 
entre la difficulté de la chose et les ressources de celui qui 
la tente. D'où il s'ensuit que tel homme ne se montre que 
luirdi dans une conjoncture où un autre mériterait le nom de 
téméraire. Mais on ne juge malheureusement et de la tentative 
et de l'homme que par l'événement ; et souvent l'on blâme où 
il faudrait louer, et on loue où il faudrait blâmer. Combien 
d'entreprises dont le bon ou le mauvais succès n'a dépendu que 
d'une circonstance qu'il était impossible de prévoir ! 

Le mot hardi a un grand nombre d'acceptions différentes 
tant au simple qu'au figuré : on dit un discours luirdi, une 
action liardie, un bâtiment luirdi. Un bâtiment est hardi, 
lorsque la délicatesse et la solidité de sa construction ne nous 
paraît pas proportionnée à sa hauteur et à son étendue : un 
dessinateur, un peintre, un artiste est hardi, lorsqu'il n'a pas 
redouté les difficultés de son art, et qu'il paraît les avoir sur- 
montées sans effort. 



76 HEBDOMADAIRE. 

HARMONIE, s. f. [Gram.). Il se dit de l'ordre général qui 
régne entre les diverses parties d'un tout, ordre en consé- 
quence duquel elles concourent le plus parfaitement qu'il est 
possible, soit à l'ellet du tout, soit au but que l'artiste s'est 
|)roposé : d'où il suit que, pour prononcer qu'il règne une 
liarnwnie parfaite dans un tout, il faut connaître le tout, ses 
parties, le rapport de ses parties entre elles, l'ellet du tout et 
le but que l'artiste s'est proposé : plus on connaît de ces choses, 
plus on est convaincu qu'il y a de Miannonic ^ plus on y est 
sensible; moin^ on eu connaît, moins on est en état de sentir 
et de prononcer sur V harmonie. Si la première montre qui se fit 
fût tombée entre les mains d'un paysan, il l'aurait considérée, 
il aurait aperçu quelque arrangement entre ses parties, il en 
aurait conclu qu'elle avait son usage; mais cet usage lui étant 
inconnu, il ne serait point allé au delà, ou il aurait eu tort. 
Faisons passer la même machine entre les mains d'un homme 
])lus instruit ou plus intelligent, qui découvre au mouvement 
uniforme de l'aiguille et aux directions égales du cadran, qu'elle 
pourrait bien être destinée à mesurer le temps, son admiration 
croîtra. L'admiration eiit été beaucoup plus grande encore, si 
l'observateur mécanicien eût été en état de se rendre raison de 
la disposition des parties relatives à l'effet qui lui était connu, 
et ainsi des autres à qui l'on présentera le même instrument à 
examiner. Plus une machine sera compliquée, moins nous 
serons en état d'en juger. S'il arrive dans cette machine com- 
pliquée des phénomènes qui nous paraissent contraires à son 
harmonie, moins le tout et sa destination nous sont connus, 
plus nous devons être réservés à prononcer sur ces phéno- 
mènes; il pourrait arriver que nous prenant pour le terme de 
l'ouvrage, nous prononçassions bien ce qui serait mal, ou mal 
ce qui serait bien, ou mal ou bien ce qui ne serait ni l'un ni 
l'autre. On a transporté le mot d'harmonie à l'art de gouverner, 
et l'on dit, il règne une grande harmonie dans cet Etat ; à la 
société des hommes, ils vivent dans V harmonie la plus parfaite; 
aux arts et à leurs productions, mais surtout aux arts qui ont 
pour objet l'usage des sons ou des couleurs; au style. On dit 
aussi, Y harmoiiie générale des choses, Yliarmonie de l'univers. 

HEBDOMADAIRE, adj. [Gram.), de la se7naine: ainsi des 
nouvelles hcbdonmdaires, des gazettes hebdomadaires, ce sont 



HENNIR. 77 

des nouvelles, des gazettes qui se distribuent toutes les se- 
maines. Tous ces papiers sont la pâture des ignorants, la 
ressource de ceux qui veulent parler et juger sans lire, et le 
fléau et le dégoût de ceux qui travaillent. Ils n'ont jamais fait 
produire une bonne ligne à un bon esprit, ni empêché un 
mauvais auteur de faire un mauvais ouvrage. 

HÉBRAISAiNT, part, pris subst. {Grammaire.]. On dit d'un 
homme qui a fait une étude particulière de la langue hébraïque, 
c'est un hébraïsant- mais comme les Hébreux étaient scrupu- 
leusement attachés à la lettre de leurs écritures, aux céré- 
monies qui leur étaient prescrites, et à toutes les minuties de 
la loi, on dit aussi d'un observateur trop scrupuleux des pré- 
ceptes de l'Évangile, d'un homme qui suit en aveugle ses 
maximes, sans reconnaîti'e aucune circonstance où il soit 
permis à sa raison de les interpréter, c'est un liébraimnt. 

HEBRÂlSME, subst. m. {Gra?n.), manière de parler propre à 
la langue hébraïque. Jamais aucune langue n'eut autant détours 
particuliers ; ce sont les caractères de l'antiquité et de l'indi- 
gence. 

HÉLAS, interjection de plainte, de repentir, de douleur. 
Ilclas, que les peuples sont à plaindre, lorsqu'ils sont mal gou- 
vernés! Hi'las, que les soldats sont à plaindre quand ils sont 
commandés par un mauvais général ! 

HÉMATITES, s. m. pi. (fJist. ecdcs.)^ hérétiques dont saint 
Clément d'Alexandrie a parlé dans son livre vu des Stromates : 
leur nom vient de atu.a, saag. Peut-être était-ce une branche 
des Cataphryges qui, selon Phylatrius, à la fête de Pâques, 
employaient le sang d'un entant dans leurs sacrifices. Saint 
Clément d'Alexandrie se contente de dire qu'ils avaient des 
dogmes qui leur étaient propres, et dont ils avaient été 
appelés Hématites. W serait à souhaiter que quelqu'un nous 
donnât une histoire des hérésies ; elle supposerait des connais- 
sances très-étendues, expliquerait beaucoup de faits obscurs, et 
formerait le tableau le plus humiliant, mais le plus capable 
d'inspirer aux hommes l'esprit de la paix. 

HENNIR, V. n. {Gram.)^ c'est le cri du cheval. Nous avons 
aussi le substantif hennissement. 11 y a peu d'animaux dont la 
voix soit plus bornée; ainsi il faut une grande habitude pour 
discerner les inflexions qui caractérisent la joie, la douleur, le 



78 HÉRACLITISME. 

dépit, la colère, en général toutes les passions du cheval. Si l'on 
s'appliquait à étudier la langue animale, peut-être trouverait- 
on que les niouvcmcnls extérieurs et muets ont d'autant plus 
d'énergie que le cri a moins de variété, car il" est vraisem- 
blable que l'animal qui veut être entendu cherche à réparer 
d'un coté ce qui lui manque de l'autre. L'habile écuyer et le 
maréchal instruit joignent l'étude des mouvements à celle du 
cri du cheval, sain ou malade. Us ont des moyens de l'inter- 
roger, soit en le touchant de la main en dilTérents endroits du 
corps, soit en le faisant mouvoir ; mais la réponse de l'animal 
est toujours si obscure qu'on ne peut disconvenir que l'art de le 
dresser et de le guérir n'en devienne d'autant plus difficile. 

HENRIADE, s. f. [Litlcrat.)^ c'est notre poëme épique fran- 
çais. Le sujet en est la conquête de la France par Henri IV son 
propre roi. Le plus grand de nos rois a été chanté par un de nos 
plus grands poètes. Il y a plus de philosophie dans ce poëme 
que dans V Iliade, VOdyssce et tous les poèmes épiques fondus 
ensemble ; et il s'en manque beaucoup qu'il soit destitué des 
charmes de la fiction et de la poésie. Il en est des poëmes 
épiques ainsi que de tous les ouvrages de génie composés dans 
un même genre ; ils ont chacun un caractère qui leur est 
propre et qui les immortalise. Dans l'un c'est l'harmonie, la 
simplicité, la vérité et les détails ; dans un autre, c'est l'inven- 
tion et l'ordre ; dans un troisième, c'est la sublimité. C'est une 
chimère qu'un poëme où toutes les qualités du genre se mon- 
treraient dans un degré éminent. 

HÉRACLITISME ou Puilosopuie d'Hkraclite iJUst. de la 
Philos.). Heraclite naquit à Ephèse ; il connut le bonheur, 
puisqu'il aima la vie retirée; dès son enfance il donna des 
marques d'une pénétration singulière ; il sentit la nécessité de 
s'étudier lui-même, de revenir sur les notions qu'on lui avait 
inspirées ou qu'il avait fortuitement acquises, et il ne tarda 
pas à s'en avouer la vanité. 

Ce premier pas lui fut commun avec la plupart de ceux qui 
se sont distingués dans la recherche de la vérité : et il suppose 
plus de courage qu'on ne pense. 

L'homme indolent, faible et distrait aime mieux demeurer 
tel que la nature, l'éducation et les circonstances diverses l'ont 
fait, et flotter incertain pendant toute sa vie, que d'en employer 



HÉRAGLIÏISME. 79 

quelques instants à se familiariser avec des principes qui le 
fixeraient. Aussi le voit-on mécontent au milieu des avantages 
les plus précieux, parce qu'il a négligé d'apprendre l'art d'en 
jouir. Arrivé au moment d'un repos qu'il a poursuivi avec 
l'opiniâtreté la plus continue et le travail le plus assidu, un 
germe de tourment qu'il portait en lui-même secrètement s'y 
développe peu à peu et flétrit entre ses mains le bonheur. 

Heraclite, convaincu de cette vérité, se rendit dans l'école 
de Xénophane et suivit les leçons d'Hippase qui enseignait 
alors la philosophie de Pythagore, dépouillée des voiles dont 
elle était enveloppée. Voyez Pythagoricienne (PuiLOsopmE). 

Après avoir écouté les hommes les plus célèbres de son 
temps, il s'éloigna de la société, et il alla dans la solitude 
s'approprier par la méditation les connaissances qu'il en avait 
reçues. 

De retour dans sa patrie, on lui conféra la première magis- 
trature ; mais il se dégoûta bientôt d'une autorité qu'il exerçait 
sans fruit. Un jour il se retira aux environs du temple de Diane, 
et se mit à jouer aux osselets avec les enfants qui s'y rassem- 
blaient. Quelques Éphésiens l'ayant aperçu trouvèrent mauvais 
qu'un personnage aussi grave s'occupât d'une manière si peu 
conforme à son caractère, et le lui témoignèrent. Éphésiens! 
leur dit-il, ne vaut-il pas mieux s'amuser avec ces innocents, 
que de gouverner des hommes corrompus? Il était irrité contre 
ses compatriotes qui venaient d'exiler Ilermodore, homme sage 
et son ami; et il ne manquait aucune occasion de leur repro- 
cher cette injustice. 

Né mélancolique, porté à la retraite, ennemi du tumulte et 
des embarras, il revint des affaires publiques à l'étude de la 
philosophie. Darius désira de l'avoir à sa cour; mais l'âme 
élevée du philosophe rejeta avec dédain les promesses du 
monarque. 11 aima mieux s'occuper de la vérité, jouir de lui- 
même, habiter le creux d'une roche et vivre de légumes. Les 
Athéniens, auprès desquels il avait la plus haute considération, 
ne purent l'arracher à ce genre de vie dont l'austérité lui 
devint funeste. Il fut attaqué d'hydropisie; sa mauvaise santé 
le ramena dans Éphèse où il travailla lui-môme à sa guérison. 
Persuadé qu'une transpiration violente dissiperait le volume 
d'eau dont son corps était distendu, il se renferma dans une 



80 HÉRACLITISME. 

étable où il se fit couvrir de fumier : ce remède ne lui réussit 
pas : il mourut le second jour de cette espèce de bain, âgé de 
soixante ans. 

La méchanceté des hommes l'afiligeait, mais ne l'irritait 
pas. Il voyait combien le vice les rendait malheureux, et l'on 
a dit qu'il en versait des larmes. Cette espèce de commisération 
est d'une âme indulgente et sensible. Et commenl ne le serait- 
on pas, quand on sait combien l'usage de la liberté est afl'aibli 
dans celui qu'une violente passion entrame ou qu'un grand 
intérêt sollicite! 

Il avait écrit du la matière, de l'univers, de la république 
et de la théologie; il ne nous a passé que quelques fragments 
de ces difl'érents traités. Il n'ambitionnait pas les applaudisse- 
ments du vulgaire; et il croyait avoir parlé assez clairement 
lorsqu'il s'était mis à la portée d'un petit nombre de lecteurs 
instruits et pénétrants. Les autres l'appelaient le li'm'breux, 
cx.oTî'.vo:, et il s'en souciait peu. 

Il déposa ses ouvrages dans le temple de Diane. Comme ses 
opinions sur la nature des dieux n'étaient pas conformes à 
celles du peuple, et qu'il craignait la persécution des prêtres, 
il avait eu, dirai-je la prudence ou la faiblesse de se couvrir 
d'un nuage d'expressions obscures et ligurées. Il n'est pas 
étoimant qu'il ait été négligé des grammairiens et oublié des 
philosophes même pendant un assez long intervalle de temps : 
ils ne l'entendaient pas. Ce fut un Cratès qui publia le premier 
les ouvrages de notre philosophe. 

llêrdcUte florissait dans la soixante-neuvième olympiade. 
Voici les principes fondamentaux de sa philosophie, autant qu'il 
nous est possible d'en juger d'après ce que Sextus Empiricu.-^ 
et d'autres auteurs nous en ont transmis. 

Logique d'ilêraditc. Les sens sont des juges trompeurs : 
ce n'est point à leur décision qu'il faut s'en rapporter, mais à 
celle de la raison. 

Quand je parle de la raison, j'entends cette raison univer- 
selle, commune et divine, répandue dans tout ce qai nous 
environne; elle est en nous, nous sommes en elle, et nous la 
respirons. 

C'est la respiration qui nous lie pendant le sommeil avec la 
raison universelle, commune et divine que nous recevons dans 



HÉRACLITISME. 81 

la veille par l'entremise des sens qui lui sont ouverts comme 
autant de portes ou de canaux : elle suit ces portes ou canaux, 
et nous en sommes pénétrés. 

C'est par la cessation ou la continuité de cette influence 
qu^ Heraclite expliquait la réminiscence et l'oubli. 

11 disait : Ce qui naît d'un homme seul n'obtient et ne 
mérite aucune croyance, puisqu'il ne peut être l'objet de la 
raison universelle, commune et divine, le seul crilcrium que 
nous ayons de la vérité. 

D'où l'on voit qvï Heraclite admettait l'âme du monde, mais 
sans y attacher l'idée de spiritualité. 

Le mépris assez général qu'il faisait des hommes prouve 
assez qu'il ne les croyait pas également partagés du principe 
raisonnable, commun, universel et divin. 

Physique cV Heraclite. Le petit nombre d'axiomes auxquels 
on peut la réduire ne nous en donne pas une haute opinion. 
C'est un enchaînement de visions assez singulières. 

11 ne se fait rien de rien, disait-il. 

Le feu est le principe de tout : c'est ce qui se remarque 
d'abord dans les êtres. 

L'âme est une particule ignée. 

Chaque particule ignée est simple, éternelle, inaltérable et 
indivisible. 

Le mouvement est essentiel à la collection des êtres, mais 
non à chacune de ses parties : il y en a d'oisives ou mortes. 

Les choses éternelles se meuvent éternellement. Les choses 
passagères et périssables ne se meuvent qu'un temps. 

On ne voit point, on ne touche point, on ne sent point les 
particules du feu ; elles nous échappent par la petitesse de 
leur masse et la rapidité de leur action. Elles sont incorporelles. 

11 est un feu artificiel qu'il ne faut pas confondre avec le 
feu élémentaire. 

Si tout émane du feu, tout se résout en feu. 

Il y a deux mondes; l'un éternel et incréé, un autre qui a 
commencé et qui finira. 

Le monde éternel et incréé fut le feu élémentaire qui est, a 
été, et sera toujours, mcnsura generalis accendens et extinguens, 
la mesure générale de tous les états des corps, depuis le 
moment où ils s'allument jusqu'à celui où ils s'éteignent. 
X V. G 



82 HÉRACLITISME. 

Lu inonde périssable et passager n'est qu'une combinaison 
momentanée du feu élémentaire. 

Le feu éternel, élémentaire, créateur et toujours vivant, 
c'est Dieu. 

Le mouvement et l'action lui sont essentiels ; il ne se repose 
jamais. 

Le mouvement essentiel d'où naît la nécessité et l'enchaî- 
nement des événements, c'est le destin. 

C'est une substance intelligente; elle pénètre tous les 
êtres, elle est en eux, ils sont en elle; c'est l'âme du monde. 

Cette âme est la cause génératrice des choses. 

Les choses sont dans une vicissitude perpétuelle ; elles sont 
nées de la contrariété des mouvements, et c'est par cette con- 
trariété qu'elles passent. 

Un feu le plus subtil et le plus liquescent a fait l'air en se 
condensant; un air plus dense a produit l'eau; une eau 
plus resserrée a formé de la terre. L'air est un feu éteint. 

Le feu, l'air, l'eau et la terre, d'abord séparés, puis 
réunis et combinés, ont engendré l'aspect universel des choses. 

L'union et la séparation sont les deux voies de génération et 
de destruction. 

Ce qui se résout, se résout en vapeurs. 

Les unes sont légères et subtiles, les autres pesantes et 
grossières. Les premières ont produit les corps lumineux ; les 
secondes, les corps opaques. 

L'âme du monde est une vapeur humide. L'âme de l'homme 
et des autres animaux est une portion de l'âme du monde qu'ils 
reçoivent ou par l'inspiration ou par les sens. 

Imaginez des vaisseaux concaves d'un coté et convexes de 
l''autre; formez la convexité de vapeurs pesantes et grossières; 
tapissez la concavité de vapeurs légères et subtiles, et vous 
aurez les astres, leurs faces obscures et lumineuses, avec leurs 
éclipses. 

Le soleil, la lune et les autres astres n'ont pas plus de gran- 
deur que nous ne leur en voyons. 

Quelle dilïérence de la logique et de la physique des 
Anciens et de leur morale ! ils en étaient à peine à Va b c de 
la nature, qu'ils avaient épuisé la connaissance de l'homme et 
de ses devoirs. 



HÉRAGLITISME. 83 

Morale cVUéraclilc. L'homme veut être heureux : le plaish^ 
est son but. 

Ses actions sont bonnes, toutes les fois qu'en agissant il 
peut se considérer lui-même comme l'instrument des dieux... 
Quel principe! 

Il importe peu à l'homme, pour être heureux, de savoir 
beaucoup. 

Il en sait assez s'il se connaît et s'il se possède. 

Que lui fera-t-on s'il méprise la mort et la vie? Quelle 
différence si grande verra-t-il entre vivre et mourir, veiller et 
dormir, croître ou passer ; s'il est convaincu que sous quelque 
état qu'il existe, il suit la loi de la nature? 

S'il y a bien réfléchi, la vie ne lui paraîtra qu'un état de 
mort, et son corps le sépulcre de son àme. 

Il n'a rien ni à craindre ni à souhaiter au delà du trépas. 

Celui qui sentira avec quelle absolue nécessité la santé 
succède à la maladie, la maladie à la santé, le plaisir à la peine, 
la peine au plaisir, la satiété au besoin, le besoin cà la satiété, 
le repos à la fatigue, la fatigue au repos, et ainsi de tous les 
états contraires, se consolera facilement du mal, et se réjouira 
avec modération dans le bien. 

II faut que le philosophe sache beaucoup. Il suffit à l'homme 
sage de savoir se commander. 

Surtout être vrai dans ses discours et dans ses actions. 

Ce qu'on nomme le génie dans un homme est un démon. 

Nés avec du génie ou nés sans génie, nous avons sous la 
main tout ce qu'il faut pour être heureux. 

Il est une loi universelle, comnmne et divine, dont toutes 
les autres sont émanées. 

Gouverner les hommes comme les dieux gouvernent le 
monde, où tout est nécessaire et bien. 

Il faut avouer qu'il y a dans ces principes je ne sais quoi 
de grand et de général, qui n'a pu sortir que d'âmes fortes et 
vigoureuses, et qui ne peut germer que dans des âmes de la 
même trempe. On y propose partout à l'homme, les dieux, la 
nature et l'universalité de ses lois. 

Heraclite eut quelques disciples. Platon, jeune alors, étudia 
la philosophie sous Heraclite, et retint ce qu'il en avait appris 
sur la nature de la matière et du mouvement. On dit qu'Hip- 



84 HÉRACLITISME. 

])Ocratc et Zenon ^'levèrent aussi leurs systèmes aux dépens du 
sien. 

Mais jusqu'où Ilippocrate s'est-il approprié les idées d'IIé- 
racUtc? c'est ce qu'il sera difficile de connaître, tant que les 
vrais ouvrages de ce père de la médecine demeureront con- 
fondus avec ceux qui lui sont faussement attribués. 

Les Traités où l'on voit Hippocrate abandonner l'expérience 
et l'observation, pour se livrer à des hypothèses, sont suspects. 
Cet homme étonnant ne méprisait pas la raison; mais il paraît 
avoir eu beaucoup plus de confiance dans le témoignage de 
ses sens et la connaissance de la nature et de l'homme. Il per- 
mettait bien au médecin de se mêler de philosophie; mais il 
ne pouvait souffrir que le philosophe se mêlât de médecine. 
11 n'avait garde de décider de la vie de son semblable d'après 
une idée systématique. Ilippocrate ne fut, à proprement parler, 
d'aucune secte. Celui, dit-il, qui ose parler ou écrire de notre 
art, et qui prétend rappeler tous les cas à quelques qualités 
particulières, telles que le sec et Vhumide, le froid et le chaud, 
nous resserre dans des bornes trop étroites, et ne cherchant 
dans lliomme quune ou deux causes générales de la vie ou de 
la mort, il faut qu'il tombe dans un grand noinbre d'erreurs. 
Cependant la philosophie rationnelle ne lui était pas étran- 
gère; et si l'on consent à s'en rapporter au livre des principes 
et des chairs, il sera facile d'apercevoir l'analogie et la dis- 
parité de ses principes et des principes iV Heraclite. 

Physique d' Ilippocrate. k quoi bon, dit Hippocrate, s'occu- 
per des choses d'en haut? On ne peut tirer de leur inlluence 
sur l'homme et sur les animaux, qu'une raison bien générale 
et bien vague de la santé et de la maladie, du bien et du mal, 
de la mort et de la vie. 

Ce qui s'appelle le chaud paraît immortel. Il comprend, 
voit, entend, et sent tout ce qui est et sera. 

Au moment où la séparation des choses confuses se fit, une 
partie du chaud s'éleva, occupa les régions hautes, et servit 
d'enveloppe au tout. Une autre resta sédentaire, et forma la 
terre, qui fut froide, sèche et variable. Ujie troisième se 
répandit dans l'espace intermédiaire, et constitua l'atmosphère. 
Le reste lécha la surface de la terre, ou s'en éloigna peu, et 
ce furent les eaux et leurs exhalaisons. 



HEROÏSME. 85 

De là Hippocrate, ou celui qui a parlé en son nom, passe 
à la formation de l'homme et des animaux et à la production 
des os, des chairs, des nerfs et des autres organes du corps. 

Selon cet auteur, la lumière s'unit à tout, et domine. 

Rien ne naît et rien ne périt. Tout change et s'altère. 

11 ne s'engendre aucun nouvel animal, aucun être nou- 
veau. 

Ceux qui existent s'accroissent, demeurent et passent. 

Rien ne s'ajoute au tout. Rien n'en est retranché. Chaque 
chose est coordonnée au tout, et le tout l'est à chaque chose. 

Il est une nécessité universelle, commune et divine, qui 
s'étend indistinctement à ce qui a volonté et à ce qui ne l'a pas. 

Dans la vicissitude générale chaque être subit sa destinée, 
et la génération et la destruction sont un même fait vu sous deux 
aspects différents. 

Une chose s'accroît-elle, il faut qu'une autre diminue, âme 
ou corps. 

Des parties d'un tout qui se résout il y en a qui passent dans 
l'homme. Ce sont des amas ou de feu seul, ou d'eau seule, ou 
d'eau et de feu. 

La chaleur a trois mouvements principaux : ou elle se retire 
du dehors au dedans, ou elle se porte du dedans au dehors, ou 
elle reste et circule avec les humeurs. De là le sommeil, la 
veille, l'accroissement, la diminution, la santé, la maladie, la 
mort, la vie, la folie, la sagesse, l'intelligence, la stupidité, 
l'action, le repos. 

Le chaud préside à tout. Jamais il ne se repose. 

L'ordre de la nature est des dieux. Ils font tout, et tout ce 
qu'ils font est nécessaire et bien. 

On demande, d'après ces principes, s'il faut compter Hippo- 
crate au nombre des sectateurs de l'athéisme : nous aimons 
mieux imiter la modération de Mosheim, et laisser cette question 
indécise, que d'ajouter ce nom célèbre à tant d'autres. 

HÉROÏSME, s. m. [Morale.]. La grandeur d'âme est comprise 
dans ï héroïsme; on n'est point un héros avec un cœur bas et 
rampant : mais Vhcroisme diffère de la simple grandeur d'âme, 
en ce qu'il suppose des vertus d'éclat, qui excitent l'étonne- 
mcnt et l'admiration. Quoique pour vaincre ses penchants 
vicieux, il faille faire de généreux efforts, qui coûtent à la 



86 HÉSITATION. 

nature; les faire avec succès est, si l'on veut, grandeur d'âme, 
mais ce n'est pas toujours ce qu'on appelle héroïsme. Lo héros, 
dans le sens auquel ce terme est déterminé par l'usage, est un 
homme ferme contre les difficultés, intrépide dans les périls, et 
vailla)it dans les combats. 

Jamais la Grèce ne compta tant de héros que dans le temps 
de son enfance où elle n'était encore peuplée que de brigands 
et d'assassins. Dans un siècle plus éclairé, ils ne sont pas en si 
grand nombre ; les connaisseurs y regardent à deux fois avant 
que d'accorder ce titre; on en dépouille Alexandre; on le refuse 
au conquérant du nord, et nul prince n'y peut prétendre, s'il 
n'offre pour l'obtenir que des victoires et des trophées. Henri 
le Grand en eût été lui-même indigne, si content d'avoir conquis 
ses États, il n'en eût pas été le défenseur et le père. 

La plupart des héros, dit la Rochefoucauld, sont comme de 
certains tableaux ; pour les estimer il ne faut pas les regarder 
de trop près. 

Mais le peuple est toujours peuple; et comme il n'a point 
l'idée de la véritable grandeur, souvent tel lui paraît un héros, 
qui, réduit à sa juste valeur, est la honte et le fléau du genre 
humain. 

HÉSITATION, s. f. [Morale.), incertitude dans les mouve- 
ments du corps, qui marque la même incertitude dans la pen- 
sée. Si dans la comparaison que nous faisons intérieurement 
des motifs qui peuvent nous déterminer à dire ou à faire, ou 
qui doivent nous en empêcher, nous sommes alternativement 
et rapidement portés et retenus, nous sommes incertains, nous 
hésitons. Ainsi l'incertitude est une suite de déterminations mo- 
mentanées et contraires. L'âme oscille entre des sentiments 
opposés, et l'action demeure suspendue. De tout ce qui se passe 
en nous, il n'y a rien peut-être qui marque tant que nous 
avons, sinon la mémoire présente d'une chose, du moins celle 
d'une sensation, tandis que nous sommes occupés d'une autre, 
que nos incertitudes et nos hésilalions. 11 semble qu'il y ait en 
nous des mouvements de fibres, et conséquemment des sensa- 
tions qui durent, tandis que d'autres, ou disparates ou con- 
traires, naissent ou s'exécutent. Sans cette coexistence, il est 
bien difficile d'expliquer la plupart des opérations de l'enten- 
dement. Hésiter se dit aussi quelquefois de la mémoire seule. 



H 1ER AGITES. 87 

Si la mémoire infidèle ne nous sert pas facilement, nous hési- 
tons en récitant. 

HIBRIDES, adj. [Gram.). C'est ainsi c[u'on appelle les mots 
composés de diverses langues, tels que du grec et du latin, du 
grec et du français, du français et du latin, du latin et de l'an- 
glais, etc. 

Hihridc signifie au propre un animal né de deux animaux 
de différentes espèces, un mulet. Il n'y a presque pas un seul 
idiome où l'on ne rencontre de ces sortes de monstres : les 
amateurs de la pureté les rejettent : ont-ils raison? ont-ils 
tort ? Il me semble que c'est à l'harmonie à décider cette ques- 
tion. S'il arrive qu'un composé de deux mots, l'un grec et 
l'autre latin, rende les idées aussi bien, et soit d'ailleurs plus 
doux à prononcer, et plus agréable à l'oreille qu'un mot com- 
posé de deux mots grecs ou de deux mots latins, pourquoi pré- 
férer celui-ci ? 

HIDEUX, adj. [Gram.). Il se dit de tout objet dont la vue 
inspire l'effroi. On dit des spectres qu'ils sont hideux, lorsque 
notre imagination nous les montre maigres, secs, pâles, le 
regard menaçant, les cheveux hérissés. Le P. Daniel disait de 
l'auteur des Provinciales, qu'il avait couvert la doctrine de la 
société d'un masque Iiideu.r, sous lequel il ne la reconnaissait 
pas; ce masque est plus ridicule encore que hideux. La vieil- 
lesse, la maladie, le chagrin, les changements qu'une passion 
violente, telle que la terreur, la colère, apportent dans les traits 
d'un beau visage, peuvent le rendre hideux. 

HIÉRrVGITES, s. m. pi. {Théologie.), hérésie ancienne qui 
s'éleva peu de temps après celle des Manichéens. Hiéracas en 
fut le chef : c'était un homme versé dans les langues anciennes 
et la connaissance des livres sacrés. Il niait la résurrection de 
la chair. Il regardait le mariage comme un état contraire à la 
pureté de la loi nouvelle. Il avait encore emprunté quelques 
erreurs de la secte des Melchisédéciens : du reste il vivait 
austèrement; il s'abstenait de la viande et du vin. 11 eut pour 
sectateurs un grand nombre de moines d'Egypte,- il était Égyp- 
tien. Il a beaucoup écrit; mais ses ouvrages, non plus que ceux 
de la plupart des autres sectiques, ne nous ont pas été transmis. 
11 avait un talent particulier pour copier les manuscrits. Cette 
aversion pour le mariage, pour la propriété, pour la richesse. 



88 HIÉRARCHIE. 

pour la société, qu'on remarque dans presque toutes les pre- 
mières sectes du christianisme, tenait beaucoup à la persuasion 
de la fin prochaine du monde, préjugé très-ancien qui s'était 
répandu d'âge en âge chez presque tous les peuples, et qu'on 
autorisait alors de quelques passages de l'Écriture mal inter- 
prétés. De là cette morale insociable, qu'on pourrait appeler 
celle du monde agonisant. Qu'on imagine ce que nous pense- 
rions de la plupart des objets, des devoirs et des liaisons qui 
nous attachent les uns aux autres, si nous croyions que ce 
monde n'a plus qu'un moment à durer. 

HIÉRARCHIE, s. f. [Hiat.ecclcsinst.). \\ se dit de la subordi- 
nation qui est entre les divers chœurs d'anges qui servent le 
Très-Haut dans les cieux. Saint Denis en distingue neuf, qu'il 
divise en trois hiérarchies. 

Ce mot vient d'bpo;, sacre, et deàp/vj, princijmutc. 

Il désigne aussi les dilTérents ordres de fidèles, qui com- 
posent la société chrétienne, depuis le pape qui en est le chef 
jusqu'au simple laïque. 

Il ne paraît pas qu'on ait eu dans tous les temps la même idée 
du moi hiérarchie ecclésiastique, ni que cette hiérarchie ait été 
composée de la même manière. Le nombre des ordres avarié selon 
les besoins de l'Église, et suivi les vicissitudes de la discipline. 

On a permis aux théologiens de disputer sur ce point tant 
qu'il leur a plu, et il est incroyable en combien de sentiments 
ils se sont partagés. 

Quelques-uns ont prétendu qu'il y avait bien de la difle- 
rence entre être dans la hiérarchie et être sous la hiérarchie. 
Être dans la hiérarchie, selon eux, c'est par la consécration 
publique et hiérarchique de l'Église être constitué pour exercer 
ou recevoir des actes sacrés; or tous ces actes ne sont pas 
joints à l'autorité et à la supériorité. Ltre sous la hiérarchie, 
c'est recevoir immédiatement de la hiérarchie des actes hiérar- 
chiques. 11 y a dans ces deux définitions quelque chose de 
louche qu'on en aurait écarté, si l'on avait comparé la société 
ecclésiastique à la société civile. 

Dans la société civile, il y a différents ordres de citoyens 
qui s'élèvent les uns au-dessus des autres, et l'administration 
générale et particulière des choses est distribuée par portion 
à différents honnnes ou classes d'hommes, depuis le sou- 



HIÉRARCHIE. 8D 

verain qui commande à tous jusqu'au simple sujet qui obéit. 

Dans la société ecclésiastique, l'administration des choses 
relatives à cet état est partagée de la même manière. Ceux qui 
commandent et qui enseignent sont dans la hiérarchie : ceux 
qui écoutent et qui obéissent sont sous la hiérarchie. 

Ceux qui sont sous la hiérarchie, quelque dignité qu'ils 
occupent dans la société civile, sont tous égaux. Le monarque 
est dans l'Église un simple fidèle, comme le dernier de ses sujets. 

Ceux qui sont dans la hiérarchie et qui la composent, sont 
au contraire tous inégaux, selon l'ancienneté, l'institution, 
l'importance et la puissance attachée au degré qu'ils occupent. 
Ainsi l'Église, le pape, les cardinaux, les archevêques, les 
évêques, les curés, les prêtres, les diacres, les sous-diacres, 
semblent en ce sens former cette échelle qui peut donner lieu à 
deux questions, l'une de droit et l'autre de fait. 

Je ne pense pas qu'on puisse disputer sur la question de 
fait. Les ordres de dignités dont je viens défaire l'énumération, 
et quelques autres qui ont aussi leurs noms dans l'Église, soit 
que leurs fonctions subsistent encore ou ne subsistent plus, et 
qu'il faut intercaler dans l'échelle, composent certainement le 
gouvernement ecclésiastique. 

Quant à la question de droit, c'est autre chose. Il semble 
qu'il y a le droit qui vient de l'institution première faite par 
Jésus-Christ, et le droit qui vient de l'institution postérieure 
faite soit par l'Église même, soit par le chef de l'Église, ou 
quelque autre puissance que ce soit. En ce cas, il y aura 
certainement parmi les hiérarques ecclésiastiques des ordres 
qui seront de droit divin. 

Tous les ordres qui n'ont pas été dès le commencement, ne 
seront pas de droit divin. 

Parmi ces ordres qui n'ont pas été dès le commencement, 
plusieurs ne sont plus : ils ont passé. Parmi ceux qui sont, 
il y en a qui peuvent passer, parce qu'ils sont moins clisposi- 
lionis cloniiinca) veritate, quam auctoritate. 

Le P. Cellot, jésuite, avance que la hiérarchie n'admet que 
l'évêque, et que les prêtres ni les diacres ne sont point hié- 
rarques; mais Bellarmin, Gerson, Petrus Aurelius, saint Jérôme, 
et d'autres Pères de l'Église ont eu sur ce point des sentiments 
très-diflérents. 



90 HIÉRARCHIE. 

Ne pourrait-on pas croire que ceux qui ont droit d'assister 
dans un concile et d'y donner leur voix, sont nécessairement 
dans la hiirarcldc, ou du nombre de ceux qui ont part au gou- 
vernement ecclésiastique, soit qu'ils soit de droit divin ou 
non ? 

Ne faudrait-il pas avoir égard aussi aux ordres qui, conférés, 
impriment un caractère inefl'açable, et ne permettent plus à celui 
qui l'a reçu de passer dans un autre état ? 

Quoi qu'il en soit, sans prétendre décider les questions qui 
appartiennent k une hiénirrhie aussi sainte et aussi respectable 
que celle de l'Église de Jésus-Christ, nous allons exposer sim- 
plement quelques idées propres à les éclaircir. 

Jésus-Christ a institué l'apostolat. Des auteurs prétendent 
que l'Eglise a ensuite distribué l'apostolat en plusieurs degrés, 
qu'ils regardent en conséquence comme d'institution divine : 
ont-ils raison? ont-ils tort? 

D'autres ne sont d'accord ni sur ce que Jésus-Christ a in- 
stitué, ni sur ce que ses successeurs ont institué d'après lui. ils 
veulent que la cérémonie qui place le simple fidèle dans l'ordre 
hiérarchique soit un sacrement, et comptent autant de sacre- 
ments que de degrés hiérarchiques. 

Il y en a qui soutiennent que la consécration des évèques 

n'est point un sacrement; parce que, disent-ils, l'évêque a reçu 

dans la prêtrise toute la puissance de l'ordre. Cependant, entre 

les pouvoirs spirituels d'un évêque et d'un prêtre, quelle dillé- 

rence ! 

Frappés de cette dilTérencc, et considérant surtout que 

l'épiscopat confère le pouvoir d'administrer le sacrement de 

l'ordre et d'élever à la prêtrise, pouvoir que le prêtre n'a pas, 

même radical, comme celui de confesser et d'absoudre sans 

permission en cas de nécessité, la plupart soutiennent que 

l'épiscopat est d'un autre ordre que la pi'êtrise [voyez Puèike), 

et que le sacre épiscopal est un sacrement. 

Aucuns n'ont fait cet honneur'à la tonsure ni à la papauté, 

quoique la tonsure tire le chrétien du connu un des fidèles pour 

le placer dans l'état ecclésiastique, et qu'elle méritât bien 

autant d'être un sacrement que la cérémonie des quatre 

moindres qui confère au tonsuré le pouvoir de fermer la porte 

des temples, d'y accompagner le prêtre et de porter les chan- 



HIÉRARCHIE. 91 

deliers; pouvoir qui n'appartient pas tant à l'ordonné, qu'un 
suisse, un bedeau, ou un enfant de chœur ne puisse le rempla- 
cer sans ordre ni sacrement. 

Mais la papauté à laquelle on attribue tant de prérogatives, 
et qui en a beaucoup, a-t-elle moins besoin d'une grâce solen- 
nelle que la fonction de présenter les burettes et de chanter 
l'épître ou l'évangile? Jésus-Christ s'est-^l plus expliqué en 
faveur du sous-diaconat que du pontificat? A-t-il dit à quel- 
qu'un de ses disciples : Chantez dans le temple, essayez les 
calices^ comme il a dit à Pierre : Paissez mes ouailles ? 

Mais si l'Eglise a pu partager l'apostolat en plusieurs degrés, 
et étendre ou restreindre le sacrement de l'oi'dination, ne l'a- 
t-elle pas encore de changer cette division et de se faire 
une autre hiérarchie! Qu'est-ce qui lui a donné le pouvoir 
d'établir, et lui a ôté celui de changer? 

Mais son usage a-t-il été invariable? Qu'est-ce que les car- 
dinaux d'aujourd'hui? que sont devenus les chorévêques d'au- 
trefois qui avaient, selon le concile de Nicée, le pouvoir de 
conférer les moindres, et qui, laissant le séjour des villes, for- 
maient dans les campagnes comme un ordre ou échelon mitoyen 
entre la prêtrise et l'épiscopat? 

Cet ordre a été supprimé de la hiérarchie par le pape 
Damase; mais pesez bien la raison que ce pape en apporte. «Il 
faut, dit-il, extirper tout ce qu'on ne sait pas avoir été institué 
par Jésus-Christ, tout ce que la raison n'engage pas à main- 
tenir; et l'on ne voit que deux ordres établis par Jésus-Christ, 
l'un des douze apôtres, et l'autre des soixante-dix disciples. » 
Non amplius quam. duos ordines inier discipulos Domini esse 
cognovimus ,• id est^ duodecim apostolorimi et septaaginta di- 
scipulonini : nnde iste tertius process^'rit fandiins ignoramiis, 
et quod ratione caret extirpari nccesse est. Sect. vi, c. viii. 
Ghorespis. 

Mais si l'on suivait ce principe du pape Damase, quel ren- 
versement n'introduirait-il pas dans la A2VrrtrrA«V ecclésiastique? 
On n'y laisserait rien de ce qui n'est pas de l'institution de 
Jésus-Christ, ou de la nécessité d'un bon gouvernement ; or 
Jésus-Christ a-t-il donné la pourpre ou le chapeau à quelqu'un 
de ses disciples? 

Dire que lorsqu'on ne sait précisément quand une chose a 



92 IIIKUAUCIIIE. 

commencé d'être établie ou d'être crue, elle l'a été dès la pre- 
mière origine; c'est un raisonnement tout à fait faux, et on ne 
peut pas plus dangereux. 

On objectera peut-être à la division du pape Damase de 
la hicrarcliie en deux ordres, que les apôtres ont institué des 
diacres; mais il est évident que cette dignité ne fut créée que 
pour vaquer à des fonctions purement temporelles. Les diacres 
faisaient distribution des aumônes et des biens que les fidèles 
avaient alors en commun, tandis que les diaconesses de leur 
côté veillaient à la décoration et à la propreté des lieux d'as- 
semblée : quel rapport ces fonctions ont-elles avec la hic- 
rarcliie? 

Dans l'examen de ce sujet, il ne faut pas confondre le gou- 
vernement spirituel, l'établissement, la propagation et la con- 
sécration du christianisme avec le service temporel. Ce n'est 
pas à ceux qui songent à accroître les revenus de l'Eglise, à les 
gérer et à les partager, que Jésus-Christ a dit : Ecce ego mitto 
ros ,sicut misil me piilcr. 

Il n'y a que les premiers qui soient les vrais membres de 
Jésus-Christ. 11 en est l'instituteur. Il n'y a rien à changer à 
leur hicrarcliie. Il n'y a point d'autorité dans l'Eglise qui ait 
ce droit; ni Pierre, ni Paul, ni Apollon, ne l'ont pas: iwc addcs 
nec mi nues. 

Ce qui part de cette source doit durer sans altération jus- 
qu'à la fin des siècles. Les autres sont d'institution ecclésias- 
tique créés pour l'administration temporelle et le service de la 
société des chrétiens, selon la convenance des lieux, des 
temps et des affaires. On les appellera, selon eux, ministres de 
l'Eglise. 

L'origine de leurs pouvoirs et de leurs fonctions ne re- 
monte pas jusqu'à Jésus-Christ immédiatement; l'autorité qui 
les a créés peut les abolir : elle l'a fait quelquefois, et elle l'a 
dû faire. 

Les apôtres ne préposèrent des diacres et des administra- 
teurs qu'à l'occasion du mécontentement et des plaintes des Grecs 
contre les Hébreux; trop chargés des occupations temporelles , 
ils ne pouvaient plus vaquer aux spirituelles. Le service d'éco- 
nome commençait à nuire à l'état d'apôtre : non œquwn est nos 
derclinquere verhum Dci et miinstrare memis. 



HISTORIOGRAPHE. 93 

Quoi qu'il en soit de toutes ces idées, je les soumets à 
l'examen de ceux qui par leur devoir doivent être plus versés 
dans la connaissance de l'histoire de l'Eglise et de sa Idé- 
rarchie. 

IIIPPONE, s. f. (}fylhol.), déesse des chevaux et des écuries. 
Plutarque en a fait mention dans ses Hommes illustres ; Apulée, 
au Livre m de son Ane d'or; Tertullien, dans son Apologétique^ 
et Fulgence écrivant à Ghalcidius. C'est de- cette déesse que 
Juvénal a dit, satire viii, vers 157 : 

Jurât 
Solam Eponam, et faciès olida ad praesepia pictas. 

Ou dit quun certain Fulvius se prit de passion pour une 
jument, et qu'une fille très -belle, qu'on appela Ilipponc ^ 
Eponc ou Ilippo^ fut le fruit de ces amours singuliers. Aris- 
tote raconte, au Livre ii de ses Paradoxes^ un fait tout sem- 
blable : un jeune Éphésien ayant eu commerce avec une ânesse 
il en naquit une fille qui se fit remarquer par ses charmes, et 
qu'on nomma de la circonstance extraordinaire de sa naissance, 
Onoseilia. Il n'est pas besoin de prévenir le lecteur sur l'absur- 
dité de ces contes ; on y voit seulement, que par une dépra- 
vation incroyable, les païens avaient cherché dans des actions 
infâmes, l'origine des êtres qu'ils devaient adorer. Il n'en est 
presque pas un seul dont la naissance soit honnête: quelle in- 
fluence une pareille théologie ne devait-elle pas avoir sur les 
mœurs populaires ! 

HISTORIOGRAPHE, s. m. [Gram. et Ilist. 7nod.), celui qui 
écrit ou qui a écrit l'histoire. Ce mot a été fait pour désigner 
cette classe particulière d'auteurs; mais on l'emploie plus com- 
munément comme le titre d'un homme qui a mérité par son 
talent, son intégrité et son jugement, le choix du gouvernement 
pour transmettre à la postérité les grands événements du 
règne présent. Boileau et Racine hivent nommés historiographes 
sous Louis XIV. xM. de Voltaire leur a succédé à cette impor- 
tante fonction sous le règne de Louis XV. Cet homme extra- 
ordinaire, appelé à la cour d'un prince étranger, a laissé cette 
place vacante, qu'on a accordée à M. Duclos, secrétaire de 
l'Académie française. Racine et Boileau n'ont rien fait. xAI. de 
Voltaire a écrit l'histoire du siècle de Louis XV. Je ne doute 



94 HOBBISME. 

point que M. Duclos ne laisse à la postérité des mémoires dignes 
des choses extraordinaires qui se sont passées de son temps. 

IllSTOUlQl K, adj. [Gram.], qui appartient à l'histoire. 11 
s'oppose à fabuleux. On dit les temps historiques, les temps 
fdbuleu.r. On dit encore un ouvrage historique; la peinture 
historique est celle qui représente un fait réel, une action prise 
de l'histoire, ou même plus généralement une, action qui se 
passe entre des hommes ; que cette action soit réelle, ou qu'elle 
soit d'imagination, il n'importe. Ici le mot historique distingue 
une classe de peintres et un genre de peinture. 

HOBPjISME, ou Philosophie de IIobbes {IJist. de la Philos, 
une. et moderne). Nous diviserons cet article en deux parties: 
dans la première, nous donnerons un abrégé de la vie de Hob- 
bes; dans la seconde, nous exposerons les principes fonda- 
mentaux de sa philosophie. 

Thomas Ilobbes naquit en Angleterre, à ^lalmesbury, le 
5 avril 1588 ; son père était un ecclésiastique obscur de ce 
lieu. La flotte que Philippe II, roi d'Espagne, avait envoyée 
contre les Anglais, et qui fut détruite par les vents, tenait alors 
la nation dans une consternation générale. Les couches de la 
mère de Ilobbes en furent accélérées, et elle mit au monde cet 
enfant avant terme. 

On l'appliqua de bonne heure à l'étude ; malgré la fai- 
blesse de sa santé, il surmonta avec une facilité surprenante 
les difficultés des langues savantes, et il avait traduit en vers 
latins la Médée d'Euripide, dans un âge où les autres enfants 
connaissent à peine le nom de cet auteur. 

On l'envoya à quatorze ans à l'université d'Oxford, où il ht 
ce que nous appelons la philosophie; de là il passa dans la 
maison de Guillaume Cavendish, baron de Hardwick, et peu de 
temps après comte de Devonshire, qui lui confia l'éducation de 
son fils aîné. 

La douceur de son caractère et les progrès de son élève le 
rendirent cher à toute la famille, qui le choisit pour accom- 
pagner le jeune comte dans ses voyages. Il parcourut la France 
et l'Italie, recherchant le commerce des hommes célèbres, et 
étudiant les lois, les usages, les coutumes, les mœurs, le 
génie, la constitution, les intérêts et les goûts de ces deux 
nations. 



HOBBISME. 95 

De retour en Angleterre, il se livra tout entier à la culture 
des lettres et aux méditations de la philosophie. Il avait pris en 
aversion et les choses qu'on enseignait dans les écoles, et la 
manière de les enseigner. Il n'y voyait aucune application à la 
conduite générale ou particulière des hommes. La logique et 
la métaphysique des péripatéticiens ne lui paraissaient qu'un 
tissu de niaiseries difficiles; leur morale, qu'un sujet de dis- 
putes vides de sens ; et leur physique que des rêveries sur la 
nature et ses phénomènes. 

Avide d'une pâture plus solide, il revint h la lecture des 
Anciens ; il dévora leurs philosophes, leurs poètes, leurs ora- 
teurs et leurs historiens : ce fut alors qu'on le présenta au 
chancelier Bacon, qui l'admit dans la société des grands hommes 
dont il était environné. Le gouvernement commençait à pen- 
cher vers la démocratie; et notre philosophe, effrayé des maux 
qui accompagnent toujours les grandes révolutions, jeta les 
fondements de son système politique ; il croyait de bonne foi 
que la voix d'un philosophe pouvait se faire entendre au milieu 
des clameurs d'un peuple rebelle. 

Il se repaissait de cette idée aussi séduisante que vaine; et 
il écrivait, lorsqu'il perdit dans la personne de son élève son 
protecteur et son ami : il avait alors quarante ans, temps où 
l'on pense à l'avenir. Il était sans fortune ; un moment avait 
renversé toutes ses espérances. Gervaise Glifton le sollicitait de 
suivre son fils dans ses voyages , et il y consentit : il se chargea 
ensuite de l'éducation d'un fils de la comtesse de Devonshire, 
avec lequel il revit encore la France et l'Italie. 

C'est au milieu de ces distractions qu'il s'instruisit dans les 
mathématiques, qu'il regardait comme les seules sciences ca- 
pables d'aftermir le jugement; il pensait déjà que tout s'exé- 
cute par des lois mécaniques, et que. c'était dans les propriétés 
seules de la matière et du mouvement qu'il fallait chercher la 
raison des phénomènes des corps bruts et des êtres organisés. 

A l'étude des mathématiques il fit succéder celle de l'histoire 
naturelle et de la physique expérimentale; il était alors à Paris, 
où il se lia avec Gassendi, qui travaillait à rappeler de l'oubli 
la philosophie d'Épicure. Un système où l'on explique tout par 
du mouvement et des atomes ne pouvait manquer de plaire à 
Hobbes; ill'adopta, et en étendit l'application des phénomènes 



96 HOBBISME. 

de la nature aux sensations et aux idées. Gassendi disait de 
Hobbes, qu'il ne connaissait guère d'âme plus intrépide, d'es- 
prit plus libre de préjugés, d'homme qui pénétrât plus pro- 
fondément dans les choses: et l'historien Ilobbes a dit du père 
Mersenne, que son état de religieux ne l'avait point empêché 
de chérir le philosophe de Malmesbury, ni de rendre justice 
aux mœurs et aux talents de cet homme, quelque différence 
qu'il y eût entre leur communion et leurs principes. 

Ce fut alors qu'Hobbes publia son livre du Citoyen- l'accueil 
que cet ouvrage reçut du public, et les conseils de ses amis, 
l'attachèrent à l'étude de l'homme et des mœurs. 

Ce sujet intéressant l'occupait lorsqu'il partit pour l'Italie. 
Il fit connaissance à Pise avec le célèbre Galilée. L'amitié fut 
étroite et prompte entre ces deux hommes, La persécution 
acheva de resserrer dans la suite les liens qui les unissaient. 

Les troubles qui devaient bientôt arroser de sang l'Angle- 
terre étaient sur le point d'éclater. Ce fut dans ces circonstances 
qu'il publia son Lcciatlmn : cet ouvrage fit grand bruit, c'est-à- 
dire qu'il eut peu de lecteurs, quelques défenseurs, et beaucoup 
d'ennemis. Ilobbes y disait : a Point de sûreté sans la paix; point 
de paix sans un pouvoir absolu ; point de pouvoir absolu sans 
les armes ; point d'armes sans impôts ; et la crainte des armes 
n'établira point la paix, si une crainte plus terrible que celle 
de la mort n'excite les esprits. Or telle est la crainte de la dam- 
nation éternelle. Un peuple sage commencera donc par convenir 
des choses nécessaires au salut. » Sine puce impossibihm esse 
incolumilatcm ; sine imperiopacem j sinearmis, imperium^ sine 
opibus in nnam mamnn collatis, nildl vident (irma, ncque 
metn annorum quicqiuim ad pacem proficere illos, quos ad 
pugnandiim eoncilat maliun morte macjis formidandum. JSemjJe 
dum eonsensurn non sit de iis rébus qnœ ad felieitalem œternam 
necessariœ eredaiitiir, pacem inler cives esse ?ton posse. 

Tandis que des hommes de sang faisaient retentir les tem- 
ples de la doctrine meurtrière des rois, distribuaient des poi- 
gnards aux citoyens pour s'entr'égorgcr, et prêchaient la 
rébellion et la rupture du pacte civil, un philosophe leur disait : 
« Mes amis, mes concitoyens, écoutez-moi : ce n'est point 
votre admiration ni vos éloges que je recherche ; c'est de votre 
bien, c'est de vous-mêmes que je m'occupe. Je voudrais vous 



HOBBISME. 97 

éclairer sur des vérités qui vous épargneraient des crimes : je 
voudrais que vous conçussiez que tout a ses inconvénients, et 
que ceux de votre gouvernement sont bien moindres que les 
maux que vous vous préparez. Je souffre avec impatience que 
des hommes ambitieux vous abusent et cherchent à cimenter 
leur élévation de votre sang. Vous avez une ville et des lois ; 
est-ce d'après les suggestions de quelques particuliers, ou 
d'après votre bonheur commun, que vous devez estimer la 
justice de vos démarches? Mes amis, mes concitoyens, arrêtez, 
considérez les choses, et vous verrez que ceux qui prétendent 
se soustraire à l'autorité civile, écarter d'eux la portion du 
fardeau public, et cependant jouir de la ville, en être défendus, 
protégés, et vivre tranquilles à l'ombre de ses remparts, ne sont 
point vos concitoyens, mais vos ennemis; et vous ne croirez 
point stupidement ce qu'ils ont l'impudence et la témérité de 
vous annoncer publiquement ou en secret, comme la volonté 
du ciel et la parole de Dieu. » Feci non eo comilio ut laudarer, 
secl vestri causa, qui cum doclrinam quam afj'iro, cognitam et 
perspectam habcretis, sperabam fore ut aliqua incommoda in rc 
familiari, quoniam res humanœ sine incommodo esse nonpossunt 
œquo animo ferre, quam reipuhlica' statuui conturbare malletis. 
m justitiam earum rerum, quus facere cogitatis, nonsermonevel 
concilio privatorum, sed legibus cicitatis metientes., non amplius 
sanguine restro ad suam potentiani ambitiosos homines abuti 
pateremini. Ut statu prœsenii, licet non optimo, vos ipsos frui, 
quam bello excitato, vobis interfcctis, vel œtate consumptis, alios 
homines alio sœculo statum habere reformaliorem satius duce- 
retis. Prœterea qui magistratui civili subditos sese esse nolunt. 
onerumquc publicoru))i immunes esse volunt, in civitate timien 
esse, atque ab ea protegi et vi et injuriis postidant, ne illos 
cives, sed hostes e.rploratorcsque putarctis; neque omnia quœ 
illi pro verbo Dei vobis vel palam, vel secreto proponunt, 
îemerè reciperetis. 

11 ajoute les choses les plus fortes contre les parricides qui 
rompent le lien qui attache le peuple à son roi, et le roi à son 
peuple, et qui osent avancer qu'un souverain soumis aux lois 
comme un simple sujet, plus coupable encore par leur infrac- 
tion, peut être jugé et condamné. 

Le Citoyen et le Lcciathan tombèrent entre les mains de 
XV. 7 



98 HOBBISME. 

Descartes, qui y reconnut du premier coup d'œil le zèle d'un 
citoyen fortement attaché à son roi et à sa patrie, et la haine 
de la sédition et des séditieux. 

Quoi de plus naturel à l'homme de lettres, au philosophe, 
que les dispositions pacifiques? Qui est celui d'entre nous qui 
ignore que point de philosophie sans repos, point de repos sans 
paix, point de paix sans soumission au dedans et sans crédit 
au dehors? 

Cependant le parlement était divisé d'avec la cour, et le feu 
de la guerre civile s'allumait de toutes parts. Hobbes, défenseur 
de la majesté souveraine, encourut la haine des démocrates. 
Alors voyant les lois foulées aux pieds, le trône chancelant, les 
liommes entraînés comme par un vertige général aux actions 
les plus atroces, il pensa que la nature humaine était mauvaise, 
et de là toute sa fable ou son histoire de l'état de nature. Les 
circonstances firent sa philosophie : il prit quelques accidents 
momentanés pour les règles invariables de la nature, et il 
devint l'agresseur de l'humanité et l'apologiste de la tyrannie. 

Cependant, au mois de novembre 1611, il y eut une assem- 
blée générale de la nation : on en espérait tout pour le roi; on 
se trompa, les esprits s'aigrirent de plus en plus, et Ilobbes ne 
se crut plus en sûreté. 

Il se retire en France, il y retrouve ses amis, il en est accueilli ; 
il s'occupe de physique, de mathématiques, de philosophie, de 
belles-lettres et de politique : le cardinal de Richelieu était à la 
tête du ministère, et sa grande âme échauflait toutes les autres. 

Mersenne, qui était comme un centre commun où aboutis- 
saient tous les fils qui liaient les philosophes entre eux, met le 
philosophe anglais en correspondance avec Descartes. Deux 
esprits aussi impérieux n'étaient pas faits pour être longtemps 
d'accord. Descartes venait de proposer ses lois du mouvement. 
Hobbes les attaqua. Descaries avait envoyé à Mersenne ses 
Méditations sur l'esprit, la matière, Dieu, l'âme humaine, et 
les autres points les plus importants de la métaphysique. On les 
communiqua à Hobbes, qui était bien éloigné de convenir que 
la matière était incapable de penser. Descartes avait dit : « Je 
pense, donc je suis. » Hobbes disait: « Je pense, donc la 
matière peut penser. » Ex hoc jjrimo a.riomate quod Carfcsins 
slaluminaverat, ego cogito, ergo sion^ conclu clcbat rem cogi- 



HOBBISME. 99 

iantemesse corporeum quid. Il objectait encore à son adversaire 
que, quel que fût le sujet de la pensée, il ne se présentait 
jamais à l'entendement que sous une forme corporelle. 

Malgré la hardiesse de sa philosophie, il vivait à Paris tran- 
quille; et lorsqu'il fut question de donner au prince de Galles 
un maître de mathématiques, ce fut lai qu'on choisit parmi un 
grand nombre d'autres qui enviaient la même place. 

Il eut une autre querelle philosophique avec Bramhall, 
évèque de Derry. Ils s'étaient entretenus ensemble, chez l'évêque 
de INewcasde, de la liberté, de la nécessité, du destin et de son 
effet sur les actions humaines. Bramhall envoya à Hobbes une 
dissertation manuscrite sur cette matière. Hobbes y répondit : 
il avait exigé que sa réponse ne fût point publiée, de peur que 
les esprits, peu familiarisés avec ses principes, n'en fussent 
effarouchés. Bramhall répliqua. Hobbes ne demeura pas en 
reste avec son antagoniste. Cependant les pièces de cette dispute 
parurent, et produisirent l'effet que Hobbes en craignait. On y 
lisait que c'était au souverain à prescrire aux peuples ce qu'il 
fallait croire de Dieu et des choses divines ; que Dieu ne devait 
tre appelé juste, qu'en ce qu'il n'y avait aucun être plus puis- 
sant qui pijt lui commander, le contraindre et le punir de sa 
désobéissance ; que son droit de régner et de punir n'était fondé 
que sur l'irrésistibilité de sa puissance; qu'ôté cette condition, 
en sorte qu'un seul, ou tous réunis pussent le contraindre, ce 
droit se réduisait à rien; qu'il n'était pas plus la cause des 
bonnes actions que des mauvaises ; mais que c'est par sa volonté 
seule, qu'elles sont mauvaises ou bonnes, et qu'il peut rendre 
coupable celui qui ne l'est point, et punir et damner sans injus- 
tice celui même qui n'a pas péché. 

Toutes ces idées sur la souveraineté et la justice de Dieu 
sont les mêmes que celles qu'il établissait sur la souveraineté 
et la justice des rois. Il les avait transportées du temporel au 
spirituel ; et les théologiens en concluaient que selon lui, il n'y 
avait ni justice ni injustice absolue ; que les actions ne plaisent 
pas à Dieu parce qu'elles sont bien, mais qu'elles sont bien 
parce qu'il lui plaît, et que la vertu, tant dans ce monde que 
dans l'autre consiste à faire la volonté du plus fort, qui com- 
mande, et à qui on ne peut s'opposer avec avantage. 

En 16/i9 il fut attaqué d'une fièvre dangereuse; le père 



100 HOBBISME. 

Mersenne, que l'amitié avait attaché à côté de son lit, ciut 
devoir lui parler alors de l'Église catholique et de son auto- 
rité. « Mon père, lui répondit Hobbes, je n'ai pas attendu ce 
moment pour penser à cela, et je ne suis guère en état d'en 
disputer; vous avez des choses plus agréables à me dire. Y 
a-t-il longtemps c[ue vous n'avez vu Gassendi ? » Mi patcr, hœc 
omnia jamdudum menmi cUspulavi, caclem cUsputiire mine 
molcstum erit- liahcs quœ diras amœniora. Qwnido ridisti 
Gassendmn? Le bon religieux conçut que le philosophe était 
résolu de mourir dans la religion de son pays, ne le pressa 
pas davantage, et Ilobbes fut administré selon le rite de l'Église 
anglicane. 

Il guérit de cette maladie, et l'année suivante il publia ses 
Traités de la nature humaine et du corps politique. Sethus 
AVardus, célèbre professeur en astronomie à Séville, et dans la 
suite évêque de Salisbury, publia contre lui une espèce de 
satire, où l'on ne voit qu'une chose, c'est que cet homme, 
quelque habile qu'il fût d'ailleurs, réfutait une philosophie 
qu'il n'entendait pas, et croyait remplacer de bonnes raisons 
par de mauvaises plaisanteries. Richard Steele, qui se con- 
naissait en ouvrages de littérature et de philosophie, regardait 
ces derniers comme les plus parfaits que notre philosoj)he eût 
composés. 

Cependant à mesure qu'il acquérait de la réputation, il 
perdait de son repos; les imputations se multipliaient de toutes 
parts; on l'accusa d'avoir passé du parti du roi dans celui de 
l'usurpateur. Cette calomnie prit faveur: il ne se crut pas 
en sûreté à Paris, où ses ennemis pouvaient tout, il retourna 
en Angleterre, où il se lia avec deux hommes célèbres , Harvée 
et Seldène. La famille de Devonshire lui accorda une retraite; 
et ce fut loin du tumulte et des factions qu'il composa sa 
Logique, sa Physique, son livre des Principes ou Éléments des 
corps, sa Géométrie et son Traité de l'homme, de ses facultés, 
de leurs objets, de ses passions, de ses appétits, de l'imagina- 
tion, de la mémoire, de la raison, du juste, de l'injuste, de 
l'honnête, du déshonnête, etc. 

En 1(560, la tyrannie fut accablée, le repos rendu à l'Angle- 
terre, Charles rappelé au trône, la face des choses changée, et 
Hobbes abandonna sa campagne et reparut. 



HOBBISME. lOi 

Le monarque à qui il avait autrefois montré les mathéma- 
tiques, le reconnut, l'accueillit; et passant un jour proche la 
maison qu'il habitait, le lit appeler, le caressa, et lui présenta 
sa main à baiser. 

Il suspendit un moment ses études philosophiques, pour 
s'instruire des lois de son pays, et il en a laissé un Conmientaire 
manuscrit qui est estimé. 

Il croyait la géométrie défigurée par les paralogismes ; la 
plupart des problèmes, tels que la quadrature du cercle, la 
trisection de l'angle, la duplication du cube, n'étaient insolu- 
bles, selon lui, que parce que les notions qu'on avait du rap- 
port, de la quantité, du nombre, du point, de la ligne, de la 
surface et du solide, n'étaient pas les vraies ; et il s'occupa à 
perfectionner les mathématiques, dont il avait commencé l'étude 
trop tard , et qu'il ne connaissait pas assez pour en être un 
réformateur. 

Il eut l'honneur d'être visité par Côme de Médicis, qui 
recueillit ses ouvrages, et les transporta avec son buste dans 
la célèbre bibliothèque de sa maison. 

Hobbes était alors parvenu à la vieillesse la plus avancée, et 
tout semblait lui promettre de la tranquillité dans ses derniers 
moments; cependant il n'en fut pas ainsi. La jeunesse avide de 
sa doctrine s'en repaissait; elle était devenue l'entretien des 
gens du monde, et la dispute des écoles. Un jeune bachelier dans 
l'université de Cambridge, appelé Scargil, eut l'imprudence d'en 
insérer quelques propositions dans une thèse, etde soutenir que 
le droit du souverain n'était fondé que sur la force; que la sanc- 
tion des lois civiles fait toute la moralité des actions; que les 
livres saints n'ont force de loi dans l'État que par la volonté du 
magistrat, et qu'il faut obéir à cette volonté, que ses arrêts 
soient conformes ou non à ce qu'on regarde comme la loi divine. 

Le scandale que cette thèse excita fut général ; la puissance 
ecclésiastique appela à son secours l'autorité séculière; on 
poursuivit le jeune bachelier; on impliqua Hobbes dans cette 
affaire. Le philosophe eut beau réclamer, prétendre et démon- 
trer que Scargil ne l'avait point entendu, on ne l'écouta pas ; la 
thèse fut lacérée ; Scargil perdit son grade, et Ilobbes resta 
chargé de tout l'odieux d'une aventure dont on jugera mieux 
après l'exposition de ses principes. 



102 HOBBISME. 

Las du commerce des hommes, il retourna à la campagne, 
qu'il eût bien fait de ne pas quitter, et il s'amusa des mathéma- 
tiques, de la poésie et de la p])ysique. Il traduisit en vers les 
ouvrages d'Homère, à l'âge de quatre-vingt-dix ans ; il écrivit 
contre l'évèque Laney, sur la liberté ou la nécessité des actions 
humaines; il publia son Décameron physiologique, et il acheva 
l'Histoire de la guerre civile. 

Le roi, à qui cet ouvrage avait été présenté manuscrit, le 
désapprouva; cependant, il parut, et Hobbes craignit de cette 
indiscrétion quelques nouvelles persécutions qu'il eût sans doute 
essuyées, si sa mort ne les eût prévenues. 11 fut attaqué, au mois 
d'octobre 1G79, d'une rétention d'urine qui fut suivie d'une 
paralysie sur le côté droit, qui lui ôta la parole, et qui l'em- 
porta peu de jours après. 11 mourut âgé de quatre-vingt-onze 
ans; il était né avec un tempérament faible, qu'il avait fortifié 
par l'exercice et la sobriété; il vécut dans le célibat, sans être 
toutefois ennemi du commerce des femmes. 

Les hommes de génie ont communément dans le cours de 
leurs études une marche particulière qui les caractérise. Hobbes 
publia d'abord son ouvrage du Citoyen ; au lieu de répondre 
aux critiques qu'on en fit, il composa son Traité de l'honnne ; 
du Traité de l'homme il s'éleva à l'Examen de la nature ani- 
male ; de là il passa à l'étude de la physique ou des phéno- 
mènes de la nature, qui le conduisirent à la recherche des pro- 
priétés générales de la matière et de l'enchaînement universel 
des causes et des eflets. l\ termina ces différents traités par sa 
Logique et ses Livres de mathématiques; ces différentes produc- 
tions ont été rangées dans un ordre renversé, résous allons en 
exposer les principes, avec la précaution de citer le texte partout 
où la superstition, l'ignorance et la calomnie, qui semblent s'être 
réunies pour attaquer cet ouvrage, seraient tentées de nous attri- 
buer des sentiments dont nous ne sommes que les historiens. 

Principes éléinentaires et gôncraux. Les choses qui n'exis- 
tent point hors de nous, deviennent l'objet de notre raison ; ou 
pour parler la langue de notre philosophe, sont intelligibles et 
comparables^ par les noms que nous leur avons imposés. C'est 
ainsi que nous discourons des fantômes de notre imagination, 
dans l'absence même des choses réelles d'api'ès lesquelles nous 
avons imaginé. 



HOBBISME. 103 

L'espace est un fantôme d'une chose existante, phantasma rci 
existenfis, abstraction faite de ton tes les propriétés de cette chose, 
à l'exception de celle de paraître hors de celui qui imagine. 

Le temps est un fantôme du mouvement considéré sous le 
point de vue qui nous y fait discerner priorité et postériorité ou 
succession. 

Un espace est partie d'un espace, un temps est partie d'un 
temps, lorsque le premier est contenu dans le second, et qu'il 
y a plus dans celui-ci. 

Diviser un espace ou un temps, c'est y discerner une par- 
tie, puis une autre, puis une troisième, et ainsi de suite. 

Un espace, un temps, sont un, lorsqu'on les distingue entre 
d'autres temps et d'autres espaces. 

Le nombre est l'addition d'une unité à une unité, à une 
troisième, et ainsi de suite. 

Composer un espace ou un temps, c'est après un espace ou 
un temps, en considérer un second, un troisième ou un qua- 
trième, et regarder tous ces temps ou espaces connue un seul. 

Le tout est ce qu'on a engendré par la composition ; les par- 
ties, ce qu'on retrouve par la division. 

Point de vrai tout qui ne s'imagine comme composé de par- 
ties dans lesquelles il puisse se résoudre. 

Deux espaces sont contigus, s'il n'y a point d'espace entre 
eux. 

Dans un tout composé de trois parties, la partie moyenne 
est celle qui en a deux contiguës; et les deux extrêmes sont con- 
tiguës à la moyenne. 

Un temps, un espace est fini en puissance, quand on peut 
assigner un nombre de temps ou d'espaces finis qui le mesurent 
exactement ou avec excès. 

Un espace, un temps est infini en puissance, quand on ne 
peut assigner un nombre d'espaces ou de temps finis qui le 
mesurent et qu'il n'excède. 

Tout ce qui se divise, se divise en parties divisibles, et ces 
parties ont d'autres parties divisibles ; donc il n'y a point de 
divisible qui soit le plus petit divisible. 

J'appelle corps, ce qui existe indépendamment de ma pen- 
sée, coétendu ou coïncident avec quelque partie de l'espace. 

L'accident est une propriété du corps avec laquelle on 



lO/i HOBBISME. 

l'imagine, ou qui entre nécessairement dans le concept qu'il 
nous imprime. 

L'étendue d'un corps, ou sa grandeur indépendante de notre 
pensée, c'est la même chose. 

L'espace coïncident avec la grandeur d'un corps est le lieu 
du corps ; le lieu forme toujours un solide; son étendue diiïère 
de l'étendue du corps ; il est terminé par une surface coïnci- 
dente avec la surface du corps. 

L'espace occupé par un corps est un espace plein ; celui 
qu'un corps n'occupe point est un espace vide. 

Les corps entre lesquels il n'y a point d'espace sont conti- 
gus; les corps conligus qui ont une partie commune sont conti- 
nus, et il y a pluralité s'il y a continuité entre des contigus 
quelconques. 

Le mouvement est le passage continu d'un lieu dans un 
autre. 

Se reposer, c'est rester un temps quelconque dans un même 
lieu; s'être mû, c'est avoir été dans un lieu autre que celui 
qu'on occupe. 

Deux corps sont égaux, s'ils peuvent remplir un même lieu. 

L'étendue d'un corps un et le môme, est une et la même. 

Le mouvement de deux corps égaux est égal, lorsque la 
vitesse considérée dans toute l'étendue de l'un est égale à la 
vitesse considérée dans toute l'étendue de l'autre. 

La quantité du mouvement considérée sous cet aspect, 
s'appelle aussi force. 

Ce qui est en repos est conçu devoir y rester toujours, 
sans la supposition d'un corps qui trouble le repos. 

Un corps ne peut s'engendrer ni périr; il passe sous divers 
états successifs auxquels nous donnons différents noms: ce sont 
les accidents qui commencent et finissent; c'est improprement 
qu'on dit qu'ils se meuvent. 

L'accident qui donne le nom à son sujet est ce qu'on 
appelle V essence. 

La matière première, ou le corps considéré en général, n'est 
qu'un mot. 

Un corps agit sur un autre, lorsqu'il y produit ou détruit un 
accident. 

L'accident ou dans l'agent ou dans le patient, sans lequel 



HOBBISME. 105 

l'effet ne peut être produit, causa sine qud non, est nécessaire 
par hypothèse. 

De l'agrégat de tous les accidents, laut dans l'agent que dans 
le patient, on conclut la nécessité d'un effet; et réciproquement 
on conclut du défaut d'un seul accident, soit dans l'agent soit 
dans le patient, l'impossibilité de l'effet. 

L'agrégat de tous les accidents nécessaires à la production 
de l'effet s'appelle, dans l'agent, cause complêle , causa simpli- 
citcr. 

La cause simple ou complète s'appelle, après la production 
de l'effet, cause efficiente dans l'agent, cause matérielle dans le 
patient; où l'effet est nul, la cause est nulle. 

La cause complète a toujours son effet; au moment où elle 
est entière, l'effet est produit et est nécessaire. 

La génération des effets est continue. 

Si les agents et les patients sont les mêmes et disposés de 
la même manière, les effets sei-ont les mêmes en différents 
temps. 

Le mouvement n'a de cause que dans le mouvement d'un 
corps contigu. 

Tout changement est mouvement. 

Les accidents, considérés relativement à d'autres qui les ont 
précédés, et sans aucune dépendance d'effet et de cause, s'appel- 
lent contingents. 

La cause est à l'effet, comme la puissance à l'acte, ou plutôt 
c'est la même chose. 

Au moment où la puissance est entière et pleine, l'acte est 
produit. 

La puissance active et la puissance passive ne sont que les 
parties de la puissance entière et pleine. 

L'acte à la production duquel il n'y aura jamais de puis- 
sance pleine et entière est impossible. 

L'acte qui n'est pas impossible est nécessaire ; de ce qu'il 
est possible qu'il soit produit, il le sera; autrement il serait 
impossible. 

Ainsi tout acte futur l'est nécessairement. 

Ce qui arrive, arrive par des causes nécessaires, et il n'y a 
d'effets contingents que relativement à d'autres effets avec les- 
quels les premiers n'ont ni liaison ni dépendance. 



106 II013131SME. 

La puissance active consiste dans le mouvement. 

La cause formelle ou l'essence, la cause finale ou le terme, 
dépendent des causes efficientes. 

Connaître l'essence, c'est connaître la chose; l'un suit de 
l'autre. 

Deux corps difl"èrent, si l'on peut dire de l'un quelque chose 
qu'on ne puisse dire de l'autre au moment où on les compare. 

Tous les corps diffèrent numériquement. 

Le rapport d'nn corps à un autre consiste dans leur égalité 
ou inégalité, similitude ou difi'érence. 

Le rapport n'est point un nouvel accident, mais une qualité 
de l'un et de l'autre corps avant la comparaison qu'on en 
fait. 

Les causes des accidents de deux corrélatifs sont la cause de 
la corrélation. 

L'idée de quantité naît de l'idée de limites. 

11 n'y a grand et petit que par comparaison. 

Le rapport est une évaluation de la quantité par comparai- 
son, et la comparaison est arithmétique ou géométrique. 

L'effort, ou ni.sns^ est un mouvement par un espace et par 
un temps moindres qu'aucuns donnés. 

Vimpcius, ou la quantité de l'efibrt, c'est la vitesse même 
considérée au moment du transport. 

La résistance est l'opposition de deux efforts ou tiLsus, au 
moment du contact. 

La force est Vimpctiis multiplié ou par lui-même, ou par la 
grandeur du mobile. 

La grandeur et la durée du tout nous sont cachées pour 
jamais. 

Il n'y a point de vide absolu dans l'univers. 

La chute des graves n'est point en eux la suite d'un appé- 
tit, mais l'efTet d'une action de la terre sur eux. 

La différence de la gravitation naît de la différence des 
actions ou efforts excités sur les parties élémentaires des graves. 

Il y a deux manières de procéder en philosophie : ou l'un 
descend de la génération aux effets possibles, ou l'on remonte 
des effets aux générations possibles. 

Après avoir établi ces principes communs à toutes les par- 
lies de l'univers, Ilobbes passe à la considération de la portion 



HOBBISME. 107 

qui sent, ou l'animal, et de celle-ci à celle qui réfléchit et 
pense, ou l'homme. 

De l'animal. La sensation dans celui qui sent est le mouve- 
ment de quelques-unes de ses parties. 

La cause immédiate de la sensation est dans l'objet qui 
afTecte l'organe. 

La définition générale de la sensation est donc l'application 
de l'organe à l'objet extérieur; il y a entre l'un et l'autre une 
réaction d'où naît l'empreinte et le fantôme. 

Le sujet de la sensation est l'être qui sent; son objet, l'être 
qui se fait sentir; le fantôme est l'effet. 

On n'éprouve point deux sensations à la fois. 

L'imagination est une sensation languissante qui s'affaiblit 
par l'éloignement de l'objet. 

Le réveil des fantômes dans l'être qui sent constate l'acti- 
vité de son âme; il est commun à l'homme et à la bête. 

Le songe est un fantôme de celui qui dort. 

La crainte, la conscience du crime, la nuit, les lieux sacrés, 
les contes qu'on a entendus, réveillent en nous des fantômes 
qu'on a nommés sperlrcsj c'est en réalisant nos spectres 
hors de nous par des noms vides de sens, que nous est 
venue l'idée d'incorporéité. Et mctus et scclus et conscientia 
et nox et loea eonseerata, adjuta apparilioimni historiis pluni- 
tasmata horribilia etiatn vigilantibus exeitaut, qiiœ speetnun 
et substa7itiarum ineorporearum nomina pro veris rébus impo- 
nimt. 

Il y a des sensations d'un autre genre ; c'est le plaisir et la 
peine : ils consistent dans le mouvement continu qui se transmet 
de l'extrémité d'un organe vers le cœur. 

Le désir et l'aversion sont les causes du premier effort ani- 
mal; les esprits se portent dans les nerfs ou s'en retirent; les 
muscles se gonflent ou se relâchent ; les membres s'étendent ou 
se replient, et l'animal se meut ou s'arrête. 

Si le désir est suivi d'un enchaînement de fantômes, l'animal 
pense, délibère, veut. 

Si la cause du désir est pleine et entière, l'animal veut né- 
cessairement : vouloir ce n'est pas être libre; c'est tout au plus 
être libre de faire ce que l'on veut, mais non de vouloir. Causa 
appelitus existente intégra^ neecssario secpiilur vohmtas • adeo- 



108 liOBRISME. 

que roluntdti lihrrtas ft necessifntc non ronvcnit] concedi tmnen 
potcsl libirlds facicndi en quœ volmiim. 

De Clioninw. Le discours est un tissu artificiel de voix insti- 
tuées par les hommes pour se communiquer la suite de leurs 
concepts. 

Les signes que la nécessité de la nature nous suggère ou 
nous arrache, ne forment point une langue. 

La science et la démonstration naissent de la connaissance 
des causes. 

La démonstration n'a lieu qu'aux occasions où les causes 
sont en notre pouvoir. Dans le reste, tout ce que nous démon- 
trons, c'est que la chose est possible. 

Les causes du désir et de l'aversion, du plaisir et de la peine, 
sont les objets mêmes des sens. Donc s'il est libre d'agir, il ne 
l'est pas de haïr ou de désirer. 

On a donné aux choses le nom de bonnes, lorsqu'on les 
désire; de mauvaises, lorsqu'on les craint. 

Le bien est apparent ou réel. La conservation d'un être est 
pour lui un bien réel, le premier des biens. Sa destruction un 
mal réel, le premier des maux. 

Les aiï'ections ou troubles de l'àme sont des mouvements 
alternatifs de désir et d'aversion, qui naissent des circonstances 
et qui ballottent notre âme incertaine. 

Le sang se porte avec vitesse aux organes de l'action, en 
revient avec promptitude; l'animal est prêt à se mouvoir; 
l'instant suivant il est retenu; et cependant il se réveille en lui 
une suite de fantômes alternativement ellrayants et terribles. 

Il ne faut pas rechercher l'origine des passions ailleurs 
que dans l'organisation, le sang, les fibres, les esprits, les 
humeurs, etc. 

Le caractère naît du tempérament, de l'expérience, de l'ha- 
bitude, de la prospérité, de l'adversité, des réflexions, des dis- 
cours, de l'exemple, des circonstances. Changez ces choses, et 
le caractère changera. 

Les mœurs sont formées lorsque l'habitude a passé dans le 
caractère, et que nous nous soumettons, sans peine et sans 
elfort, aux actions qu'on exige de nous. Si les mœurs sont 
bonnes, on les appelle vertus; riees, si elles sont mauvaises. 

Mais tout n'est pas également bon ou mauvais pour tous. 



HOBBISME. 109 

Les mœurs qui sont vertueuses au jugement des uns, sont 
vicieuses au jugement des autres. 

Les lois de la société sont donc la seule mesure commune 
du bien ou du mal, des vices et des vertus. On n'est vraiment 
bon ou vraiment méchant que dans sa ville. I\it<i in vita civili 
virhdum et vitionim cotnmnnis mensura non invcnitiir. Quœ 
nicnsura oh ann niiisrmî alia esse non potest pî'œler unius 
cuJHsqiœ cîritaiis leges. 

Le culte extérieur qu'on rend sincèrement à Dieu est ce 
que les hommes ont appelé religion. 

La foi qui a pour objet les choses qui sont au-dessus de 
notre raison, n'est, sans un miracle, qu'une opinion fondée sur 
l'autorité de ceux qui nous parlent. En fait de religion, un 
homme ne peut exiger de la croyance d'un autre que d'après 
miracle. Ilomini privato sine Diiraculo /ides liaberi in religio- 
nis (ictu non potest. 

Au défaut de miracles, il faut que la religion soit abandon- 
née aux jugements des particuliers, ou qu'elle se soutienne par 
les lois civiles. 

Ainsi la religion est une affaire de législation, et non de 
philosophie. C'est une convention publique qu'il faut remplir, 
et non disputer. Quod si religio ab iionwiihus privatis non 
dépende!, tune oportet, eesst/ntibus minu'ulisj nt dépendent a 
legibus, PJdlosophia non est, sed in omni eivilate lex non dis- 
putandei sed implenda. 

Point de culte public sans cérémonies; car qu'est-ce qu'un 
culte public, sinon une marque extérieure de la vénération que 
tous les citoyens portent au dieu de la patrie, marque prescrite 
selon les temps et les lieux, par celui qui gouverne. Cultus 
jyublieus signum honoris Deo exhibiti, idcpie locis et tenipori- 
bus constitiitis a eivitate. Non a natiira operis iiuitum, sed ab 
arbitrio eimtatis pendet. 

C'est à celui qui gouverne à décider de ce qui convient ou 
non dans cette branche de l'administration ainsi que dans toute 
autre. Les signes de la vénération des peuples envers leur 
Dieu ne sont pas moins subordonnés à la volonté du maître qui 
commande, qu'à la nature de la chose. 

Voilà les propositions sur lesquelles le philosophe de Mal- 
mesbury se proposait d'élever le système qu'il nous présente 



HO HOBBISME. 

dans l'ouvrage qu'il a intitulé le Ln-iaihim^ et que nous allons 
analyser. 

IhL LéviatJuni de Ilobbcs. — Point de notions dans l'âme, 
qui n'aient préexisté dans la sensation. 

Le sens est l'origine de tout. L'objet qui agit sur le sens, 
l'affecte et le presse, est la cause de la sensation. 

La réaction de l'objet sur le sens et du sens sur l'objet, est 
la cause des fantômes. 

Loin de nous ces simulacres imaginaires, qui s'émanent 
des objets, passent en nous et s'y fixent. 

Si un corps se meut, il continuera de se mouvoir éternelle- 
ment, si un mouvement différent ou contraire ne s'y oppose. 
Cette loi s'observe dans la matière brute et dans l'homme. 

L'imagination est une sensation qui s'apaise et s'évanouit 
par l'absence de son objet et par la présence d'un autre. 

Imagination, mémoire, même qualité sous deux noms diffé- 
rents. Imagination, s'il reste dans l'être sentant image ou fan- 
tôme; mémoire, si le fantôme s'évanouissant, il ne reste qu'un 
mot. 

L'expérience est la mémoire de beaucoup de choses. 

Il y a l'imagination simple et l'imagination composée, qui 
diffèrent entre elles, comme le mot et le discours, une figure 
et un tableau. 

Les fantômes les plus bizarres que l'imagination compose 
dans le sommeil ont préexisté dans la sensation. Ce sont des 
mouvements confus et tumultueux des parties intérieures du 
corps, qui, se succédant et se combinant d'une infinité de 
manières diverses, engendrent la variété des songes. 

Il est difficile de distinguer les fantômes du rêve des fan- 
tômes du sommeil, et les uns et les autres de la présence de 
l'objet, lorsqu'on passe du sommeil à la veille sans s'en aper- 
cevoir; ou lorsque, dans la veille, l'agitation des parties du corps 
est très-violente. Alors Marcus Brutus croira qu'il a vu le spectre 
terrible qu'il a rêvé. 

Otez la crainte des spectres, et vous bannirez de la société 
la superstition, la fraude et la plupart de ces fourberies dont 
on se sert pour leurrer les esprits des hommes dans les États 
mal gouvernés. 

Qu'est-ce que l'entendement? la sorte d'imagination factice 



HOBBISME. 111 

(jui naît de l'institution des signes. Elle est commune à l'homme 
et à la ])rute. 

Le discours mental, ou l'activité de l'âme, ou son entretien 
avec elle-même, n'est qu'un enchaînement involontaire de con- 
cepts ou de fantômes qui se succèdent. 

L'esprit ne passe point d'un concept à un autre, d'un fan- 
tôme à un autre, que la même succession n'ait préexisté dans 
la nature ou dans la sensation. 

Il y a deux sortes de discours mental : l'un irrégulier, 
vague et incohérent; l'autre régulier, continu et tendant à 
un but. 

Ce dernier s'appelle recherche, investigalion. C'est une 
espèce de quête où l'esprit suit à la piste les traces d'une cause 
ou d'un effet présent ou passé. Je l'appelle réminiscence . 

Le discours ou raisonnement sur un événement futur forme 
la prévoyance. 

En événement qui a suivi en indique un qui a précédé et 
dont il est le signe. 

11 n'y a rien dans l'homme qui lui soit inné, et dont il 
puisse user sans habitude. L'homme naît, il a des sens. Il 
acquiert le reste. 

Tout ce que nous concevons est fini. Le mot infini est donc 
vide d'idée. Si nous prononçons le nom de Dieu, nous ne le 
comprenons pas davantage. Aussi cela n'est-il pas nécessaire; 
il suffit de le reconnaître et de l'adorer. 

On ne conçoit que ce qui est dans le lieu, divisible et limité. 
On ne conçoit pas qu'une chose puisse être toute en un lieu 
et toute en un autre, dans un même instant, et que deux ou 
plusieurs choses puissent être en même temps dans un même 
lieu. 

Le discours oratoire est la traduction de la pensée. Il est 
composé de mots. Les mots sont propres ou communs. 

La vérité ou la fausseté n'est point des choses, mais du dis- 
cours. Où il n'y a point de discours il n'y a ni vrai ni faux, 
quoiqu'il puisse y avoir erreur. 

La vérité consiste dans une juste application des mots. De 
là, nécessité de les définir. 

Si une chose est désignée par un nom, elle est du nombre 
de celles qui peuvent entrer dans la pensée ou dans le rai- 



112 HOBBISME. 

sonnemenl, ou former une quantité, ou en être retranchée. 

L'acte du raisonnement s'appelle syllor/hmc, et c'est l'ex- 
pression delà liaison d'un mot avec un autre. 

Il y a des mots vides de sens, qui ne sont point définis, qui 
ne peuvent l'être, et dont l'idée est et restera toujours vague, 
inconsistante et louche; par exemple, substance incorporelle. 
Biintur nomina iihsignificantia, hujus gciieris est substantia 
incorporea. 

L'intelligence propre à l'homme est un effet du discours. La 
bête ne l'a point. 

On ne conçoit point qu'une affirmation soit universelle et 
fausse. 

Celui qui raisonne cherche ou un tout par l'addition des 
parties, ou un reste par la soustraction. S'il se sert de mots, 
son raisonnement n'est que l'expression de la liaison du mot 
tout au moi parlic, ou des mots tout et partie au mot reste. Ce 
que le géomètre exécute sur les nombres et les lignes, le logi- 
cien le fait sur les mots. 

Nous raisonnons aussi juste qu'il est possible, si nous par- 
tons des mots généraux ou admis pour tels dans l'usage. 

L'usage de la raison consiste dans l'investigation des liaisons 
éloignées des mots entre eux. 

Si l'on raisonne sans se servir de mots, on suppose quelque 
phénomène qui a vraisemblablement précédé, ou qui doit vrai- 
sendjlablement suivre. Si la supposition est fausse, il y a 
erreur. 

Si on se sert de termes universaux, et qu'on arrive à une 
conclusion universelle et fausse, il y avait absurdité dans les 
termes; ils étaient vides de sens. 

11 n'en est pas de la raison comme du sens et de la mémoire. 
Elle ne naît point avec nous. Elle s'acquiert par l'industrie et 
se forme par l'exercice et l'expérience. Il faut savoir imposer 
des mots aux choses; passer des mots imposés à la proposition, 
de la proposition au syllogisme, et parvenir à la connaissance 
du rapport des mots entre eux. 

Beaucoup d'expérience est prudence ; beaucoup de science, 
sagesse. 

Celui qui sait est en état d'enseigner et de convaincre. 

11 y a dans l'animal deux sortes de mouvements qui lui 



HOBBISME. 113 

sont propres : l'un vital, l'autre animal; l'un involontaire, l'autre 
volontaire. 

La pente de l'âme vers la cause de son impctus, s'appelle 
désir; le mouvement contraire aversion. II y a un mouvement 
réel dans l'un et l'autre cas. 

On aime ce qu'on désire; on hait ce qu'on fuit. On méprise 
ce qu'on ne désire ni ne fuit. 

Quel que soit le désir ou son objet, il est bon ; quelle que soit 
l'aversion ou son objet, on l'appelle mauvais. 

Le bon qui nous est annoncé par des signes apparents s'ap- 
pelle beau; le mal dont nous sommes menacés par des signes 
s'appelle laid. Les espèces de la bonté varient. La bonté con- 
sidérée dans les signes qui la promettent est beauté; dans la 
chose, elle garde le nom de bonté; dans la fin, on la nomme 
plaisir, et utilité dans les moyens. 

Tout objet produit dans l'âme un mouvement qui porte 
l'animal ou à s'éloigner ou à s'approcher. 

La naissance de ce mouvement est celle du plaisir ou de la 
peine. Ils commencent au même instant. Tout désir est accom- 
pagné de quelque plaisir; toute aversion entrahie avec elle 
quelque peine. 

Toute volupté naît ou de la sensation d'un objet présent, et 
elle est sensuelle; ou de l'attente d'une chose, de la prévoyance 
des fins, de l'importance des suites, et elle est intellectuelle, 
douleur ou joie. 

L'appétit, le désir, l'amour, l'aversion, la haine, la joie, 
la douleur, prennent différents noms, selon le degré, l'ordre, 
l'objet et d'autres circonstances. 

Ce sont ces circonstances qui ont multiplié les mots à l'in- 
fini. La religion est la crainte des puissances invisibles. Ces 
puissances sont-elles avouées par la loi civile, la crainte qu'on 
en a retient le nom de religion. Ne sont-elles pas avouées 
par la loi civile, la crainte qu'on en a prend le nom de 
superstition. Si les puissances sont réelles, la religion est vraie. 
Si elles sont chimériques, la religion est fausse. Ilinc oriun- 
tiir passionum nomina. Verbi gratia, 7'eligio, metus poten- 
tiarum invisibilium, quœ si publiée aeceptœ religio; seeus , 
superstitio, etc. 

C'est de l'agrégat des diverses passions élevées dans l'âme, 
• XV. 8 



lU HOBBISME. 

et s'y succédant coiitinuement jusqu'à ce que l'efiet soit pro- 
duit, que naît la délibération. 

Le dernier désir qui nous porte ou la dernière aversion qui 
nous éloigne s'appelle volonté. La bête délibère : elle veut donc. 

Qu'est-ce que la félicité? un succès constant dans les choses 
qu'on désire. 

La pensée qu'une chose est ou n'est pas, se fera ou ne se 
fera pas, et qui ne laisse après elle que la présomption, s'ap- 
pelle opùiion. 

De même que dans la délibération, le dernier désir est la 
volonté; dans les questions du passé et de l'avenir, le dernier 
jugement est l'opinion. 

La succession complète des opinions alternatives, diverses 
ou contraires, fait le doute. 

La conscience est la connaissance intérieure et secrète d'une 
pensée ou d'une action. 

Si le raisonnement est fondé sur le témoignage d'un homme 
dont la lumière et la véracité ne nous soient point suspectes, 
nous avons de la foi ; nous croyons. La foi est relative à la per- 
sonne; la croyance au fait. 

La qualité en tout est quelque chose qui frappe par son 
degré ou sa grandeur; mais toute grandeur est relative. La 
vertu même n'est que par comparaison. Les vertus ou qualités 
intellectuelles sont des facultés de l'âme qu'on loue dans les 
autres et qu'on désire en soi. Il y en a de naturelles; il y en a 
d'acquises. 

La facilité de remarquer dans les choses des ressemblances 
et des différences qui échappent aux autres s'appelle bon 
esprit; dans les pensées, bon jugement. 

Ce qu'on acquiert par l'étude et par la méthode, sans l'art 
de la parole, se réduit à peu de chose. 

La diversité des esprits naît de la diversité des passions, et 
la diversité des passions naît de la diversité des tempéraments, 
des humeurs, des habitudes, des circonstances, des éducations. 

La folie est l'extrême degré de la passion. Tels étaient les 
démoniaques de l'Évangile. Taies fuerunt quos historia sacra 
vocavit judaïco stylo dœinoniacos. 

La puissance d'un homme est l'agrégat de tous les moyens 
d'arriver à une fin. Elle est ou naturelle, ou instrumentale. 



HOBBISME. 115 

De toutes les puissances humaines la plus grande est celle 
qui rassemble dans une seule personne, par le consentement, 
la puissance divisée d'un plus grand nombre d'autres, soit que 
cette personne soit naturelle comme l'homme, ou artificielle 
comme le citoyen. 

La dignité ou la valeur d'un homme, c'est la même chose. 
Un homme vaut autant qu'un autre voudrait l'acheter, selon le 
besoin qu'il en a. 

Marquer l'estime ou le besoin, c'est honorer. On honore par 
la louange, les signes, l'amitié, la foi, la confiance, le secours 
qu'on implore, le conseil qu'on recherche, la préséance qu'on 
cède, le respect qu'on porte, l'imitation qu'on se propose, le 
culte qu'on paie, l'adoration qu'on rend. 

Les mœurs relatives à l'espèce humaine consistent dans les 
qualités qui tendent à établir la paix et à assurer la durée de 
l'état civil. 

Le bonheur de la vie ne doit point être cherché dans la 
tranquillité ou le repos de l'âme, qui est impossible. 

Le bonheur est le passage perpétuel d'un désir satisfait à un 
autre désir satisfait. Les actions n'y conduisent pas toutes de la 
même manière. Il faut aux uns de la puissance, des honneurs, 
des richesses; aux autres, du loisir, des connaissances, des 
éloges, même après la mort. De là la diversité des mœurs. 

Le désir de connaître les causes attache l'homme à l'étude 
des effets. Il remonte d'un effet à une cause; de celle-ci à une 
autre, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il arrive à la pensée 
d'une cause éternelle qu'aucune autre n'a devancée. 

Celui donc qui se sera occupé de la contemplation des 
choses naturelles, en rapportera nécessairement une pente à 
reconnaître un Dieu, quoique la nature divine lui reste obscure 
et inconnue. 

L'anxiété naît de l'ignorance des causes; de l'anxiété, la 
crainte des puissances invisibles; et de la crainte de ces puis- 
sances, la religion. 

Crainte des puissances invisibles, ignorance des causes 
secondes, penchant à honorer ce qu'on redoute, événements 
fortuits pris pour pronostics ; semences de religions. 

Deux sortes d'hommes ont profité de ce penchant, et cultivé 
ces semences; hommes à imagination ardente, devenus chefs 



116 IIOBBISME. 

de sectes; hommes à révélation à qui les puissances invisibles 
se sont manifestées. Religion, partie de la politique des uns; 
politique, partie de la religion des autres. 

La nature a donné à tous les mêmes facultés d'esprit et de 
corps. 

La nature a donné à tous le droit à tout, même avec offense 
d'un autre; car on ne doit à personne autant qu'à soi. 

Au milieu de tant d'intérêts divers, prévenir son concurrent, 
moyen le meilleur de se conserver. 

De là le droit de commander acquis à chacun par la néces- 
sité de se conserver. 

De là guerre de chacun contre chacun, tant qu'il n'y aura 
aucune puissance coactive. De là une inlinité de malheurs au 
milieu desquels nulle sécurité, que par une prééminence d'es- 
prit et de corps; nul lieu à l'industrie, nulle récompense atta- 
chée au travail, point d'agriculture, point d'arts, point de 
société; mais crainte perpétuelle d'une mort violente. 

De la guerre de chacun contre chacun, il s'ensuit encore 
que tout est abandonné à la fraude et à la force, qu'il n'y a 
rien de propre à personne; aucune possession réelle, nulle 
injustice. 

Les passions, qui inclinent l'homme à la paix, sont la crainte, 
surtout celle d'une mort violente; le désir des choses néces- 
saires à une vie tranquille et douce, et l'espoir de se les procu- 
rer par quelque industrie. 

Le droit naturel n'est autre chose que la liberté à chacun 
d'user de son pouvoir de la manière qui lui paraîtra la plus con- 
venable à sa propre conservation. 

La liberté est l'absence des obstacles extérieurs. 

La loi naturelle est une règle générale dictée par la raison, 
en conséquence de laquelle on a la liberté de faire ce que l'on 
reconnaît contraire à son propre intérêt. 

Dans l'état de nature, tous ayant droit à tout, sans en 
excepter la vie de son semblable, tant que les hommes conser- 
veront ce droit, nulle sûreté même pour le plus fort. 

De là une première loi générale, dictée par la raison, de 
chercher la paix, s'il y a quelque espoir de se la procurer; ou 
dans l'impossibilité d'avoir la paix, d'emprunter des secours de 
toute part. 



HOBBISME. in 

Une seconde loi de raison, c'est après avoir pourvu à sa 
défense et à sa conservation, de se départir de son droit à tout, 
et de ne retenir de sa liberté que la portion qu'on peut laisser 
aux autres, sans inconvénient pour soi. 

Se départir de son droit à une chose, c'est renoncer à la 
liberté d'empêcher les autres d'user de leur droit sur cette 
chose. 

On se départ d'un droit ou par une renonciation simple qui 
jette, pour ainsi dire, ce droit au milieu de tous sans l'attribuer 
à personne, ou par une collation, et pour cet effet il faut qu'il 
y ait des signes convenus. 

On ne conçoit pas qu'un homme confère son droit à un autre, 
sans recevoir en échange quelque autre bien ou quelque autre 
droit. 

La concession réciproque de droits est ce qu'on appelle un 
conlnit. 

Celui qui cède le droit à la chose abandonne aussi l'usage 
de la chose, autant qu'il est en lui de l'abandonner. 

Dans l'état de nature, le pacte arraché par la crainte est 
valide. 

Un premier pacte en rend un postérieur invalide. Deux 
motifs concourent à obliger à la prestation du pacte, la bassesse 
qu'il y a à tromper, et la crainte des suites fâcheuses de l'in- 
fraction. Or cette crainte est religieuse ou civile, des puissances 
invisibles ou des puissances humaines. Si la crainte civile est 
nulle, la religieuse est la seule qui donne de la force au pacte, 
de là le serment. 

La justice commutative est celle de contractants; la justice 
distributive est celle de l'arbitre entre ceux qui contractent. 

Une troisième loi de la raison, c'est de garder le pacte. 
Voilà le fondement de la justice. La justice et la sainteté du 
pacte commencent quand il y a société et force coactive. 

Une quatrième règle de la raison, c'est que celui qui reçoit 
un don gratuit, ne donne jamais lieu au bienfaiteur de se repen- 
tir du don qu'il a fait. 

Une cinquième, de s'accommoder aux autres, qui ont leur 
caractère comme nous le nôtre. 

Une sixième, les sûretés prises pour l'avenir, d'accorder le 
pardon des injures passées à ceux qui se repentent. 



118 HOBBISME. 

Une septième, de ne pas regarder dans la vengeance à a 
grandeur du mal commis, mais à la grandeur du bien qui doit 
résulter du châtiment. 

Une huitième, de ne marquer à un autre ni haine, ni mépris, 
soit d'action, soit de discours, du regard ou du geste. 

Une neuvième, que les hommes soient traités tous comme 
égaux de nature. 

Une dixième, que dans le traité de paix générale, aucun ne 
retiendra le droit qu'il ne veut pas laisser aux autres. 

Une onzième, d'abandonner à l'usage commun ce qui ne 
souiïrira point de partage. 

Une douzième, que l'arbitre choisi de part et d'autre sera 
juste. 

Une treizième, que dans le cas où la chose ne peut se par- 
tager, on en tirera au sort le droit entier, ou la première pos- 
session. 

Une quatorzième, qu'il y a deux espèces de sort; celui du 
premier occupant, ou du premier né, dont il ne faut admettre 
le droit qu'aux choses qui ne sont pas divisibles de leur nature. 

Une quinzième, qu'il faut aux médiateurs de la paix géné- 
rale, la siireté d'aller et de venir. 

Une seizième, d'acquiescer à la décision de l'arbitre. 

Une dix-septième, que personne ne soit arbitre dans sa cause. 

Une dix-huitième, de juger d'après les témoins dans les 
questions de fait. 

Une dix-neuvième, qu'une cause sera propre à l'arbitre 
toutes les fois qu'il y aura quelque intérêt à prononcer pour 
une des parties de préférence à l'autre. 

Une vingtième, que les lois de nature qui obligent toujours 
au for intérieur, n'obligent pas toujours au for extérieur. 
C'est la différence du vice et du crime. 

La morale est la science des lois naturelles, ou des choses 
qui sont bonnes ou mauvaises dans la société des hommes. 

On appelle celui qui agit en son nom ou au nom d'un autre, 
une perso)ine ; et la personne est propre, si elle agit en son 
nom ; représentative, si c'est au nom d'un autre. 

11 ne nous reste plus, après ce que nous venons de dire de 
la philosophie de Ilobbes, qu'à en déduire les conséquences, et 
nous aurons une ébauche de sa politique. 



HOBBISME. 119 

C'est l'intérêt de leur conservation et les avantages d'une 
vie plus douce, qui ont tiré les hommes de l'état de guerre de 
tous contre tous, pour les assembler en société. 

Les lois et les pactes ne suffisent pas pour faire cesser l'état 
naturel de guerre ; il faut une puissance coactive qui les sou- 
mette. 

L'association du petit nombre ne peut procurer la sécurité, 
il faut celle de la multitude. 

La diversité des jugements et des volontés ne laisse ni paix 
ni sécurité à espérer dans une société où la multitude gouverne. 

Il n'importe pas de gouverner et d'être gouverné pour un 
temps, il le faut tant que le danger et la présence de l'ennui 
durent. 

Il n'y a qu'un moyen de former une puissance commune 
qui fasse la sécurité; c'est de résigner sa volonté à un seul ou 
à un certain nombre. 

Après cette résignation, la multitude n'est plus qu'une per- 
sonne qu'on appelle la ville^ la socictc, ou la république. 

La société peut user de toute son autorité pour contraindre 
les particuliers à vivre en paix entre eux, et à se réunir contre 
l'ennemi commun. 

La société est une personne dont le consentement et les 
pactes ont autorisé l'action, et dans laquelle s'est conservé le 
droit d'user de la puissance de tous pour la conservation de la 
paix et la défense commune. 

La société se forme ou par institution, ou par acquisition. 

Par institution, lorsque d'un consentement unanime, des 
hommes cèdent à un seul, ou à un certain nombre d'entre eux, 
le droit de les gouverner, et vouent obéissance. 

On ne peut ôter l'autorité souveraine à celui qui la possède, 
même pour cause de mauvaise administration. 

Quelque chose que fasse celui à qui l'on a confié l'autorité 
souveraine, il ne peut être suspect envers celui qui l'a conférée. 

Puisqu'il ne peut être coupable, il ne peut être ni jugé, ni 
châtié, ni puni. 

C'est à l'autorité souveraine à décider," de tout ce qui con- 
cerne la conservation de la paix et sa rupture, et à prescrire des 
règles d'après lesquelles chacun connaisse ce qui est sien, et en 
jouisse tranquillement. 



120 HOBBISME. 

C'est à elle qu'appartient le droit de déclarer la guerre, de 
faire la paix, de choisir des ministres, et de créer des titres 
honorifiques. 

La monarchie est préférable à la démocratie, à l'aristocratie, 
et à toute autre forme de gouvernement mixte. 

La société se forme par acquisition ou conquête, lorsqu'on 
obtient l'autorité souveraine sur ses semblables par la force ; 
en sorte que la crainte de la mort ou des liens ont soumis la 
multitude à l'obéissance d'un seul ou de plusieurs. 

Que la société se soit formée par institution ou par acqui- 
sition, les droits du souverain sont les mêmes. 

L'autorité s'acquiert encore par la voie de la génération ; 
telle est celle des pères sur leurs enfants. Par les armes; telle 
est celle des tyrans sur leurs esclaves. 

L'autorité conférée à un seul ou à plusieurs est aussi grande 
qu'elle peut l'être, quelque inconvénient qui puisse résulter d'une 
résignation complète; car rien ici-bas n'est sans inconvénient. 

La crainte, la liberté et la nécessité qu'on appelle àe nature 
et de causes, peuvent subsister ensemble. Celui-là est libre qui 
peut tirer de sa force et de ses autres facultés tout l'avantage 
qu'il lui plaît. 

Les lois de la société circonscrivent la liberté; mais elles 
n'ôtent point an souverain le droit de vie et de mort. S'il l'exerce 
sur un innocent, il pèche envers les dieux, il commet l'iniquité, 
mais non l'injustice : Ubi in innocentem exercetur,agit quidem 
inique, et in Deimi pccrat impcrans, non vero injuste agit. 

On conserve dans la société le droit à tout ce qu'on ne 
peut résigner ni transférer, et à tout ce qui n'est point exprimé 
dans les lois sur la souveraineté. Le silence des lois est en faveur 
des sujets. Munet libertas circa res de quibus leges silent pro 
summo potcstatis imperio. 

Les sujets ne sont obligés envers le souverain que tant qu'il 
lui reste le pouvoir de les protéger. Obligatio rivium erga eum 
qui summam luibct jJotestatem tandem nec diutius pennanere 
intelligitur, quam manet potentia cives protegendi. 

Voilà la maxime qui fit soupçonner Ilobbes d'avoir aban- 
donné le parti de son roi qui en était réduit alors à de telles 
extrémités, que ses sujets n'en pouvaient plus espérer de 
secours. 



HOBBISME. 121 

Qu'est-ce qu'une société? un agrégat d'intérêts opposés; 
un système où, par l'autorité conférée à un seul, ces intérêts 
contraires sont tempérés. Le système est régulier ou irrégulier, 
ou absolu ou subordonné, etc. 

Un ministre de l'autorité souveraine est celui qui agit dans 
les affaires publiques au nom de la puissance qui gouverne, el 
qui la représente. 

La loi civile est une règle qui définit le bien et le mal pour 
le citoyen ; elle n'oblige point le souverain : Ilac impcrcuis non 
tenelur. • 

Le long usage donne force de loi. Le silence du souverain 
marque que telle a été sa volonté. 

Les lois civiles n'obligent qu'après la promulgation. 

La raison instruit des lois naturelles. Les lois civiles ne sont 
connues que par la promulgation. 

Il n'appartient ni aux docteurs ni aux philosophes d'inter- 
préter les lois de la nature. C'est l'affaire du souverain. Ce n'est 
pas la vérité, mais l'autorité qui fait la loi : Non veritas, sed 
auctoritas facit legem. 

L'interprétation de la loi naturelle est un jugement du sou- 
verain qui marque sa volonté sur un cas particulier. 

C'est ou l'ignorance, ou l'erreur, ou la passion, qui cause 
la transgression de la loi et le crime. 

Le châtiment est un mal infligé au transgresseur publique- 
inent, afin que la crainte de son supplice contienne les autres 
dans l'obéissance. 

Il faut regarder la loi publique comme la conscience du 
citoyen : Lex piiblica civi pt'o conscicntia subcunda. 

Le but de l'autorité souveraine, ou le salut des peuples, est 
la mesure de l'étendue des devoirs du souverain : bnperaniis 
officia demetienda ex fine, qui est sains popidi. 

Tel est le système politique de Hobbes. Il a divisé son 
ouvrage en deux parties. Dans l'une, il traite de la société civile, 
et il y établit les principes que nous venons d'exposer. Dans 
l'autre, il examine la société chrétienne, et il applique à la puis- 
sance éternelle les mêmes idées qu'il s'était formées de la puis- 
sance temporelle. 

Caractère de Ilobbcs. Hobbes avait reçu de la nature cette 
hardiesse de penser, et ces dons avec lesquels on en impose 



122 IIOBBISME. 

aux autres hommes, 11 eut un esprit juste et vaste, pénétrant 
et profond. Ses sentiments lui sont propres, et sa philosophie 
est un peu commune. Quoiqu'il eût beaucoup étudié, et qu'il 
sût, il ne fit pas assez de cas des connaissances acquises. Ce 
fut la suite de son penchant h la méditation. Elle le conduisait 
ordinairement à la découverte des grands ressorts qui font mou- 
voir les hommes. Ses erreurs même ont plus servi au progrès de 
l'esprit humain, qu'une foule d'ouvrages tissus de vérités com- 
munes. Il avait le défaut des systématiques ; c'est de généraliser 
les faits particuliers, et de les plier adroitement à ses hypothè- 
ses ; la lecture de ses ouvrages demande un homme mûr et 
circonspect. Personne ne marche plus fermement, et n'est plus 
conséquent. Gardez-vous de lui passer ses premiers principes, 
si vous ne voulez pas le suivre partout où il lui plaira de vous 
conduire. La philosophie de M. Rousseau, de Genève, est pres- 
que l'inverse de celle de Hobbes. L'un croit l'homme de 
la nature bon, et l'autre le croit méchant. Selon le philosophe 
de Genève, l'état de nature est un état de paix; selon le philo- 
sophe de Malmesbury, c'est un état de guerre. Ce sont les lois 
et la formation de la société qui ont rendu l'homme meilleur, 
si l'on en croit Hobbes; et qui l'ont dépravé, si l'on en croit 
M. Rousseau. L'un était né au milieu du tumulte et des factions; 
l'autre vivait dans le monde et parmi les savants. Autre temps, 
autres circonstances, autre philosophe. jM. Rousseau est élo- 
quent et pathétique; Hobbes sec, austère et vigoureux. Celui- 
ci voyait le trône ébranlé, les citoyens armés les uns contre 
les autres, et sa patrie inondée de sang par les fureurs du fana- 
tisme presbytérien, et il avait pris en aversion le dieu, le 
ministre et les autels. Celui-là voyait les hommes versés dans 
toutes les connaissances se déchirer, se haïr, se livrer à leurs 
passions, ambitionner la considération, la richesse, les dignités, 
et se conduire d'une manière peu conforme aux lumières qu'ils 
avaient acquises, et il méprisa la science et les savants. Ils 
furent outrés tous les deux. Entre le système de l'un et de 
l'autre, il y en a un autre qui peut être est le vrai: c'est que, 
quoique l'état de l'espèce humaine soit dans une vicissitude 
perpétuelle, sa bonté et sa méchanceté sont les mêmes, 
son bonheur et son malheur circonscrits par des limites qu'elle 
ne peut franchir. Tous les avantages artificiels se compensent 



HOBBISME. 123 

par des maux; tous les maux naturels par des biens. Hobbes, 
plein de confiance dans son jugement, philosopha d'après lui- 
même. Il fut honnête homme, sujet attaché à son roi, citoyen 
zélé, homme simple, droit, ouvert et bienfaisant. Il eut des 
amis et des ennemis. Il fut loué et blâmé sans mesure ; la 
plupart de ceux qui ne peuvent entendre son nom sans frémir 
n'ont pas lu et ne sont pas en état de lire une page de ses 
ouvrages. Quoi qu'il en soit du bien ou du mal qu'on en pense, 
il a laissé la face du monde telle qu'elle était. Il fit peu de cas 
de la philosophie expérimentale : s'il faut donner le nom de 
philosophe à un faiseur d'expériences, disait-il, le cuisinier, le 
parfumeur, le distillateur, sont donc des philosophes. Il méprisa 
Bayle, et il en fut méprisé. Il acheva de renverser l'idole de 
l'école que Bacon avait ébranlée. On lui reproche d'avoir intro- 
duit, dans sa philosophie, des termes nouveaux ; mais ayant 
une façon particulière de considérer les choses, il était impos- 
sible qu'il s'en tînt aux mots reçus. S'il ne fut pas athée, il 
faut avouer que son dieu diffère peu de celui de Spinosa. Sa 
définition du méchant me paraît sublime. Le méchant de Hob- 
bes est un enfant robuste: Malus est puer rohustus. En effet, la 
méchanceté est d'autant plus grande, que la raison est faible, 
et que les passions sont fortes. Supposez qu'un enfant eût à six 
semaines l'imbécillité de jugement de son âge, et les passions et 
la force d'un homme de quarante ans, il est certain qu'il frap- 
pera son père, qu'il violera sa mère, qu'il étranglera sa nour- 
rice, et qu'il n'y aura nulle sécurité pour tout ce qui l'appro- 
chera. Donc la définition de Hobbes est fausse, ou l'homme 
devient bon à mesure qu'il s'instruit. On a mis à la tête de sa 
vie l'épigraphe suivante; elle est tirée d'Ange Politien: 



Qui nos damnant, histriones sunt maximi, 
Nam Curios simulanl et Bacchanalia vivunt; 
Hi sunt praecipue quidam clamosi, levés, 
Cucullati, lignipedes, cincti funibus, 
Superciliosi, incurvi cervicum pecus ; 
Qui, quod ab aliis Iiabilu et cultu dissentiunt, 
Tristesque vultu vendunt sanctimonias, 
Censuram sibi quamdam et tyrannidem occupant, 
Pavidamque plebem territant minaciis. 



124 • HOMME. 

Outre les ouvrages philosophiques de Ilobbes, il y en a 
d'autres dont il n'est pas de notre objet de parler*. 

HOFMANISTES, s. m. pi. {ThéoL), hérétiques qui ont pré- 
tendu que le Christ s'était fait chair de lui-même, au con- 
traire de l'Écriture qui nous apprend qu'il est né d'une femme. 
Cette erreur n'était pas la seule à laquelle ils étaient atta- 
chés. Ils refusaient le pardon à ceux qui étaient retombés 
dans le péché, et réduisaient ainsi l'action de la grâce et la 
bonté de Dieu à la mesure de leurs caractères inhumains et 
durs. 

HOMME, s. m. C'est un être sentant, réfléchissant, pensant, 
qui se promène librement sur la surface de la terre, qui paraît 
être à la tête de tous les autres animaux sur lesquels il domine, 
qui vit en société, qui a inventé des sciences et des arts, qui a 
une bonté et une méchanceté qui lui est propre, qui s'est donné 
des maîtres, qui s'est fait des lois, etc. 

On peut le considérer sous différents aspects. 

Il est composé de deux substances, l'une qu'on appelle (hne, 
l'autre connue sous le nom de corps. 

Le corps ou la partie matérielle de Yliommc a été beaucoup 
étudiée. On a donné le nom CCauatomisics à ceux qui se sont 
occupés de ce travail important et pénible. 

On a suivi l'homme depuis le moment de sa formation ou de 
sa vie, jusqu'cà l'instant de sa mort. C'est ce qui forme l'his- 



1. Naigeon a placé dans rédition de 17118 une longue addition ù, cet article; 
c'est l'analyse du traité de la Nature humaine de Hobbes, qui a paru à Londres 
en 1640, et a été traduit par le baron d'Holbach. Londres (Amsterdam), 1772. 

Diderot le lut pour la première fois en 1772, cinq années après la publication 
des dix derniers volumes do VHnrijclopnlie ; il ne pouvait se consoler, dit Naigeon, 
de n'avoir pas connu plus tôt ce traité sublime de Hobbes, dont la lecture avait 
fait sur lui une impression vive et profonde. « J'en suis sorti, de ce traité de la 
Nature humaine, écrit-il à Naigeon ; quel dommage que le traducteur n'ait pas 
réuni Tclégance et la clarté du style à l'évidence et à la force des idées ! Que Locke 
me paraît diffus et lâche; La Bruyère et La Rochefoucauld, pauvres et petits, en 
comparaison de ce Thomas Hobbes ! C'est un livre à lire et à commenter toute 
sa vie. » 

Quelque importante que soit l'analyse que Naigeon a donnée du traité de la 
Nature humaine, nous devons la supprimer, parce qu'elle n'est point l'ouvrage de 
Diderot, et nous nous bornons à renvoyer le lecteur curieux de la connaître, soit 
au Dictionnaire de philosophie de l'Encyclopédie méthodique, tome II, page 704, 
soit à la traduction du ])aron d'Holbadi, qui a été réimprimée en 1787, dans les 
OEuvres philosopliiques et politiques de Thomas Hobbes. (Br.) 



HOMME. 125 

toire naturelle de Vhomme, Voyez l'article Hojime. [Ilist. mit.) 

On l'a considéré comme capable de différentes opérations 
intellectuelles qui le rendent bon ou méchant, utile ou nuisible, 
bien ou mal faisant. C'est ce qui constitue Miommc moral. 

De cet état solitaire ou individuel, on a passé à son état de 
société, et l'on a proposé quelques principes généraux, d'après 
lesquels la puissance souveraine qui le gouverne, tirerait de 
Vhomme le plus d'avantages possibles; et l'on a donné à cet 
article le titre d'HoMME poUlique, Voyez ce mot. 

On pourrait multiplier à l'infini les différents coups d'oeil 
sous lesquels Vhomme se considérerait. Il se lie par sa curiosité, 
par ses travaux et par ses besoins, à toutes les parties de la 
nature. 11 n'y a rien qu'on ne puisse lui rapporter; et c'est ce 
dont on peut s'assurer en parcourant les différents articles 
de cet ouvrage, où on le verra, ou s'appliquant à connaître les 
êtres qui l'environnent, ou travaillant à les tourner à son 
usage. 

HOMME (7//^^. nat.). Lliomme ressemble aux animaux par 
ce qu'il a de matériel ; et lorsqu'on se propose de le com- 
prendre dans l'énumération de tous les êtres naturels, on est 
forcé de le mettre dans la classe des animaux. Meilleur et plus 
méchant qu'aucun , il mérite à ce double titre d'être à la tête. 

Nous ne commencerons son histoire qu'après le moment de 
sa naissance. 

Vliomme communique sa pensée par la parole, et ce signe 
est commun à toute l'espèce. Si les animaux ne parlent point, 
ce n'est pas en eux la faute de l'organe de la parole , mais 
l'impossibilité de lier des idées. 

Vhomme naissant passe d'un élément dans un autre. Au 
sortir de l'eau qui l'environnait, il se trouve exposé à l'air; il 
respire. Il vivait avant cette action; il meurt si elle cesse. La 
plupart des animaux restent les yeux fermés pendant quelques 
jours après leur naissance. Vhomme les ouvre aussitôt qu'il 
est né ; mais ils sont fixes et ternes. Sa prunelle, qui a déjà 
jusqu'à une ligne et demie ou deux de diamètre, s'étrécit ou 
s'élargit à une lumière plus forte ou plus faible; mais s'il en a 
le sentiment, il est fort obtus. Sa cornée est ridée; sa 
rétine trop molle pour recevoir les images des objets. Il paraît 
en être de même des autres sens. Ce sont des espèces d'instru- 



126 HOMME. 

ments dont il faut apprendre à se servir. Le toucher n'est pas 
parfait dans l'enfance. L'hot?îme ne rit qu'au bout de quarante 
jours : c'est aussi le temps auquel il commence à pleurer. On ne 
voit auparavant aucun signe de passion sur son visage. Voyez 
Passions. Les autres parties de son corps sont faibles et déli- 
cates. Il ne peut se tenir debout. 11 n'a pas la force d'étendre le 
bras. Si on l'abandonnait il resterait couché sur le dos sans 
pouvoir se retourner. 

La grandeur de l'enfant né à terme est ordinairement de 
vingt-un pouces. Il en naît de beaucoup plus petits; il y en a 
même qui n'ont que quatorze pouces à neuf mois. Le fœtus 
pèse ordinairement douze livres, et quelquefois jusqu'à qua- 
torze. Il a la tête plus grosse à proportion que le reste du 
corps, et cette disproportion qui était encore plus grande dans 
le premier âge du fœtus, ne disparaît qu'après la première 
enfance. Sa peau est fort fine, elle parait rougeàtre ; au bout de 
trois jours il survient une jaunisse, et l'enfant a du lait dans 
les mamelles : on l'exprime avec les doigts. 

On voit palpiter, dans quelques nouveau-nés, le sommet de 
la tête à l'endroit de la fontanelle, et dans tous on y peut sentir 
avec la main le battement des sinus ou des artères du cerveau. 
Il se forme, au-dessus de cette ouverture, une espèce de croûte 
ou de gale quelquefois fort épaisse. 

La liqueur contenue dans l'amnios laisse sur l'enfant une 
humeur visqueuse blanchâtre. On le lave ici avec une liqueur 
tiède : ailleurs, et même dans des climats glacés, on le plonge 
dans l'eau froide, ou on le dépose dans la neige. 

Quelque temps après sa naissance l'enfant urine et rend le 
méconium. Le méconium est noir. Le deuxième ou troisième 
jour, les excréments changent de couleur et prennent une 
odeur plus mauvaise. On ne le fait téter que dix ou douze 
heures après sa naissance. 

A peine est-il sorti du sein de sa mère, que sa captivité 
commence. On l'emmaillotte, usage barbare des seuls peuples 
policés. Un homme robuste prendrait la fièvre, si on le tenait 
ainsi garrotté pendant vingt-quatre heures. 

L'enfant nouveau-né dort beaucoup, mais la douleur et le 
besoin interrompent souvent son sommeil. 

Les peuples de l'Amérique septentrionale le couchent sur la 



HOMME. 127 

poussière du bois vermoulu, sorte de lit propre et mou. En 
Virginie, on l'attache sur une planche garnie de coton, et percée 
pour l'écoulement des excréments. 

Dans le Levant, on allaite à la mamelle les enfants pendant 
un an entier. Les sauvages du Canada leur continuent cette 
nourriture jusqu'à l'âge de quatre à cinq ans, quelquefois jus- 
qu'à six ou sept. Parmi nous, la nourrice joint à son lait un peu 
de bouillie, aliment indigeste et pernicieux. Il vaudrait mieux 
qu'elle substituât le pis d'un animal, ou qu'elle mâchât pour 
son nourrisson, jusqu'à ce qu'il eût des dents. 

Les dents qu'on appelle incisives sont au nombre de huit, 
quatre au devant de chaque mâchoire. Elles ne paraissent qu'à 
sept mois, ou même sur la fin de la première année. Mais il y 
en a en qui ce développement est prématuré, et qui naissent 
avec des dents assez fortes pour blesser le sein de leur mère. 

Les dents incisives ne percent pas sans douleur. Les canines, 
au nombre de quatre, sortent dans le neuvième ou dixième 
mois : il en paraît seize autres sur la fin de la première 
année, ou au commencement de la seconde. On les appelle 
molaires ou mâchelières. Les canines sont contiguës aux inci- 
sives, et les mâchelières aux canines. 

Les dents incisives , les canines, et les quatre premières 
mâchelières, tombent naturellement dans l'intervalle de la cin- 
quième à la huitième année; elles sont remplacées par d'autres 
dont la sortie est quelquefois différée jusqu'à l'âge de puberté. 

Il y a encore quatre dents placées à chacune des deux extré- 
mités des mâchoires; elles manquent à plusieurs personnes, et 
le développement en est fort tardif; il ne se fait qu'à l'âge de 
puberté, et quelquefois dans un terme plus éloigné; on les 
appelle dents de sagesse, elles paraissent successivement. 

hlwmrjie apporte communément des cheveux en naissant ; 
ceux qui doivent être blonds ont les yeux bleus ; les roux, d'un 
jaune ardent, et les bruns, d'un jaune faible. 

L'enfant est sujet aux vers et à la vermine; c'est un effet 
de sa première nourriture; il est moins sensible au froid que 
dans le reste de sa vie; il a le pouls plus fréquent; en général, 
le battement du cœur et des artères est d'autant plus vif, que 
l'animal est plus petit; il est si rapide dans le moineau, qu'à 
peine en peut-on compter les coups. 



128 HOMMt:. 

Jusqu'à trois ans, la vie de l'enfant est fort chancelante ; 
elle s'assure dans les deux ou trois années suivantes. A six ou 
sept ans Miomme est plus sûr de vivre qu'à tout âge. Il paraît 
que, sur un certain nombre d'enfants nés en même temps, il en 
meurt plus d'un quart dans la première année, plus d'un tiers 
en deux ans, et au moins la moitié dans les trois premières 
années ; observation aflligeante, mais vraie. Soyons donc con- 
tents de notre sort; nous avons été traités de la nature favora- 
blement ; félicitons-nous même du climat que nous habitons ; 
il faut sept à huit ans pour y éteindre la moitié des enfants ; un 
nouveau-né a l'espérance de vivre jusqu'à sept ans, et l'enfant 
de sept ans celle d'arriver à quarante-deux ans. 

Le fœtus, dans le sein de sa mère, croissait de plus en plus 
jusqu'au moment de sa naissance; l'enfant, au contraire, croît 
toujours de moins en moins jusqu'à l'âge de puberté, temps 
auquel il croît, pour ainsi dire, tout à coup, pour arriver en peu 
de temps à la hauteur qu'il doit avoir. 

A un mois, il avait un pouce de hauteur; à deux mois, deux 
pouces et un quart; à trois mois, trois pouces et demi; à quatre 
mois, cinq pouces et plus; à cinq mois, six à sept pouces; à six 
mois, huit à neuf; à sept mois, onze pouces et plus; à huit 
mois, quatorze pouces, et à neuf mois, dix-huit. La nature 
semble faire un effort pour achever de développer son ouvrage. 

II homme commence à bégayer à douze ou quinze mois ; la 
voyelle //, qui ne demande que la bouche ouverte et la produc- 
tion d'une voix, est celle qu'il articule aussi plus aisément. 
L'm et le p, qui n'exigent que l'action des lèvres pour modifier 
la voyelle a, sont, entre les consonnes, les premières produites; 
il n'est donc pas étonnant que les mots j^apa, mania, dési- 
gnent, dans toutes les langues sauvages et policées, les noms 
de j!?/7T et de yjière : cette observation, jointe à plusieurs autres 
et à une sagacité peu commune, a fait penser à M. le président 
de Brosses, que ces premiers mots et un grand nombre d'autres 
étaient de la langue première ou nécessaire de Y homme. 

L'enfant ne prononce guère distinctement qu'à deux ans et 
demi. 

La puberté accompagne l'adolescence et précède la jeunesse. 
Jusqu'alors Vhomme avait tout ce qu'il lui fallait pour être; il 
va se trouver pourvu de ce qu'il lui faut pour donner l'exis- 



HOMME. 129 

tence. La puberté est le temps de la circoncision, de la castra- 
tion, de la virginité, de l'impuissance. 

La circoncision est d'un usage très-ancien chez les Hébreux ; 
elle se faisait huit jours après la naissance; elle se fait en 
Turquie à sept ou huit ans; on attend même jusqu'à onze ou 
douze; en Perse, c'est à l'âge de cinq ou six. La plupart de ces 
peuples auraient le prépuce trop long, et seraient inhabiles à 
la génération sans la circoncision. En Arabie et en Perse, on 
circoncit aussi les filles lorsque l'accroissement excessif des 
nymphes l'exige. Ceux de la rivière de Bénin n'attendent 
pas ce temps; les garçons et les filles sont circoncis huit ou 
quinze jours après leur naissance. 

Il y a des contrées où l'on tire le prépuce en avant ; on le 
perce et on le traverse d'un gros fil qu'on y laisse jusqu'à ce 
que les cicatrices des trous soient formées ; alors on substitue 
au fil un anneau; cela s'appelle infihulcr : on infibule les gar- 
çons et les filles. 

Dans l'enfance, il n'y a quelquefois qu'un testicule dans le 
scrotum, et quelquefois point du tout; ils sont retenus dans 
l'abdomen ou engagés dans les anneaux des muscles ; mais avec 
le temps, ils surmontent les obstacles qui les arrêtent et des- 
cendent à leur place. 

Les adultes ont rarement les testicules cachés; cachés ou 
apparents, l'aptitude à la génération subsiste. 

Il y a des hommes qui n'ont réellement qu'un testicule ; ils 
ne sont pas impuissants pour cela ; d'autres en ont trois : 
quand un testicule est seul, il est plus gros qu'à l'ordinaire. . 
La castration est fort ancienne; c'était la peine de l'adultère 
chez les Égyptiens; il y avait beaucoup d'eunuques chez les 
Romains. Dans l'Asie et une partie de l'Afrique, une infinité 
d'hommes mutilés sont occupés à garder les femmes; on en 
sacrifie beaucoup à la perfection de la voix, au-delà des Alpes. 
Les Hottentots se défont d'un testicule pour en être plus légers 
à la course; ailleurs on éteint sa postérité par cette voie, 
lorsqu'on redoute ])Our elle la misère qu'on éprouve soi- 
même. 

La castration s'exécute par l'amputation des deux testicules; 
la jalousie va quelquefois jusqu'à retrancher toutes les parties 
extérieures de la génération. Autrefois on détruisait les testicules 
XV. • 9 



130 HOMME. 

par le froissement avec la main, ou par la compression d'un 
instrument. 

L'amputation des testicules dans l'enfance n'est pas dange- 
reuse; celle de toutes les parties extérieures de la génération 
est le plus souvent mortelle, si on la fait après l'âge de quinze 
ans. Tavernier dit qu'en 1657, on fit jusqu'à vingt-deux mille 
eunuques au royaume de Golconde. 

Les eunuques à qui on n'a ôté que les testicules, ont des 
signes d'irritation dans ce qui leur reste, et même plus fré- 
quents que les hommes entiers; cependant le corps de la 
verge prend peu d'accroissement, et demeure presque comme 
il était au moment de l'opération. Un eunuque fait à l'âge de 
sept ans, est à cet égard à vingt ans comme un enfant entier 
de sept ans. Ceux qui n'ont été mutilés qu'au temps de la 
puberté ou plus tard, sont à peu près comme les autres 
Itommes. 

Il y a des rapports singuliers et secrets entre les organes 
de la génération et la gorge : les eunuques n'ont point de 
barbe ; leur voix n'est jamais d'un ton grave ; les maladies 
vénériennes attaquent la gorge. 

Il y a dans la femme une grande correspondance entre la 
matrice, les mamelles et la tête. 

Quelle source d'observations utiles et surprenantes que ces 
correspondances ! 

La voix change dans Vliommc à l'âge de puberté; les 
femmes qui ont la voix forte, sont soupçonnées d'un penchant 
plus violent à la volupté. 

La puberté s'annonce par une espèce d'engourdissement 
aux aînés; il se fait sentir en marchant, en se pliant. Il est 
souvent accompagné de douleurs dans toutes les jointures, et 
d'une sensation particulière aux parties qui caractérisent le 
sexe. Il s'y forme des petits boutons ; c'est le germe de ce 
duvet qui doit les voiler. Ce signe est commun aux deux 
sexes : mais il y en a de particuliers à chacun; l'éruption des 
menstrues, l'accroissement du sein pour les femmes; la barbe 
et l'émission de la liqueur séminale pour les hommes. Mais ces 
phénomènes ne sont pas aussi constants les uns que les 
autres; la barbe, par exemple, ne paraît pas précisément au 
t(Mnps de la puberté; il y a même des nations où les hommes 



HOMME. 131 

n'ont presque point de barbe ; au contraire, il n'y en a aucune 
où la puberté des femmes ne soit marquée par l'accroissement 
des mamelles. 

Dans toute l'espèce humaine, les femmes arrivent plus tôt 
à la puberté que les hommes-, mais, chez les différents peuples, 
l'âge de puberté varie et semble dépendre du climat et des 
aliments; le pauvre et le paysan sont de deux ou trois années 
plus tardifs. Dans les parties méridionales et dans les villes, 
les fdles sont la plupart pubères à douze ans, et les garçons à 
quatorze. Dans les provinces du nord et les campagnes, les 
filles ne le sont qu'à quatorze, les garçons qu'à seize ; dans les 
climats chauds de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique, la 
puberté des fdles se manifeste à dix et même à neuf ans. 

L'écoulement périodique des femmes, moins abondant dans 
les pays chauds, est à peu près le même chez toutes les 
nations; et il y a sur cela plus de différence d'individu à indi- 
vidu, que de peuple à peuple. Dans la même nation, des 
femmes n'y sont sujettes que de cinq ou six semaines en six 
semaines, d'autres tous les quinze jours : f intervalle commun 
est d'un mois. 

La quantité de l'évacuation varie; Hippocrate l'avait 
évaluée en Grèce à neuf onces; elle va depuis une ou deux 
onces jusqu'à une livre et plus, et sa durée depuis trois jours 
jusqu'à huit. 

C'est à l'âge de puberté que le corps achève de prendre 
son accroissement en hauteur : les jeunes hom^ncs grandissent 
tout à coup de plusieurs pouces ; mais l'accroissement le plus 
prompt et le plus sensible se remarque aux parties de la géné- 
ration; il se fait dans le mâle par une augmentation de 
volume; dans les femelles, il est accompagné d'un rétrécisse- 
ment occasionné par la formation d'une membrane appelée 
hymen. 

Les parties sexuelles de Y homme arrivent en moins d'un 
an ou deux, après le temps de puberté, à l'état où elles doivent 
rester. Celles de la femme croissent aussi ; les nymphes surtout, 
qui étaient auparavant insensibles, deviennent plus apparentes. 

Par cette cause et beaucoup d'autres, l'orifice du vagin se 
trouve rétréci; cette dernière modification varie beaucoup 
aussi. Il y a quelquefois quatre protubérances ou caroncules, 



132 HOMME. 

d'autres fois trois ou deux, souvent une espèce d'anneau cir- 
culaire ou semi-lunaire. 

Quand il arrive à la femme de connaître X homme avant 
l'âge de puberté, nulle effusion de sang, à moins d'une extrême 
disproportion entre les parties de l'un et de l'autre, ou des 
efforts trop brusques. Mais il arrive aussi qu'il n'y a point de 
sang répandu, même après cet âge, ou que l'effusion reparaît 
même après des approches réitérées, intimes et fréquentes, s'il 
y a suspension dans le commerce et continuité d'accroissement 
dans les parties sexuelles de la femme. La preuve prétendue 
de la virginité ne se renouvelle cependant que dans l'intervalle 
de quatorze à dix-sept, ou de quinze à dix-huit ans. Celles en 
qui la virginité se renouvelle ne sont pas en aussi grand 
nombre que celles à qui la nature a refusé cette faveur chimé- 
rique. 

Les Éthiopiens, d'autres peuples de l'Afrique, les habitants 
du Pégu, de l'Arabie, quelques nations de l'Asie, s'assurent de 
la chasteté de leurs filles par une opération qui consiste en 
une suture qui rapproche les parties que la nature a séparées, 
et ne laisse d'espace que celui qui est nécessaire à l'issue des 
écoulements naturels. Les chairs s'unissent, adhèrent, et il 
faut les séparer par une incision, lorsque le temps du mariage 
est arrivé. Ils emploient aussi dans la même vue l'infibulation 
qui se fait avec un fil d'amiante; les filles portent le fil 
d'amiante, ou un anneau qui ne peut s'ôler ; les femmes, un 
cadenas dont le mari a la clef. 

Quel contraste dans les goûts et les mœurs de Y homme! 
D'autres peuples méprisent la virginité, et regardent comme 
un travail servile la peine qu'il faut prendre pour la détruire. 
Les uns cèdent les prémices des vierges à leurs prêtres ou à 
leurs idoles; d'autres à leurs chefs, à leurs maîtres; ici un 
homme se croit déshonoré, si la fille qu'il épouse n'a pas été 
déllorée; là, il se fait précéder à prix d'argent. 

L'état de V homme après la puberté est celui du mariage; 
un homme ne doit avoir qu'une femme, une femme qu'un 
homme, puisque le nombre des femelles est à peu près égal à 
celui des mâles. 

L'objet du mariage est d'avoir des enfants ; mais il n'est 
pas toujours possible : la stérilité vient ])lus souvent de la part 



HOMME. 13 



50 



de la femme que de la part de Vhonime. Cependant il arrive 
quelquefois que la conception devance les signes de la puberté; 
des femmes sont devenues mères avant que d'avoir eu l'écou- 
lement naturel à leur sexe. D'autres, sans être jamais sujettes 
à cet écoulement, ne laissent pas d'engendrer. On dit même 
qu'au Brésil des nations entières se perpétuent, sans qu'aucune 
femme ait d'évacuation périodique; la cessation des règles, qui 
arrive ordinairement à quarante ou cinquante ans, ne met pas 
toutes les femmes hors d'état de concevoir; il y en a qui ont 
conçu à soixante, à soixante et dix ans, et même plus tard. 
Dans le cours ordinaire, les femmes ne sont en état de conce- 
voir qu'après la première éruption, et la cessation de cet écou- 
lement à un certain âge les rend stériles. 

L'âge auquel Yhornriie peut engendrer n'a pas de termes 
aussi marqués; il commence entre douze et dix-huit ans; il 
cesse entre soixante et soixante et dix; il y a cependant des 
exemples de vieillards qui ont eu des enfants jusqu'à quatre 
vingt et quatre-vingt-dix ans, et des exemples de garçons qui 
ont produit leur semblable à neuf, dix et onze ans, et des 
petites filles qui ont conçu à sept, huit et neuf. 

On prétend qu'immédiatement après la conception l'orifice 
de la matrice se ferme, et qu'elle s'annonce par un frissonne- 
ment qui se répand dans tous les membres de la femme. 

La femme de Charles Town, qui accoucha en 171li de deux 
jumeaux, l'un blanc et l'autre noir; l'un de son mari, l'autre 
d'un nègre qui la servait, prouve que la conception de deux 
enfants ne se fait pas toujours dans le même temps. 

Le corps finit de s'accroître dans les premières années 
qui suivent l'âge de puberté : V homme grandit jusqu'à vingt- 
deux ou vingt-trois ans; la femme à vingt est parfaitement 
formée. 

Il n'y a que Vhomme et le singe qui aient des cils aux deux 
paupières ; les autres animaux n'en ont point à la paupière 
inférieure; et dans Vhomme même il y en a beaucoup moins 
à la paupière inférieure qu'à la supérieure; les sourcils 
deviennent quelquefois si longs dans la vieillesse qu'on est 
obligé de les couper. 

La partie de la tête la plus élevée est celle qui devient 
chauve la première, ensuite celle qui est au-dessus des 



13/i HOMME. 

tempes; il est rare que les cheveux qui couvrent le bas des 
tempes tombent en entier, non plus que ceux de la partie infé- 
rieure du derrière de la tête. 

Au reste, il n'y a que les hommes qui deviennent chauves 
en avançant en âge; les femmes conservent toujours leurs 
cheveux; ils blanchissent dans les deux sexes; les enfants et 
les eunuques ne sont pas plus sujets à être chauves que les 
femmes. 

Les cheveux sont plus grands et plus abondants dans la 
jeunesse qu'à tout autre âge. 

Les pieds, les mains, les bras, les cuisses, le front, l'œil, le 
nez, les oreilles, en un mot toutes les parties de Vhomme, ont des 
propriétés particulières. 

Il n'y en a aucune qui ne contribue à la beauté ou à la 
laideur, et qui n'ait quelque mouvement agréable ou dillorme 
dans la passion. 

Ce sont celles du visage qui donnent ce que nous appelons 
la jjhysionomie. 

Toutes concourent par leurs proportions à la plus grande 
facilité des fonctions du corps; mais il faut bien distinguer 
l'état de nature de l'état de société. Dans l'état de nature, 
Vhomme qui exécuterait avec le plus d'aisance toutes les fonc- 
tions animales, serait sans contredit le mieux fait ; et récipro- 
quement le mieux fait exécuterait le plus aisément toutes les 
fonctions animales ; mais il n'en est pas ainsi dans l'état de 
société. Chaque art, chaque manœuvre, chaque action, exige 
des dispositions particulières de membres, ou que la nature 
donne quelquefois, ou qui s'acquièrent par l'habitude, mais 
toujours aux dépens des proportions les plus régulières et les 
plus belles. 11 n'y a pas jusqu'au danseur, qui forcé de soute- 
nir tout le poids de son corps sur la pointe de son pied, n'eût 
à la longue cette partie déligurée aux yeux du statuaire, qui 
ne se proposerait que de représenter un homme bien fait, et 
non un danseur. 

La grâce qui n'est que le rapport de certaines parties du 
corps, soit en repos, soit en mouvement, considérées relative- 
ment aux circonstances d'une action, ne s'obtient souvent aussi 
que par des habitudes, dont le dérangement des proportions 
est encore un effet nécessaire. 



HOMME. 135 

D'où il s'ensuit que Vhommc de la nature, celui qu'elle se 
serait complu à former de la manière la plus parfaite, n'excel- 
lerait peut-être en rien, et que l'imitateur de la nature en doit 
altérer toutes les proportions, selon l'état de la société dans 
lequel il le transporte. S'il veut en faire un crocheteur, il en 
affaissera les cuisses sur les jambes ; il fortifiera celles-ci ; il 
étendra les épaules, il courbera le dos; et ainsi des autres 
conditions ^. 

Par un travers aussi inexplicable que singulier, les hommes 
se défigurent en cent manières bizarres; les uns s'aplatissent 
le front, d'autres s'allongent la tête; ici on s'écrase le nez, là 
on se perce les oreilles. On violente la nature avec tant d'opi- 
niâtreté, qu'on parvient enfin à la Subjuguer, et qu'elle fait 
passer la difformité des pères aux enfants, comme d'elle-même. 
L'habitude de se remplir les narines de poussière est si géné- 
rale parmi nous, que je ne doute guère que si elle subsiste 
encore pendant quelques siècles, nos descendants ne naissent 
tous avec de gros nez difformes et évasés. Mais que ne doit-il 
pas arriver à l'espèce humaine parmi nous, par le vice de 
l'habillement, et par les maladies auxquelles nos mœurs dépra- 
vées nous exposent? 

La tête de Y/iomme est à l'extérieur et à l'intérieur d'une 
forme différente de celle de la tête de tous les autres animaux; 
le singe a moins de cerveau. 

Uhomme a le cou moins gros à proportion que les quadru- 
pèdes, mais la poitrine plus large; il n'y a que le singe et lui 
qui aient des clavicules. 

Les femmes ont plus de mamelles que les hommes; mais 
l'organisation de ces parties est la même dans l'un et l'autre 
sexe; celles de V homme peuvent aussi former du lait, et il y 
en a des exemples. 

Le nombril, qui est apparent dans Y homme, est presque 
oblitéré dans les animaux; le singe est le seul qui ait des bras 
et des mains comme nous; les fesses, qui sont les parties les 
plus inférieures du tronc, n'appartiennent qu'à l'espèce humaine. 

L'homme est le seul qui se soutienne dans une situation 
droite et perpendiculaire. 

1. Comparer à ce que Diderot a dit dans VEssai sur la peinture, tome X, 
page -463 et passim. 



130 HOMME. 

Le pied de V homme dilTère aussi de celui de quelque 
animal que ce soit ; le pied du singe est presque une main. 

L'hojiinie a moins d'ongle que les autres animaux ; c'est 
par des observations continuées pendant longtemps sur la forme 
intérieure de l'homme, que l'on est convenu des proportions 
qu'il fallait garder dans la Peinture, la Sculpture et le Dessin. 
Dans l'enfance, les parties supérieures de Vhomme sont plus 
grandes que les inférieures. 

A tout âge, la femme a la partie antérieure de la poitrine 
plus élevée que nous; en sorte que la capacité formée par les 
côtes, a plus d'épaisseur en elles et moins de largeur. Les 
hanches de la femme sont aussi plus grosses; c'est à ce 
caractère qu'on distingue son squelette de celui de Yhomme. 
La hauteur totale du corps iiumain varie assez considéra- 
blement; la grande taille pour les Jiommea est depuis cinq 
pieds quatre ou cinq pouces, jusqu'à cinq pieds huit ou neuf 
pouces. La taille médiocre depuis cinq pieds ou cinq pieds un 
pouce, jusqu'à cinq pieds quatre pouces; et la petite taille est 
au-dessous de cinq pieds. Les femmes ont en général deux ou 
trois pouces de moins; il y a des espèces à^honmiea qui n'ont 
que depuis quatre pieds jusqu'à quatre pieds et demi; tels sont 
les Lapons. 

L'//o>;/me relativement à son volume est plus fort qu'aucun 
animal; il peut devancer le cheval par sa vitesse; il le fatigue 
par la continuité de la marche; les chatersd'Ispahan font trente- 
six lieues en quatorze ou quinze heures. 

La femme n'est pas à beaucoup près aussi vigoureuse que 
Miommc. 

Tout change dans la nature, tout s'altère, tout périt. Lors- 
que le corps a acquis son étendue en hauteur et en largeur, il 
augmente en épaisseur ; voilà le premier point de son dépéris- 
sement; il commence au moment où la graisse se forme, à 
trente-cinq ou quarante ans. Alors les membranes deviennent 
cartilagineuses, les cartilages osseux, les os plus solides, et les 
libres plus dures ; la peau se sèche, les rides se forment, les che- 
veux blanchissent, les dents tombent, le visage se déforme, et 
le corps s'incline vers la terre à laquelle il doit retourner. 

Les premières nuances de cet état se font apercevoir avant 
quarante ans; elles augmentent par degrés assez lents jusqu'à 



HOMME. 



137 



soixante, par degrés plus rapides jusqu'à soixante et dix. Alors 
commence la vieillesse qui va toujours en augmentant ; la cadu- 
cité suit, et la mort termine ordinairement avant l'âge de 
quatre-vingt-dix ou cent ans, la vieillesse et la vie. 

Les femmes en général vieillissent plus que les hommes-, 
passé un certain âge leur durée s'assure; il en est de même des 
hommes nés faibles. La durée totale de la vie peut se mesurer 
par le temps de l'accroissement. L'homme qui est trente ans à 
croître vit quatre-vingt-dix ou cent ans. Le chien qui ne croît 
que pendant deux ou trois ans ne vit aussi que dix ou douzeans. 

Il est parlé dans les Transactions philosophiques, de deux 
hommes, dont l'un a vécu cent soixante-cinq ans, et l'autre 
cent quarante-quatre. 

Il y a plus de vieillards dans les lieux élevés que dans les 
lieux bas; mais en général, \liommeç{m. ne meurt pas par intem- 
périe ou par accident, vit partout quatre-vingt dix ou cent ans. 

La mort est aussi naturelle que la vie; il ne faut pas la 
craindre, si l'on a assez bien vécu pour n'en pas redouter les 
suites. 

Mais il importe en une infinité de circonstances de savoir la 
probabilité qu'on a de vivre un certain nombre d'années. Voici 
une courte table calculée à cet effet. 

TABLE DES PROBABILITÉS DE LA DURÉE DE LA VIE. 



Age. Durée de la vie. 

Années. Années. Mois. 






8 





\ 


33 





2 


38 





3 


^0 





h 


hi 





5 


ki 


6 


6 


Zi2 





7 


Z|2 


3 


8 


/il 


6 


9 


/lO 


10 


10 


ZlO 


2 


11 


39 


6 


12 


38 


9 



Age. DunÉE de la vie. 

Années. Années. Mois. 



13 


31 


1 


Mx 


37 


O 


15 


36 


9 


16 


36 


'o 


17 


35 


U 


18 


34 


8 


19 


3/1 





20 


33 


5 


21 


32 


11 


22 


32 


h 


23 


31 


10 


2/j 


31 


3 


25 


30 


9 



Age. Durée de la vie. 

Années. Années. Mois. 



26 
27 
28 
29 
30 
31 
32 
33 
3/1 
35 
36 
37 
38 



30 
29 
29 
28 
28 
27 
26 
26 
25 
25 
24 
23 
23 





7 

6 

6 

M 
3 
7 

5 

10 
3 



138 



HOMME. 



Ace. 


Durée de 


LA VIK. 


Age. 


Durée de 


LA VIE. 


Ar.E. 


DinÉE DE 


LA VIE 


Années 


. Années. 


Mois. 


Aiiiiccs 


Années. 


Mois. 


Années 


. Années. 


Mois. 


39 


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2 









On voit par cette table qu'on peut espérer qu'un enfant qui 
vient de naître vivra huit ans, et ainsi des autres temps de la 
vie. 

Mais on observera, 1° que l'âge de sept ans est celui où l'on 
peut espérer une plus longue vie; 2° qu'cà douze ou treize ans 
on a vécu le quart de sa vie; et h. vingt-huit ou vingt-neuf, 
qu'on a vécu la moitié ; et à cinquante, plus des trois quarts. 

vous! qui avez travaillé jusqu'à cinquante ans, qui jouis- 
sez de l'aisance, à qui il reste encore de la santé et des forces, 
qu'attendez -vous donc pour vous reposer ? jusqu'à quand direz- 
vous, demain^ demain? 

HOMME [Politiq.]. Il n'y a de véritables richesses que 
Vltomme et la terre. Uliomntc ne vaut rien sans la terre et la 
terre ne vaut rien sans Vhonime. 

Vltomme vaut par le nombre; plus une société est nom- 
breuse, plus elle est puissante pendant la paix, plus elle est 
redoutable dans les temps de guerre. Un souverain s'occupera 
donc sérieusement de la multiplication de .ses sujets. Plus il aura 
de sujets, plus il aura de conmierçants, d'ouvriers, de soldats. 

Ses Etats sont dans une situation déplorable, s'il arrive jamais 
que, parmi les hommes qu'il gouverne, il y en ait un qui 



HOMME. 139 

craigne de faire des enfants, et qui quitte la vie sans regret. 

Mais ce n'est pas assez d'avoir des hommes -, il faut les avoir 
industrieux et robustes. 

On aura des hommes robustes, s'ils ont de bonnes mœurs, 
et si l'aisance leur est facile à acquérir et à conserver. 

On aura des hommes industrieux, s'ils sont libres. 

L'administration est la plus mauvaise qu'il soit possible 
d'imaginer, si, faute de liberté de commerce, l'abondance 
devient quelquefois pour une province un fléau aussi redou- 
table que la disette. Voyez Liberté. 

Ce sont les enfants qui font des hommes. 11 faut donc veiller 
à la conservation des enfants par une attention spéciale sur les 
pères, sur les mères et sur les nourrices. 

Cinq mille enfants exposés tous les ans à Paris peuvent 
devenir une pépinière de soldats, de matelots et d'agriculteurs. 

Il faut diminuer les ouvriers du luxe et les domestiques. 11 
y a des circonstances où le luxe n'emploie pas les hommes avec 
assez de profit ; il n'y en a aucune où la domesticité ne les em- 
ploie avec perte. Il faudrait asseoir sur les domestiques un 
impôt à la décharge des agriculteurs. 

Si les agriculteurs qui sont les hommes de l'État qui fati- 
guent le plus, sont les moins bien nourris, il faut qu'ils se 
dégoûtent de leur état, ou qu'ils y périssent. Dire que l'aisance 
les en ferait sortir, c'est être un ignorant et un hottmie atroce. 

On ne se presse d'entrer dans une condition que par l'espoir 
d'une vie douce. C'est lajouissance d'une \ie douce qui y retient 
et qui y appelle. 

Un emploi des hommes n'est bon que quand le profit va au 
delà des frais du salaire. La richesse d'une nation est le produit 
de la somme de ses travaux au delà des frais du salaire. 

Plus le produit net est grand et également partagé, plus 
l'administration est bonne. Un produit net également partagé 
peut être préférable à un plus grand produit net, dont le par- 
tage serait très-inégal, et qui diviserait le peuple en deux 
classes, dont l'une regorgerait de richesses et l'autre expirerait 
dans la misère. 

Tant qu'il y a des friches dans un État, un liomine ne peut 
être employé en manufacture sans perte. 

A ces principes clairs et simples, nous en pourrions ajouter 



l/,0 HOPITAL. 

un grand nombre d'autres que le souverain trouvera de lui- 
même, s'il a le courage et la bonne volonté nécessaires pour les 
mettre en pratique. 

HONORAIRE, Appointements, Gages {Gram. syn.), termes 
relatifs à une rétribution accordée pour des services rendus. 
C'est la manière dont la rétribution est accordée, c'est lanature 
des services rendus, qui fait varier leurs acceptions. D'abord 
appointements et gages ne se disent qu'au pluriel, q\. honoraire 
se dit au pluriel et au singulier. Gages n'est d'usage qu'à l'égard 
des domestiques, ou de ceux qui se louent pour des occupa- 
tions serviles. Appointements est relatif à tout ce qui est en 
place, depuis la commission la plus petite jusqu'aux plus grands 
emplois. Honoraire a lieu pour les hommes qui enseignent quel- 
ques sciences, ou pour ceux à qui on a recours dans l'espérance 
d'en recevoir un conseil salutaire, ou quelque autre avantage, 
qu'on obtient ou de leurs fonctions ou de leurs lumières. Les 
gages varient d'un homme à un autre. Les appointements atta- 
chés au poste sont fixes, et communément les mêmes. Les hono- 
raires se règlent entre le maître et le disciple. La visite et 
l'ordonnance du médecin, le conseil et la consultation de l'avo 
cat, la messe et les prières des prêtres, sont autrement payés 
par les hommes opulents que par ceux d'une fortune médiocre. 
Gages marque toujours quelque chose de bas. Appointements 
n'a point cette idée. Honoraire réveille l'idée contraire. On 
prend un \\ommQ,hi gages et l'on offense celui dont on marchande 
le service ou le talent, et à qui l'on doit un honoraire. La paye 
est du soldat; le salaire, de l'ouvrier. 

HOPITAL, s. m. [Gram. Morale et politiq.) . Ce mot ne signi- 
fiait autrefois qu'hôtellerie: les hôpitaux étaient des maisons 
publiques où les voyageurs étrangers recevaient les secours de 
l'hospitalité. Il n'y a plus de ces maisons; ce sont aujourd'hui 
des lieux où des pauvres de toute espèce se réfugient, et où ils 
sont bien ou mal pourvus des choses nécessaires aux besoins 
urgents de la vie. 

Dans les premiers temps de l'Église, l'évêque était chargé 
du soin immédiat des pauvres de son diocèse. Lorsque les ecclé- 
siastiques eurent des rentes assurées, on en assigna le quart 
aux pauvres, et l'on fonda les maisons de piété que nous appe- 
lons hôpitaux. 



HOPITAL, l/il 

Ces maisons étaient gouvernées, même pour le temporel, par 
des prêtres et des diacres, sous l'inspection de l'évêque. 

Elles furent ensuite dotées par des particuliers, et elles 
eurent des revenus ; mais dans le relâchement de la discipline, 
les clercs qui en possédaient l'administration, les convertirent 
en bénéfices. Ce fut pour remédier à cet abus que le concile de 
Vienne transféra l'administration des hôpilaux à des laïques, 
qui prêteraient serment et rendraient compte à l'ordinaire, et le 
concile de Trente a confirmé ce décret. 

Nous n'entrerons point dans le détail historique des diffé- 
rents liôpitan.v; nous y substituerons quelques vues générales 
sur la manière de rendre ces établissements dignes de leur fin. 

Il serait beaucoup plus important de travailler à prévenir 
la misère, qu'à multiplier des asiles aux misérables. 

Un moyen sûr d'augmenter les revenus présents des hôpi- 
taux, ce serait de diminuer le nombre des pauvres. 

Partout où un travail modéré suffira pour subvenir aux 
besoins de la vie, et où un peu d'économie dans l'âge robuste 
préparera à l'homme prudent une ressource dans l'âge des 
infirmités, il y aura peu de pauvres. 

11 ne doit y avoir de pauvres, dans un État bien gouverné, 
que des hommes qui naissent dans l'indigence, ou qui y tom- 
bent par accident. 

Je ne puis mettre au nombre des pauvres, ces paresseux 
jeunes et vigoureux, qui, trouvant dans notre charité malen- 
tendue des secours plus faciles et plus considérables que ceux 
qu'ils se procureraient par le travail, remplissent nos rues, nos 
temples, nos grands chemins, nos bourgs, nos villes et nos 
campagnes. Il ne peut y avoir de cette vermine que dans un 
Etat où la valeur des hommes est inconnue. 

Rendre la condition des mendiants de profession et des vrais 
pauvres égale, en les confondant dans les mêmes njaisons, c'est 
oublier qu'on a des terres incultes à défricher, des colonies à 
peupler, des manufactures à soutenir, des travaux publics à 
continuer. 

S'il n'y a dans une société d'asiles que pour les vrais pauvres 
il est conforme à la religion, à la raison, à l'humanité et à la 
saine politique qu'ils y soient le mieux qu'il est possible. 

Il ne faut pas que les hôpitaux soit des lieux redoutables 



U2 HOPITAL. 

aux malheureux, mais que le gouvernement soit redoutable aux 
fainéants. 

Entre les vrais pauvres, les uns sont sains, les autres 
malades. 

Il n'y a aucun inconvénient à ce que les habitations des 
pauvres sains soient dans les villes ; il y a, ce me semble, plu- 
sieurs raisons qui demandent que celles des pauvres malades 
soient éloignées de la demeure des hommes sains. 

Un hôpital de malades est un édifice où l'architecture doit 
subordonner son art aux vues du médecin : confondre les 
malades dans un même lieu, c'est les détruire les uns par les 
autres. 

Il faut sans doute des liôpitaux partout; mais ne faudrait- 
il pas qu'ils fussent tous liés par une correspondance générale? 

Si les aumônes avaient un réservoir général, d'où elles se 
distribuassent dans toute l'étendue d'un royaume, on dirigerait 
ces eaux salutaires partout où l'incendie serait le plus violent. 

Une disette subite, une épidémie, multiplient tout à coup les 
pauvres d'une province ; pourquoi ne transférerait-on pas le 
superflu habituel ou momentané d'un hôpital à un autre? 

Qu'on écoute ceux qui se récrieront contre ce projet, et l'on 
verra que ce sont la plupart des hommes horribles qui boivent 
le sang du pauvre, et qui trouvent leur avantage particulier 
dans le désordre général. 

Le souverain est le père de tous ses sujets; pourquoi ne 
serait-il pas le caissier général de ses pauvres sujets? 

C'est à lui à ramener à l'utilité générale les vues étroites 
des fondateurs particuliers. Voyez V article Fondation. 

Le fonds des pauvres est si sacré, que ce serait blasphémer 
contre l'autorité royale, que d'imaginer qu'il fût jamais diverti, 
même dans les besoins extrêmes de l'État. 

Y a-t-ilrien de plus absurde qu'un hôpital s'endette, tandis 
qu'un autre s'enrichit? Que serait-ce s'ils étaient tous pillés? 

Il y a tant de bureaux formés, et même assez inutilement; 
comment celui-ci, dont l'utilité serait si grande, serait-il im- 
possible? La plus grande difficulté qu'on y trouverait peut- 
être, ce serait de découvrir les revenus de tous les hôpitaux. 
Ils sont cependant bien connus de ceux qui les administrent. 

Si l'on publiait un état exact des revenus de tous les hôpi- 



HOSTILITÉ. U3 

taux, avec des listes périodiques de la dépense et de la recette, 
on connaîtrait le rapport des secours et des besoins ; et ce serait 
avoir trop mauvaise opinion des hommes, que de croire que ce 
fût sans effet : la commisération nous est naturelle. 

Nous n'entrerons point ici dans l'examen critique de l'admi- 
nistration de nos hôpitaux i on peut consulter là-dessus les 
différents mémoires que M. de Chamousset a publiés sous le 
titre de Vues d'un citoyen; et l'on y verra que des malades qui 
entrent à l'IIôtel-Dieu, il en périt un quart, tandis qu'on n'en 
perd qu'un huitième à la Charité, un neuvième et même un 
quatorzième dans d'autres hôpitaux^ d'où vient cette diffé- 
rence effrayante ? Voyez Hôtel-Dieu. 

HOSTILITÉ, s. f. {Art milit. et dolitiq.). Ce mot vient du 
latin, hostis, ennemi. Une hostilité est une action d'ennemi. 

Les hostilités ont un temps pour commencer et pour finir, 
et l'humanité n'en permet pas de toutes les espèces. H y a des 
actions qu'aucun motif ne peut excuser. 

Les hostilités commencent légitimement lorsqu'un peuple 
manifeste des desseins violents, ou lorsqu'il refuse les répara- 
tions qu'on a le droit d'en exiger. 

n est prudent de prévenir son ennemi ; et il y aurait bien 
de la maladresse à l'attendre sur son pays, quand on peut se 
porter dans le sien. 

Les hostilités peuvent durer sans injustice autant que le 
danger. Il ne suffit pas d'avoir obtenu la satisfaction qu'on 
demandait. Il est encore permis de se précautionner contre 
des injures nouvelles. 

Toute guerre a son but, et toutes les hostilités qui ne 
tendent point à ce but sont illicites. Empoisonner les eaux ou 
les armes, brûler sans nécessité, tuer celui qui est désarmé ou 
qui peut l'être, dévaster les campagnes, massacrer de sang- 
froid les otages ou les prisonniers, passer au fil de l'épée des 
femmes et des enfants, ce sont des actions atroces qui désho- 
norent toujours un vainqueur. Il ne faudrait pas même se porter 
à ces excès, lorsqu'ils seraient devenus les seuls moyens de 
réduire son ennemi. Qu'a de commun l'innocent qui bégaye, 
avec la cause de vos haines? 

Parmi les hostilités il y en a que les nations policées se 
sont interdites d'un consentement général ; mais les lois de la 



i;,^ HOTEL-DIEU. 

guerre sont un mélange si bizarre de barbarie et d'immanité, 
que le soldat qui pille, brûle, viole, n'est puni ni par les siens 
ni par l'ennemi. Cependant il n'en est pas de ces énormités, 
connue des actions auxquelles on est emporté dans la chaleur 
du combat. 

On demande s'il est permis de tuer un général ennemi. 
C'est une action que les Anciens se sont permise, et que 
l'histoire n'a jamais blâmée ; et de nos jours, le seul point qui 
soit généralement décidé, c'est que l'exécration serait la juste 
récompense de la mort d'un général ennemi, si elle était la 
suite de la corruption d'un de ses soldats. 

On a proscrit toutes les hoslililês qui avaient quelque appa- 
rence d'atrocité, et qui pouvaient être réciproques. 

IIOTEL-DIKU [Hist. mod.). C'est le plus étendu, le plus 
nombreux, le ])lus riche et le plus elTrayant de tous nos 
liùpitaux. 

Voici le tableau que les administrateurs eux-mêmes en ont 
tracé à la tête des comptes qu'ils rendaient au public dans le 
siècle passé. 

Qu'on se représente une longue enfdade de salles contiguës, 
où l'on rassemble des malades de toute espèce, et où l'on 
en entasse souvent trois, quatre, cinq et six dans un même lit; 
les vivants à côté des moribonds et des morts; l'air infecté des 
exhalaisons de cette multitude de corps malsains, portant des 
uns aux autres les germes pestilentiels de leurs infirmités; et le 
spectacle de la douleur et de l'agonie de tous côtés offert et 
reçu. Voilà VIlôlel-Dicu. 

Aussi de ces misérables les uns sortent avec des maux 
qu'ils n'avaient point apportés dans cet hôpital, et que souvent 
ils vont communiquer au dehors à ceux avec lesquels ils vivent. 
D'autres, guéris imparfaitement, passent le reste de leurs jours 
dans une convalescence aussi cruelle que la maladie; et le 
reste périt, à l'exception d'un petit nombre qu'un tempérament 
robuste soutient. 

\J Hôtel-Dieu est fort ancien. Il est situé dans la maison 
même d'Ercembalus, préfet ou gouverneur de Paris sous Clo- 
taire lll, en 0C5. Il s'est successivement accru et enrichi. On a 
proposé, en différents temps, des projets de réforme qui n'ont 
jamais pu s'exécuter, et il est resté comme un gouffre toujours 



HUMANITE. U5 

ouvert, où les vies des hommes avec les aumônes des parti- 
culiers vont se perdre. 

HOUAME, ou HouAiNE,s. m. [Ilist. mocL), secte mahométane. 
Les Ilouamcs courent l'Arabie; ils n'ont de logements que 
leurs tentes, ils se sont fait une loi particulière; ils n'entrent 
point dans les mosquées ; ils font leurs prières et leurs céré- 
monies sous leurs pavillons, et finissent leurs exercices pieux 
par s'occuper de la propagation de l'espèce, qu'ils regardent 
comme le premier dévoir de l'homme ; en conséquence l'objet 
leur est indiflerent. Us se précipitent sur le premier qui se pré- 
sente. Ils ne s'agit pas de se procurer un plaisir recherché, ou 
de satisfaire une passion qui tourmente, mais de remplir un 
acte religieux : belle ou laide, jeune ou vieille, fille ou femme 
un houamc ferme les yeux et accomplit sa loi. 11 y a quelques 
houames à Alexandrie, où ce culte n'est pas toléré ; on y brûle 
tous ceux qu'on y découvre. 

HOURIS, s. f. pi. {Ilist. mod.). Les Mahométans appellent 
ainsi les femmes destinées aux plaisirs des fidèles croyants, 
dans le paradis que le grand Prophète leur a promis. Ces 
femmes ne sont point celles avec lesquelles ils auront vécu dans 
ce monde; mais d'autres d'une création toute nouvelle, d'une 
beauté singulière, dont les charmes seront inaltérables, qui 
iront au-devant de leurs embrassements, et que la jouissance 
ne flétrira jamais. Pour celles qu'ils rassemblent dans leurs 
sérails, le paradis leur est fermé ; aussi n'entrent-elles point 
dans les mosquées, à peine leur apprend-on à prier Dieu, et le 
bonheur qu'on trouve dans leurs caresses les plus volup- 
tueuses n'est qu'une ombre légère de celui qu'on éprouvera 
avec les houris. 

HUÉE, s. f. {Grani.), crï d'improbation de la multitude. Un 
mauvais poète se fait huer au théâtre. On hue un mauvais 
acteur, une mauvaise actrice. On hue dans les rues un prêtre ou 
un moine qui sort d'un mauvais lieu. 

HUMANITÉ, s. f. {Morale.), c'est un sentiment de bienveil- 
lance pour tous les hommes, qui ne s'enflamme guère que 
dans une âme grande et sensible. Ce noble et sublime enthou- 
siasme se tourmente des peines des autres et du besoin de les 
soulager; il voudrait parcourir l'univers pour abolir l'esclavage, 
la superstition, le vice et le malheur. 

\v. 10 



HG iiL MILITÉ. 

11 nous cache les fautes de nos semblables, ou nous em- 
pêche de les sentir; mais il nous rend sévères pour les crimes. 
Il arrache des mains du scélérat l'arme qui serait funeste à 
l'homme de bien ; il ne nous porte pas à nous dégager des 
chaules particulières : il nous rend, au contraire, meilleurs 
amis, meilleuis citoyens, meilleurs époux; il se plaît à s'épan- 
cher par la bienfaisance sur les êtres que la nature a placés 
près de nous. J'ai vu cette vertu, source de tant d'autres, dans 
beaucoup de têtes et dans fort peu de cœurs. 

HUMBLE, adj. {Grmu.), modeste, soumis, sans fierté, sans 
orgueil. J'ai lu sur la table d'un théologien, humilité, pauvre 
vertu; hypocrisie, vérité dont il ne serait pas difficile de faire 
l'apologie. On s'humilie devant Dieu par la comparaison de son 
infinie puissance et du néant des créatures. On s'humilie à ses 
propres yeux, en détournant la vue du peu de qualités qu'on 
possède, et de la multitude des défauts dont elles sont entourées 
et qui les étouflent. On s'humilie devant les autres, en avouant 
leur supériorité ou en acceptant les fonctions qu'ils dédaignent. 
Ilianblc se prend pour bas. On dit : les superbes palais des rois 
ne se soutiennent que par le travail de celui qui habite une 
humble cabane. C'est à force de surcharger le malheureux de 
travail, et de diminuer sa nourriture, que les grands se font 
une splendeur passagère. 

HUMEUR {Morale). On donne ce nom aux différents états- 
de l'âme, qui paraissent plus l'eflet du tempérament que de la 
raison et de la situation. 

On dit des hommes qu'ils agissent par humeur^ quand les 
motifs de leurs actions ne naissent pas de la nature des choses : 
on. donne le nom (XJtuDicur à un chagrin momentané, dont la 
cause morale est inconnue. Quand les nerfs et le physique ne 
s'en mêlent pas, ce chagrin a sa source dans un amour-propre 
délicat, trop humilié du mauvais succès d'une prétention déçue 
ou du sentiment d'une faute commise, l! humeur est quelquefois le 
chagrin de l'ennui. Courir chez un malheureux pour le soulager 
ou pour le consoler, se livrer à une occupation utile, faire une 
action c{ui doive plaire à l'ami qu'on estime, s'avouer à soi- 
même la faute qu'on a faite ; voilà les meilleurs remèdes qu'on 
ait trouvés jusqu'à présent CQWivtV hw)ieur. 

IILMILITÉ, s. f. {Morale.), c'est une sorte de timidité natu- 



HUMOUR. 147 

relie ou acquise, qui nous détermine souvent, à accorder aux 
autres une prééminence que nous méritons. Elle naît d'une 
réflexion habituelle sur la faiblesse humaine, sur les fautes 
qu'on a commises, sur celles qu'on peut commettre, sur la mé- 
diocrité des talents qu'on a, sur la supériorité des talents qu'on 
reconnaît à d'autres, sur l'importance des devoirs de tel ou tel 
emploi qu'on pourrait solliciter, mais dont on s'éloigne par la 
comparaison qu'on fait de ses qualités personnelles avec les 
fonctions qu'on aurait à remplir, etc. Il y a des occasions où 
l'amour-propre bien entendu ne conseille pas mieux que Vhu- 
inililc. L'orgueil est l'opposé de V humilité; l'homme humble 
s'abaisse à ses propres yeux et aux yeux des autres ; l'orgueil- 
leux se surfait. Se déprimer soi-même pour plaire à celui 
qu'on méprise et qu'on veut flatter, ce n'est pas humilité; c'est 
fausseté, c'est bassesse. Il y a de la diiférence entre l'humilité 
et la modestie ; celui qui est humble ne s'estime pas ce qu'il 
vaut; celui qui est modeste peut connaître toute sa valeur; mais 
il s'applique à la dérober aux autres; il craint de les humilier. 
L'homme médiocre, qui se l'avoue franchement, n'est ni 
humble, ni modeste ; il est juste et n'est pas sans quelque 
courage. Voyez Humble. 

HUMOUR, s. m. (Morale). Les Anglais se servent de ce mot 
pour désigner une plaisanterie originale, peu commune et d'un 
tour singulier. Parmi les auteurs de cette nation, personne n'a 
eu de Vhumour, ou de cette plaisanterie originale, à un plus 
haut point que Swift qui, par le tour qu'il savait donner à ses 
])laisanteries, produisit quelquefois, parmi ses compatriotes, 
des effets qu'on n'aurait jamais pu attendre des ouvrages les plus 
sérieux et les mieux raisonnes, ridiculum acri.^ etc. C'est ainsi 
qu'en conseillant aux Anglais de manger avec des choux-fleurs 
les petits enfants des Irlandais, il fit rentrer en lui-même le 
gouvernement anglais, prêt à leur ôter les dernières ressources 
de commerce qui leur restassent ; cette brochure a pour titre : 
Proposition modeste pour faire fleurir le royaume d'Irlande, etc. 
Le Voyage de Gulliver, du même auteur, est une satire remplie 
(Vhumour. De ce genre est aussi la plaisanterie du même Swift, 
qui prédit la mort de Patridge, faiseur d'almanaclis, et, le 
terme échu, entreprit de lui prouver qu'il était mort effective- 
ment, malgré les protestations que son adversaire pût faire 



U8 IIYLOPATHIA^ISME. 

pour assurer le contraire. Au reste, les Anglais ne sont point 
les seuls qui aient eu Yhumour en partage. Swift a tiré de très- 
grands secours des œuvres de Rabelais et de Cyrano de Ber- 
gerac. Les Mémoires du cJteralicr de Grarmnoiit sont pleins 
d'himîour, et peuvent passer pour un chef-d'œuvre en ce genre; 
et même en général cette sorte de plaisanterie paraît plus 
propre au génie léger et folâtre du Français qu'à la tournure 
d'esprit sérieuse et raisonnée des Anglais. 

HYLOPATIIIANISME, s. m. [Ilist. de la Philologie), espèce 
d'athéisme philosophique, qui consistait à dire que tout ce qu'il 
y a dans l'univers n'est autre chose que la matière, ou des qua- 
lités de la matière. Les anciens naturalistes, aussi bien que 
ceux qui ont suivi Démocrite, ont tiré tout de la matière mue 
par hasard. Ladiiïérence qu'il y avait entre eux, c'est que ceux 
qui étaient dans les sentiments de Démocrite se servaient de 
la supposition des atomes pour rendre raison des phénomènes; 
au lieu que les hylopa/hieus se servaient des formes et des 
qualités ; mais dans le fond c'était une même hypothèse 
d'athéisme, quoique sous différentes formes; et l'on peut nom- 
mer les uns athées atomistes, les autres hylopatltiens pour les 
distinguer. Aristote fait Thaïes auteur de cette opinion; mais 
de bons garants représentent les sentiments de Thaïes d'une 
autre manière, et disent formellement qu'il admettait une divi- 
nité qui avait tiré toutes choses de la matière lluide, et qu'il 
croyait l'âme immortelle. Il semble que l'on n'a rapporté si 
diversement le sentiment de Thaïes, que parce qu'il n'avait 
laissé aucuns écrits ; car Anaximandre est celui qui a le pre- 
mier écrit sur les matières de philosophie. C'est plutôt à celui- 
ci qu'à Thaïes, qu'il faut imputer l'origine de l'athéisme des 
hylopdlJiiens. 11 disait que la matière première était je ne sais 
quoi d'infini, qui recevait toutes sortes de formes et de qua- 
lités, sans reconnaître aucun autre principe qui la gouvernât. Il 
fut suivi de quantité d'aihées , entre autres d'Hyppon, sur- 
nommé l'athée, jusqu'à ce que Anaxagore arrêta ce torrent 
d'athéisme dans la secte Ionique, en établissant une intelligence 
pour principe de l'univers. 

Pour Thaïes, il est justifié par Cicéron, Diogène Laërce, 
Clément d'Alexandrie. Aristote lui-même, dans son Traité de 
l'âme, dit que Thaïes a cru que tout était plein de dieux. 11 y a 



HYLOPATHIANISME. UO 

donc toute apparence qu'il n'a parlé de Thaïes comme du chef 
des athées hylopatliiens que parce que ses disciples l'étaient 
en effet, et qu'il a jugé du sentiment de ce philosophe par 
ceux de ses sectateurs. C'est ce qui est souvent arrivé et qui a 
fait tort à la mémoire des fondateurs des sectes, qui ont eu de 
meilleurs sentiments que leurs disciples. On devait penser que 
les philosophes ne se gênaient pas si fort qu'ils ne recher- 
chassent et qu'ils ne soutinssent autre chose que les sentiments 
de leurs maîtres, et qu'ils y ajoutaient souvent du leur, soit 
que cela se fît par voie d'explication ou de conséquence, ou 
même de nouvelles découvertes qu'ils mêlaient avec les opi- 
nions de leurs prédécesseurs. On a fait encore plus de tort aux 
sectes anciennes, en attribuant à tous ceux d'une secte le sen- 
timent de chacun des particuliers qui faisaient profession de 
la suivre. Qui peut néanmoins douter que, dans une secte un 
peu nombreuse, il ne pût y avoir grande diversité de senti- 
ments, quand même on supposerait que tous les membres 
s'accordaient à l'égard des principes généraux? On en use de 
même, pour le dire en passant, dans des recherches de plus 
grande conséquence que celle des opinions des philosophes 
païens; par exemple, quand on trouve dans deux ou trois rab- 
bins cabalistes quelques propositions que l'on croit avoir in- 
térêt de soutenir, on dit, en termes généraux, que c'est là 
l'ancienne cabale et même les sentiments de toute l'Eglise 
judaïque, qui n'en avait apparemment jamais ouï parler. Quand 
deux ou trois Pères ont dit quelque chose, on soutient hardi- 
ment que c'est là l'opinion de tout leur siècle, duquel il ne 
nous reste peut-être que ces seuls écrivains-là, dont on ne sait 
point si les ouvrages reçurent l'applaudissement de tout le 
monde, ou s'ils furent fort connus. Il serait à souhaiter qu'on 
parlcàt moins affirmativement, surtout des points particuliers et 
des conséquences éloignées, et qu'on ne les attribuât directe- 
tement qu'à ceux dans les écrits desquels on les trouve. J'avoue 
que l'histoire des sentiments de l'antiquité n'en paraîtrait pas 
si complète, et qu'il faudrait parler en doutant, beaucoup plus 
souvent qu'on ne le fait communément; mais en se conduisant 
autrement, on s'expose au danger de prendre des conjectures 
fausses et incertaines pour des vérités reconnues et indubi- 
tables. Le commun des gens de lettres ne s'accommode pas des 



150 HYPOCRITE. 

expressions suspendues, non plus que le peuple. Ils aiment 
les affirmations générales et universelles, et le ton hardi d'un 
docteur fait dans leur esprit le même eflet que l'évidence. Re- 
venons de cette digression. 11 est certain que le vulgaire a 
toujours été un fort mauvais juge de ces matières, et qu'il a 
condamné comme athées des gens qui croyaient une divinité, 
seulement parce qu'ils n'approuvaient pas certaines opinions 
ou quelques superstitions de la théologie populaire. Par exem- 
ple, quoique Anaxagore de Clazomène fût, après Thaïes, le 
premier de la secte Ionique qui reconnut pour principe de 
l'univers un esprit infini, néanmoins on le traitait communé- 
ment d'athée, parce qu'il disait que le soleil n'était qu'un globe 
de feu, et la lune qu'une terre; c'est-à-dire, parce qu'il niait 
qu'il y eût des intelligences attachées à ces astres, et par con- 
séquent que ce fussent des divinités. On accusa de même 
Socrate d'athéisme, quoiqu'on n'entreprît, dans le procès qu'on 
lui fit, de prouver autre chose contre lui, sinon qu'il croyait 
que les dieux qu'on adorait à Athènes n'étaient pas de véri- 
tables dieux. C'est pour cela encore que l'on traitait d'athées 
les chrétiens pendant les premiers siècles, parce qu'ils reje- 
taient les dieux du paganisme. Au contraire, le peuple a souvent 
regardé de véritables athées comme des gens persuadés de 
l'existence d'une divinité, seulement parce qu'ils observaient la 
forme extérieure de la religion, et qu'ils se servaient des ma- 
nières de parler usitées. 

HYPOCRITE, s. m. [Morale), c'est un homme qui se montre 
avec un caractère qui n'est pas le sien : les distinctions flat- 
teuses et l'estime du public qu'obtient une sorte de mérite, la 
nécessité de paraître, la difficulté d'être, la force des pen- 
chants, la faiblesse de l'amour de l'ordre, et la crainte de 
paraître le blesser, mille autres causes, forcent les hommes à 
se montrer différents de ce qu'ils sont. Tout a ses Itypocrites; 
la vertu, le vice, le plaisir, la douleur, etc. 

Mais le nom d'hypocrite est donné plus particulière- 
ment à ces hommes constamment faux et pervers, qui, sans 
vertus et sans religion, prétendent faire respecter en eux 
les plus grandes vertus et l'amour de la religion ; ils sont 
zélés pour se dispenser d'être honnêtes ; héros ou saints , 
pour se dispenser d'être bons. Des fanges du vice ils élèvent 



IDENTITÉ. 151 

une voix respectée pour accuser le mérite ou de crime ou 
d'impiété. 

Le ciel est dans leurs yeux, l'enfer est dans leur cœur. 



IDENTITÉ, s. f. [Mctaphys.]. Vidcntitc d'une cliose est ce 
qui fait dire qu'elle est la même et non une autre; il paraît 
ainsi qu'identité et unité ne diiïèrent point, sinon par certain 
regard de temps et de lieu. Une chose considérée en divers 
lieux, ou en divers temps, se retrouvant ce qu'elle était, est 
alors dite la même chose. Si vous la considériez sans nulle 
différence de temps ni de lieu, vous la diriez simplement une 
chose-, car par rapport au même temps et au même lieu, on dit 
voilà une chose, et non voilà la même chose. 

Nous concevons différemment V identité en différents êtres: 
nous trouvons une substance intelligente, toujours précisément 
la même, à raison de son unité ou indivisibilité, quelques mo- 
difications qu'il y survienne, telle que ses pensées ou ses senti- 
ments. Une même âme n'en est pas moins précisément la même, 
pour éprouver des changements d'augmentation ou de dimi- 
nution de pensées ou de sentiments; au lieu que dans les êtres 
corporels, une portion de matière n'est plus dite précisément 
la même, quand elle reçoit continuellement augmentation ou 
altération dans ses modifications, telles que sa figure et son 
mouvement. 

Observons que l'usage admet une identité de ressemblance, 
qui se confond souvent avec la vraie identité^ par exemple, 
en versant d'une bouteille de vin en deux verres, on dit que 
dans l'un et l'autre verre c'est le ?nême vin; et eu faisant deux 
habits d'une même pièce de drap, on dit que les deux habits 
sont de même drap. Cette identité n'est que dans la rcssem- 
hlance, et non dans la substance, puisque la substance de l'un 
peut se trouver détruite sans que la substance de l'autre se 
trouve altérée en rien. Par la ressemblance, deux choses sont 
dites aussi la même, quand l'une succède à l'autre dans un chan- 
gement imperceptible, bien que très-réel, en sorte que ce sont 
deux suJDstances toutes différentes ; ainsi la substance de la ri- 



152 IDIOT. 

vière de Seine change tous les jours imperceptiblement, el par 
là on dit que c'est toujours la même rivière, bien que la sub- 
stance de l'eau qui forme cette rivière change et s'écoule à 
chaque intant; ainsi le vaisseau de Thésée était dit toujours le 
même vaisseau de Thésée, bien qu'à force d'être radoubé il ne 
restât plus un seul morceau du bois dont il avait été formé 
d'abord ; ainsi le même corps d'un homme à cinquante ans n'a- 
t-il plus rien peut-être de la substance qui composait le même 
corps quand cet homme n'avait que six mois, c'est-à-dire qu'il 
n'y a souvent dans les choses matérielles qu'une idcnlitc de 
ressemblance, que l'équivoque du mot fait prendre communé- 
ment pour une idcnlitc de substance. Quelque mince que pa- 
raisse cette observation, on en peut voir l'importance par une 
réflexion de M. Bayle, dans son Dictionnaire critique, au mot 
Spinosa, lettre L. 11 montre que cette équivoque pitoyable est 
le fondement de tout le fameux système de Spinosa. 

Sénèque fait un raisonnement sophistique, en le composant 
des diiïérentes significations du terme cYidcntitc. Pour consoler 
un honniie de la perte de ses amis, il lui représente qu'on peut 
en acquérir d'autres ; n///is ils ne seront pus les mêmes ? Ni 
vous non plus, dit-il, vous n'êtes jjus le ?uéme; vous elunigez 
toujours. Quand on se plaint que de nouveaux amis ne rem- 
placent pas ceux qu'on a perdus, ce n'est pas parce qu'ils ne 
sont pas de la même humeur, du même âge, etc. ; ce sont là 
des changements par où nous passons; mais nous ne devenons 
pas nous-mêmes d'autres individus, comme les amis nouveaux 
sont des individus diiïérents des anciens. 

M. Locke me paraît définir juste Videntilé d'une plante, en 
disant que l'organisation qui lui a fait commencer d'être plante 
subsiste : il applique la même idée au corps humain. 

IDIOT, adj. [Gram.]. il se dit de celui en qui un défaut 
naturel dans les organes qui servent aux opérations de l'enten- 
dement est si grand, qu'il est incapal)le de combiner aucune 
idée, en sorte que sa condition paraît à cet égard plus bornée 
que celle de la hôte. La dill'érence de Vidiot et de l'imbécile 
consiste, ce me semble, en ce qu'on naît idiot, et qu'on devient 
imbécile. Le mot idiot vient de louor/;;, qui signifie homme 
purticulier, qui s'est renfermé dans une vie retirée, loin des 
aiïaires du gouvernement; c'est-à-dire celui que nous appelle- 



IGNORANCE. 153 

rions aujourd'hui un sage. 11 y a eu un célèbre mystique qui 
prit par moJestie la qualité A' idiot, qui lui convenait beaucoup 
plus qu'il ne pensait. 

IGNOMINIE, s. f. [Gram. et Morale.), dégradation du caractère 
public d'un homme ; on y est conduit ou par l'action ou par le 
châtiment. L'innocence reconnue efface V ignominie du châti- 
ment. U ignominie de l'action est une tache qui ne s'efface 
jamais ; il vaut mieux mourir avec honneur que vivre avec igno- 
minie. L'homme qui est tombé dans Vignominie est condamné 
à marcher sur la terre la tête baissée ; il n'a de ressource que 
dans l'impudence ou la mort. Lorsque l'équité des siècles absout 
un homme de Vignominie, elle retombe sur le peuple qui l'a 
flétri. Un législateur éclairé n'attachera de peines ignomi- 
nieuses qu'aux actions dont la méchanceté sei'a avouée dans tous 
les temps et chez toutes les nations. 

IGNORANCE, s. f. {Métapliys.). Vignoranee consiste propre- 
ment dans la privation de l'idée d'une chose, ou de ce qui sert 
à former un jugement sur cette chose. Il y en a qui la définissent 
priealioa ou négation de seienee; mais comme le terme de 
science, dans son sens précis et philosophique, emporte une 
connaissance certaine et démontrée, ce serait donner une défi- 
nition incomplète de Vignoranee que de la restreindre au 
défaut des connaissances certaines. On n'ignore point une 
infinité de choses qu'on ne saurait démontrer. La définition que 
nous donnons dans cet article, d'après M. Wolf, est donc plus 
exacte. Nous ignorons, ou ce dont nous n'avons point absolu- 
ment d'idée, ou les choses sur lesquelles nous n'avons pas ce 
qui est nécessaire pour former un jugement, quoique nous en 
ayons déjà quelque idée. Celui qui n'a jamais vu d'huître, 
par exemple, est dans Vignoranee du sujet même qui porte ce 
nom; mais celui à la vue duquel une huître se présente en 
acquiert l'idée, mais il ignore quel jugement il en doit porter, 
et n'oserait affirmer que ce soit un mets mangeable, beaucoup 
moins que ce soit un mets délicieux. Sa propre expérience, ni 
celle d'autrui, dans la supposition que personne ne l'ait ins- 
truit là-dessus, ne lui fournissent point matière à prononcer. Il 
peut bien s'imaginer, à la vérité, que l'huître est bonne à 
manger; mais c'est un soupçon, un jugement hasardé; rien ne 
l'assure encore de la possibilité de la chose. 



15/» IGNORANCE. 

Les causes de notre ignorance procèdent donc : 1° du 
manque de nos idées ; 2» de ce que nous ne pouvons pas décou- 
vrir la connexion qui est entre les idées que nous avons ; 3° de 
ce que nous ne rélléchissons pas assez sur nos idées; car si 
nous considérons, en premier lieu, que les notions que nous 
avons par nos facultés n'ont aucune proportion avec les choses 
mêmes, puisque nous n'avons pas une idée claire et distincte de 
la substance même qui est le fondement de tout le reste, nous 
reconnaîtrons aisément combien peu nous pouvons avoir de 
notions certaines; et, sans parler des corps qui échappent à 
notre connaissance, à cause de leur éloignement, il y en a une 
inlinité qui nous sont inconnus, à cause de leur petitesse. Or, 
comme ces parties subtiles qui nous sont insensibles sont par- 
ties actives de la matière, et les premiers matériaux dont elle 
se sert, et desquels dépendent les secondes qualités et la plu- 
part des opérations naturelles, nous sommes obligés, par le 
défaut de leur notion, de rester dans une ignorance invincible 
de ce que nous voudrions connaître à leur sujet, nous étant 
impossible de former aucun jugement certain, n'ayant de ces 
premiers corpuscules aucune idée précise et distincte. 

S'il nous était possible de connaître par nos sens ces parties 
déliées et subtiles, qui sont les parties actives de la matière, 
nous distinguerions leurs opérations mécaniques avec autant de 
facilité qu'en a un horloger pour connaître la raison pour 
laquelle une montre va ou s'arrête. Nous ne serions point 
embarrassés d'expliquer pourquoi l'argent se dissout dans l'eau- 
forte, et non point dans l'eau régale ; au contraire de l'or, qui 
se dissout dans l'eau régale, et non pas dans l'eau forte. Si nos 
sens pouvaient être assez aigus pour apercevoir les parties 
actives de la matière, nous verrions travailler les parties de 
l'eau-forte sur celles de l'argent, et cette mécanique nous serait 
aussi facile à découvrir qu'il l'est à l'horloger desavoir comment 
et par quel ressort se fait le mouvement d'une pendule ; mais le 
défaut de nos sens ne nous laisse que des conjectures fondées 
sur des idées qui sont peut-être fausses, et nous ne pouvons 
être assuré d'aucune chose sur leur sujet, que de ce que nous 
pouvons en apprendre par un petit nombre d'expériences qui 
ne réussissent pas toujours, et dont chacun explique les opéra- 
tions secrètes à sa fantaisie. 



IGNORANCE. 155 

La difficulté que nous avons de trouver la connexion de nos 
idées est la seconde cause de notre ignorance. 11 nous est im- 
possible de déduire en aucune manière les idées de qualités 
sensibles que nous avons des corps; il nous est encore impos- 
sible de concevoir que la pensée puisse produire le mouvement 
dans un corps, et que le corps puisse à son tour produire la 
pensée dans l'esprit. Nous ne pouvons pénétrer comment l'es- 
prit agit sur la matière, et la matière sur l'esprit; la faiblesse 
de notre entendement ne saurait trouver la connexion de ces 
idées, et le seul secours que nous ayons est de recourir à un 
agent tout puissant et tout sage, qui opère par des moyens que 
notre faiblesse ne peut pénétrer. 

Enfin notre paresse, notre négligence et notre peu d'atten- 
tion à réfléchir, sont aussi des causes de notre ignorance. Nous 
avons souvent des idées complètes, desquelles nous pouvons 
aisément découvrir la connexion ; mais faute de suivre ces 
idées, et de découvrir des idées moyennes qui puissent nous 
apprendre quelle espèce de convenance ou disconvenance elles 
ont entre elles, nous restons dans notre ignorance. Cette der- 
nière ignorance est blâmable, et non pas celle qui commence 
où finissent nos idées. Elle ne doit avoir rien d'affligeant pour 
nous, parce que nous devons nous prendre tels que nous 
sommes, et non pas tels qu'il semble à l'imagination que nous 
pourrions être. Pourquoi regretterions-nous des connaissances 
que nous n'avons pu nous procurer, et qui sans doute ne nous 
sont pas fort nécessaires, puisque nous en sommes privés? 
J'aimerais autant, a dit un des premiers génies de notre siècle, 
m'affliger sérieusement de n'avoir pas quatre yeux, quatre pieds 
et deux ailes. 

IGNORANCE {Morale). L'ignorance.^ en morale, est distin- 
guée de l'erreur. 1! ignorance n'est qu''une privation d'idées ou 
de connaissance ; mais l'erreur est la non-conformité ou l'oppo- 
sition de nos idées avec la nature et l'état des choses. Ainsi 
l'erreur étant le renversement de la vérité, elle lui est beau- 
coup plus contraire que Vignorancc, qui est comme un milieu 
entre la vérité et l'erreur. Il faut remarquer que nous ne par- 
lons pas ici de Vignorance et de l'erreur, simplement pour 
connaître ce qu'elles sont en elles-mêmes ; notre principal but 
est de les envisager comme principes de nos actions. Sur ce 



156 IGNORANCE. 

pied-là, Ylgnorance et l'erreur, quoique naturellement dis- 
tinctes l'une (le l'autre, se trouvent pour l'ordinaire mêlées 
ensemble et comme confondues; en sorte que ce que l'on dit 
de l'une doit également s'appliquer à l'autre. Viguorancc est 
souvent la cause de l'erreur; mais jointes ou non, elles suivent 
les mêmes règles, et produisent le même effet par l'influence 
qu'elles ont sur nos actions ou nos omissions. Peut-être môme 
que dans l'exacte précision, il n'y a proi)rement que l'erreur qui 
puisse être le principe de quelque action, et non la simple 
ignorance, qui, n'étant en elle-même qu'une privation d'idées, 
ne saurait rien produire. 

h'ignoranre et l'erreur sont de plusieurs sortes, et il est 
nécessaire d'en marquer ici les différences. 1° L'erreur consi- 
dérée par rapport à son objet est ou de droit ou de fait. 2° l*ar 
rapporta son origine, Y ignorance est ou volontaire ou involon- 
taire; l'erreur est vincible ou invincible. 3° Eu égard à l'In- 
fluence de l'erreur sur l'action ou sur l'alïaire dont il s'agit, 
elle est essoitielle ou accidentelle. 

L'erreur est de droit ou de fait, suivant que l'on se trompe, 
ou sur la disposition d'une loi, ou sur un fait qui n'est pas bien 
connu. Ce serait, par exemple, une erreur de droit, si un prince 
jugeait que de cela seul qu'un État voisin augmente insensible- 
ment en force et en puissance, il peut légitimement lui déclarer 
la guerre. Au contraire l'idée qu'avait Abimclec de Sara, femme 
d'Abraham, en la prenant pour une personne libre, était une 
erreur de fait. 

L'ignorance dans laquelle on se trouve par sa faute, ou 
l'erreur contractée par négligence, et dont on se serait garanti, si 
l'on eût pris tous les soins dont on était capable, est une igno- 
rance volontaire, ou bien c'est une erreur vincible. Ainsi le 
polythéisme des païens était une erreur vincible ; car il ne tenait 
qu'à eux de faire usage de leur raison pour comprendre qu'il 
n'y avait nulle nécessité de supposer plusieurs dieux. Mais 
Vignorance est involontaire, et l'erreur est invincible, si elles 
sont telles que l'on n'ait pu ni s'en garantir ni s'en relever, 
même avec tous les soins moralement possibles. C'est ainsi que 
Y ignorance où étaient les Américains de la religion chrétienne 
avant qu'ils eussent aucun commerce avec les Européens, étai 
une ignorance involontaire et invincible. 



ILIADE. ■ 157 

Enfin, l'on entend par une erreur essentielle celle qui a 
pour objet quelque circonstance nécessaire dans l'aiïaire dont il 
s'agit, et qui, par cela même, a une influence directe sur l'ac- 
tion faite en conséquence, en sorte que , sans cette erreur, 
l'action n'aurait point été faite. C'était, par exemple, une 
erreur essentielle que celle des Troyens qui, à la prise de leur 
ville, lançaient des traits sur leurs propres gens, les prenant 
pour des ennemis, parce qu'ils étaient armés à la grecque. 

Au contraire, l'erreur accidentelle est celle qui n'a, par 
elle-même, nulle liaison nécessaire avec l'aflaire dont il s'agit, 
et qui par conséquent ne saurait être considérée comme la vraie 
cause de l'action. 

A l'égard des choses faites par erreur ou par ignorance, on 
peut dire en général que l'on n'est point responsable de ce que 
l'on fait par une ignorance invincible, quand d'ailleurs elle est 
involontaire dans son origine et dans sa cause. Si un prince 
traverse ses Etats, travesti et incognito, ses sujets ne sont point 
blâmables de ce qu'ils ne lui rendent pas les honneurs qui lui 
sont dus. Mais on imputerait avec raison une sentence injuste 
à un juge qui, par sa négligence à s'instruire du fait ou du 
droit, aurait manqué des connaissances nécessaires pour juger 
avec équité. Au reste, la possibilité de s'instruire, et les soins 
que l'on doit prendre pour cela, ne s'estiment pas, à toute 
rigueur, dans le train ordinaire de la vie; on considère ce qui 
se peut ou ne se peut pas moralement, et avec de justes égards 
à l'état actuel de l'humanité, 

^ignorance ou l'erreur, en matière de lois et de devoirs, 
passe en général pour volontaire, et n'empêche point l'impu- 
tation des actions ou des omissions qui en sont les suites. Mais 
il peut y avoir des cas particuliers dans lesquels la nature de 
la chose, qui se trouve par elle-même d'une discussion difficile, 
jointe au caractère et à l'état de la personne dont les facultés 
naturellement bornées ont encore manqué de culture par un 
défaut d'éducation, rendent l'erreur insurmontable, et par con- 
séquent digne d'excuse. C'est à la prudence du législateur à 
peser ces circonstances, et à modifier l'imputation sur ce pied-là. 

ILIADE, s. f. [Littéral.), nom d'un poème épique, le pre- 
mier et le plus parfait de tous ceux qu'Homère a composés. 

Ce mot vient du grec l"Xia;, d'iltov, Ilium, nom de cette fa- 



158 ILIADE. 

nieuse ville que les Grecs tinrent assiégée pendant dix ans, et 
qu'ils ruinèrent à la fin, à cause de l'enlèvement d'Hélène, et 
qui fait l'occasion de l'ouvrage dont le véritable sujet est la 
colère d'Achille. 

Le dessein d'Homère dans Y Iliade a été de faire concevoir 
aux Grecs divisés en plusieurs petits États combien il leur 
importait d'être unis et de conserver entre eux une bonne intel- 
ligence. Pour cet effet, il leur remet devant les yeux les maux 
que causa à leurs ancêtres la colère d'Achille, et sa mésintelli- 
gence avec Agamemnon; et les avantages qu'ils retirèrent de 
leur union. 

Y! Iliade est divisée en vingt-quatre livres, que l'on désigne 
par les lettres de l'alphabet. Pline parle d'une Iliade écrite 
sur une membrane si petite et si déliée, qu'elle pouvait tenir 
dans une coque de noix. 

Pour la conduite de V Iliade, voyez le P. Le Bossu, madame 
Dacicr et M. de La Molhe. 

Les critiques soutiennent que Y Iliade est le premier et le 
meilleur poëme qui ait paru au monde. Aristote en a presque 
entièrement tiré les règles de sa Poétique-, et il n'a eu autre 
chose à faire que d'établir des règles sur la pratique d'Homère. 
Quelques auteurs disent qu'Homère a non-seulement inventé la 
poésie, mais encore les arts et les sciences, et qu'il donne dans 
son poème des marques visibles qu'il les possédait toutes à un 
degré éminent. 

M. Barus de Cambridge va mettre un ouvrage sous presse, 
dans lequel il prouve que Salomon est l'auteur de V Iliade, 

(( V Iliade, dit M. de Voltaire dans son Essai sur la jmésie 
épique, est pleine de dieux et de combats. Ces sujets plaisent 
naturellement aux hommes; ils aiment ce qui leur paraît ter- 
rible. Ils sont comme les enfants qui écoutent avidement ces 
contes de sorciers qui les effraient. H y a des fables pour tout 
âge, et il n'y a point eu de nation qui n'ait eu les siennes. » 

De ces deux sujets qui remplissent V Iliade, naissent deux 
grands reproches que l'on fait à Homère. On lui impute l'extra- 
vagance de ses dieux et la grossièreté de ses héros. C'est repro- 
cher à un peintre d'avoir donné à ses figures les habillements 
de leur temps. Homère a peint les dieux tel qu'on les croyait, 
et les hommes tels qu'ils étaient. Ce n'est pas un grand mérite 



ILIADE. 159 

de trouver de l'absurdité dans la théologie païenne, mais il 
faudrait bien être dépourvu de goût pour ne pas aimer certaines 
fables d'Homère. Si l'idée des trois Grâces qui doivent toujours 
accompagner la déesse de la beauté, si la ceinture de Vénus, 
sont de son invention, quelles louanges ne lui doit-on pas pour 
avoir ainsi orné, cette religion que nous lui reprochons? et si 
ces fables étaient déjà reçues avant lui, peut-on mépriser un 
siècle qui avait trouvé des allégories si justes et si charmantes? 

Quant à ce qu'on appelle grossièreté des héros d'Homère, 
on peut rire tant qu'on voudra de voir Patrocle, au neuvième 
livre de Y Iliade, mettre trois gigots de mouton dans une mar- 
mite, allumer et souffler le feu et préparer le dîner avec Achille. 
Achille et Patrocle n'en sont pas moins éclatants. Charles XH, 
roi de Suède, a fait six mois sa cuisine à Demir-Tocca, sans 
rien perdre de son héroïsme ; et la plupart de nos généraux qui 
portent dans un camp tout le luxe d'une cour efféminée auront 
bien de la peine à égaler ces héros. 

Que si on reproche à Homère d'avoir tant loué la force de 
ses héros, c'est qu'avant l'invention de la poudre, la force du 
corps décidait de tout dans les batailles. Les Anciens se fai- 
saient une gloire d'être robustes, leurs plaisirs étaient des exer- 
cices violents. Ils ne passaient point leurs jours à se faire traî- 
ner dans des chars à couvert des influences de l'air, pour aller 
porter languissamment d'une maison à l'autre leur ennui et 
leur inutilité. En un mot, Homère avait k représenter un Ajax 
et un Hector, et non un courtisan de Versailles ou de Saint-James. 

On peut également excuser les défauts de style ou de détail 
qui se trouvent dans Y Iliade-, ses censeurs n'y trouvent nulle 
beauté, ses adorateurs n'y avouent nulle imperfection. Le cri- 
tique impartial convient de bonne foi qu'on y rencontre des 
endroits faibles, défectueux, traînants, quelques harangues trop 
longues, des descriptions quelquefois trop détaillées, des répé- 
titions qui rebutent, des épithètes trop communes, des compa- 
raisons qui reviennent trop souvent, et ne paraissent pas tou- 
jours assez nobles. Mais aussi ces défauts sont couverts par une 
foule intinie de grâces et de beautés inimitables, qui frappent, 
qui enlèvent, qui ravissent, et qui sollicitent pour les taches 
légères dont nous venons de parler l'indulgence de tout lecteur 
équitable et non prévenu. 



IGO ILLIMITK. 

Madame Dacier a traduit Y Iliade en prose, M. de la Mothe l'a 
iinilée en vers. L'une de ces traductions n'atteint pas la force de 
l'original, l'autre alTecte en quelque sorte de le défigurer. 

ILL.VPS, s. m. {Thcolog.), espèce, d'extase contemplative où 
l'on tombe par des degrés insensibles, où les sens extérieurs 
s'aliènent, et où les organes intérieurs s'échaulTent, s'agitent et 
mettent dans un état fort tendre et fort doux, peu diflerent de 
celui qui succède à la possession d'une femme bien aimée et 
bien estimée. 

ILLICITE, adj. {Gram. et Morale.), qui est défendu par la 
loi. Une chose illicite n'est pas toujours mauvaise en soi; le 
défaut de presque toutes les législations c'est d'avoir multiplié le 
nombre des actions illicites par la bizarrerie des défenses. On 
rend les hommes méchants en les expesant à devenir infrac- 
teurs; et comment ne deviendront-ils pas infracteurs, quand la 
loi leur défendra une chose vers laquelle l'impulsion constante 
et invincible de la nature les emporte sans cesse? Mais quand 
ils auront foulé aux pieds les lois de la société, comment res- 
pecteront-ils celles de la nature, surtout s'il arrive que l'ordre 
des devoirs moraux soit renversé, et que le préjugé leur fasse 
regarder comme des crimes atroces des actions presque indiffé- 
rentes? Par quel motif celui qui se regardera comme un sacri- 
lège balancera-t-il à se rendre menteur, voleur, calomniateur? 
Le concubinage est illicite chez les chrétiens; le trafic des 
armes est illicite en pays étrangers; il ne faut pas se défendre 
par des voies illicites. Heureux celui qui sortirait de ce monde 
sans avoir rien fait A' illicite î \)\\\s, heureux encore celui qui en 
sort sans avoir rien fait de mal! Est-il ou n'est-il pas illicite de 
parler contre une superstition consacrée par les lois? Lorsque 
Cicéron écrivit ses livres sur la divination, fit-il une action illi- 
cite? Hobbes ne sera pas embarrassé de ma question; mais 
osera-t-on avouer les principes de Hobbes, surtout dans les 
contrées où la puissance temporelle est distinguée de la puis- 
sance spirituelle? 

ILLIMITÉ, adj. {Gram.), qui n'a point de limite. Il est rela- 
tif au temps et à l'espace. On dit un temps illimité, un espace 
illimité : il l'est aussi à la puissance. Il n'y a point de puissance 
légitime et illimitée sur la terre; il y a même un sens très- 
raisonnable dans lequel on peut dire que celle de Dieu ne l'est 



ILLUSION. IGl 

pas; elle est bornée par l'essence des choses. Les notions que 
nous avons de sa justice sont immuables : où en serions-nous 
s'il en était autrement? Cependant on ne peut être trop circon- 
spect, lorsqu'il s'agit d'élever ses idées jusqu'à un être d'une 
nature aussi différente de la nôtre; il ne faut pas s'attendre, dans 
ces comparaisons, à une conformité bien rigoureuse. Mais vou- 
lons-nous vivre et mourir en paix, faisons descendre notre jus- 
tice jusqu'à la fourmi, afin que celui qui nous jugera rabaisse la 
sienne jusqu'à nous. 

ILLUSION, s. f. [Gram et Lituèrat.), c'est un mensonge des 
apparences, et faire illusion, c'est en général tromper par les 
apparences. Nos sens nous font illusion, lorsqu'ils nous mon- 
trent des objets où il n'y en a point; ou lorsqu'il y en a, et 
qu'ils nous les montrent autrement qu'ils ne sont. Les verres 
de l'optique nous font illusion de cent manières différentes, en 
altérant la grandeur, la forme, la couleur et la distance. Nos 
passions nous font illusion, lorsqu'elles nous dérobent l'injus- 
tice des actions ou des sentiments qu'elles nous inspirent. Alors 
l'on croit parce que l'on craint, ou parce que l'on désire ; V illu- 
sion augmente en proportion de la force du sentiment et de la 
faiblesse de la raison; elle flétrit ou embellit toutes les jouis- 
sances ; elle pare Ou ternit toutes les vertus : au moment où 
on perd les illusions agréables, on tombe dans l'inertie et le 
dégoût. Y a-t-il de l'enthousiasme sans illusion? Tout ce qui 
nous en impose par son éclat, son antiquité, sa fausse impor- 
tance, nous fait illusion. En ce sens, ce monde est un monde 
d'illusions. Il y a des illusions douces et consolantes, qu'il serait 
cruel d'ôter aux hommes. L'amour-propre est le père des illu- 
sions; la nature a les siennes. Une des plus fortes est celle du 
plaisir momentané, qui expose la femme à perdre sa vie pour 
la donner, et celle qui arrête la main de l'homme malheureux, 
et qui le détermine à vivre. C'est le charme de l'illusion qui 
nous aveugle, en une infinité de circonstances, sur la valeur du 
sacrifice qu'on exige de nous et sur la frivolité de la récompense 
qu'on y attache. Portez mon illusion à l'extrême, et vous 
engendrerez en moi l'admiration, le transport, l'enthousiasme, 
la fureur et le fanatisme. L'orateur conduit la persuasion; 
Y illusion marche à côté du poëte. L'orateur et le poëte sont 
deux grands magiciens, qui sont quelquefois les premières 

XV. 11 



162 IMAGINATION. 

dupes de leurs prestiges. Je dirai au poëte dramatique : Voulez- 
vous me faire illusion, que votre sujet soit simple, et que vos 
incidents ne soient point trop éloignés du cours naturel des 
choses; ne les multipliez point; qu'ils s'enchaînent et s'attirent; 
méfiez-vous des circonstances fortuites, et songez surtout au peu 
de temps et d'espace que le genre vous accorde. 

IMAGINAIRE, adj. {Gram.), qui n'est que dans l'imagination; 
ainsi l'on dit en ce sens un bonheur inwginairc, une j^cine 
imaginaire. Sous ce point de vue, imaginaire ne s'oppose point 
à réel ; car un bonheur imaginaire est un bonheur réel, une 
peine imaginaire est une peine réelle. Que la chose soit ou ne 
soit pas comme je l'imagine, je souiïre ou je suis heureux; ainsi 
Yimagiiiaire \iQ\Jii è\xQ, dans le motif, dans l'objet; mais la réa- 
lité est toujours dans la sensation. Le malade imaginaire est 
vraiment malade, d'esprit au moins, sinon de corps. Nous 
serions trop malheureux, si nous n'avions beaucoup de biens 
imaginaires. 

DLVGINATION (pouvoir de l') des femmes enceintes sur le 
FŒTUS. Quoique le fœtus ne tienne pas immédiatement à la 
matrice, qu'il n'y soit attaché que par de petits mamelons 
extérieurs à ses enveloppes, qu'il n'y ait aucune communication 
du 'cerveau de la mère avec le sien, on a prétendu que tout ce 
qui aiïectait la mère aiïectait aussi le fœtus; que les impres- 
sions de l'une portaient leurs effets sur le cerveau de l'autre ; et 
l'on a attribué à cette influence les ressemblances, les monstruo- 
sités, soit par addition, soit par retranchement ou par confor- 
mation contre nature, que l'on observe souvent dans dill'érentes 
parties du corps des enfants nouveau-nés, et surtout par les 
taches qu'on voit sur leur peau, tous efCets qui, s'ils dépendent 
àeV imagination, doivent bien plus raisonnablement être attri- 
bués à celle des personnes qui croient les apercevoir qu'à celle 
de la mère, qui n'a réellement, ni n'est susceptible d'avoir 
aucun pouvoir de cette espèce. 

On a cependant poussé, sur ce sujet, le merveilleux aussi 
loin qu'il pouvait aller. Non-seulement on a voulu que le fœtus 
pût porter les représentations réelles des appétits de sa mère, 
mais on a prétendu que, par une sympathie singulière, les 
taches, les excroissances, auxquelles on trouve quelque res- 
semblance avec des fruits, par exemple des fmises, des cerises, 



IMAGINATION. 163 

des mûres, que la mère peut avoir désiré de manger, changent 
de couleur, que leur couleur devient plus foncée dans la saison 
où les fruits entrent en maturité, et que le volume de ces 
représentations parait croître avec eux; mais avec un peu plus 
d'attention et moins de prévention, l'on pourrait voir cette cou- 
leur, ou le volume des excroissances de la peau changer bien 
plus souvent. Ces changements doivent arriver toutes les fois 
que le mouvement du sang est accéléré; et cet elfet est tout 
simple. Dans le temps où la chaleur fait mûrir les fruits, ces 
élévations cutanées sont toujours ou rouges, ou pâles, ou livides, 
parce que le sang donne ces différentes teintes à la peau, selon 
qu'il pénètre dans ses vaisseaux, en plus ou moins grande 
quantité, et que ces mêmes vaisseaux sont plus ou moins con- 
densés ou relâchés, qu'ils sont plus ou moins grands et nom- 
breux, selon la différente température de l'air, qui affecte la sur- 
face du corps, et que le tissu de la peau qui recouvre la tache 
ou l'excroissance, se trouve plus ou moins compacte ou délicat. 

Si ces taches ou envies, comme on les appelle, ont pour 
cause l'appétit de la mère qui se représente tels ou tels objets, 
pourquoi, dit M. deBulfon {Hist. mit., tome IV, chap. xi), n'ont- 
elles pas des formes et des couleurs aussi variées que les objets 
de ces appétits? Que de figures singulières ne verrait-on pas 
si les vains désirs de la mère étaient écrits sur la peau de 
l'enfant! 

Gomme nos sensations ne ressemblent point aux objets qui 
les causent, il est impossible que les fantaisies, les craintes, 
l'aversion, la frayeur, qu'aucune passion en un mot, aucune 
émotion intérieure, puissent produire aucune représentation 
réelle de ces mêmes objets ; encore moins créer en conséquence 
de ces représentations, ou retrancher des parties organisées; 
faculté qui, pouvant s'étendre au tout, serait malheureusement 
presque aussi souvent employée pour détruire l'individu dans 
le sein de la mère, pour en faire un sacrifice à l'honneur, c'est- 
à-dire au préjugé, que pour empêcher toutes conformations 
défectueuses qu'il pourrait avoir, ou pour lui en procurer de 
parfaites. D'ailleurs, il ne se ferait presque que des enfants 
mâles; toutes les femmes, pour la plupart, sont affectées des 
idées, des désirs, des objets qui ont rapport à ce sexe. 

Mais l'expérience prouvant que l'enfant dans la matrice est 



16!i IMAGINATION. 

à cet égard aussi indépeiulaiil de la mère qui le porte que l'œut 
l'est de la poule qui le couve, on peut croire tout aussi volon- 
tiers, ou tout aussi peu, que V huaginalion d'une poule qui 
voit tordre le cou à un coq, produira dans les œufs qu'elle ne 
fait qu'échauffer des poulets qui auront le cou tordu; que l'on 
peut croire la force de Yimugiiiaiion de cette femme qui, ayant 
vu rompre les membres à un criminel, mit au monde un enfant 
dont par hasard les membres se trouvèrent conformés de manière 
qu'ils paraissaient rompus. 

Cet exemple qui en a tant imposé au P. Mallebranche, 
prouve très-peu en faveur du pouvoir de Vimarii nation, dans le 
cas dont il s'agit ; 1° parce que le fait est équivoque; 2° parce 
qu'on ne peut comprendre raisonnablemeni qu'il y ait aucune 
manière dont le principe prétendu ait pu produire un pareil 
phénomène. Soit qu'on veuille l'attribuer à des inllucnces phy- 
siques, soit qu'on ait recours à des moyens mécaniques, il est 
impossible de s'en rendre raison d'une manière satisfaisante, 
puisque le cours des esprits dans le cerveau de la mère n'a 
point de communication immédiate qui puisse en conserver la 
modification jusqu'au cerveau de l'enfant; et quand même on 
conviendrait de cette communication, pourrait-on bien expli- 
quer comment elle serait propre à produire sur les membres 
du fœtus les eftets dont il s'agit? L'action des muscles de la 
mère mis en convulsion par la frayeur, l'horreur ou toute autre 
cause, peut-elle aussi jamais produire sur le corps de l'enfant 
renfermé dans la matrice, des effets assez déterminés pour opé- 
rer des solutions de continuité, plus précisément dans certaines 
parties des os que dans d'autres, et dans des os qui sont de 
nature alors à plier, à se courber, plutôt ({u'à se rompre? Peut- 
on concevoir que de pareils efforts mécaniques, qui portent sur 
le fœtus, puissent produire aucune autre sorte d'altération qui 
puisse changer la structure de certains organes, préférablement 
à tous autres? 

On ne peut donc donner quelque fondement à l'explication 
du phénomène de l'enfant rompu; explication d'ailleurs qu'il 
est toujours téméraire d'entreprendre à l'égard d'un fait extra- 
ordinaire, incertain, ou au moins dont on ne connaît pas bien 
les circonstances, qu'en supposant quelque vice de conformation 
qui aurait subsisté indépendamment du spectacle de la roue 



IMÂGIiNATION. 165 

avec lequel il a seulement concouru, en donnant lieu de dire 
très-mal à propos : post hoc, crgo propter hoc. L'enfant rachi- 
tique, dont on voit le squelette au cabinet d'histoire naturelle 
du Jardin du Roi, a les os des bras et des jambes marqués par 
des calus, dans le milieu de leur longueur, à l'inspection des- 
quels on ne peut guère douter que cet enfant n'ait eu les os 
des quatre membres rompus, pendant qu'il était dans le sein de 
sa mère, sans qu'il soit fait mention qu'elle ait été spectatrice 
du supplice de la roue, qu'ils se sont réunis ensuite, et ont 
formé calus. 

Les choses les plus extraordinaires, et qui arrivent rarement, 
dit M. de Bulïon, loco cititto, arrivent cependant aussi nécessai- 
rement que les choses ordinaires, et qui arrivent très-souvent. 
Dans le nombre infini de combinaisons que peut prendre la 
matière, les arrangements les plus singuliers doivent se trouver 
et se trouvent en effet, mais beaucoup plus rarement que les 
autres; dès lors on peut parier que sur un million d'enfants, 
par exemple, qui viennent au monde, il en naîtra un avec deux 
tètes, ou avec quatre jambes, ou avec des membres qui paraî- 
tront rompus, ou avec telle autre difformité ou monstruosité 
particulière qu'on voudra supposer. Il se peut donc naturelle- 
ment, et sans qu'on doive l'attribuer à Vùiiagimition de la mère, 
qu'il soit né un enfant avec les apparences de membres rompus, 
qu'il en soit né plusieurs ainsi, sans que les mères eussent 
assisté au spectacle de la roue; tout comme il a pu arriver 
naturellement qu'une mère, dont l'enfant était formé avec cette 
défectuosité, l'ait mis au monde après avoir vu' ce spectacle 
dans le cours de sa grossesse; en sorte que cette défectuosité 
n'ait jamais été remarquée comme une chose singulière, que 
dans le cas du concours des deux événepients. 

C'est ainsi qu'il arrive journellement qu'il naît des enfants 
avec des difformités sur la peau ou dans d'autres parties, que 
l'on ne fait observer qu'autant qu'elles ont ou que l'on croit y 
voir quelque rapport avec quelque vive affection qu'a éprouvée 
lanière pendant qu'elle portait l'enfant dans son sein. Mais il 
arrive plus souvent encore que les femmes qui croient devoir 
mettre au monde des enfants marqués, conséquemment aux 
idées, aux envies, dont leur imagination a été frappée pendant 
leur grossesse, les mettent au monde sans aucune marque qui 



166 IMAGINATION. 

ait rapport aux objets de ces aiïections, ce qui reste sous silence 
mille fois pour une; ou le concours se trouve entre le souvenir 
de quelque fantaisie qui a précédé, et quelque défectuosité qui 
a, ou pour mieux dire, en qui on trouve quelque rapport avec 
l'idée dont la mère a été frappée. Ce n'est point une imtigina- 
tion agissante qui a produit les variétés que l'on voit dans les 
pierres figurées, les agates, les dendrites; elles ont été formées 
par l'épanchement d'un suc hétérogène, qui s'est insinué dans 
les diverses parties de la pierre : selon qu'il a trouvé plus de 
facilité à couler vers une partie que vers une autre; vers quel- 
ques points de cette partie, plutôt que vers quelques autres, 
sa trace a formé différentes figures. Or, cette distribution dépen- 
dant de l'arrangement des parties de la pierre, arrangement 
qu'aucune cause libre n'a pu diriger, et qui a pu varier, la 
route de l'épanchement de ce suc, et l'effet qui en a résulté, 
sont donc un pur effet du hasard. 

Si un pareil principe peut occasionner dans ces corps des 
ressemblances assez parfaites avec des objets connus, qui n'ont 
cependant aucun rapport avec eux, il n'y a aucun inconvénient 
à attribuer à cette cause aveugle les figures extraordinaires que 
l'on voit sur les corps des enfants. Il est prouvé que Vi??iagi~ 
nation ne peut rien y tracer; par conséquent que les figures 
défectueuses ou monstrueuses qui s'y rencontrent dépendent de 
l'ellort des parties fluides et des résistances ou des relâche- 
ments particuliers dans les solides. Ces circonstances n'ayant 
pas plus de disposition à être déterminées par une cause libre, 
que celles qui produisent des irrégularités, des défectuosités, 
des monstruosités dans les bêtes, dans les plantes, les arbres, 
elles ont pu varier à rinfini, et conséquemment faire varier les 
figures qui en sont la suite. Si elles semblent représenter une 
groseille plutôt qu'un œillet, ce n'est donc que l'effet du hasard. 
Un événement qui dépend du hasard ne peut être prévu ni 
prédit; et la rencontre d'un pareil événement avec la prédiction 
(ce qui est aussi rare qu'il est commun d'être trompé à cet 
égard), quelque parfaite qu'on puisse la supposer, ne pourra 
jamais être regardée que comme un second effet du hasard. 

Mais c'est assez s'arrêter sur les effets, dont la seule crédu- 
lité a fait des sujets d'étonnement. On peut prédire, d'après 
l'illustre auteur de V Histoire naturelle, que malgré les progrès 



IMAGINATION. 167 

de la philosophie, et souvent même en dépit du bon sens, les 
faits dont il s'agit, ainsi que beaucoup d'autres, resteront vrais 
pour bien des gens, quant aux conséquences que l'on en tire. 
Les préjugés, surtout ceux qui sont fondés sur le merveilleux, 
triompheront toujours des lumières de la raison; et l'on serait 
bien peu philosophe, si l'on en était surpris. 

Comme il est souvent question dans le monde des marques 
des enfants, et que dans le monde les raisons générales et phi- 
losophiques font moins d'effet qu'une historiette, il ne faut pas 
compter qu'on puisse jamais persuader aux femmes que les 
marques de leurs enfants n'ont aucun rapport avec les idées, les 
fantaisies dont elles ont été frappées, les envies qu'elles n'ont 
pu satisfaire. Cependant ne pourrait-on pas leur demander, 
avant la naissance de l'enfant, quels ont été les objets de ces 
idées, de ces fantaisies, de ces envies souvent aussi respectées 
qu'elles sont impérieuses et qu'on les croit importantes, et 
quelles devront être par conséquent les marques que leur 
enfant doit avoir? Quand il est arrivé quelquefois de faire cette 
question, on a fâché les gens sans les avoir convaincus. 

Mais cependant, comme le préjugé à cet égard est très-pré- 
judiciable au repos et à la santé des femmes enceintes, quel- 
ques savants ont cru devoir entreprendre de le détruire. On a 
une DissetUûlioii du docteur Blondel, en fortne de lettres^ à 
Paris, chez Guérin, 17/i5, traduite de l'anglais en notre langue, 
qui renferme des choses intéressantes sur ce sujet. Mais cet 
auteur nie presque tous les faits qui semblent favorables à l'opi- 
nion qu'il combat. 11 peut bien être prouvé qu'ils ne dépendent 
pas du pouvoir de V imagination; mais la plupart sont des faits 
certains. Ils serviront toujours à fortifier la façon de penser reçue, 
jusqu'à ce que l'on ait fait connaître,, que l'on ait pour ainsi 
dire démontré, qu'ils ne doivent pas être attribués à cette cause. 

Les Mémoires de V Académie des sciences renferment plu- 
sieurs dissertations sur le même sujet, qui sont dignes sans 
doute de leurs savants auteurs et du corps illustre qui les a 
publiées ; mais comme on y suppose toujours certains principes 
connus des seuls physiciens, elles paraissent peu faites pour 
ceux qui ignorent ces principes. Les ouvrages philosophiques 
destinés à l'instruction du vulgaire, et des dames surtout, doi- 
vent être traités différemment d'une dissertation, et tels que 



168 IMITATION. 

légat ipsa Lyroris. C'est à quoi paraît avoir eu égard l'auteur 
des lettres qui viennent d'être citées, dans lesquelles la matière 
parait être très-bien discutée, et d'une manière qui la met à la 
portée de tout le monde ; ce qui est d'autant plus louable, qu'il 
n'est personne eirectiveinent qui ne soit intéressé à acquérir des 
lumières sur ce sujet, que l'on trouve aussi très-bien traité 
dans les Commentaires sur les Institutions de Boerhaave, ^(59/i, 
et dans les notes de Haller, ibid., où se trouvent cités tous les 
auteurs qui ont écrit et rapporté des observations sur les effets 
attribués à Vimagination des femmes enceintes. 

IMITATIOiN, s. f. [Gram. et Philusoph.), c'est la représen- 
tation artificielle d'un objet. La nature aveugle n'imite point; 
c'est l'art qui imite. Si l'art imite par des voix articulées, Y imi- 
tation s'appelle discours, et le discours est oratoire ou poétique. 
S'il imite par des sons, V imitation s'appelle musique. S'il imite 
par des couleurs, Vimilation s'aj)pelle peinture. S'il imite avec 
ie bois, la pierre, le marbre, ou quelque autre matière sem- 
blable, Vimitation s'appelle sculpture. 

La nature est toujours vraie ; l'art ne risqueradonc d'être faux 
dans son imitation que quand il s'écartera de la nature, ou 
par caprice ou ])ar l'impossibilité d'en approcher d'assez près. 
L'art de Vimitation en quelque genre que ce soit, a son enfance, 
son état de perfection et son moment de décadence. Ceux qui 
ont créé l'art n'ont eu de modèle que la nature. Ceux qui l'ont 
perfectionné n'ont été, aies juger à la rigueur, que les imita- 
teurs des premiers ; ce qui ne leur a point ôté le titre d'hommes 
de génie, parce que nous apprécions moins le mérite des ouvra- 
ges par la première invention et la difficulté des obstacles sur- 
montés, que par le degré de perfection et l'cfiét. Il y a dans la 
nature des objets qui nous affectent plus que d'autres; ainsi, 
quoique Vimitation des premiers soit peut-être plus facile que 
Vimitation des seconds, elle nous intéressera davantage. Le 
jugement de l'homme de goût et celui de l'artiste sont bien 
différents. C'est la difficulté de rendre certains effets de la 
nature, qui tiendra l'artiste suspendu en admiration. L'homme 
de goût ne connaît guère ce mérite de Vimitation-, il lient 
trop au techni(jue qu'il ignore: ce sont des qualités dont la con- 
naissance est plus générale et plus conmiune qui fixeront ses 
regards. L'imitation est rigoureuse ou libre; celui qui imite 



IMMATÉRIALISME. 169 

rigoureusement la nature en est l'historien. Celui qui la com- 
pose l'exagère, l'aflaiblit, l'embellit, en dispose à son gré, en 
est le poëte. On est historien ou copiste dans tous les genres 
d'ÙHiiation. On est poëte de quelque manière qu'on peigne ou 
qu'on imite. Quand Horace disait aux imitateurs, ô iuiitatores, 
scrvum pccusl il ne s'adressait ni à ceux qui se proposaient la 
nature pour modèle, ni à ceux qui, marchant sur les traces des 
hommes de génie qui les avaient précédés, cherchaient à éten- 
dre la carrière. Celui qui invente un genre d'imitation est un 
homme de génie ; celui qui perfectionne un genre d'imitation 
inventé, ou qui y excelle, est aussi un homme de génie. 

IMMATÉRIALISME ou SpiRrruALiTÉ [Mctaphys.]. L'immaté- 
rialisme est l'opinion de ceux qui admettent dans la nature deux 
substances essentiellement difTérentes : l'une qu'ils appellent 
matière^ et l'autre qu'ils appellent esprit. Il paraît certain que 
les Anciens n'ont eu aucune teinture de la spiritualité. Ils 
croyaient, de concert, que tous les êtres participaient à la même 
substance; mais que les uns étaient matériels seulement, et les 
autres matériels et corporels. Dieu, les anges et les génies, 
disent Porphyre et Jamblique, sont faits de la matière; mais ils 
n'ont aucun rapport avec ce qui est corporel. Encore aujour- 
d'hui à la Chine, où les principaux dogmes de l'ancienne philo- 
sophie se sont conservés, on ne connaît point de substance spi- 
rituelle et on regarde la mort comme la séparation de la partie 
aérienne de l'homme de sa partie terrestre. La première s'élève 
en haut, et la seconde retourne en bas. 

Quelques modernes soupçonnent que, puisque Anaxagoras a 
admis un esprit dans la formation de l'univers, il a connu la 
spiritualité et n'a point admis un Dieu corporel, ainsi qu'ont fait 
presque tous les autres philosophes^ Mais ils se trompent étran- 
gement; car, par le mot d'esprit, les Grecs et les Romains ont 
également entendu nne matière subtile, ignée, extrêmement 
déliée, qui était intelligente à la vérité, mais qui avait une 
étendue réelle et des parties différentes. Et en effet, comment 
veulent-ils qu'on croie que les philosophes grecs avaient une 
idée d'une substance toute spirituelle, lorsqu'il est clair que 
tous les premiers Pères de l'Église ont fait Dieu corporel, que 
leur doctrine a été perpétuée dans l'Église grecque jusque dans 
ces derniers siècles, et qu'elle n'a été quittée par les Romains 
que vers le temps de saint Augustin ? 



170 IMMATÉRIALISME. 

Pour juger sainement dans quel sens on doit prendre le terme 
d'esprit dans les ouvrages des Anciens, et pour décider de sa 
véritable signification, il faut d'abord faire attention dans quelle 
occasion il s'en faut servir, et à quel usage ils l'ont employé. 
Ils en usaient si peu pour exprimer l'idée que nous avons d'un 
être purement intellectuel, que ceux qui n'ont reconnu aucune 
divinité, ou du moins qui n'en admettaient que pour tromper 
le peuple, s'en servaient très-souvent. Le mot d'esprit se trouve 
très-souvent dans Lucrèce pour celui d'âme-, celui d'intelligence 
est employé au même usage; Virgile s'en sert pour signifier 
l'âme du monde, ou la matière subtile et intelligente qui, 
répandue dans toutes ses parties, le gouverne et le vivifie ^ Ce 
système était, en partie, celui des anciens Pythagoriciens; les 
stoïciens, qui n'étaient proprement que des cyniques réformés, 
l'avaient perfectionné ; ils donnaient le nom de Dieu à cette âme; 
ils la regardaient comme intelligente, l'appelaient esprit intel- 
lectuel ; cependant avaient-ils une idée d'une substance toute 
spirituelle? Pas davantage que Spinosa, ou du moins guère plus. 
Ils croyaient, dit le P. Mourgues dans son plan théologique du 
pythagorisme, avoir beaucoup fait d'avoir choisi le corps le plus 
subtil (le feu), pour en composer l'intelligence ou l'esprit du 
monde comme on peut le voir dans Plutarque. Il faut entendre 
leur langage; car, dans le nôtre, ce qui est esprit n'est pas 
corps ; et dans le leur, au contraire, on prouverait qu'une chose 
était corps parce qu'elle était esprit... Je suis obligé de faire 
cette observation sans laquelle ceux qui liraient, avec des yeux 
modernes, cette définition du dieu des stoïciens dans Plutarque: 
J)ien est un esprit intellectuel et igné, cjui, n ayant point de 
forme, peut se changer en telle chose qu'il veut, et ressembler à 
tous les êtres, croiraient que ces termes, d'esprit intellectuel, 
détermineraient la signification du terme suivant à un feu 
purement métaphorique. 

Ceux qui voudraient ne pas s'en tenir à l'opinion d'un savant 
moderne, ne refuseront peut-être pas de se soumettre à l'autorité 
d'un ancien auteur qui devait bien connaître le sentiment des 
anciens philosophes, puisqu'il a fait un traité de leur opinion, 

1. Spiritus intus alit ; totamquo infusa per artiis 

Mens agitât molcm, et magno so corpore misrot. 

/Eneid., lib. VI, v. 720-27. (Bn.) 



IMMATÉRIALISME. 171 

qui, quoique extrêmement précis, ne laisse pas d'être fort clair. 
C'est de Plutarque dont je veux parler. Il dit en termes exprès 
que l'esprit n'est qu'une matière subtile, et il parle comme disant 
une chose connue et avouée de tous les philosophes. « Notre 
âme, dit-il, qui est air, nous tient envie; aussi l'esprit et 
l'air contiennent en être tout le monde; car l'esprit et l'air 
sont deux noms qui signifient la même chose. » Je ne 
pense pas qu'on puisse rien demander de plus fort et de 
plus clair en même temps. Dira-t-on que Plutarque ne connais- 
sait point la valeur des termes grecs, et que les modernes, qui 
vivent aujourd'hui, en ont une plus grande connaissance que lui? 
On peut bien avancer une pareille absurdité; mais où trouvera- 
t-elle la moindre croyance? 

Platon a été, de tous les philosophes anciens, celui qui paraît 
le plus avoir eu l'idée de la véritable spiritualité ; cependant, 
lorsqu'on examine avec un peu d'attention la suite et l'enchaî- 
nement de ses opinions, on voit clairement que, par le terme 
d'esprit, il n'entendait qu'une matière ignée, subtile et intel- 
ligente; sans cela, comment eût-il pu dire que Dieu avait poussé 
hors de son sein une matière dont il avait formé l'univers ? Est-ce 
que, dans le sein d'un esprit, on peut placer de la matière ? Y 
a-t-il de l'étendue dans une substance toute spirituelle? Platon 
avait emprunté cette idée de Timée de Locre qiii dit que Dieu, 
voulant tirer hors de son sein un fds très-beau, produisit le 
monde qui sera éternel, parce qu'il n'est pas d'un bon père de 
donner la mort à son enfant. 11 est bon de remarquer ici que 
Platon, ainsi que Timée de Locre son guide et son modèle, 
ayant également admis la co-éternité de la matière avec Dieu, il 
fallait que, de tout temps, la matière eût subsisté dans la sub- 
stance spirituelle, et y eût été envelQppée. JN'est-ce pas là don- 
ner l'idée d'une matière subtile, d'un principe délié qui con- 
serve dans lui le germe matériel de l'univers? 

Mais, dira-t-on, Cicéron, en examinant les différents systè- 
mes des philosophes sur l'existence de Dieu, rejette celui de 
Platon comme inintelligible, parce qu'il fait spirituel le souve- 
rain être: Quod Plato sine corpore Deum esse eenset, idquale 
esse possit intelligi non potest. A cela je réponds qu'on ne peut 
aucunement inférer de ce passage, que Cicéron ou Velleïus, 
qu'il fait parler, ait pensé que Platon avait voulu admettre une 



172 IM MATERIALISME. 

divinité sans étendue, impassible, absolument incorporelle, enfin 
spirituelle, ainsi que nous le croyons aujourd'hui. Mais il trou- 
vait étrange qu'il n'eût point donné un corps et une forme 
déterminée à l'esprit, c'est-à dire à l'intelligence composée d'une 
matière subtile qu'il admettait pour ce Dieu suprême ; car toutes 
les sectes qui reconnaissent des dieux leur donnaient des corps. 
Les stoïciens qui s'expliquaient de la manière la plus noble sur 
l'essence subtile de leur dieu, l'enfermaient pourtant dans le 
monde qui lui servait de corps. C'est cette privation d'un corps 
matériel et grossier, qui fait dire à Velleïus que, si ce dieu de 
Platon est incorporel, il doit n'avoir aucun sentiment, et n'être 
susceptible ni de prudence ni de volupté. Tous les philosophes 
anciens, excepté les Platoniciens, ne pensaient point qu'un esprit 
hors du corps pût ressentir ni plaisir ni douleur ; ainsi il était 
naturel que Velleïus regardât le dieu de Platon incorporel , 
c'est-à-dire uniquement composé de la matière subtile qui faisait 
l'essence des esprits, comme un dieu incapable de plaisir, de 
prudence, enfin de sensation. 

Si vous doutez encore du matérialisme de Platon, lisez ce 
qu'en dit M. Bayle dans le premier tome de la continuation de 
ses pensées diverses, fondé sur un passage d'un auteur mo- 
derne, qui a expliqué et dévoilé le platonisme. Voici le passage 
que cite M. lîayle : « Le premier dieu, selon Phiton, est le 
dieu suprême à qui les deux autres doivent honneur et obéis- 
sance, d'autant qu'il est leur père et leur créateur. Le second 
est le dieu visible, le ministre du dieu invisible et le créateur 
du monde. Le troisième se nomme le mondc^ ou Vâme qui 
anime le monde, à qui quelques-uns donnent le nom de démon. 
Pour revenir au second qu'il nommait aussi le verhe, l'enten- 
dement ou la raison, il concevait deux sortes de verbes, l'un 
qui a résidé de toute éternité en Dieu, par lequel Dieu 
renferme de toute éternité dans son sein toutes sortes de 
vertus, faisant tout avec sagesse, avec puissance et avec bonté ; 
car étant infiniment parfait, il a dans ce verbe interne toutes 
les idées et toutes les formes des êtres créés. L'autre verbe, qui 
est le verbe externe et proféré, n'est autre chose, selon lui, que 
cette substance que Dieu poussa hors de son sein, ou qu'il 
engendra pour en former l'univers. C'est dans cette vue que le 
Mercure Trismégiste a dit que le monde est consubstanliel à 
Dieu. 1) Voici maintenant la conséquence qu'en tire M. Bayle : 



IMMATERIALISME. 173 

« Avez-vous jamais rien lu de plus monstrueux? iNe voilà-t-il pas 
le monde formé d'une substance que Dieu poussa hors de son 
sein? ne le voilà-t-il pas l'un des trois dieux, et ne faut-il pas les 
subdiviser en autant de dieux qu'il y a de parties dans l'univers 
diversement animées? N'avez-vous point là toutes les horreurs, 
toutes les monstruosités de l'âme du monde? Plus de guerres 
entre les dieux que dans les écrits des poètes ? les dieux 
auteurs de tous les péchés des hommes? les dieux qui punissent 
et qui commettent les mêmes crimes qu'ils ordonnent de ne 
point faire ? » 

Enfin, pour conclure par un argument tranchant et décisif, 
c'est une chose avancée de tout le monde, que Platon et presque 
tous les philosophes de l'antiquité ont soutenu que l'âme 
n'était qu'une partie séparée du tout; que Dieu était ce tout, 
et que l'âme devait enfin s'y réunir par voie de réfusion. Or il 
est évident qu'un tel sentiment emporte nécessairement avec 
lui le matérialisme. L'esprit tel que nous l'admettons n'est pas 
sans doute composé de parties qui puissent se détacher les unes 
des autres ; c'est là ce caractère propre et distinctif de la matière. 

Comme l'ancienne philosophie confondait la spiritualité et la 
viatérialitc, ne mettant entre elles d'autre différence que celle 
qu'on met d'ordinaire entre les modifications d'une même 
substance, croyant de plus que ce qui est matériel peut devenir 
insensiblement spirituel, et le devient en effet, les Pères des 
premiers siècles de l'Église se livrèrent à ce système; car il est 
indispensable d'en avoir un quand on écrit pour le public. Les 
questions qui roulent sur l'essence de l'esprit sont si déliées, 
si abstraites, les idées en échappent avec tant de légèreté, 
l'imagination y est si contrainte, l'attention si tôt épuisée, que 
rien n'est si facile, et dès-là si pardonnable que de s'y mé- 
prendre. Quiconque n'y saisit pas "d'abord certains principes, 
est hors de route ; il marche sans rien trouver, ou ne rencontre 
que l'erreur : ce n'est pourtant pas tout à fait à la peine de 
découvrir ces principes, la plupart simples et naturels, qu'il faut 
attribuer les mécomptes philosophiques de quelques-uns de nos 
premiers écrivains ; c'est à leur déférence trop soumise pour 
les systèmes reçus. Si le succès n'est presque dans tout que le 
prix d'une sage audace, on peut dire que c'est dans la philoso- 
phie principalement qu'il faut oser ; mais ce courage de raison qui 



17/, IMMATÉRIALISME. 

se cherche une voie même où il ne voit point de trace, était un 
art d'inventer ignoré de nos pères ; applifjués seulement à 
maintenir dans sa pureté ce dogme de la foi, tout le reste ne 
leur semblait qu'une spéculation plus curieuse que nécessaire. 
Soigneux tout au plus d'arriver jusqu'où les autres avaient été, 
la plupart irès-capables d'aller plus loin, ne sentirent pas assez 
les ressources que leur oflrait la beauté de leur génie. 

Origène, ce savant si respectable, et consulté de toutes 
parts, n'entendait par esprit qu'une matière subtile, et un 
air extrêmement léger. C'est le sens qu'il donne au mot 
âatoaa-rov, qui est l'incorporel des Grecs. Il dit encore que tout 
esprit, selon la notion propre et simple de ce terme, est un 
corps. Par cette définition il doit nécessairement avoir cru que 
Dieu, les anges et les âmes étaient corporels : aussi l'a-t-il cru 
de même, et le savant M. Huet rapporte tous les reproches 
qu'Orlgène a reçus à ce sujet, il tâche de le justifier contre 
une partie ; mais enfin il convient qu'il est certain que 
cet ancien docteur a avoué qu'il ne paraissait point dans 
l'Écriture quelle était l'essence de la Divinité. Le même 
M. Iluet convient encore qu'il a cru que les anges et les âmes 
étaient composés d'une matière plus subtile qu'il appelait 
spirituelle, eu égard à celle qui compose les corps. 11 s'ensuit 
donc nécessairement qu'il a aussi admis une essence subtile 
dans la divinité ; car il dit en termes exprès, que la nature des 
âmes est la même que celle de Dieu. Or, si l'âme humaine est 
corporelle. Dieu doit donc l'être. Le savant M. lluet a rapporté 
avec soin quelques endroits des ouvrages d'Origène, qui pa- 
raissent opposés à ceux qui le condamnent ; mais les termes 
dont se sert Origène sont si précis, et la façon dont parle le 
savant prélat esL si faible, qu'on connaît aisément que la seule 
qualité de commentateur lui met des armes à la main pour dé- 
fendre son original. Saint Jérôme et les autres critiques d'Ori- 
gène ont soutenu qu'il n'avait pas été plus éclairé sur la 
spiritualité de Dieu, que sur celle des âmes et des anges. 

Tertullien s'est expliqué encore plus clairement qu'Origène 
sur la corporéité de Dieu, (ju'il appelle cependant spirituel dans 
le sens dont on se servait de ce mot chez les Anciens. « Qui 
peut nier, dit-il, que Dieu ne soit corps, bien qu'il soit esprit? 
tout esprit est corps, et a une forme et a une figure qui lui est 



IMMATERIALISME. 175 

propre. » Oiiis (lutem ncgabit Beiim esse corpus, etsi Deus 
spiritus ? spiriius etiani corpus siii generis in. sua effigie. Un 
livre entier nous reste de sa main, où il établit ce qu'il pense 
de l'âme; et ce qu'il y a de singulier, c'est que l'auteur y est 
clair, sans mélange de ténèbres, lui qu'on accuse d'être confus 
ailleurs, presque sans mélange de clarté. C'est là qu'il renferme 
les anges dans ce qu'il nomme la catégorie de V étendue. 11 y 
place Dieu même, et à plus forte raison y comprend-il l'âme 
de l'homme, qu'il soutient corporelle. 

Ce sentiment de Tertullien ne prenait pourtant pas sa 
source, comme celui des autres, dans l'opinion dominante ; il 
estimait trop peu les philosophes, et Platon lui-même, dont il 
disait librement qu'il avait fourni la matière de toutes les 
hérésies. 11 se trompait ici par excès de religion, s'il était 
permis de s'exprimer de la sorte ; parce qu'une femme pieuse 
rapportait que dans un moment d'extase, une âme s'était 
montrée à elle, revêtue des qualités sensibles, lumineuse, 
colorée, palpable, qui plus est, d'une figure extérieurement 
humaine, il crut devoir la maintenir corporelle, dans la crainte 
de blesser la foi ; circonspection dont on peut louer le motif, 
mais impardonnable en tant que philosophe. Ce n'est pas qu'il 
ne dise quelquefois que l'âme est un esprit; mais qu'en con- 
clure, sinon que cette expression n'emporte point dans le lan- 
gage des Anciens ce qu'elle signifie dans le nôtre? Par le mot 
esprit, nous concevons une intelligence pure, indivisible, simple ; 
eux n'entendaient qu'une substance plus déliée, plus agile, 
plus pénétrante que les corps exposés à la perception des sens. 

Je sais que dans les écoles on justifie Tertullien, du moins 
par rapport à la spiritualité de Dieu. Ils veulent que cet ancien 
docteur regarde les termes de substances et de corps comme 
synonymes ; ainsi lorsqu'on dit, qui peut nier que Dieu ne 
soit corps? c'est comme si l'on disait, qui peut nier que Dieu 
ne soit une substance? Quant aux mots de spirituel et d'incor- 
porel, ils ont chez Tertullien, selon les scholastiques, un sens 
très-opposé. L'incorporel signifie néant, le vide, la privation de 
toute substance; le spirituel au contraire désigne une sub- 
stance, qui n'est point matérielle. Ainsi lorsque Tertullien dit, 
que tout esprit est corps, il faut l'entendre en ce sens, que 
tout esprit est une substance. 



176 IMMATÉRIALISME. 

C'est par ces distinctions que les scholastiques prétendent 
réfuter les reproches que saint Augustin a faits à Tertullien 
d'avoir cru que Dieu était corporel; il est assez singulier qu'ils 
se soient figuré que Tertullien ne connaissait pas la valeur des 
termes latins, et qu'il exprimait le mot de substance par celui 
de corps, et celui de néant par celui cV incorporel. Est-ce que 
tous les auteurs grecs et latins n'avaient pas fixé dans leurs 
écrits la véritable signification de ces termes? Cette peine qu'on 
se donne pour justifier Tertullien est aussi infructueuse que 
celle qu'ont prise certains platoniciens modernes, dans le 
dessein de prouver que Platon avait cru la création de la ma- 
tière. Le savant Fabricius a dit, en parlant d'eux, qu'ils avaient 
entrepris de blanchir un more. 

Saint Justin n'a pas eu des idées plus pures de la parfaite 
spiritnalitê qu'Origène et Tertullien. 11 a dit en termes exprès, 
que les anges étaient corporels; que le crime de ceux qui 
avaient péché, était de s'être laissé séduire par l'amour des 
femmes, et de les avoir connues charnellement. Certainement, 
je ne crois pas que personne s'avise de vouloir spiritualiser les 
anges de saint Justin, il leur fait faire des preuves trop fortes 
de leur corporéité. Quant à la nature de Dieu, ce Père ne fa 
pas mieux connue que celle des autres êtres spirituels. « Toute 
la substance, dit-il, qui ne peut être soumise à aucune autre 
à cause de sa légèreté, a cependant un corps qui constitue son 
essence. Si nous appelons Dieu incorporel, ce n'est pas qu'il le 
soit; mais c'est parce que nous sommes accoutumés d'appro- 
prier certains noms à certaines choses, à désigner, le plus 
respectueusement qu'il nous est possible, les attributs de la 
Divinité. Ainsi, parce que l'essence de Dieu ne peut être aperçue, 
et ne nous est point sensible, nous l'appelons incorporel. » 

Talien, philosophe chrétien, dont les ouvrages sont im- 
primés à la suite de ceux de saint Justin, parle dans ces 
termes de la spiritualité des anges et des démons : « Ils ont 
des corps qui ne sont point de chair, mais d'une matière spiri- 
tuelle, dont la nature est la même que celle du feu et de l'air. 
Ces corps spirituels ne peuvent être aperçus que par ceux à 
qui Dieu en accorde le pouvoir, et qui sont éclairés par son 
esprit. » On peut juger par cet échantillon des idées que Tatien 
a eues de la véritable spiritualité. 



IMMATERIALISME. 177 

Saint Clément d'Alexandrie a dit en termes formels que 
Dieu était corporel. Après cela, il est inutile de rapporter s'il 
croyait les âmes corporelles; on le sent bien sans doute. Quant 
aux anges, il leur faisait prendre les mêmes plaisirs que saint 
Justin ; plaisirs où le corps est autant nécessaire que l'âme. 

Lactance croyait l'âme corporelle. Après avoir examiné toutes 
les opinions des philosophes sur la matière dont l'essence de 
l'âme est composée, et les avoir toutes regardées comme incer- 
taines, il dit qu elles ont toutes cependant quelque chose de 
véritable, notre âme ou le principe de notre vie étant dans le 
sang, dans la chaleur et dans l'esprit; mais qu'il est impossible 
de pouvoir exprimer la nature qui résulte de ce mélange, parce 
qu'il est plus facile d'en voir les opérations que de la définir. 
Le même auteur ayant établi par ces principes la corporéité de 
l'âme, dit qu'elle est quelque chose de semblable à Dieu. Il rend 
par conséquent Dieu matériel, sans s'en apercevoir, et sans 
connaître son erreur; car selon les idées de son siècle, quoique 
ce fût celui de Constantin, un esprit était un corps composé de 
matière subtile. Ainsi, disant que l'âme était corps, et cepen- 
dant quelque chose de semblable à Dieu, il ne croyait pas 
dégrader davantage la nature divine et la spiritualité, que 
lorsque nous assurons aujourd'hui que l'âme, étant spirituelle, 
est d'une nature semblable à celle de Dieu. 

Arnobe n'est pas moins précis ni moins formel sur la corpo- 
réité spirituelle que Lactance. On pourrait lui joindre saint 
Hilaire, qui dans la suite pensa que l'âme était étendue; saint • 
Grégoire de Nazianze, qui disait qu'on ne pouvait concevoir un 
esprit, sans concevoir du mouvement et de la diffusion ; saint 
Grégoire de Nysse, qui parlait d'une sorte de transmigration 
inconcevable sans matérialité; saint Ambroise, qui divisait 
l'âme en deux parties, division qui la dépouillait de son essence 
en la privant de sa simplicité; Cassien, qui pensait et s'expli- 
quait presque de même; et enfin Jean de Thessalonique, qui au 
septième concile avance, comme un article de tradition attestée 
par saint Athanase, par saint Basile et par saint Méthode, que 
ni les anges, ni les démons, ni les âmes humaines, ne sont 
dégagés de la matière. Déjà néanmoins de grands personnages 
avaient enseigné dans l'Église une philosophie plus correcte ; 
mais l'ancien préjugé se conservait apparemment dans quelques 
XV. 12 



178 IMMATERIALISME. 

esprits, et se montrait encore une fois pour ne plus repa- 
raître. 

Les Grecs modernes ont été à peu près dans les mêmes idées 
que les anciens. Ce sentiment est appuyé de l'autorité de M. de 
Beausobre, l'un des plus savants hommes qu'il y ait eu en 
Europe. Voici comme il parle dans son histoire de Manichée et 
du Manichéisme : « Quand je considère, dit-il, la manière dont 
ils expliquent l'union des deux natures en Jésus-Christ, je ne 
puis m'empêcher d'en conclure qu'ils ont cru la nature divine 
incorporelle. Viiicarnatioii^ disent-ils, est un parfait inclangc 
des deux natures : la nature spirituelle et subtile pénètre la 
nature matérielle et corporelle jusquà ce quelle soit répandue 
dans toute cette nature, et mêlée tout entière avec elle, en sorte 
qu'il ny ail aucun lieu de la nature ■matérielle qui soit vide de 
la nature spirituelle. Pour moi, qui connais Dieu connue un 
esprit, je connais aussi l'incarnation comme un acte constant et 
irrévocable de la volonté du fds de Dieu, qui veut s'unir la 
nature humaine, et lui communiquer toutes les perfections 
qu'une nature créée est capable de recevoir. Cette explication 
du mystère de l'Incarnation est raisonnable; mais, si je l'ose 
dire, ou celle des Grecs n'est qu'un amas de fausses idées et de 
termes qui ne signifient rien, ou ils ont connu la nature divine 
comme une matière subtile. » 

Le grand homme que je viens de citer va nous prouver que 
dans le xiv« siècle, il fallait, selon le principe des Grecs, 
qu'ils crussent encore que l'essence de Dieu était une lumière 
sublime incorporelle dans le sens des anciens Pères, c'est- 
à-dire étendue, ayant des parties difluses; enfin telle que les 
philosophes grecs concevaient la matière subtile, qu'ils nom- 
maient incorporelle. Il rapporte qu'il s'éleva dans le xiv« siècle 
une vive contestation sur une question beaucoup plus curieuse 
qu'utile : c'est de savoir si la lumière qui éclata sur la per- 
sonne de Jésus-Christ lorsqu'il fut transfiguré, était une lumière 
créée ou incréée. Grégoire Palamas, fameux moine du mont 
Athos, soutenait qu'elle était incréée, et Barlaam défendait le 
contraire. Cela donna lieu à la convocation d'un concile tenu à 
Constantinople sous Andronic le jeune. Bailaam fut condamné, 
et il fut décidé que la lumière qui parut sur le Tabor était la 
gloire de la divinité de Jésus-Christ, sa lumière propre, celle 



IMMATERIALISME. il<è 

qui émane de l'essence divine, ou plutôt celle qui est une seule 
et même chose avec cette essence, et non une autre. Voyons 
actuellement les réflexions de M. de Beausobre. « Il y a des corps, 
dit-il, que leur éloignement ou leur petitesse rendent invisi- 
bles ; mais il n'y a rien de visible qui ne soit corps, et les 
Valentiniens avaient raison de dire que tout ce qui est visible 
est corporel et figuré. Il faut aussi que le concile de Constan- 
tinople qui décida conformément à l'opinion de Palamas, et sur 
l'autorité d'un grand nombre de Pères, qu'il émane de l'essence 
divine une lumière incréée, laquelle est comme son vêtement, 
et qui parut en Jésus-Christ dans sa transfiguration; il faut, 
dis-je, ou que ce concile ait cru que la divinité est un corps 
lumineux, ou qu'il ait établi deux opinions contradictoires, car 
il est absolument impossible qu'il émane d'un esprit une 
« lumière visible, et par conséquent corporelle ». 

Je crois qu'on peut fixer dans le siècle de saint Augustin la 
connaissance de la pure spiritualité. Je penserais assez volon- 
tiers que les hérétiques qu'on avait à combattre dans ce temps- 
là, et qui admettaient deux principes, un bon et l'autre mau- 
vais, qu'ils faisaient également matériels, quoiqu'ils donnassent 
au bon principe, c'est-à-dire à Dieu, le nom de lumière incor- 
porelle, ne contribuèrent pas peu au développement des véri- 
tables notions sur la nature de Dieu. Pour les combattre avec 
plus d'avantage, on sentit qu'il conviendrait de leur opposer 
l'existence d'une divinité purement spirituelle. On examina s'il 
était possible que son essence pût être incorporelle dans le sens 
que nous entendons ce mot ; on trouva bientôt qu'il était impos- 
sible qu'elle en pût avoir une autre; alors on condamna ceux 
qui avaient parlé différemment. On avoua pourtant que l'opi- 
nion qui donnait un corps à Dieu n'avait point été regardée 
comme hérétique. 

Quoique la pure spiritualité de Dieu fût connue dans l'Église 
quelque temps avant la conversion de saint Augustin, comme 
il paraît par les ouvrages de saint Jérôme, qui reproche à 
Origène d'avoir fait Dieu corporel ; cependant cette vérité ren- 
contrait encore bien des difficultés à vaincre dans l'esprit des 
plus savants théologiens. Saint Augustin nous apprend qu'il 
n'avait été retenu si longtemps dans le manichéisme que par la 
peine qu'il avait à comprendre la pure spiritualité de Dieu. 



180 IMMATÉRIALISME. 

Cctait h), dit-il, la seule presque insurmontable cause de mon 
erreur. Ceux qui ont médité sur la question qui embarrassait 
saint Augustin, ne seront pas surpris des difficultés qui pou- 
vaient l'arrêter. Ils savent que malgré la nécessité qu'il y a 
d'admettre un Dieu purement spirituel, on ne peut jamais con- 
cilier parfaitement un nombre d'idées qui paraissent bien con- 
tradictoires. Est-il rien de plus abstrait et de plus difficile à 
comprendre qu'une substance réelle qui est partout, et qui n'est 
dans aucun espace ; qui est tout^ entière dans des parties qui 
sont à une distance infinie les unes des autres, et cependant 
parfaitement unique? Est-ce une chose enfin bien aisée à com- 
prendre qu'une substance qui est tout entière dans chaque 
point de l'immensité de l'espace, et qui néanmoins n'est pas 
aussi infinie en nombre que le sont les points de l'espace dans 
lesquels elle est tout entière? Saint Augustin est bien excu- 
sable d'avoir été arrêté par ces difficultés, surtout dans un 
temps où la doctrine de la pure sjnritualité de Dieu ne faisait, 
pour ainsi dire, qu'éclore. Ce fut lui-même qui dans les suites 
la porta à un point bien plus parfait; cependant il ne put la 
perfectionner alors sur l'essence de Dieu, il raisonna toujours 
en parfait matérialiste sur les substances spirituelles. Il donna 
des corps aux anges et aux démons ; il supposa trois ou quatre 
différentes matières spirituelles, c'est-à-dire subtiles. Il com- 
posa de l'une, l'essence des substances célestes; de l'autre, qu'il 
disait être comme un air épais, il fît celle des démons. L'âme 
humaine était aussi formée d'une matière qui lui était affectée 
et particulière. 

On voit combien les idées de la pure spiritualité des sub- 
stances immatérielles étaient encore confuses dans le temps de 
saint Augustin. Quant à celles que ce Père avait delà nature de 
l'âme, pour montrer évidemment combien elles étaient obscures 
et inintelligibles, il ne faut que consulter ce qu'il dit sur l'ou- 
vrage qu'il avait écrit au sujet de son innnortalité. Il avoue 
qu'il n'a paru dans le monde que malgré son consentement, et 
qu'il est si obscur, si confus, qu'à peine entend-il lui-même, 
lorsqu'il le lit, ce qu'il a voulu dire. 

11 semble que quelque temps après saint Augustin, loin que 
la connaissance de la pure spiritualité se perfectionnât, elle fut 
peu à peu obscurcie. La philosophie d'Aristote, qui ne de\int 



IMMATÉRIALISME. 181 

vogue clans le xii'' siècle, fit presque retom])cr les théolo- 
giens dans l'opinion d'Origène et de Tertullien. Il est vrai qu'ils 
nièrent formellement que dans l'essence spirituelle il se trouvât 
rien de corporel, rien de subtil, rien enfin qui appartînt au 
corps; mais d'un autre côté ils détruisaient tout ce qu'ils sup- 
posaient, en donnant une étendue aux esprits; infinie à Dieu, 
et finie aux anges et aux âmes. Ils prétendaient que les sub- 
stances spirituelles occupaient et remplissaient un lieu fixe et 
déterminé : or ces opinions sont directement contraires aux 
saines idées de la spirifualitc. Ainsi, l'on peut dire que jus- 
qu'aux cartésiens, les lumières que saint Augustin avait don- 
nées sur la pure incorporéité de Dieu étaient diminuées de 
beaucoup. Les théologiens condamnaient Origène et Tertullien; 
et, dans le fond, ils étaient beaucoup plus proches du senti- 
ment de ces anciens que de celui de saint Augustin. Écoutons 
sur cela raisonner M. Bayle à Uartîtic de Simomde de son 
Dictionnaire historique et critique : « Jusqu'à M. Descaries, 
tous nos docteurs, soit théologiens, soit philosophes, avaient 
donné une étendue aux esprits, infinie à Dieu, finie aux anges 
et aux âmes raisonnables. 11 est vrai qu'ils soutenaient que 
cette étendue n'est point matérielle, ni composée de parties, 
et que les esprits sont tout entiers dans chaque partie de 
l'espace qu'ils occupent : toli in toto, et toti in singidis 
partibus. De là sont sorties les trois espèces de présence locale, 
ubi circumscriptivum^ iibi definilivum, ubi repletivum ^ la pre- 
mière pour les corps, la seconde pour les esprits créés, et la 
troisième pour Dieu. Les cartésiens ont renversé tous ces 
dogmes ; ils disent que les esprits n'ont aucune sorte d'étendue, 
ni de présence locale ; mais on rejette leur sentiment comme 
très-absurde. Disons donc qu'encore^ aujourd'hui presque tous 
nos philosophes et tous nos théologiens enseignent, conformé- 
ment aux idées populaires, que la substance de Dieu est 
répandue dans des espaces infinis. Or, il est certain que c'est 
ruiner d'un côté ce que l'on avait bâti de l'autre. C'est redonner 
en effet à Dieu la matérialité qu'on lui avait ôtée. Vous dites 
qu'il est un esprit, voilà qui est bien ; c'est lui donner une 
nature différente de la matière. Mais en même temps vous dites 
que sa substance est répandue partout; vous dites donc qu'elle 
est étendue? Or nous n'avons point d'idées de deux sortes 



182 IMMATÉRIÂLISME. 

(rétendue : nous concevons clairement que toute étendue, 
quelle qu'elle soit, a des parties distinctes, impénétrables, 
inséparables les unes des autres. C'est un monstre que de pré- 
tendre que l'âme soit toute dans le cerveau et toute dans le 
cœur. On ne conçoit point que l'étendue divine et l'étendue de 
la matière puissent être au même lieu, ce serait une véritable 
pénétration de dimensions que notre raison ne conçoit pas. 
Outre cela les choses qui sont pénétrées avec une troisième, 
sont pénétrées entre elles, et ainsi le ciel et le globe de la 
terre sont pénétrés entre eux; car ils seraient pénétrés avec la 
substance divine, qui, selon vous, n'a point de parties; d'où il 
résulte que le soleil est pénétré avec le même être que la 
terre. En un mot, si la matière n'est matière que parce qu'elle 
est étendue, il s'ensuit que toute étendue est matière : l'on 
vous défie de marquer aucun attribut diiïérent de l'étendue par 
lequel la matière soit matière. L'impénétrabilité des corps ne 
peut venir que de l'étendue, nous n'en saurions concevoir que 
ce fondement; et ainsi vous devez dire que si les esprits étaient 
étendus, ils seraient impénétrables; ils ne seraient donc point 
différents des corps par la pénétrabilité. Après tout, selon le 
dogme ordinaire, l'étendue divine n'est ni plus ni moins ou 
impénétrable ou pénétrable que celle du corps. Ses parties, 
appelez-les virtuelles, tant qu'il vous plaira, ses parties, dis- 
je, ne peuvent point être pénétrées les unes avec les autres; 
mais elles peuvent l'être avec les parties de la matière. N'est- 
ce pas ce que vous dites de celles de la matière ; elles ne peu- 
vent pas se pénétrer les unes les autres, mais elles peuvent 
pénétrer les parties virtuelles de l'étendue divine. Si vous 
consultez exactement le sens commun, vous concevrez que lors- 
que deux étendues sont pénétrativement au même lieu, l'une 
est aussi pénétrable que l'autre. On ne peut donc point dire 
que l'étendue de la matière diffère d'aucune autre sorte 
d'étendue par limpénétrabilité : il est donc certain que toute 
étendue est aussi matière; et par conséquent vous n'ôtez à 
Dieu que le nom de corps, et vous lui en laissez toute la réalité 
lorsquevous dites qu'il est étendu.» Consultez l'article de I'Ame', 
où l'on prouve, a la faveur de la raison et de quelques 

1. Dans V Encyclopédie. Cet article est attribué à l'abbc Yvon. (Br.) 



IMMORTALITÉ 183 

étincelles de bonne philosophie, qu'outre les substances maté- 
rielles, il faut encore admettre des substances purement spiri- 
tuelles et réellement distinctes des premières. Il est vrai que 
nous ignorons ce que sont au fond ces deux sortes de sub- 
stances, comment elles viennent se joindre l'une à l'autre, si 
leurs propriétés se réduisent au petit nombre de celles que 
nous connaissons. C'est ce qu'il est impossible de décider; et 
d'autant plus impossible, que nous ignorons absolument en 
quoi consiste l'essence de la matière, et ce que les corps sont en 
eux-mêmes. Les modernes, il est vrai, ont fait sur cela quel- 
ques pas de plus que les Anciens; mais qu'il leur en reste 
encore à faire ! 

IMMOBILE, adj. {Gram.), qui ne se meut point; il se dit au 
simple et au figuré. La frayeur le saisit, il reste immobile. 
Vinmiobilité de l'apathie stoïcienne n'était qu'apparente. Le 
philosophe soulïrait comme un autre homme, mais il gardait, 
malgré la douleur, le maintien ferme et tranquille d'un homme 
qui ne souffre pas. Le stoïcisme pratique caractérisait donc des 
âmes d'une trempe bien extraordinaire! Qu'est-ce qui pourrait 
émouvoir un homme, dont les plus violentes tortures n'ébran- 
lent pas Vinnuobilitc ? Que serait-ce qu'une société d'hommes 
aussi maîtres d'eux-mêmes? Nous ressemblons, à ce duvet que 
l'haleine de l'air détache des plantes, et fait voltiger dans l'es- 
pace à son gré, sans qu'on puisse deviner ce qu'il va devenir, 
quelle route il suivra, où il pourra se fixer ; si un rien l'arrête, 
un rien le sépare et l'emporte. Un stoïcien est un rocher qui 
demeure immobile à l'endroit où la nature l'a placé; ni le 
trouble de l'air, ni le mouvement des eaux, ni la secousse de la 
tei-re, ne l'ébranleront point. 

IMMONDE, adj. {Grmn.), expression inventée par le préjugé, 
qui attache des idées de pureté ou d'impureté à des êtres qui 
tous également sortis des mains de la nature, cherchent leur 
bien-être, et suivent la grande loi de l'intérêt, sans qu'on puisse 
raisonnablement les en blâmer. Le pourceau est pour le Juif un 
animal immonde, le Juif est presque pour le chrétien un ani- 
mal immonde, Moïse avait distingué les animaux en animaux 
purs, et en animaux immondes. Les hommes religieux appellent 
le diable, l'esprit immonde. 

IMMORTALITÉ {Gram. et Morale). C'est cette espèce de vie 



18a IMMORTALITE. 

que nous acquérons dans la mémoire des hommes ; ce sentiment 
qui nous porte quelquefois aux plus grandes actions, est la 
marque la plus forte du prix que nous attachons à l'estime de 
nos semblables. Nous entendons en nous-mêmes l'éloge qu'ils 
feront un jour de nous, et nous nous immolons. Nous sacrifions 
notre vie, nous cessons d'exister réellement pour vivre en leur sou- 
venir; si V immortalité considérée sous cet aspect est une chimère, 
c'est la chimère des grandes âmes. Ces âmes qui prisent tant 
Vimmorfalitc doivent priser en même proportion les talents, 
sans lesquels elles se la promettraient en vain, la peinture, la 
sculpture, l'architecture, l'histoire et lapoésie. Il y eut des rois 
avant Agamemnon, mais ils sont tombés dans la mer de l'oubli, 
parce qu'ils n'ont point eu un poëte sacré qui les ait immortali- 
sés: la tradition altère la vérité des faits, et les rend fabuleux. 
Les noms passent avec les empires, sans la voix du poëte et de 
l'historien qui traverse l'intervalle des temps et des lieux, et qui 
les apprend à tous les siècles et à tous les peuples. Les grands 
hommes ne sont immortalisés que par l'homme de lettres qui 
pourrait &' immortaliser sans eux. Au défaut d'actions célèbres, il 
chanterait les transactions de la nature et le repos des dieux, et il 
serait entendu dans l'avenir. Celui donc qui méprisera l'homme 
de lettres, méprisera aussi le jugement de la postérité et 
s'élèvera rarement à quelque chose qui mérite de lui être 
transmis. 

xMais, y a-t-il en efl'et des hommes en qui le sentiment de 
Vimmortalité soit totalement éteint, et qui ne tiennent aucun 
compte de ce qu'on pourra dire d'eux quand ils ne seront plus? 
Je n'en crois rien. Nous sommes fortement attachés à la consi- 
dération des hommes avec lesquels nous vivons ; malgré nous, 
notre vanité excite du néant ceux qui ne sont pas encore, et 
nous entendons plus ou moins fortement le jugement qu'ils por- 
teront de nous, et nous le redoutons plus ou moins. 

Si un homme me disait: Je suppose qu'il y ait dans un vieux 
coffre relégué au fond de mon grenier ,un papier capable de me 
traduire chez la postérité comme un scélérat et comme un infâme ; 
je suppose encore que j'aie la démonstration absolue que ce 
coflVe ne sera point ouvert de mon vivant; eh bien, je ne me 
donnerais pas la peine de monter au haut de ma maison, d'ou- 
vru- le collre, d'en tirer le papier et de le brûler. 



IMPARTIAL. 185 

Je lui répondrais: « Vous êtes un menteur. » 

Je suis bien étonné que ceux qui ont enseigné aux hommes 
Yimmortalilé de l'âme, ne leur aient pas persuadé en même 
temps qu'ils entendront sous la tombe les jugements divers 
qu'on portera d'eux, lorsqu'ils ne seront plus. 

LMPARDON N AELE, ad j . [Gram.]. Une action est impardonnable, 
c'est-à dire qu'il n'y a point de pardon pour elle. Il semble 
que les hommes pétris d'imperfections, sujets à mille faiblesses, 
remplis de défauts, soient plus sévères dans leurs jugements 
que Dieu même. 11 n'y a point d'action impardonnable aux 
yeux de Dieu. Il y en a que les hommes ne pardonnent jamais. 
Celui qui en est une fois flétri l'est pour toujours. 

IMPARFAIT, adj. [Gram.), à qui il manque quelque chose. 
Ainsi un ouvrage est imparfait, ou lorsqu'on y remarque quel- 
que défaut, ou lorsque l'auteur ne l'a pas conduit à sa fin. Un 
livre est imparfait s'il y manque un feuillet. Un grand bâtiment 
demeure imparfait lorsqu'un ministre est déplacé, et que celui 
qui lui succède a la petitesse d'abandonner ses projets. Il y a, 
dans la musique des accords imparfaits, une cadence impar- 
faite. En arithmétique, des nombres imparfaits. En botanique, 
des plantes imparfaites, et très-improprement appelées ainsi; 
car il n'y a x'iqw à' imparfait dans la nature, pas même les 
monstres. Tout y est enchaîné, et le monstre y est un effet 
aussi nécessaire que l'animal parfait. Les causes qui ont con- 
couru à sa production tiennent à une infinité d'autres, et celles- 
ci à une infinité d'autres, et ainsi de suite en remontant jusqu'à 
l'éternité des choses. Il n'y a ({'imperfection que dans l'art, 
parce que l'art a un modèle subsistant dans la nature, auquel 
on peut comparer ses productions. Nous ne sommes pas 
dignes de louer ni de blâmer l'ensemble général des choses, dont 
nous ne connaissons ni l'harmonie ni la fin ; et bien et m^/ sont 
des mots vides de sens, lorsque le tout excède l'étendue de nos 
facultés et de nos connaissances. 

IMPARTIAL, adj. [Gram. et Morale.). On dit d'un juge, qu'il 
est impartial, lorsqu'il pèse, sans acception des choses ou des 
personnes, les raisons pour et contre ; un examen impartial, 
lorsqu'il est fait par un ju^e impartial. Il n'y a guère de qualité 
plus essentielle et plus rare que l'impartialité. Qui est-ce qui 
l'a? le voyageur? il a été trop loin pour regarder les choses 



186 IMPERCEPTIBLE. 

d'un œil non prévenu; le juge? il a ses idées pcarticulières, ses 
formes, ses connaissances, ses préjugés; l'historien? il est d'un 
pays, d'une secte, etc. Parcourez ainsi les dilTérents états de la 
vie; songez à toutes les idées dont nous sommes préoccupés ; 
faites entrer en considération l'âge, l'état, le caractère, les pas- 
sions, la santé, la maladie, les usages, les goûts, les saisons, les 
climats, en un mot, la foule des causes tant physiques que 
morales, tant innées qu'acquises, tant libres que nécessaires, 
qui iniluent sur nos jugements; et prononcez après cela si 
l'homme, qui se croit sincèrement très-impartial^ l'est en effet 
beaucoup. 11 ne faut pas confondre un juge ignorant avec un 
juge partial. L'ignorant n'a pas les connaissances nécessaires 
pour bien juger; le partial s'y refuse. 

IMPASSIBLE, Impassibilité {Gram. et ThéoL), qui ne peut 
éprouver de douleurs. C'est un des attributs de la Divinité. C'en 
fut un du corps de Jésus-Christ après la résurrection. C'en est 
un de son corps dans l'Eucharistie. Les esprits et les corps glo- 
rieux seront impassibles. Si l'âme est fortement préoccupée de 
quelque grande passion, elle en devient, pour ainsi dire, impas- 
sible. Une mère, qui verrait son enfant en danger, courrait à 
son secours, les pieds nus, à travers des charbons ardents, sans 
en ressentir de douleur. L'enthousiasme et le fanatisme peuvent 
élever l'âme au-dessus des plus affreux tourments. Voyez, dans 
le livre de la Cité de Dieu, l'histoire du prêtre de Calame. Cet 
homme s'aliénait à son gré, et se rendait itnpassible, même 
par l'action du feu. 

IMPERCEPTIBLE, adj. {Gramm.). Il se dit au simple de tout 
ce qui échappe par sa petitesse à l'organe de la vue; et au 
figuré, de tout ce qui agit en nous et sur nous d'une manière 
fugitive et secrète, qui échappe quelquefois à notre examen le 
plus scrupuleux. Il y a, je ne dis pas des éléments des corps, 
des corps composés, des mixtes, des sur-composés, des tissus, 
mais des corps organisés, vivants, des animaux qui nous sont 
impereeptibhs, et ces animaux qui se dérobent à nos yeux et à 
nos microscopes, sont peut-être une vermine qui les dévore, et 
ainsi de suite. Qui sait où s'arrête le progrès de la nature orga- 
nisée et vivante? Qui sait quelle est l'étendue de l'échelle selon 
laquelle l'organisation se simplifie ? Qni sait où aboutit le der- 
nier terme de cette simplicité, où l'état de nature vivante cesse. 



IMPÉRISSABLE. 187 

et celui de nature brute commence? Nous sommes quelquefois 
entraînés dans nos jugements et dans nos goûts par des mou- 
vements de cœur et d'esprit qui, pour être irës-impercejylibles, 
n'en sont pas moins puissants. 

IMPÉRIEUX {Gram. et Morale.). On le dit de l'homme, du 
caractère, du geste et du ton. L'homme itnpérieux veut com- 
mander partout où il est ; cela est dans son caractère ; il a le 
ton haut et fier, et le geste insolent. Les hommes impérieux 
avec leurs égaux sont impertinents ou vils avec leurs supérieurs ; 
impertinents s'ils demeurent dans leur caractère ; vils, s'ils en 
descendent. Si les circonstances favorisaient l'homme impé- 
rieuXj et le portaient aux premiers postes de la société, il y se- 
rait despote. Il est né tyran, et il ne songe pas à s'en cacher. 
S'il rencontre un homme ferme, il en est surpris, il le regarde 
au premier coup d'œil comme un esclave qui méconnaît son 
maître. Il y a des amis impérieux-, tôt ou tard on s'en détache. 
Il y a peu de bienfaiteurs qui aient assez de délicatesse pour 
ne le pas être. Us rendent la reconnaissance onéreuse, et font à 
la longue des ingrats. On s'affranchit quelquefois de l'homme 
impérieux par les services qu'on en obtient. Il contraint son 
caractère, de peur de perdre le mérite de ses bienfaits. L'amour 
est une passion impérieuse, à laquelle on sacrifie tout. Et en 
effet, qu'est-ce qu'il y a à comparer à une femme, à une belle 
femme, au plaisir delà posséder, à l'ivresse qu'on éprouve dans 
ses embrassements, à la fin qui nous y porte, au but qu'on y 
remplit, et à l'effet dont ils sont suivis? 

Les femmes sont impérieuses ; elles semblent se dédomma- 
ger de leur faiblesse naturelle par l'exercice outré d'une auto- 
rité précaire et momentanée. Les hommes impérieux avec les 
femmes, ne sont pas ceux qui les connaissent le plus mal; ces 
rustres-là semblent avoir été faits pour venger d'elles les gens 
de bien qu'elles dominent ou qu'elles trahissent. 

IMPÉRISSABLE, adj. [Gram. et Philosoph.), qui ne peutpérir. 
Ceux qui regardent la matière comme éternelle, la regardent 
aussi comme impérissable. Rien, selon eux, ne se perd de la 
quantité du mouvement, rien de la quantité de la matière. Les 
êtres naissants s'accroissent et disparaissent, mais leurs éléments 
sontéternels. La destruction d'une chose a été, est et sera à jamais 
la génération d'une autre. Ce sentiment a été celui de presque 



188 IMPORTANCE. 

tous les anciens philosophes, qui n'avaient aucune idée de la 
création. 

IMPORTANCE, s. f. [Gram. et Morale), terme relatif à la 
valeur d'un objet. S'il a, ou si nous y attachons une grande 
valeur, il est important. On dit d'un meuble précieux, un 
meuble d'importance ; (ï\m projet, d'une alTaire, d'une entre- 
prise, i\\.\Q\\Q e?,% Ci importance, si les suites en peuvent devenir 
ou très-avantageuses, ou très-nuisibles. Le mal et le bien don- 
nent également de Vimportance. D'importance on a lait im- 
portant, qui se prend à peu près dans le même sens. On dit, il 
est important de bien commencer, d'aller vite, de marcher sour- 
dement. 11 faut que le sujet d'un poème épique ou dramatique 
so'ii important. Combien de questions futiles qui auraient à peine 
agité les scholastiques dans l'ombre et la poussière de leurs 
classes, si le gouvernement ne leur avait donné ùq Vimportance 
par la part qu'il y a prise? Qu'il ose les mépriser, et bientôt il 
n'en sera plus parlé. Qu'il en fasse un sujet de distinction, de 
préférence, de grâce, et bientôt les haines s'accroîtront, les 
peuples s'armeront, et une dispute de mots finira par des 
assassinats et des ruisseaux de sang. L'adjectif important a 
deux acceptions particulières. On dit d'un homme qui peut 
beaucoup dans la place qu'il occupe, c'est un homme impor- 
tant:, on le dit aussi de celui qui ne peut rien ou peu de 
chose, et qui met tout en œuvre pour se faire attribuer un cré- 
dit qu'il n'a pas. Les nouveaux débarqués, ceux qui solli- 
citent des grâces, des places, sont atout moment ici la dupedes 
importants. La ville et la cour regorgent d'importants qui font 
payer bien cher leur nullité. Les impoi'tants sont dans les cours 
ce que les prêtres du paganisme étaient dans leurs temples. On 
les croyait en grande familiarité avec les dieux, parce qu'ils ne 
s'en éloignaient jamais. On leur portait des offrandes qu'ils ac- 
ceptaient, et ils s'engageaient à parler au ciel^ à qui ils ne 
disaient rien, ou qui ne les entendait pas. Eu un mot, Y impor- 
tant est sans naissance, mais il voit des gens de qualité ; il est 
sans talents, mais il protège ceux qui en ont ; il est sans crédit, 
mais il se met en chemin pour rendre service; il ne fait rien, 
mais il conseille ceux qui font mal. S'il aune petite place, il 
croit y faire de grandes choses; enfin, il voudrait faire croire à 
tout le monde et se persuader à lui-même, que ses discours. 



IMPOSTURE. 189 

ses actions, son existence, influent sur la destinée delà société. 
IMPOSANT, adj., IMPOSER, v. act. {Gram.\ c'est l'effet de 
tout ce qui imprime un sentiment de crainte, d'admiration, de 
respect, d'égard, de considération. On en impose ou par des 
qualités réelles, ou par des qualités apparentes. Il se dit et des 
personnes et des choses. La dignité, le ton, le visage, le carac- 
tère, le regard, en imposent dans la personne. La grandeur, 
l'élévation, la masse, le faste, l'éclat, la dépense, l'espace, 
l'étendue, la durée, l'ancienneté, le travail, la perfection, en 
imposent dans les choses. Rien n'en impose au sage que ce qui 
excite en lui un sentiment réfléchi d'admiration, d'estime ou de 
respect. En imposer se prend encore dans un sens différent; 
pour tromper, mentir, séduiue. On impose aussi une pénitence, 
une tâche, un nom, une taxe, les mains, un fardeau, etc., accep- 
tions du verbe imposer, assez éloignées des précédentes. 

IMPOSTURE, s. f. {Grain, et Morale.). Ce mot vient du verbe 
imposer. Or on en impose aux hommes par des actions et par 
des discours. Les deux crimes les plus communs dans le monde, 
sont V imposture et le vol. On en impose aux autres, on s'en 
impose à soi-même. Toutes les manières possibles dont on 
abuse de la confiance ou de l'imbécillité des hommes, sont 
autant cV impostures. Mais le vrai champ et sujet de l'imposture 
sont les choses inconnues. L'étrangeté des choses leur donne 
crédit. Moins elles sont sujettes à nos discours ordinaires , moins 
on a le moyen de les combattre. Aussi Platon dit-il qu'il est 
bien plus aisé de satisfaire,* parlant de la nature des dieux 
que de la nature des hommes, parce que l'ignorance des audi- 
teurs prête une belle et large carrière. D'où il arrive que 
rien n'est si fermement cru que ce qu'on sait le moins, et qu'il 
n'y a gens si assurés que ceux qui nous content des fables, 
comme alchimistes, pronostiqueurs, indicateurs, chiromanciens, 
médecins, ici gemis omne, auxquels, je joindrais volontiers, si 
j'osais, dit Montaigne, un tas d'interprètes et contrôleurs des 
desseins de Dieu, faisant état de trouver les causes de chaque 
accident, et de voir dans les secrets de la volonté divine les 
motifs incompréhensibles de ses œuvres ; et quoique la variété et 
discordance continuelle des événements les rejette de coin en 
coin et d'orient en occident, ils ne laissent pourtant de suivre 
leur esteuf, et de même crayon peindre le blanc et le noir. 



190 IMPUiNI. 

Les imposteurs qui entraînent les liommes par des merveilles, 
en sont rarement examinés de près; et il leur est toujours 
facile de prendre d'un sac deux moutures '. 

IMPIll^SSION, s. f. [Gram.). C'est en général la marque de 
l'action d'un corps sur un autre. Les pieds des animaux s'im- 
priment sur la terre molle. Le coin laisse son impression sur la 
monnaie. Les objets extérieurs font impression sur nos sens. 
Les impressions reçues dans la jeunesse ressemblent aux carac- 
tères gravés sur l'écorce des arbres ; ils croissent et se fortifient 
avec eux. Ce n'est point par les impressions de détail qu'il faut 
juger de la bonté morale d'un ouvrage dramatique, mais par 
l'impression dernière qu'on en remporte. Vous avez cent fois 
ri du misanthrope Àlceste ; vous l'avez trouvé brutal, opiniâtre, 
insensé, ridicule; mais à la fin, vous prendriez volontiers son 
rùle dans la société, et vous l'estimez assez pour souhaiter de 
lui ressembler. Le mot impression a cent autres acceptions 
diverses, tant simples que figurées.' 

IMPUOBATION, Improuver [Gram.). Il est plus court et plus 
clair de fixer l'acception des mois par des exemples que par des 
définitions, qui, composées d'autres mots quelquefois plus 
abstraits, plus généraux, plus indéterminés, ne font que pro- 
mener un lecteur sur un cercle vicieux. Un prince corrompu 
par la ilatterie qui se récrie avec admiration surtout, regarde 
le silence d'un homme de bien comme une improbation secrète, 
et celui-ci se trouve à la longue disgracié pour s'être tu, 
comme il l'eût été pour avoir pai^é. M. Duguet dit de certains 
édits qu'on apporte quelquefois aux parlements pour être 
enregistrés, que les juges n'opinent alors que par un morne et 
triste silence, et que la manière dont ils enregistrent est le sceau 
de leur imjjrobalion. Si vos démarches sont innocentes, soyez 
tranquille, Vintprohaiion passagère des hommes prévenus ne les 
rendra point criminelles, tôt ou tard le public vous connaîtra 
pour ce que vous êtes, et l'ignominie s'assiéra sur vos ennemis. 

IMPUNI, liMPUNrri':, Impunément {Gram. et Morale.). Les 
fautes demeurent impunies^ ou parce que la loi n'a point 
décerné de châtiment contre elles, ou parce que le coupable 
réussit à se soustraire à la loi; ce qui arrive ou par les précau- 
tions qu'il a prises pour n'être point convaincu, ou par les mal- 

1. Montaigne, Essais, liv. I, chaii, xxxi. 



IMPURETE. 191 

heureuses prérogatives de son état, de son rang, de son autorité, 
de son crédit, de sa fortune, de ses protections, de sa nais- 
nance, ou par la prévarication du juge; et le juge prévarique, 
lorsqu'il néglige la poursuite du coupable ou par indolence ou 
par corruption. Quelle que soit la cause de Viïnpunitê, elle 
encourage au crime. 

IMPURETÉ, sub. fém., Impur, adj. [Morale). Le moi à'im- 
jmrcté est un terme générique qui comprend tous les dérègle- 
ments dans lesquels l'on peut tomber, relativement à la jonction 
charnelle des corps, ou aux parties naturelles qui l'opèrent. 
Ainsi la fornication, l'adultère, l'inceste, les péchés contre nature, 
les regards lascifs, les attouchements déshonnêtes sur soi ou 
sur les autres, les pensées sales, les discours obscènes, sont 
autant de différentes espèces d'impureté. 

Il ne suffit pas d'être marié pour ne point commettre cVslc- 
ûonsùnpures avec la personne que l'hymen semble avoir livrée 
entièrement à nos désirs. Si la chasteté doit régner dans le lit 
nuptial, V impureté peut aussi le souiller; on ne doit point, 
comme Onan, tromper les fins de la nature. Les plaisirs qu'elle 
nous offre sont assez grands, sans qu'un raffinement de volupté 
nous fasse chercher à les augmenter; il est même des temps 
où elle nous les défend par les obstacles qu'elle y apporte, et 
que nous devons respecter. L'ancienne loi ordonnait la peine 
de mort contre le mari qui dans ces moments-là ne mettait pas 
de frein à ses sales désirs, et contre la femme qui se prêtait à 
ses honteuses caresses. 

Au reste, nous ne prétendons pas suivre l'impureté dans 
toutes ses routes, ni entrer dans des détails que la décence 
ordonne de supprimer. Nous ne discuterons pas jusqu'à quel 
point peuvent aller les attouchements voluptueux, sans devenir 
criminels; nous ne chercherons pas les circonstances où ils 
peuvent être permis ou même nécessaires; nous nous gar- 
derons bien de décider, comme l'a fait un honnête jésuite, que 
le mari a moins à se plaindre, lorsque sa femme s'abandonne à 
un étranger d'une manière contraire à la nature, que quand 
elle commet simplement avec lui un adultère, parce que, dit- 
il, de la première façon on ne touche pas au vase légitime sur 
lequel seul l'époux a reçu des droits exclusifs. Il faut laisser 
toutes ces horreurs ensevelies sous les cendres des Filliutius, 



192 IMPUKETÉ. 

des Escohar et des autres casuistes leurs confrères, dont le par- 
lement de Paris, par arrêt du 6 août 1761, vient de faire 
brCdcr les ouvrages pour une raison plus importante encore. 

Il y avait dans l'ancienne loi une iiiqjuretê légale qui se 
contractait de difiërentes façons , comme par l'attouchement 
d'un mort, etc. ; on allait s'en purifier par certaines cérémonies. 
C'est encore une des choses que Mahomet a prises chez les 
Juifs, et qu'il a transportées dans son Alcoran. 

La religion des païens était remplie de divinités qui favo- 
risaient Ximimreté. Vénus en était la déesse, et les bois sacrés 
qu'on trouvait ordinairement autour de ses temples étaient les 
théâtres de sa débauche. 11 y avait même des pays où toutes 
les femmes étaient obligées de se prostituer une fois en l'hon- 
neur de la déesse; et l'on peut juger si la dévotion naturelle cà 
leur sexe leur permettait de s'en tenir là. Saint Augustin, dans 
sa Cilé de. DicUy rapporte que l'on voyait au Capitole des 
femmes impudiques qui se destinaient à satisfaire les besoins 
amoureux de la divinité, dont elles ne manquaient guère de 
devenir enceintes. Il est à croire que les prêtres s'en aidaient 
un peu, et desservaient alors plus d'un autel. Le même père dit 
qu'en Italie, et surtout à Lavinium, dans les fêtes de Bacchus, 
on portait en procession des membres virils, sur lesquels la 
matrone la plus respectable mettait une couronne. Les fêtes 
d'Isis en d'autres pays étaient semblables à celles-Là; c'était 
même relique et mêmes cérémonies. 

On trouve encore dans la Cité de Bien (lib. VI, cap. ix), 
l'énumération des divinités que les païens avaient créées pour 
le mariage, et auxquelles ils avaient donné des fonctions assez 
déshonnêtes, et qui présentaient des images fort impures. 
Lorsque la fille avait engagé sa foi à son époux, les matrones 
la conduisaient au dieu Priape, qui avait toujours un membre 
d'une grosseur monstrueuse, sur lequel on faisait asseoir la 
nouvelle mariée. On lui ôtait sa ceinture, en invoquant la déesse 
appelée Virginiensis ; le dieu Subigus soumettait la femme 
aux transports de son mari; la déesse Préma la tenait sous lui 
pour empêcher qu'elle ne se remuât trop; et venait enfin la 
déesse Serhinda, comme qui dirait perforatrice. Son emploi 
était d'ouvrir à l'homme le sentier de la volupté : heureusement 
que cette fonction avait été donnée à une divinité femelle ; car, 



INCOMPRÉHENSIBLE. 193 

comme le remarque très-bien saint Augustin, le mari n'eût pas 
souffert volontiers qu'un dieu lui rendît ce service; et (pourrait- 
on ajouter encore) qu'il lui donnât du secours dans un endroit 
oii trop souvent il n'a guère besoin d'aide. 

INxVDVERTANGE, s. f. [Gram, el Morale.), action ou faute 
commise sans attention à ses suites. Il, faut pardonner les inad- 
vertances. Qui de nous n'en a point commis? Il y a des hommes 
que la nature a formés inadvertants et distraits. Ils sont tou- 
jours pressés d'agir, ils ne pensent qu'après. Toute leur vie se 
passe à faire des offenses et à demander des pardons. V inadver- 
tance est un des défauts de l'enfance. C'est l'effet en eux de la 
vivacité et de l'inexpérience. 

INCOGNITI [Ilist. littér.). C'est le nom qu'a pris une 
société littéraire, établie à Venise, qui a pour sa devise le 
fleuve du Nil, avec cette épigraphe, Incognito e pur noto. Si les 
gens de lettres étaient moins affamés de gloire, et plus curieux 
de savoir que de se produire, il régnerait plus d'harmonie 
entre eux, les connaissances humaines feraient plus de progrès, 
et on n'attacherait point un si haut prix à des suffrages que sou- 
vent on méprise. 

INCOMMODE, adj. {Gram. et Morale.). Il se dit de tout ce 
qui nous gêne, de quelque manière que ce soit. Ainsi un for- 
geron est un voisin incommode. Il y a des vertus incommodes; 
on aimerait mieux des vices faciles. Il y a d'honnêtes fâcheux, 
de bonnes gens irès-incommodes. 

INCOMPRÉHENSIBLE, adj. {Gra77î. et Métaphys.), qui ne 
peut être compris. Lorsqa'une proposition est incompréhen- 
sible, c'est ou Id faute de l'objet, ou la faute des mots. Dans le 
premier cas, il n'y a point de ressource; dans le second, il se 
faut faire expliquer les mots. Si, les mots bien expliqués, il y a 
contradiction entre les idées, la proposition n'est point incom- 
préhensible, elle est fausse; s'il n'y a ni convenance ni discon- 
venance entre les idées, la proposition n'est point incompréhen- 
sible, elle est vide de sens. Il est indécent d'en faire de 
semblable à des gens sensés. Il y a deux grands principes qu'il 
ne faut point perdre de vue : c'est qu'il n'y a rien dans l'en- 
tendement qui n'y soit venu par la voie des sens, et qui, par 
conséquent, ne doive, en sortant de l'entendement, retrouver 
des objets sensibles pour se rattacher. Voilà en philosophie le 
XV. . 13 



\Ç)h INGONSIDÉRt 

moyen de reconnaître les mois vides d'idées. Prenez un mot : 
prenez le plus abstrait; décomposez-le; décomposez-le encore, 
et il se résoudra en dernier lieu en une représentation sensible. 
C'est qu'il n'y a en nous que des représentations sensibles, et 
des mots particuliers qui les désignent, ou des mots généraux 
({ui les rassemblent sous une même classe, et qui indiquent 
que toutes ces représentations sensibles, quelque diverses 
qu'elles soient, ont cependant une qualité commune. 

INCONNU, adj. [Gram.). Il ne se dit point des choses qu'on 
ne connaît point, car on ne dit rien de ce qu'on ne connaît 
pas, mais des choses qu'on connaît et des qualités qu'on y 
soupçonne. Ainsi nous voyons des effets dans la nature, nous 
ne doutons point qu'ils ne soient liés; mais la liaison nous en 
est inconmic. Nous voyons agir un de nos semblables, nous 
lui siqiposons un motif bon ou mauvais; mais il nous est 
incomiu. L'épithète inconnu se joint toujours à quelque chose 
qu'on connaît. 

INCONSÉQUENCE, Inconséquent [Graui. Logique et Mo- 
rale.). Il y a inconséquence dans les idées, dans le discours et 
dans les actions. Si un homme conclut de ce qu'il pense ou de 
ce qu'il énonce le contraire de ce qu'il devrait faire, il est in- 
conséquent dans son discours et dans ses idées. S'il tient une 
conduite contraire à celle qu'il a déjà tenue, ou contraire à ses 
intérêts, il est inconséquent dans ses actions. II y a encore 
une troisième inconséquence, c'est celle des pensées et des 
actions, et c'est la plus commune. Il y a mille fois plus (Xin- 
conséquence encore dans la vie que dans les jugements. Il ne 
faut cependant pas dire d'un homme qui tremble dans les 
ténèbres, et qui ne croit point aux revenants, qu'il soit incon- 
séquent. Sa frayeur n'est pas libre. C'est un mouvement habituel 
dans ses organes qu'il ne peut empêcher, et contre lequel sa 
raison réclame inutilement. 

INCONSIDÉRÉ, adj. {Gram.). Il se dit ou des actions ou des 
discours, lorsqu'on n'en a pas pesé les conséquences. On se perd 
par un propos inconsidéré-, on s'embarrasse par une promesse 
inconsidérée ; on se ruine par une largesse inconsidérée. 

Il se dit aussi des personnes. Vous êtes un inconsidéré ; vous 
vous êtes déchaîné contre la galanterie au milieu d'un cercle 
de femmes. 



INCROYABLE. 195 

INCONSTANCE, s. f. {Gram. et Monde.), indifférence ou 
dégoût d'un objet qui nous plaisait; si cette indifférence ou ce, 
dégoût naît de ce qu'à l'examen nous ne lui trouvons pas le 
mérite qui nous avait séduit, Yincomtanee est raisonnable; 
s'il naît de ce que nous n'éprouvons plus dans sa possession le 
plaisir qu'il nous faisait; s'il est le même, mais s'il ne nous 
émeut plus; s'il est usé pour nous; s'il ne nous fait plus cette 
impression qui nous enchaînait; si la fée a perdu sa baguette, 
il faut que le charme cesse, et V inconstance est nécessaire. 
Celui qui fait des vœux qu'il ne pourra rompre , celui qui pro- 
nonce un serment qui l'engage à jamais, est quelquefois un 
homme qui présume trop de ses forces, qui s'ignore lui-même 
et les choses du monde. Je ne connais qu'un remède à Vin- 
constance, c'est la solitude et les soins assidus; fuir la dissipa- 
tion qui nous répandrait sur trop d'objets, pour que nous 
pussions demeurer à un seul; surtout multiplier les sacrifices. 
Vous vous rendrez tous les jours l'un à l'autre plus agréables, 
si tous les jours vous vous rendez l'un à l'autre plus néces- 
saires. Je ne blâme point V inconstance qui nous fait abandonner 
un objet de prix pour un objet plus précieux encore, dans 
toutes ces bagatelles qui ne souffrent point, qui ne sentent 
point, et qui font notre bonheur sans le partager. Mais en 
amitié, en attachement de cœur, si l'on permettait cette pré- 
férence, on quitterait, on serait quitté, et la porte serait ou- 
verte au plus étrange dérèglement. 

INCROYABLE, adj. [Gnmi. et Mctaphysiq.), ce qui ne nous 
paraît pas digne de foi. Il faut avoir égard aux circonstances, 
au cours ordinaire des choses, à la nature des hommes, au 
nombre de cas où de pareils événements ont été démontrés 
faux, à l'utilité, au but, à l'intérêt, aux passions, à l'impossi- 
bilité physique, aux monuments, à l'histoire, aux témoins, à 
leur caractère, en un mot, à tout ce qui peut entrer dans le 
calcul de la probabilité, avant que de prononcer qu'un fait est 
digne ou indigne de notre croyance. 

Le mot incroyable est hyperbolique, comme dans ces exem- 
ples : Xerxès fit passer dans la Grèce une multitude incroyable 
de soldats. Alexandre se plaisait à tenter des choses incroyables. 

Celui qui ne trouve rien d'incroyable est un homme sans 
expérience et sans jugement. 



106 INDECENT. 

Celui qui ne croit rien, et à qui tout paraît également 
impossible, a un autre vice d'esprit qui n'est pas moins ridi- 
cule. 

Il y a une telle diversité dans la constitution générale des 
liommes, qu'il n'y en a pas deux à qui un môme fait paraisse 
également croyable ou incroyable. Faites-en l'expérience, et 
vous verrez que celui-ci vous dii-a que la vraisemblance que 
telle chose est, à la vraisemblance qu'elle n'est pas, est dans le 
rapport de 1 à 10, et l'autre dans le rapport de 1 à d,000. 

liNDEGENT, adj. {Gram. et Morale), qui est contre le devoir, 
la bienséance et l'honnêteté. Un des principaux caractères d'une 
belle âme, c'est le sentiment de la décence. Lorsqu'il est porté 
à l'extrême délicatesse, la nuance s'en répand sur tout, sur les 
actions, sur les discours, sur les écrits, sur le silence, sur le 
geste, sur le maintien ;[elle relève le mérite distingué ; elle 
pallie la médiocrité ; elle embellit la vertu ; elle donne de la 
grâce à l'ignorance. 

L'indécence produit les effets contraires. On la pardonne aux 
hommes, quand elle est accompagnée d'une certaine originalité 
de caractère, d'une gaîté particulière et cynique, qui les met 
au-dessus des usages : elle est insupportable dans les femmes. 
Une belle femme indécente est une espèce de monstre, que je 
comparerais volontiers à un agneau qui aurait de la férocité. 
On ne s'attend point à cela. Il y a des états dont on n'ose exiger 
la décence : y imdiiomisiQ ., le médecin, la sage-femme, sont 
indécents sans conséquence. C'est la présence des femmes qui 
rend la société des hommes décente. Les hommes seuls sont 
moins décents. Les femmes sont moins décentes entre elles 
qu'avec les honmies. Il n'y a presque aucun vice qui ne porte à 
quelque action indécente. Il est rare que le vicieux craigne de 
paraître indécent. Il se croit trop heureux quand il n'a que cette 
barrière à vaincre. Il y a une indécence particulière et domes- 
tique; il y en a une générale et publique. On blesse celle-ci 
peut-être toutes les fois qu'entraîné par un goût inconsidéré 
pour la vérité, on ne ménage pas assez les erreurs publiques. 
Le luxe d'un citoyen peut devenir indécent dans les temps de 
calamité ; il ne se montre point sans insulter à la misère d'une 
nation. Il serait indécent de se réjouir d'un succès particulier 
au moment d'une affliction publique. Comme la décence con- 



INDÉPENDANCE. 197 

siste dans une attention scrupuleuse à des circonstances légères 
et minutieuses, elle disparaît presque dans le transport des 
grandes passions. Une mère qui vient de perdre son fds ne 
s'aperçoit pas du désordre de ses vêtements. Une femme tendre 
et passionnée, que le penchant de son cœur, le trouble de son 
esprit et l'ivresse de ses sens abandonnent à l'impétuosité des 
désirs de son amant, serait ridicule si elle se ressouvenait d'être 
décente dans un instant où elle a oublié des considérations plus 
importantes. Elle est rentrée dans l'état de nature : c'est son 
impression qu'elle suit, et qui dispose d'elle et de ses mouve- 
ments. Le moment du transport passé, la décence renaîtra; 
et si elle soupire encore, ses soupirs seront décents. 

INDECIS, adj. [Grajnni.), qui se prend aussi quelquefois 
substantivement. On laisse en philosophie, en théologie, beau- 
coup de questions indécises. Il y a des hommes indécis, sur 
lesquels il ne faut pas compter plus que sur des enfants. Ils 
voient un poids égal à toutes les raisons; les inconvénients les 
plus réels et les plus légers les frappent également ; ils tremblent 
toujours de faire un faux pas. Ce n'est jamais la raison, mais 
la circonstance qui les détermine. C'est le dernier qui leur 
parle qu'ils croient. Si l'on pouvait comparer les mouvements 
de l'âme qui délibère à celui d'un pendule, comme on distingue 
dans le mouvement du pendule l'instant où il commence à se 
mouvoir, la durée de ses oscillations, et l'instant où il se fixe; 
dans le mouvement de l'esprit qui délibère, il y aurait le 
moment où l'examen commence, la durée de l'examen ou Vin- 
décision, et le moment où l'indécision cesse, celui de la réso- 
lution et du repos. 

INDÉPENDANCE, s. f. {Philosophie, Morale.), la pierre phi- 
losophale de l'orgueil humain; la ^chimère après laquelle 
l'amour-propre court en aveugle; le terme que les hommes se 
proposent toujours, et qui empêche leurs entreprises et leurs 
désirs d'en avoir jamais, c'est l'indépendance. 

Cette perfection est sans doute bien digne des efforts que 
nous faisons pour l'atteindre, puisqu'elle renferme nécessaire- 
ment toutes les autres; mais par là même elle ne peut point se 
rencontrer dans l'homme essentiellement limité par sa propre 
existence. Il n'est qu'un seul être indépendant dans la nature : 
c'est son auteur. Le reste est une chaîne dont les anneaux se 



198 INDÉPEiNUANGE. 

lient mutuellement, et dépendent les uns des autres, excepté 
le premier, qui est dans la main même du créateur. Tout se 
tient dans l'univers : les corps célestes agissent les uns sur les 
autres: noire globe en est attiré, et les attire à son tour; le 
llux et reilux de la mer a sa cause dans la lune; la fertilité des 
campagnes dépend de la chaleur du soleil, de l'humidité de la 
terre, de l'abondance de ses sels, etc. Pour qu'un brin d'herbe 
croisse, il faut, pour ainsi dire, que la nature entière y con- 
coure ; enfin il y a, dans l'ordre physique, un enchaînement 
dont l'étrange complication fait un chaos que l'on a eu tant 
de peine à débrouiller. 

Il en est de même dans l'ordre moral et politique. L'àme 
dépend du corps ; le corps dépend de l'âme et de tous les objets 
extérieurs : comment l'homme, c'est-à-dire l'assemblage de 
deux parties si subordonnées, serait-il lui-même indvpendant? 
La société pour laquelle nous sommes nés nous donne des lois 
à suivre, des devoirs à remplir; quel que soit le rang que nous 
y tenions, la dépendance est toujours notre apanage, et celui 
qui commande à tous les autres, le souverain lui-même 
voit au-dessus de sa tête les lois dont il n'est que le premier 
sujet. 

Cependant, les hommes se consument en des efforts conti- 
nuels pour arriver à cette uidi'pcnclanci\ qui n'existe nulle 
part. Ils croient toujours l'apercevoir dans le rang qui est au- 
dessus de celui qu'ils occupent; et lorsqu'ils y sont parvenus, 
honteux de ne l'y point trouver, et non guéris de leur folle 
envie, ils continuent à l'aller chercher plus haut. Je les com- 
parerais volontiers à des gens grossiers et ignorants, qui auraient 
résolu de ne se reposer qu'à l'endroit oîi l'œil borné est forcé 
de s'arrêter, et où le ciel semble toucher à la terre. A mesure 
qu'ils avancent, l'horizon se recule; mais comme ils l'ont 
toujours en perspective devant eux, ils ne se rebutent point, 
ils se llattent sans cesse de l'atteindre dans peu ; et après avoir 
marché toute leur vie, après avoir parcouru des espaces im- 
menses, ils tombent enfin accablés de fatigue et d'ennui, et 
meinent avec la douleur de ne se voir pas plus près du terme 
auquel ils s'ellorçaient d'arriver que le jour qu'ils avaient 
commencé à y tendre. 

11 est pourtant une espèce d'indépendance à laquelle il est 



INDÉPENDANCE. 19^ 

permis d'aspirer : c'est celle que donne la philosophie. Elle 
n'ôte point à l'homme tous ses liens; mais elle ne lui laisse 
que ceux qu'il a reçus de la main même de la raison. Elle ne le 
rend pas absolument indcpcudant ; mais elle ne le fait dépendre 

que de ses devoirs. 

Une pareille indépendance ne peut pas être dangereuse. 
Elle ne touche point à l'autorité du gouvernement, à l'obéis- 
sance qui est due aux lois, au respect que mérite la religion : 
elle ne tend pas à détruire toute subordination, et à boule- 
verser l'État, comme le publient certaines gens qui crient à 
l'anarchie dès qu'on refuse de reconnaître le tribunal orgueil- 
leux qu'ils se sont eux-mêmes élevé. Non, si le philosophe est 
plus indépendant que le reste des hommes, c'est qu'il se forge 
moins de chaînes nouvelles. La médiocrité des désirs le délivre 
d'une foule de besoins auxquels la cupidité assujettit les autres. 
Renfermé tout entier en lui-même, il se détache par raison de 
ce que la malignité des hommes pourrait lui enlever. Content 
de son obscurité, il ne va point, pour en sortir, ramper à la 
porte des grands, et chercher des mépris qu'il ne veut rendre 
à personne. Plus il est dégagé des préjugés, et plus il est 
attaché aux vérités de la religion, ferme dans les grands prm- 
cipes qui font l'honnête homme, le fidèle sujet et le bon citoyen. 
Si quelquefois il a le malheur de faire plus de bruit qu'il ne 
voudrait, c'est dans le monde littéraire où quelques nains, 
effrayés ou envieux de sa grandeur, veulent le faire passer pour 
un Titan qui escalade le ciel, et tâchent ainsi par leurs cris 
d'attirer la foudre sur la tête de celui dont leurs propres dards 
pourraient à peine piquer légèrement les pieds. Mais que l'on ne 
se laisse pas étourdir par ces accusations vagues dont les auteurs 
ressemblent assez à ces enfants qui cdent au feu lorsque leur 
maître les corrige. L'on n'a jusqu'ici guère vu de philosophes 
qui aient excité des révoltes, renversé le gouvernement, change 
la forme des États : je ne vois pas que ce soit eux qm aient 
occasionné les guerres civiles en France, fait les proscriptions a 
Rome, détruit les républiques de la Grèce. Je les vois partout 
entourés d'une foule d'ennemis, mais partout je les vois per- 
sécutés, et jamais persécuteurs. C'est là leur destinée, et le ^ 
prince même des philosophes, le grand et vertueux Socrate, 
leur apprend qu'ils doivent s'estimer heureux lorsqu'on ne 



200 INDIENS. 

leur dresse pas des échafauds avant de leur élever des 
statues. 

INDIENS (PiiiLosopiifE des). [Ilist. de la Philosophie.) On 
prétend que la philosophie a passé de la Ghaldée et de la Perse 
aux Tndes. Quoi qu'il en soit, les peuples de cette contrée 
étaient en si grande réputation de sagesse parmi les Grecs, que 
leurs philosophes n'ont pas dédaigaé de les visiter. Pythagore, 
Démocrite, Anaxarque, Pyrrhon, Apollonius et d'autres firent 
le voyage des Indes, et allèrent converser avec les brachmanes 
ou gymnosophistes indiens. 

Les sages de l'Inde ont été appelés brachmanes, de Brachme 
fondateur de la secte, et Gymnosophistes, ou sages qui marchent 
nus, de leur vêtement qui laissait à découvert la plus grande 
partie de leur corps. 

On les divise en deux sectes, l'une des brachmanes, et 
l'autre des samanéens; quelques-uns font mention d'une troi- 
sième sous le nom de Prmrnws. Nous ne sommes pas assez 
instruits sur les caractères particuliers qui les distinguaient; 
nous savons seulement en général qu'ils fuyaient la société des 
hommes ; qu'ils habitaient le fond des boi^ et des cavernes ; 
qu'ils menaient la vie la plus austère, s'abstenant de vin et de 
la chair des animaux, se nourrissant de fruits et de légumes, 
et couchant sur la terre nue ou sur des peaux ; qu'ils étaient si 
fort attachés à ce genre de vie, que quelques-uns, appelés auprès 
du grand roi, répondirent qu'il pouvait venir lui-même s'il 
avait quelque chose à apprendre d'eux ou à leur commander. 

Ils souffraient avec une égale constance la chaleur et le 
froid; ils craignaient le commerce des femmes: Si elles sont 
méchantes, disaient-ils, il faut les fuir parce qu'elles sont mé- 
chantes; si elles sont bonnes, il faut encore les fuir de peur de 
s y attacher. Il ne faut pas que celui qui fait son devoir du mépris 
de la douleur et du plaisir, de la mort et de la vie, s'expose à 
devenir l'esclave d'un autre. 

11 leur était indifférent de vivre ou de mourir, et de mourir 
ou par le feu, ou par l'eau, ou par le fer. Ils s'assemblaient 
jeunes et vieux autour d'une même table ; ils s'interrogeaient 
réciproquement sur l'emploi de la journée , et l'on jugeait 
indigne de manger celui qui n'avait rien dit, fait ou pensé de 
bien. 



INDIENS. 201 

Ceux qui avaient des femmes les renvoyaient au bout de 
cinq ans, si elles étaient stériles ; ne les approchaient que deux 
fois l'année, et se croyaient quittes envers la nature, lors- 
qu'ils en avaient eu deux enfants, l'un pour elle, l'autre pour 
eux. 

Buddas, Dandanis, Calanus et larcha, sont les plus célèbres 
d'entre les Gyninosophistes, dont l'histoire ancienne nous a 
conservé les noms. 

Buddas fonda la secte des Hylobiens, les plus sauvages des 
Gyninosophistes. 

Pour juger de Dandanis, il faut l'entendre parler à 
Alexandre par la bouche d'Onésicrite, que ce prince dont l'acti- 
vité s'étendait à tout, envoya chez les Gyninosophistes. « Dites 
à votre maître que je le loue du goût qu'il a pour la sagesse, 
au milieu des affaires dont un autre serait accablé; qu'il fuie la 
mollesse; qu'il ne confonde pas la peine avec le travail, et 
puisque ses philosophes lui tiennent le même langage, qu'il les 
écoute. Pour vous et vos semblables, Onésicrite, je ne désap- 
prouve vos sentiments et votre conduite qu'en une chose, c'est 
que vous préfériez la loi de l'homme à celle de la nature, et 
qu'avec toutes vos connaissances vous ignoriez que la meil- 
leure demeure est celle où il y a le moins de soins à, prendre. » 

Calanus, à qui l'envoyé d'Alexandre s'adressa, lorsque ce 
prince s'avança dans les Indes, débuta avec cet envoyé par ces 
mots : « Dépose cet habit, ces souliers, assieds-toi nu sur cette 
pierre, et puis nous converserons. » Cet homme, d'abord si lier, 
se laissa persuader par Taxile de suivre Alexandre et il en fut 
méprisé de toute la nation, qui lui reprocha d'avoir accepté un 
autre maître que Dieu. A juger de ses mœurs par sa mort, il 
ne paraît pas qu'elles se fussent amollies. Estimant honteux 
d'attendre la mort, comme c'était le préjugé de sa secte, il se 
fit dresser un bûcher, et y monta en se félicitant de la liberté 
qu'il allait se procurer. Alexandre, touché de cet héroïsme, 
institua en son honneur des combats équestres et d'autres 
jeux. 

Tout ce qu'on nous raconte d'Iarcha est fabuleux. 

Les Gyninosophistes reconnaissent un Dieu fabricateur et 
administrateur du monde, mais corporel : il avait ordonné tout 
ce qui est, et veillait à tout. 



202 INDIENS. 

Selon eux, l'origine de l'âme était céleste; elle était émanée 
de Dieu, et elle y retournait. Dieu recevait dans son sein les 
âmes des bons qui y séjournaient éternellement. Les âmes des 
méchants en étaient rejetées et envoyées à diiïérents sup- 
plices. 

Outre un premier dieu, ils en adoraient encore de subal- 
ternes. 

Leur morale consistait à aimer les hommes, à se haïr eux- 
mêmes, à éviter le mal, à faire le bien, et à chanter des 
hymnes. 

Ils faisaient peu de cas des sciences et de la philosophie 
naturelle, larcha répondit à Apollonius, qui l'interrogeait sur 
le monde, qu'il était composé de cinq éléments, de terre, d'eau, 
de feu, d'air et d'éther. Que les dieux en étaient émanés; que 
les êtres composés d'air étaient mortels et périssables, et que 
les êtres composés d'éther étaient immortels et divins; que les 
éléments avaient tous existé en même temps; que le monde 
était un grand animal engendrant le reste des animaux; qu'il 
était de nature mâle et femelle, etc. 

Quant à leur philosophie morale, tout y était grand et élevé. 
Il n'y avait, selon eux, qu'un seul bien, c'est la sagesse. Pour 
faire le bien, il était inutile que la loi l'ordonnât. La mort et 
la vie étaient également méprisables. Cette vie n'était que le 
commencement de notre existence. Tout ce qui arrive à l'homme 
n'est ni bon ni mauvais. Il était vil de supporter la maladie dont 
on pouvait se guérir en un moment. Il ne fallait pas passer 
un jour sans avoir fait quelque bonne action. La vanité était la 
dernière chose que le sage déposait pour se présenter devant 
Dieu. L'homme portait en lui-même une multitude d'ennemis. 
C'est par la défaite de ces ennemis qu'on se préparait un accès 
favorable auprès de Dieu. 

Quelle ditlérence entre cette philosophie et celle qu'on pro- 
fesse aujourd'hui dans les Indes! Elles sont infectées de la 
doctrine de Xékia, j'entends de sa doctrine ésotérique ; car les 
principes de l'cxotérique sont assez conformes à la droite 
raison. Dans celle-ci, il admet la distinction du bien et du 
mal; l'immortalité de l'âme; les peines à venir; des dieux; un 
dieu suprême qu'il appelle Aniida, etc. Quant à sa doctrine 
ésotérique, c'est une espèce de spinosisme assez mal entendu. 



INDIFFERENCE. 203 

Le vide est le principe et la fm de toutes choses. La cause 
universelle n'a ni vertu ni entendement. Le repos est l'état 
parfait. C'est au repos que le philosophe doit tendre, etc. Voyez 
les articles Egyptiens, Ghixois, Japonais. 

LNDIFFËRENCE, s. f. {Qram, et Philosophie morale.), état 
tranquille dans lequel l'âme, placée vis-à-vis d'un objet, ne le 
désire ni ne s'en éloigne, et n'est pas plus affectée par sa jouis- 
sance qu'elle ne le serait par sa privation. 

L'indifférence ne produit pas toujours l'inaction. Au défaut 
d'intérêt et de goût, on suit des impressions étrangères, et l'on 
s'occupe de choses au succès desquelles on est de soi-même 
très-indifférent. 

U indifférence peut naître de trois sources, la nature, la 
raison et la foi; et l'on peut la diviser en indifférence natu- 
relle, i)idifférence philosophique, et indifférence religieuse. 

L'indifférence naturelle est l'effet d'un tempérament froid. 
Avec des organes grossiers, un sang épais, une imagination 
lourde, on ne veille pas; on sommeille au milieu des êtres de 
la nature; on n'en reçoit que des impressions languissantes; 
on reste indifférent et stupide. Cependant r//?<:////i'r<??Z6-^ philoso- 
phique n'a peut-être pas d'autre base que l'indifférence natu- 
relle. 

Si l'homme examine attentivement sa nature et celle des 
objets; s'il revient sur le passé, et qu'il n'espère pas mieux de 
l'avenir, il voit que le bonheur est un fantôme. Il se refroidit 
dans la poursuite de ses désirs; il se dit -.Ml admirati jjrope res 
est una, Ntmiici, sohiqtie, quce possit facere et servare beatum; 
Numicius, il n'y a de vrai bien que le repos de l'indifférence. 
LUndifférence philosophique a trois objets principaux, la 
gloire, la fortune et la vie. Que celui qui prétend à cette indiffé^ 
renée s'examine, et qu'il se juge. Craint-il d'être ignoré? d'être 
indigent? de mourir? 11 se croit libre, mais il est esclave. Les 
grands fantômes le séduisent encore. 

L'indifférence philosophique ne diffère de l'indifférence reli- 
gieuse que par le motif. Le philosophe est indifférent sur les 
objets de la vie, parce qu'il les méprise; l'homme religieux, 
parce qu'il attend de son petit sacrifice une récompense infinie. 
Si l'indifférence naturelle, réfléchie, ou religieuse est exces- 
sive, elle relâche les liens les plus sacrés. On n'est plus ni père 



204 INDISCRET. 

attentif, ni mère tendre, ni ami, ni amant, ni époux. On st 
indifférent à tout; on n'est rien, ou l'on est une ierre. 

INDIGENT, adj. [Gram.], homme qui manque des choses 
nécessaires à la vie, au milieu de ses semblables, qui jouissent, 
avec un faste qui l'insulte, de toutes les superlluités possibles. 
Une des suites les plus fâcheuses de la mauvaise administration, 
c'est de diviser la société en deux classes d'hommes, dont les 
uns sont dans l'opulence et les autres dans la misère. Uindi- 
(jence n'est pas un vice, c'est pis. On accueille le vicieux, on 
fuit Vindigcnt. On ne le voit jamais que la main ouverte et 
tendue. Il n'y a point d'indigent parmi les sauvages. 

INDIGNATION, s. f. {Gram.), sentiment mêlé de mépris et 
de colère, que certaines injustices inattendues excitent en 
nous. L'indignation approuve la vengeance, mais n'y conduit 
pas. La colère passe ; l'indignation, plus réOéchie, dure : elle 
nous éloigne de l'indigne. L'indignation est muette; c'est 
moins par le propos que par les mouvements qu'elle se montre. 
Elle ne transporte pas, elle gonfle; il est rare qu'elle soit 
injuste; nous sommes souvent indignes d'un mauvais procédé 
dont nous ne sommes pas l'objet. Une âme délicate s'indigne 
quelquefois des obstacles qu'on lui oppose, des motifs qu'on lui 
croit, des rivaux qu'on lui donne, des récompenses qu'on lui 
promet, des éloges qu'on lui adresse, des préférences même 
qu'on lui accorde; en un mot, de tout ce qui marque qu'on n'a 
pas d'elle l'estime qu'elle croit mériter. 

INDISCRET, adj. et subst. {Grajn. et Morale.), qui révèle 
une chose confiée. L'homme qui sait penser, parler et prévoir 
les suites de ses paroles, n'est pas indiscret. Par un excès de 
confiance on ouvre son cœur à des indifférents; on répand son 
âme devant eux; c'est une faiblesse à laquelle on est entrahié 
par l'inexpérience et par la peine. La peine cherche à se 
soulager; l'inexpérience nous dérobe le danger de notre 
Iranchise. Les malheureux et les enfants sont presque tous 
indiscrets. L'indiscrétion peut devenir un crime. Un geste, 
un regard, un mot, le silence même est indiscret. Fuyez 
les indiscrets. Vetabo qui cœleris sacra, etc. La vanité rend 
indiscret. Mais l'indiscrétion n'est pas seulement relative à 
la confiance; elle s'étend à d'autres objets. On dit d'un zèle 
qu'il est indiscret; d'une action, qu'elle est indiscrète. Cette 



INDISTINCT. 205 

indiscrétion a lieu dans toutes les circonstances où nous man- 
quons par étourderie ou par faux jugement. Une femme tendre 
compte sur la discrétion de l'homme qu'elle favorise; c'est une 
condition tacite qu'il ne faut jamais oublier, pas même avec 
son ami. Pourquoi lui confieriez-vous un secret qui n'appartient 
point à vous seul? Il y a beaucoup d'amants ùidisrrets^ parce 
qu'il y a peu d'hommes honnêtes. Après l'indiscrétion des 
amants heureux, la plus commune est celle des bienfaiteurs. Il 
n'y en a guère qui sentent combien il est doux de savoir seul 
l'action généreuse qu'on a faite. Que celui même que vous avez 
secouru l'ignore, s'il se peut. Pourquoi appeler en confidence 
un tiers entre le ciel et vous? J'aime à me persuader, pour 
l'honneur du genre humain, qu'il y a eu des âmes généreuses 
qui ont gardé en elles-mêmes des actions héroïques pendant 
toute la vie, et qui sont descendues sous la tombe avec leur secret. 

INDISPENSABLE, adj. {Grmn.). Il se dit des devoirs et des 
lois. Un devoir indispensable est celui qu'on ne peut ni omettre 
ni oublier sans être coupable. Une loi indispensable est celle à 
laquelle on ne peut se soustraire sans crime. Les secours qu'on 
doit à son père et à son ami sont indispensables. L'observation 
des lois naturelles est indispensable. 

INDISSOLUBLE, adj. [Gravi.], qui ne peut être dissous, 
rompu. Le mariage est un engagement indissoluble. L'homme 
sage frémit à l'idée seule d'un engagement indissoluble. Les 
législateurs qui ont préparé aux hommes des liens indissolubles 
n'ont guère connu son inconstance naturelle. Combien ils ont 
fait de criminels et de malheureux ! 

INDISTINCT, adj. (Gratn.), dont toutes les parties ne se sépa- 
rent pas bien les unes des autres, et ne font pas une sensation 
claire et nette. On dit que la mémoire ne nous laisse quelque- 
fois des choses éloignées que des notions indistinetes- mais 
qu'est-ce que cela signifie? que nous nous rappelons seulement 
quelques circonstances d'un fait qui restent isolées, faute d'au- 
tres circonstances dont le souvenir est eflacé. Il en est de même 
des images indistinctes que le sommeil nous présente, et des 
objets que nous n'apercevons que dans un trop grand éloigne- 
ment. Les figures se séparent; l'ensemble qu'elles formaient 
disparaît, et nous n'en pouvons plus juger : c'est une machine 
désassemblée, et à laquelle il manque encore des pièces. 



206 INDUCTION. 

INDOCILE, Indocilité [C.ram.). Ils se disent de l'animal qui 
se refuse à l'instruction, ou ([ui plus généralement suit la 
liberté que la nature lui a donnée, et répugne à s'en départir. 
Les peuples sauvages sont d'un naturel indocile. Si nous ne 
brisions de très-bonne heure la volonté des enfants, nous les 
trouverions tous indociles lorsqu'il s'agirait de les appliquer à 
quelque occupation. Vindocili/é naît ou de l'opiniâtreté, ou 
de l'orgueil, ou de la sottise; c'est ou un vice de l'esprit qui 
n'aperçoit pas l'avantage de l'instruction, ou une férocité de 
cœur qui la rejette. Il faut la distinguer d'une autre qualité 
moins blâmable, mais plus incorrigible, qu'on pourrait appeler 
indocihilité. L'indocibilité, s'il m'est permis de parler ainsi, est 
la suite de la stupidité. La sottise des maîtres fait souvent 
Yindocililc des enfants. J'ai de la peine à concevoir qu'une 
jeune fille qui peut se soumettre à des exercices très-frivoles et 
très-pénibles, qu'un jeune homme qui peut se livrer à des 
occupations très-difficiles et très-superflues, n'eût pas tourné 
sa patience et ses talents à de meilleures choses, si l'on avait su 
les lui faire aimer. 

INDOLENCE, s. f. [Morale.], c'est une privation de sensi- 
bilité morale; l'homme indolent n'est touché ni de la gloire, ni de 
la réputation, ni de la fortune, ni des nœuds du sang, ni de 
l'amitié, ni de l'amour, ni des arts, ni de la nature ; il jouit de 
son repos qu'il aime, et c'est ce qui le distingue de l 'indiffé- 
rence qui peut avoir de l'inquiétude, de l'ennui; c'est à ce 
calme destructeur des talents, des plaisirs et des vertus, que 
nous amènent ces prétendus sages qui attaquent sans cesse les 
passions. Cet état A' indolence est assez l'état naturel de l'homme 
sauvage, et peut être celui d'un esprit éiendu qui a tout vu et 
tout comparé. 

INDUCTION [f^Ofj. et Gnnn.). llœc ex pluribiis pervenicns quo 
vtdt, appellûlur indnctio : qiiœgrœce lizoL-^ayn nominatiir; quaplu- 
rimum est usus in sermonibus Socrutes. (M. T. Cicero, in Top., x.) 

C'est une manière de raisonner, par laquelle on tire une 
conclusion générale et conforme à ce que l'on a prouvé dans 
tous les cas particuliers ; elle est fondée sur ce principe reçu 
en logique : ce qui se peut affirmer ou nier de chaque individu 
d'une espèce, ou de chaque espèce d'un genre, peut être affirmé 
ou nié de toute l'espèce et de tout le genre. 



INDUCTION. 207 

Souvent et dans le langage ordinaire, la conclusion seule 
s'appelle induclion. 

Si l'on peut s'assurer d'avoir observé tous les cas parti- 
culiers, de n'avoir omis aucun des individus, Vinduction est 
complète, et l'on a la certitude; mais malheureusement les 
exemples en sont rares : il n'est que trop aisé de laisser échap- 
per quelques observations qui seraient nécessaires pour avoir 
une énumération entière. 

J'ai fait des expériences sur les métaux ; j'ai observé que 
l'or, l'argent, le cuivre, le fer, l'étain, le plomb et le mercure 
étaient pesants; j'en conclus que tous les métaux sont pesants. 
Je puis m'assurer que j'ai fait une induction complète, parce 
que ces sept corps sont les seuls auxquels on donne le nom de 
métaux. 

J'ai été trompé dix fois consécutivement: suis-je en droit de 
conclure qu'il n'y a point d'homme qui ne se fasse un plaisir 
de me tromper? Ce serait là une induction bien imparfaite; 
cependant ce sont celles qui sont le plus en usage. 

Mais peut-on s'en passer, et, tout incomplètes qu'elles sont, 
ne font-elles pas une sorte de preuve qui a beaucoup de force ? 
Qui peut douter que l'empereur de la Chine n'ait un cœur, des 
veines, des artères, des poumons, fondé sur ce principe que 
tout homme ne peut vivre qu'autant qu'il a toutes ces parties 
intérieures? Et comment s'en est-on assuré ? Par analogie ou 
par une induction très-imparfaite, puisque le nombre des per- 
sonnes que l'on a ouvertes, et par l'inspection desquelles on 
s'est convaincu de cette vérité, est incomparablement plus petit 
que celui des autres hommes. 

Dans l'usage ordinaire, et même souvent en logique, l'on 
confond Vinduction et l'analogie. Mais l'on pourrait et l'on doit 
les distinguer, en ce que Vinduction est supposée complète. 
Elle étudie tous les individus sans exception ,• elle embrasse tous 
les cas possibles, sans en omettre un seul; et alors seulement 
elle peut conclure, et elle conclut avec une connaissance siire 
et certaine : mais l'analogie n'est qu'une induction incomplète 
qui étend sa conclusion au delà des principes, et qui, d'un 
nombre d'exemples observés, conclut généralement pour toute 
l'espèce. 

Nous aimons les propositions générales et universelles, parce 



208 INDUCTION. 

que sous une expression simple, elles renferment un nombre 
infini de propositions particulières, et qu'elles favorisent ainsi 
également notre désir desavoir et notre paresse. De peu d'exem- 
ples, d'un quelquefois, nous nous pressons de tirer une con- 
clusion générale. Quand on assure que les planètes sont habi- 
tées, ne se fonde-t-on pas principalement sur l'exemple unique 
de la terre? D'où savons-nous que toutes les pierres sont pesan- 
tes? Quelle preuve avons-nous de l'existence particulière de 
notre estomac, de notre cœur, de nos viscères ? l'analogie. L'on 
se moquerait de quelqu'un qui douterait de ces vérités ; cepen- 
dant s'il osait demander que l'on exposât le poids des raisons 
que l'on a de penser ainsi, je crois que l'on pourrait s'y trouver 
embarrassé : car cette conséquence : cela se fait d'une telle ma- 
nière chez les uns^ donc cela se fait de la même manière chez 
tous les autres^ n'est point une conséquence légitime ; jamais 
on ne la réduira aux lois d'un raisonnement sûr; on n'en fera 
jamais une preuve démonstrative. Nous savons d'ailleurs que 
l'analogie peut nous tromper; mais en convenant qu'elle nous 
conduit très-souvent et presque toujours à la vérité; qu'elle est 
d'une nécessité absolue, soit dans les sciences et dans les arts, 
dont elle est un des principaux fondements, soit dans la vie 
ordinaire, où l'on est obligé d'y avoir recours à tous moments, 
nous cherchons seulement à en faire connaître la nature, à la 
réduire à ce qu'elle est, c'est-à-dire à un principe de probabi- 
lité, dont il importe d'examiner la force d'où elle tire sa soli- 
dité, et quelle confiance on peut et on doit avoir en une preuve 
de cette espèce. 

Pour cela, parcourons les diverses sciences où l'on en fait 
usage. Nous les divisons en trois classes, relativement à leur 
objet: en sciences nécessaires, telles que la métaphysique, les 
mathématiques', une bonne partie de la logique, la théologie 
naturelle, la morale; 2° en sciences contingentes ; l'on com- 
prendra sous ce titre la science des esprits créés et des corps ; 
3» en arbitraires ^ et sous cette dernière classe l'on peut ranger 
la grammaire, cette partie de la logique, qui dépend des mots, 
signes de nos pensées, cette partie de la morale ou de la juris- 
prudence, qui est fondée sur les mœurs et les coutumes des 
nations. 

Il semble que les sciences dont l'objet est nécessaire, et qui 



INDUCTION. 209 

ne procèdent que par démonstration, devraient se passer d'une 
preuve qui ne va qu'à la probabilité ; et véritablement il vau- 
drait mieux en chercher de plus exactes; mais il est pourtant 
vrai de dire que, soit par nécessité, soit par une faiblesse natu- 
relle, qui nous fait préférer des preuves moins rigides et plus 
aisées à celles qui seraient plus démonstratives, mais plus 
embarrassées, l'on ne peut guère se passer ici de l'analogie. 
Dans la métaphysique, par exemple, et dans les mathématiques, 
les premiers principes, les axiomes sont supposés, et n'ont d'or- 
dinaire aucune autre preuve que celle qui se tire de Vinduclion. 
Demandez à un homme qui a beaucoup vécu sans réfléchir, si le 
tout est plus grand que sa partie^ il répondra que oui sans hési- 
ter. Si vous insistez, et que vous vouliez savoir sur quoi est 
fondé ce principe, que vous répondra-t-il ? sinon que son corps 
est plus grand que sa tête, sa main qu'un seul doigt, sa maison 
qu'une chambre, sa bibliothèque qu'un livre ; et après plusieurs 
exemples pareils, il trouverait fort mauvais que vous ne fussiez 
pas convaincu. Cependant ces exemples et cent autres ne sont 
qu'une induetion bien légère en comparaison de tant d'autres 
cas où l'on applique ce même axiome. Sans nous arrêter à 
examiner si ces principes sont eux-mêmes susceptibles de 
démonstration, et si on peut les déduire tous des définitions, il 
suffit, pour montrer l'importance de la preuve d'analogie, de 
remarquer qu'au moins la plupart, pour ne pas dire tous les 
hommes, parviennent à connaître ces principes, et à s'en tenir 
pour assurés par la voie de V induction. Combien d'autres vérités 
dans la logique, dans la morale, dans les mathématiques, qui ne 
sont connues que par elle ! Les exemples en seraient nombreux 
si l'on voulait s'y arrêter. Il est vrai que souvent l'on pourrait 
donner de ces vérités des preuves exactes et tirées de la nature 
et de l'essence des choses; mais ici, comme sur les principes, 
le grand nombre se contente de l'expérience ou d'une induction 
très-bornée, et même l'on peut assurer que la plupart des vérités 
qui se trouvent présentement démontrées, ont d'abord été reçues 
sur la foi de \ induction^ et qu'on n'en a cherché les preuves 
qu'après s'être assuré, par la seule expérience, de la vérité de 
la proposition. 

L'usage de l'analogie est bien plus considérable dans les 
sciences dont l'objet est contingent, c'est-à-dire dépendant et 
xv'. \lx 



210 INDUCTION. 

n'existant que par la volonté du créateur. J'ose dire que, si l'on 
fait attention à la manière dont nous parvenons à la connais- 
sance des choses placées hors de nous, on pourra assurer que 
toutes les sciences contingentes sont fondées sur l'analogie: 
quelle preuve a-t-on de l'existence des autres hommes '^A' induc- 
tion. Je sens que je pense ; je vois que je suis étendu ; je conçois 
que je suis un composé de deux substances, le corps et l'âme; 
ensuite je remarque hors de moi des corps semblables au mien ; 
je leur trouve les mêmes organes, du sentiment, des mouve- 
ments connue à moi; je vis, ils vivent; je me meus, ils se 
meuvent; je parle, ils parlent; je conclus que comme moi ce 
sont des êtres composés d'âme et de corps, des hommes en un 
mot. Lorsque nous voulons rechercher les propriétés de l'âme, 
étudier sa nature, ses inclinations, ses mouvements, que fait-on 
autre chose que descendre en soi-même, chercher à se connaî- 
tre, examiner son entendement, sa liberté, sa volonté, et con- 
clure, par cette seule induction^ que ces mêmes facultés se 
trouvent dans les autres hommes, sans autre dilférence que 
celle que les actes extérieurs leur prêtent ? 

En physique, toutes nos connaissances ne sont fondées que 
sur l'analogie : si la ressemblance des effets ne nous mettait pas 
en droit de conclure à la ressemblance des causes, que devien- 
drait cette science? Faudrait-il chercher la cause de tous ces 
phénomènes sans exception? Gela serait-il possible? Que devien- 
draient la médecine et toutes les branches pratiques de la phy- 
sique sans ce principe d'analogie? Si les mêmes moyens mis en 
œuvre dans les mêmes cas ne nous permettaient pas d'espérer 
les mêmes succès, comment s'y prendre pour la guérison des 
maladies? que conclure de plusieurs expériences, d'un grand 
nombre d'observations? 

Enlin l'usage de Vinduction est encore plus sensible dans les 
sciences qui dépendent uniquement de la volonté et de l'insti- 
tution des hommes. Dans la grammaire, malgré la bizarrerie des 
langues, on y remarque une grande analogie, et nous sommes 
naturellement portés à la suivre ; ou si l'usage va contre l'ana- 
logie, cela est regardé comme irrégularité ; ce qu'il est bon de 
remarquer, pour s'assurer de ce que l'on a déjà dit, que l'ana- 
logie n'est pas un guide si certain qu'il ne puisse se tromper 
quelquefois. 



INDUCTION. 211 

Dans cette partie de la jurisprudence, qui est toute fondée 
sur les mœurs et les usages des nations, ou qui est de l'insti- 
tution libre des sociétés, on voit régner aussi la même analogie. 
Rarement arrive-t-il que tout soit si bien, si universellement 
réglé dans la constitution des États, qu'il n'y ait quelquefois 
conflit entre les diverses puissances, les divers corps, pour 
savoir auquel appartient telle ou telle attribution ; et ces ques- 
tions, sur lesquelles nous supposons la loi muette, comment 
se décident-elles, que par l'analogie? Les jurisconsultes romains 
ont poussé ce principe très-loin ; et c'est en partie par cette 
attention à le suivre qu'ils ont rendu leur jurisprudence si 
belle, qu'elle a mérité le nom de raison écrite, et qu'elle a été 
presque universellement adoptée de tous les peuples. 

Il n'y a donc, dira-t-on, que simple probabilité dans toutes 
nos connaissances, puisqu'elles sont toutes fondées sur l'ana- 
logie, qui ne donne point de vraie démonstration. Je réponds 
qu'il faut en excepter au moins les sciences nécessaires, dans 
lesquelles Vindiiction est simplement utile pour découvrir les 
vérités qui se démontrent ensuite. J'ajoute que quant à nos autres 
connaissances, s'il manque quelque chose à la certitude parfaite, 
nous devons nous contenter de notre sort, qui nous permet de 
parvenir, au moyen de l'analogie, à des vraisemblances telles, 
que quiconque leur refuse son consentement, ne saurait éviter 
le reproche d'une délicatesse excessive, d'une très-grande 
imprudence, et souvent d'une insigne folie. 

Mais ne nous en tenons pas là ; voyons sur quoi est fondée 
la confiance que nous devons donner à la preuve cVindiiction ; 
examinons sur quelle autorité l'analogie vient se joindre aux 
sens et au témoignage pour nous conduire à la connaissance 
des choses; et c'est ici la partie la plus intéressante de cet 
article. 

En faisant passer en revue les trois classes de sciences que 
nous avons établies, commençons par celles dont l'objet est 
arbitraire, ou fondé sur la volonté libre des hommes : il est 
aisé d'y apercevoir le principe de la preuve d'analogie. C'est 
le goût que nous avons naturellement pour le beau, qui consiste 
dans un heureux mélange d'unité et de variété ; or l'unifé ou 
l'uniformité, et c'est ici la même chose, emporte l'analogie qui 
n'est qu'une entière uniformité entre des choses déjà semblables 



212 IN'DUCTION. 

à plusieurs égards. Ce goût naturel pour l'analogie se découvre 
dans tout ce ({ui nous plaît : l'esprit lui-même n'est qu'une 
heureuse facilité à remarquer les ressemblances, les rapports. 
L'architecture, la peinture, la sculpture, la musique, qui sont 
les arts dont l'objet est de plaire, ont toutes leurs règles fondées 
sur l'analogie. Qu'y avait-il donc de plus naturel que de fuir 
la bizarrerie et le caprice, de faire régner l'analogie dans toutes 
les sciences dont la constitution dépend de notre volonté? Dans 
la grammaire, par exemple, ne doit-on pas supposer que les 
inventeurs des langues, et ceux qui les ont polies et perfection- 
nées, se sont plu à suivre l'analogie et à en fixer les lois ? On 
pourra donc décider les questions grammaticales avec quelque 
certitude en consultant l'analogie. Ajoutons, pour remonter à la 
source de ce goût pour l'uniformité, que sans elle les langues 
seraient dans une étrange confusion ; si chaque nom avait sa 
déclinaison particulière, chaque verbe sa conjugaison; si le 
régime et la syntaxe variaient sans règle générale, quelle ima- 
gination assez forte pourrait saisir toutes ces différences ? quelle 
mémoire serait assez fidèle pour les retenir ? L'analogie dans 
les sciences arbitraires est donc fondée également et sur notre 
goût et sur la raison. 

Mais elle nous trompe quelquefois; c'est que les langues, 
pour me servir du même exemple, étant formées par l'usage, et 
souvent par l'usage de ceux dont le goût n'est pas le meilleur 
ni le plus sûr, se ressentent en quelque chose du goût que 
nous avons aussi pour la variété, ou bien l'on viole les lois de 
l'analogie pour éviter certains inconvénients qui naîtraient de 
leur observation, comme quelques prononciations rudes qu'on 
n'a pu se résoudre à admettre : c'est ainsi que nous disons son 
âme, son épce, au lieu de sa âme, saépéc; et si l'on y prend 
garde, on trouvera souvent dans la variété la plus grande une 
analogie plus grande (ju'on ne s'y attendait : l'exemple cité en 
fournit la preuve. Puisque c'est le créateui- lui-même qui nous 
a donné ce sentiment de la beauté et ce goût pour l'analogie, 
sans doute il a voulu orner ce magnifique théâti-e de l'univers 
de la manière la plus propre à nous plaire, à nous qu'il a des- 
tinés à en être les spectateurs. Il a voulu que tout s'y présentât 
à nos yeux sous l'aspect le plus convenable, le plus beau, le 
plus parfait : je parle de ce qui sort immédiatement de ses mains, 



liNDUCTION. 213 

sans être gâté par la malice des hommes. Dès lors il a dû or- 
donner que l'uniformité et l'analogie s'y montrassent dans tout 
leur jour; que les propositions, l'ordre, l'harmonie, y fussent 
exactement observées; que tout fût réglé par des lois générales, 
simples , en petit nombre, mais universelles et fécondes en 
effets merveilleux : c'est aussi ce que nous observons et ce qui 
fonde la preuve d'analogie dans les sciences dont l'objet est 
contingent. 

Ainsi tout est conduit par les lois du mouvement, qui par- 
tent d'un seul principe, mais qui se diversifient à l'infini dans 
leurs effets ; et dès qu'une observation attentive des mouve- 
ments des corps nous a appris quelles sont ces lois, nous 
sommes en droit de conclure, par analogie, que tous les évé- 
nements naturels arrivent et arriveront d'une manière conforme 
à ces lois. 

Le grand maître du monde ne s'est pas contenté d'établir 
des lois générales, il s'est plu encore à fixer des causes univer- 
selles. Quel spectacle à l'esprit observateur qu'une multitude 
d'effets qui naissent tous d'une même cause ! Voyez que de 
choses différentes produisent les rayons que le soleil lance sur 
la terre ; la chaleur qui ranime, qui conserve nos corps, qui 
rend la terre féconde, qui donne aux mers, aux lacs, aux ri- 
vières, aux fontaines leur fluidité ; la lumière qui récrée nos 
yeux, qui nous fait distinguer les objets, qui nous donne des 
idées nettes de ceux qui sont les plus éloignés. Sans ces rayons 
point de vapeurs, point de pluies, point de fontaines, point de 
vents. Les plantes et les animaux, destitués d'aliments, péri- 
raient en naissant, ou plutôt ne naîtraient point du tout ; la 
terre entière ne serait qu'une masse lourde, engourdie, gelée, 
sans variété, sans fécondité, sans mouvement. 

Voyez encore combien d'effets naissent du seul principe de 
la pesanteur universelle ! elle retient les planètes dans la car- 
rière qu'elles parcourent autour du soleil, comme autour de 
leur centre particulier; elle réunit les différentes parties de 
notre globe; elle attache sur sa surface les villes, les rochers, 
les montagnes ; c'est à elle qu'il faut attribuer le flux et reflux 
de la mer, le cours des fleuves, l'équilibre des liqueurs, tout 
ce qui dépend de la pesanteur de l'air, comme l'entretien de la 
ilamme, la respiration et la vie des animaux. 



2U INDUCTION. 

Mais ce n'est pas seulement pour nos plaisirs et pour satis- 
faire notre goût que Dieu a créé ce monde harmonique et réglé 
par les lois sages de ranalog:ie, c'est surtout pour notre utilité 
et notre conservation. Supposez qu'on ne puisse rien conclure 
d'une induction^ que ce raisonnement soit frivole et trompeur, 
je dis qu'alors l'homme n'aurait plus de règle de conduite et ne 
saurait vivre. Car si je n'ose plus faire usage de cet aliment que 
j'ai pris cent fois avec succès pour la conservation de ma vie, 
de peur que ses effets ne soient plus les mêmes, il faudra donc 
mourir de faim. Si je n'ose me fier à un ami dont j'ai reconnu en 
centoccasionsle caractère sûr, parce que peut-être il aura changé 
sans cause apparente du soir au matin, comment me conduire 
dans le monde ? Il serait aisé d'accumuler ici les exemples. En 
un mot, si le cours de la nature n'était pas réglé par des lois 
générales et uniformes, par des causes universelles ; si les 
mêmes causes n'étaient pas ordinairement suivies des mêmes 
effets, il serait absurde de se proposer une manière de vivre, 
d'avoir un but, de chercher les moyens d'y parvenir ; il fau- 
drait vivre au jour le jour, et se reposer entièrement de tout 
sur la providence. Or ce n'est pas là l'intention du créateur, 
cela est manifeste; il a donc voulu que l'analogie régnât dans 
ce monde et qu'elle nous servît de guide. 

S'il arrive que l'analogie nous induise quelquefois en erreur, 
prenons-nous en à la précipitation de nos jugements et à ce 
goût pour l'analogie, qui souvent nous fait prendre la plus 
légère ressemblance pour une parité parfaite. Les conclusions 
universelles sont admises par préférence, sans faire attention 
aux conditions nécessaires pour les rendre telles, et en négli- 
geant des circonstances qui dérangeraient cette analogie que 
nous nous efforçons d'y trouver. Il faut observer aussi que le 
créateur a voulu que ses ouvrages eussent le mérite de la va- 
riété ainsi que celui de l'uniformité, et que nous nous trompons 
ainsi en n'y cherchant que ce dernier. 

Il nous reste à examiner la probabilité qui résulte de 1'///- 
duclion dans les sciences nécessaires. Ici les principes de beauté 
et de goût ne sont point admissibles, parce que la vérité des 
propositions qu'elles renferment ne dépend point d'une volonté 
libre, mais est fondée sur la nature des choses. Il faudrait donc, 
comme nous l'avons déjà dit, abandonner la preuve d'analogie, 



INDUCTION. 215 

puisque l'on peut en avoir de plus sûres ; mais dès qu'elle n'est 
pas sans force, cherchons d'où elle peut venir. 

Dans les sujets nécessaires, tout ce que l'on y considère est 
essentiel ; les accidents ne sont comptés pour rien. Ce que l'es- 
prit envisage est une idée abstraite dont il forme l'essence à son 
gré par une définition, et dont il recherche uniquement ce qui 
découle de cette essence, sans s'arrêter à ce que des causes 
extérieures ont pu y joindre. Un géomètre, par exemple, ne 
considère dans le carré précisément que sa figure; qu'il soit 
plus grand ou plus petit, il n'y fait aucune attention ; il ne s'at- 
tache qu'à ce qu'il peut déduire de l'essence de cette figure, 
qui consiste dans l'égalité parfaite de ses quatre côtés, et de ses 
quatre angles. Mais il n'est pas toujours aisé de tirer de l'es-, 
sence d'un être mathématique ou métaphysique tout ce qui en 
découle : ce n'est quelquefois que par une longue chaîne de con- 
séquences, ou par une suite laborieuse de raisonnements, qu'on 
peut faire voir qu'une propriété dépend de l'essence attribuée 
à une chose. Je suppose qu'examinant plusieurs carrés ou plu- 
sieurs triangles différents, je leur trouve à tous une même pro- 
priété, sans qu'aucun exemple contraire vienne s'offrir à moi ; je 
présume d'abord que cette propriété est commune à toutes ces 
figures, et je conclus avec certitude que si cela est, elle doit 
découler de leur essence. Je tâche de trouver comment elle en 
dérive; mais si je ne peux en venir à bout, dois-je conclure de 
là que cette propriété ne leur est pas essentielle? Non, assuré- 
ment ; mais que j'ai la vue fort bornée, ou qu'elle n'en découle 
que par un si long circuit de raisonnements, que je ne suis pas 
capable de le suivre jusqu'au bout. Il reste donc douteux si 
cette propriété, que l'expérience m'a découverte dans dix tri- 
angles, par exemple, appartient à l'esïence générale du triangle, 
auquel cas ce serait une propriété universelle qui conviendrait 
à tous les triangles, ou si elle découle de quelque qualité par- 
ticulière à une sorte de triangle, et qui par un hasard très-sin- 
gulier, se trouverait appartenir à ces dix triangles sur lesquels 
j'en ai fait l'essai. Or il est aisé de concevoir que si ces dix tri- 
angles sont faits différents les uns des autres, ils n'ont vrai- 
semblablement d'autre propriété commune que celle qui appar- 
tient à tous les triangles en général; c'est-à-dire qu'ils ne se 
ressemblent en rien, qu'en ce que les uns et les autres sont des 



216 INDULGENCE. 

ligures qui ont trois côtés: du moins cela est très-vraisemblable; 
et cela le devient d'autant plus, que l'expérience faite sur ces 
triangles a été plus souvent répétée, et sur des triangles plus 
difl'érents. Dès lors il est aussi très-vraisemblable que la pro- 
priété que l'on examine découle non de quelque propriété com- 
mune à ces dix triangles mis en épreuve, mais de l'essence 
générale de tous les triangles ; il est donc très-vraisemblable 
qu'elle convient à tous les triangles, et qu'elle est elle-même 
une propriété commune et essentielle. 

Ce même raisonnement peut s'appliquer à tous les cas sem- 
blables ; d'où il suit, 1°. que la preuve d'analogie est d'autant 
plus forte et plus certaine, que l'expérience est poussée plus 
loin et qu'on l'applique à des choses plus différentes. 2°. Que 
plus la propriété dont il s'agit est simple, et plus Vinduction 
est forte, supposant le même nombre d'expériences ; car une 
propriété simple doit naturellement découler d'une manière fort 
simple d'un principe fort simple : or quoi de plus simple que 
l'essence d'une chose, surtout que l'essence générale d'un être 
universel et abstrait? 

Je trouve donc ici le principe d'analogie fondé sur l'expérience 
et sur la sinrplicité qui approche le plus de la vérité. Cependant 
que l'on n'oublie jamais que Yîndiiclion ne nous donne au fond 
qu'une simple probabilité plus ou moins forte : or dans les 
sciences nécessaires on demande plus que la probabilité ; on 
veut des démonstrations, et elles en sont susceptibles. Ne nous 
laissons donc pas arrêter par une lâche paresse, ou séduire par 
la facilité de la preuve d'analogie. Je consens que l'on se serve 
de ce moyen pour découvrir la vérlié, mais il ne faut pas élever 
sur un pareil fondement l'édifice des sciences qui peuvent s'en 
passer. 

INDULGENCE, s. f. [Morale.)^ c'est une disposition cà sup- 
porter les défauts des hommes et à pardonner leurs fautes; 
c'est le caractère de la vertu éclairée. Dans la jeunesse, dans 
les premiers moments de l'enthousiasme, pour l'ordre et le 
beau moral, on jette un regard dédaigneux sur les hommes qui 
semblent fermer les yeux à la vérité et s'écartent quelquefois 
des routes de l'honnête; mais les connaissances augmentent 
avec l'âge, l'esprit plus étendu voit un ordre plus général; il 
voit dans la nature des êtres, leur excellence et la nécessité de 



INFIDÉLITÉ, ^17 

leurs fautes. Alors on aspire k réformer ses semblables comme 
soi-même, avec la douce chaleur d'un intérêt tendre qui corrige 
ou console, soutient et pardonne. 

L'envie, plus contrariée par le mérite qu'oiïensée des 
défauts, voit le mal à côté du bien, et le censure dans l'homme 

qu'on estime. 

L'orgueil, pour avoir le droit de condamner tous les hom- 
mes, les juge d'après les idées d'une perfection à laquelle aucun 
ne peut atteindre. 

La vertu toujours juste plaint le méchant qui se dévore 
lui-même, et jusque dans ses sévérités on la trouve consolante. 
lî^FIDÉLlTÉ, s. f. {Gram. et Morale.). Ce mot se prend 
(quelquefois) pour l'infraction du serment que des époux ou des 
amants se sont fait, de ne pas chercher le bonheur, l'homme 
entre les bras d'une autre femme, la femme dans les embrasse- 
ments d'un autre homme. Les lois divines et humaines blâment 
les époux infidèles; mais l'inconstance de la nature, et la 
manière dont on se marie parmi nous, semblent un peu les 
excuser. Qui est-ce qui se choisit sa femme? qui est-ce qui se 
choisit son époux? Moins il y a eu de consentement, de liberté, 
de choix dans un engagement, plus il est difficile d'en remplir 
les conditions, et moins on est coupable, aux yeux de la raison, 
d'y manquer. C'est sous ce coup d'œil que je hais plus les 
amants que les époux infidèles. Et qui est-ce qui les a forcés de 
se prendre? pourquoi se sont-ils fait des serments? La femme 
infidèle me paraît plus coupable que l'homme infidèle. Il a 
fallu qu'elle fouhàt aux pieds tout ce qu'il y a de plus sacré 
pour elle dans la société. Mais on dira, plus son sacrifice est 
grand, moins son action est libre, et je répondrai qu'il n'y a point 
de crime qu'on n'excusât ainsi. Quoi qu'il en soit, le commerce 
de deux infidèles est un tissu de mensonges, de fourberies, de 
parjures, de trahisons, qui me déplaît : que les limites entre 
lesquelles il resserre les caresses qu'un homme peut faire à une 
feuniie sont bornées! que les moments doux qu'ils ont à passer 
ensemble sont courts! que leurs discours sont froids! Ils ne 
s'aiment point; ils ne se croient point; peut-être même ils se 
méprisent. Dispensez les amants de la fidélité et vous n'aurez 
que des libertins. Nous ne sommes plus dans l'état de nature 
sauvaiïe, où toutes les femmes étaient à tous les hommes, et 



218 INGENIEUX. 

tous les hommes à toutes les femmes. Nos facultés se sont per- 
fectionnées; nous sentons avec plus de délicatesse; nous avons 
des idées de justice et d'injustice plus développées; la voix de 
la conscience s'est éveillée; nous avons institué entre nous une 
infinité de pactes diflérents; je ne sais quoi de saint et de reli- 
gieux s'est mêlé à tous nos engagements; anéantirons-nous les 
distinctions que les siècles ont fait naître, et ramènerons-nous 
l'homme à la stupidité de l'innocence première, pour l'aban- 
donner sans remords à la variété de ses impulsions? Les hommes 
produisent aujourd'hui des hommes; regretterons-nous les temps 
barbares où ils ne produisaient que des animaux? 

INFORTUNE, s. f. {Gntm.), suite de malheurs auxquels 
l'homme n'a point donné l'occasion, et au milieu desquels il 
n'a point de reproche à se faire. V infortune tombe sur nous; 
nous y attirons quelquefois le malheur : il semble qu'il y ait 
des hommes infortiuics; c'est-à-dire des êtres que leur destinée 
promène partout où il y a des pertes à supporter, des hasards 
fâcheux à trouver, des peines à soullrir. C'est ainsi que le 
monde est ordonné pour eux et eux pour le monde. Cette 
nécessité seule suffirait pour déterminer au refus de la vie un 
être un peu raisonnable, si l'on pouvait supposer un lien entre 
le néant et le monde, et un instant avant sa naissance, où on 
lui montrât tout ce qu'il a à craindre et à espérer, s'il veut 
vivre. 

INGÉNIEUX, adj. [Gram.), qui montre de l'esprit et de la 

sagacité. Il se dit des choses et des personnes. Un poète ingé- 

nieii.r', un machiniste ingénieux-, une pensée ingénieuse; une 

machine ingénieuse. Les choses ingénieuses déparent les 

grandes choses. Si elles sont accumulées dans un ouvrage, 

elles fatiguent. Elles sont plus faites pour être dites (pie pour 

être écrites. Elles consistent dans des rapports fins, délicats et 

petiis, qui échappent aux hommes de sens dont l'attention se 

porte sur les masses. Homère, Virgile, Mil ton, le Tasse, Horace, 

Sophocle, Euripide, Corneille, Racine, ne sont point des poètes 

ingénieux. 11 n'y a point d'homme à qui ce titre convienne 

moins qu'à Démosthène et à Rossuet. Un auteur qui court après 

des traits ingénieux se peint à mon esprit sous la forme de 

celui qui s'applique à frap[)er un caillou sui- l'angle, pour en 

tirer une étincelle. Il m'amuse un moment. Il se dit à Paris plus 



INHLMAiNMTE. 219 

de choses ingénieuses en un jour que dans tout le reste du 
monde. Elles ne coûtent rien à cette nation qui sait aussi, quand 
il lui plaît, s'élever aux plus grandes. 

INGÉNliITE, s. f. [Gram.). L'ingénuité est dans l'âme; la 
naïveté dans le ton. L'ingénuité est la qualité d'une âme inno- 
cente qui se montre telle qu'elle est, parce qu'il n'y a rien en 
elle qui l'oblige à se cacher. L'innocence produit l'ingénuité^ 
et l'ingénuité la franchise. On est tenté de supposer toutes les 
vertus dans les personnes ingénues. Que leur commerce est 
agréable! Si elles ont parlé, on sent qu'elles devaient dire ce 
qu'elles ont dit. Leur âme vient se peindre Sur leurs lèvres, 
dans leurs yeux et dans leur expression. On leur découvre son 
cœur avec d'autant plus de liberté qu'on voit le leur tout entier. 
Ont-elles fait une faute, elles l'avouent d'une manière qui 
ferait presque regretter qu'elles ne l'eussent pas commise. 
Elles paraissent innocentes jusque dans leurs erreurs; et les 
cœurs doubles paraissent coupables, lors même qu'ils sont inno- 
cents. Il est impossible de se fâcher longtemps contre les per- 
sonnes ingénues; elles désarment. Voyez Agnès, dans l'École 
des Femmes. Leur vérité donne de l'intérêt et de la grâce aux 
choses les plus indifférentes. Le petit chat est mort; qu'est-ce 
que cela? rien : mais ce rien est de caractère, et il plaît. 

L'ingénuité a peu pensé, n'est pas assez instruite; la naïveté 
oublie pour un moment ce qu'elle a pensé, le sentiment l'em- 
porte. L'ingénuité avoue, révèle, manque au secret, à la pru- 
dence; la naïveté exprime et peint; elle manque quelquefois au 
ton donné, aux égards; les réflexions peuvent être naïves, et 
elles le sont quand on s'aperçoit aisément qu'elles partent du 
caractère. L'ingénuité semble exclure la réflexion ; elle n'est 
point d'habitude sans un peu de bêtise, la naïveté sans beau- 
coup de sentiment; on aime l'ingénuité dans l'enfance, parce 
qu'elle fait espérer de la candeur; on l'excuse dans la jeunesse; 
dans l'âge mûr on la méprise. L'Agnès de Molière est ingénue; 
riphigénie de Racine est naïve et ingénue. Toutes les passions 
peuvent être naïves, même l'ambition; elle l'est quelquefois 
dans l'Agrippine de Racine; les passions de l'homme qui pense 
sont rarement ingénues. 

INHUMANITÉ, s. f. {Gram.), vice qui nous sort de notre 
espèce, qui nous fait cesser d'être homme; dureté de cœur, 



220 INNOCEiNCE. 

dont la nature semblait nous avoir rendus incapables. Voyez 
Humanité. 

INJURE, Tort, synon. Le ton trouble dans la possession 
des biens ou de la réputation; il attaque la propriété. \! injure 
impute des défauts, des crimes, des vices, des fautes; elle nie 
les bonnes qualités; elle attaque la personne. L'homme juste 
ne fait pas de tort; l'âme élevée ne se permet pas V injure-, la 
grande âme pardonne le tort, et oppose à Vinjiire la suite de 
sa vie. 

LNNÉ, adj. [Gram. el Philosoph.), qui nait avec nous. 11 n'y 
a à' inné que la faculté de sentir et de penser; tout le reste est 
acquis. Supprimez l'œil et vous supprimez en même temps 
toutes les idées qui appartiennent à la vue. Supprimez le nez, 
et vous supprimez en môme temps toutes les idées qui appar- 
tiennent à l'odorat; et ainsi du goût, de l'ouïe et du toucher. 
Or toutes ces idées et tous ces sens supprimés, il ne reste aucune 
notion abstraite; car c'est par le sensible que nous sommes 
conduits à l'abstrait. iMais après avoir procédé par voie de sup- 
pression, suivons la méthode contraire. Supposons une masse 
informe, mais sensible; elle aura toutes les idées qu'on peut 
obtenir du toucher; perfectionnons son organisation; dévelop- 
pons cette masse, et en même temps nous ouvrirons la porte 
aux sensations et aux connaissances. C'est par l'une et l'autre 
de ces méthodes qu'on peut réduire l'homme à la condition de 
l'huître, et élever l'huître à la condition de l'homme. 

liNNOGENCE, s. f. {Gram.). Il n'y a que les âmes pures qui 
puissent bien entendre la valeur de ce mot. Si l'homme méchant 
concevait une fois les charmes qu'il exprime, dans le moment 
il deviendrait homme juste. V! innoeenee est l'assemblage de 
toutes les vertus, l'exclusion de tous les vices. Qui est-ce qui, 
parvenu à l'âge de quarante ans avec Vinnocence qu'il apporta 
en naissant, n'aimerait pas mieux mourir que de l'altérer par 
la faute la plus légère? Malheureux que nous sommes, il ne 
nous reste pas assez à' innocence \)onv en sentir le prix! Méchants, 
rassemblez-vous; conjurez tous contre elle, et il est une dou- 
ceur secrète que vous ne lui ravirez jamais. Vous en arracherez 
des larmes, mais vous ne ferez point entrer le désespoir dans 
son cœur. Vous la noircirez par des calomnies ; vous la bannirez 
de la société des hommes; mais elle s'en ira avec le témoignage 



INSENSIBILITE. 221 

qu'elle se rendra à elle-même, et c'est vous qu'elle plaindra 
dans la solitude où vous l'aurez contrainte de se cacher. Le 
crime résiste à l'aspect du juge; il brave la terreur des tour- 
ments; le charme de V innocence le trouble, le désarme et le 
confond; c'est le moment de sa confrontation avec elle qu'il 
redoute; il ne peut supporter son regard, il ne peut entendre 
sa voix; plusieurs fois il s'est perdu lui-même pour la sauver. 
O innocence ! (\\ièiÇi^-\o\i^ devenue? Qu'on m'enseigne l'endroit 
de la terre que vous habitez, afin que j'aille vous y chercher : 
Sitis arida postulat uudinn, et vocat iinda sitim. Je n'atten- 
drai point au dernier moment pour vous regretter. 

INQUIÉTUDE, s. f. [Grain, et Morale.), c'est une agitation de 
l'âme qui a plusieurs causes; l'inquiétude, quand elle est deve- 
nue habituelle, se trouve ordinairement dans les hommes, dont 
les devoirs, l'état, la fortune contrarient l'instinct, les goûts, les 
talents. Us sentent fréquemment le besoin de faire autre chose 
que ce qu'ils font. Dans l'amour, dans l'ambition, dans l'amitié, 
Vinquiétude est presque toujours l'effet du mécontentement de 
soi-même, du doute de soi-même, et du prix extrême qu'on 
attache à la possession de sa maîtresse, d'une place, de son 
ami. 11 y a un autre genre d'inquiétude, qui n'est qu'un effet de 
l'ennui, du besoin, des passions, du dégoût. Il y a. Vinquiétude 
des remords. 

INSENSÉ, adj. [Gram.]. On donne cette épithète injurieuse 
à deux sortes d'hommes, et à ceux qui ont réellement perdu le 
sens et la raison, et à ceux qui se conduisent comme s'ils en 
étaient privés. Un insensé n'est pas toujours un sot; il est 
capable de donner à un autre un bon conseil, mais il est inca- 
pable de le suivre : rien n'est si commun qu'un homme d'es- 
prit qui se conduit comme un fou. 

INSENSIBILITÉ [Philos, mor.). L'indifférence est à l'âme ce 
que la tranquillité est au corps, et la léthargie est au corps ce 
que Y insensibilité est à l'âme. Ces dernières modifications sont 
Tune et l'autre l'excès des deux premières, et par conséquent 
également vicieuses. 

V indifférence chasse du cœur les mouvements impétueux, 
les désirs fantasques, les inclinations aveugles : Y insensibilité 
en ferme l'entrée à la tendre amitié, à la noble reconnaissance, 
à tous les sentiments les plus justes et les plus légitimes. 



222 INSENS1I51L1TE. 

Celle-là détruisant les passions de l'homiiie, ou plutôt naissant 
de leur non-existence, l'ait que la raison sans rivales exerce 
plus librement son empire; celle-ci détruisant l'homme lui-même, 
en fait un être sauvage et isolé qui a rompu la plupart des 
liens qui l'attachaient au reste de l'univers. Par la première 
enfin, l'âme tranquille et calme ressemble à un lac dont les 
eaux sans pente, sans courant, à l'abri de l'action des vents, et 
n'ayant d'elles-mêmes aucun mouvement particulier, ne pren- 
nent que celui que la rame du batelier leur imprime; et rendue 
léthargique par la seconde, elle est semblable à ces mers gla- 
ciales qu'un froid excessif engourdit jusque dans le fond de 
leurs abîmes, et dont il a tellement durci la surface que les 
impressions de tous les objets qui la frappent y meurent sans 
pouvoir passer plus avant et même sans y avoir causé le moin- 
dre ébranlement ni l'altération la plus légère. 

L'indifférence fait des sages et Yiiuensibilili' fait des mons- 
tres; elle ne peut point occuper tout entier le cœur de l'homme, 
puisqu'il est essentiel à un être animé d'avoir du sentiment; 
mais elle peut en saisir quelques endroits; et ce sont ordinai- 
rement ceux qui regardent la société : car pour ce qui nous 
touche personnellement, nous conservons toujours notre sensi- 
bilité; et même elle s'augmente de tout ce que perd celle que 
nous devrions avoir pour les autres. C'est une vérité dont les 
grands se chargent souvent de nous instruire. Quelque vent 
contraire s'élève- t-il dans la région des tempêtes où les place 
leur élévation, alors nous voyons communément couler avec 
abondance les larmes de ces demi-dieux, qui semblent avoir des 
yeux d'airain quand ils regardent les malheurs de ceux que la 
fortune fit leurs inférieurs, la nature leurs égaux et la vertu 
peut-être leurs supérieurs. 

L'on croit assez généralement que Zenon et les stoïciens ses 
disciples faisaient profession de Vimeusibilitc ,• et j'avoue que 
c'est ce qu'on doit penser, en supposant qu'ils raisonnaient 
conséquemment : mais ce serait leur faire trop d'honneur, 
surtout en ce point-là. Ils disaient ((ue la douleur n'est point 
un mal; ce qui semble annoncer qu'ils avaient trouvé quelques 
moyens pour y être insensibles, ou du moins qu'ils s'en van- 
taient; mais point du tout : jouant sur l'équivoque des termes, 
comme le leur reproche Cicéron dans sa deuxième Tusculane, 



INSENSIBILITE. 223 

et recourant à ces vaines subtilités qui ne sont pas encore 
i)annies aujourd'hui des écoles, voici comment ils prouvaient 
leur principe : rien licst un vi/il que ce qui déshonore, que ce 
qui eut un crime, or la douleur n'est pas un crime-, ergo 
la douleur n'est pas un mal. Cependant, ajoutaient-ils, elle est 
à rejeter, parce que c'est ime chose triste, dure, fâcheuse, contre 
nature, difficile à supporter. Amas de paroles qui signifient 
précisément la même chose que ce que nous entendons par 
77ml, lorsqu'il est appliqué à douleur. L'on voit clairement par 
là que rejetant le nom ils convenaient du sens que l'on y attache, 
et ne se vantaient point d'être insensibles. Lorsque Possidonius 
entretenant Pompée s'écriait dans les moments où la douleur 
s'élançait avec le plus de force : Non, douleur, tu as beau 
faire ; quelque importune que tu sois, ja777ais je n'avouerai que 
tu sois un mal. Sans doute qu'il ne prétendait pas dire qu'il ne 
souffrait point, mais que ce qu'il soulfrait n'était pas un mal. 
Misérable puérilité qui était un faible lénitif à sa douleur, 
quoiqu'elle servît d'aliment à son orgueil. Voyez Stoïcisme. 

L'excès de la douleur produit quelquefois V insensibilité, 
surtout dans les premiers moments. Le cœur trop vivement 
frappé est étourdi de la grandeur de ses blessures ; il demeure 
d'abord sans mouvement, et s'il est permis de s'exprimer ainsi, 
le sentiment se trouve noyé pendant quelque temps dans le 
déluge de maux dont l'âme est inondée. Mais le plus souvent 
l'espèce d'insensibilité que quelques personnes font paraître au 
milieu des souflrances les plus grandes, n'est simplement 
qu'extérieure. Le préjugé, la coutume, l'orgueil ou la crainte 
de la honte empêchent la douleur d'éclater au dehors, et la 
renferment tout entière dans le cœur. iNous voyons par l'his- 
toire qu'à Lacédémone les enfants fouettés au pied des autels 
jusqu'à effusion de sang, et même quelquefois jusqu'à la mort, 
ne laissaient pas échapper le moindre gémissement. Il ne faut 
pas croire que ces elforts fussent réservés à la constance des 
Spartiates. Les barbares et les sauvages avec lesquels ce peuple 
si vanté avait plus d'un trait de ressemblance, ont souvent 
montré une pareille force, ou pour mieux dire, une semblable 
insensibilité ?i'^\)d.\:Qniç,. Aujourd'hui, dans le pays des h'oquois, 
la gloire des femmes est d'accoucher sans se plaindre, et c'est 
une très-grosse injure parmi elles que de dire, tu as crié quand 



22/i INSIGNE. 

tu clais en trarail d'enfants; tant ont de force le préjugé et la 
coutume! Je crois que cet usage ne sera pas aisément trans- 
planté en Kurope; et quelque passion que les femmes en 
France aient pour les modes nouvelles, je doute que celle de 
mettre au monde les enfants sans crier ait jamais cours parmi 
elles. 

INSÉPARABLE, adj. [Qram.), qui ne peut être séparé d'un 
autre. Je ne connais rien à' inséparable dans la nature : la 
cause peut être séparée de l'eflét ; il n'y a aucun corps qui ne 
puisse être dissous, analysé; si l'on prétend prouver le contraire 
par les qualités essentielles d'un sujet, on verra qu'elles n'en 
sont inséparables que parce qu'elles sont le sujet même. Les 
formes sont inséparables de la matière, parce que c'est la 
matière modifiée; la pensée de l'esprit, parce que c'est l'être 
pensant ; le sentiment de l'être sensible, parce que c'est l'être 
sentant; l'espace ou l'étendue de l'être qui la constitue, parce 
que c'est l'être étendu ; le temps ou la durée de l'être qui est 
parce que c'est l'être durant ou existant. On s'embarrasse dans 
des difficultés qui n'ont point de fin, parce qu'on transforme en 
êtres réels des abstractions pures, et qu'on prend pour des 
choses les images qu'on en a. 

INSERTION DE LA PETITE VÉROLE (iW'â?m;?r.). C'est la plus belle 
découverte qui ait été faite en médecine, pour la conservation 
de la vie des hommes; et c'est aux expériences des Anglais 
qu'on doit cette méthode admirable, du triomphe de l'art sur 
la nature. 

Londres, heureuse terre. 
Ainsi que vos tyrans, vous avez su chasser 
Les préjugés honteux qui nous livrent la guerre! 

INSIGNE, adj. [Gram.], qui se fait distinguer pai' quelque 
qualité peu commune. Il se dit des choses et des personnes, et 
se prend tantôt en bonne, tantôt en mauvaise part : ce fut un 
scélérat insigne; après avoir été longtemps mon ami, il inventa 
contre moi une calomnie insigne qui lui lit perdre ses amis, 
et qui éloigna de lui les indifférents à qui mon innocence fut 
connue. César s'est signalé par sa valeur, Socrate par sa vertu, 
Sully rendit à la nation un service insigne, par le bon ordre 
qu'il introduisit dans les finances. Ce fut en lui une marque 



INSOLENT. 225 

insigne d'un grand jugement, que d'avoir tout rapporté à la 
population et à l'agriculture ; et ceux qui s'écartèrent dans la 
suite de ces principes, et tournèrent leurs vues du côté des 
traitants et des manufacturiers, prirent l'accessoire pour le 
principal. 

INSINUANT, adj. [Gram.), qui sait entrer dans les esprits, et 
leur faire agréer ce qu'il leur propose. L'homme insinuant a 
une éloquence qui lui est propre. Elle a exactement le 
caractère que les théologiens attribuent à la grâce, per- 
tingens omnia suaviter et fortiter. C'est l'art de saisir nos 
faiblesses, d'user de nos intérêts, de nous en créer; il est pos- 
sédé par les gens de cour et les autres malheureux. Accoutumés 
ou contraints à ramper, ils ont appris à subir toutes sortes de 
formes. Fiet avis, et mm volet arbor. Ce sont aussi des serpents; 
tantôt ils rampent à replis tortueux et lents ; tantôt ils se 
dressent sur leurs queues, et s'élancent, toujours souples, 
légers, déliés et doux, même dans leurs mouvements les plus 
violents. Méfiez-vous de l'homme insinuant^ il frappe douce- 
ment sur notre poitrine, et il a l'oreille ouverte pour saisir le 
son qu'elle rend. Il entrera dans votre maison en esclave, mais 
il ne tardera pas à y commander en maître dont vous prendrez 
sans cesse les volontés pour les vôtres. 

Insinuant se dit des personnes et des choses ; cet homme 
est insinuant ; il a des manières insinuantes. 

INSOLENT {Gram.), qui se croit et ne cache point qu'il se 
croit plus grand que les autres. Un sauvage ni un philosophe 
ne sauraient être insolents. Le sauvage ne voit autour de lui que 
ses égaux. Le philosophe ne sent pas sa supériorité sur les 
autres, sans les plaindre, et il s'occupe à descendre modeste- 
ment jusqu'à eux. Quel est donc l'homme insolent? c'est celui 
qui dans la société a des meubles et des équipages, et qui rai- 
sonne à peu près ainsi : J'ai cent mille écus de rente ; les dix-neuf 
vingtièmes des hommes n'ont pas mille écus, les autres n'ont 
rien. Les premiers sont donc à mille degrés au-dessous de moi ; 
le reste en est à une distance infinie. D'après ce calcul, il 
manque d'égards à tout le monde, de peur d'en accorder à 
quelqu'un. Il se fait mépriser et haïr; mais qu'est-ce que cela 
lui fait ? saeram metiente viam euni bis ter ulnarum toga, la 
queue de sa robe n'en est pas moins ample : voilà Vinsolence 
XV. 15 



226 INSTINCT. 

financière ou magistrale. Il y a Y insolence de la grandeur ; 
\ insolence \\\\.ém\\Q. Toutes consistent à exagérer les avantages 
de son état, et à les faire valoir d'une manière outrageante pour 
les autres. Un honuiu' supérieur qui illustre son état ne songe 
pas à s'en glorifier, c'est la pauvre ressource des subalternes. 

INSTABlLrrÉ, s. f. {Cntm.), qui n'est pas stable, qui est, 
sujet au changement. On dit VinsUibiliti' du temps, de la for- 
tune, des sentiments, des passions, des goûts, des désirs, du 
bonheur et des choses humaines. Il n'y a presque rien sur 
quoi nous puissions compter. Encore si l'on mesurait son atta- 
chement aux objets, sur leur instabilité-^ mais non, on se conduit 
comme s'ils ne devaient jamais nous manquer : cependant il 
vient un moment où ils nous échappent, et nous nous plaignons, 
comme s'ils avaient dû changer de nature en notre laveur. 

INSTINCT, s. m. [Mêtapli. ci Ilist. naliir.) '. 

IlNSUPPOPiTABLE, adj. {Gram.), qu'on ne peut supporter. 11 
se ditdes choses et des personnes. Le joug de la tyrannie devient 
insupportable à force de s'appesantir. Cet homme est insup- 
portable avec ses mauvaises plaisanteries. Avec beaucoup d'es- 
prit on se rend insupportable dans la conversation, l'orsqu'on 
l'attire à soi tout entière. Avec des talents et des vertus on se 
rend insupportable dans la société par des défauts légers, mais 
qui se font sentir à tout moment. Si on ne s'occupe sérieuse- 
ment d'alléger aux autres le poids de la supériorité qu'on a sur 
eux, ils ne tardent pas à le trouver insupportable. 

INTÈGRE, Intkgrité {Gram. et Morale.). La pratique de la 
justice dans toute son étendue et dans toute sa rigueur la plus 
scrupuleuse, mérite à l'homme le titre Ci intègre. C'est la qua- 
lité principale d'un juge, d'un arbitre, d'un souverain. C'est 
dans le sacrifice de ses propres intérêts qu'on montre surtout 
son intégrité. L'intégrité suppose une connaissance délicate des 
limites du juste et de l'injuste ; et ces limites sont quelquefois 

\. Quoique aucun signe distinctif n'indii|uc, dans l'Encyclopédie, que cet article 
soit d'un autre que Diderot, et que tous les précédents éditeurs le lui aient attri- 
bué, il est cependant de Georges Leroy, lieutenant des chasses du parc de Ver- 
sailles, un des habitués de la société du baron d'Holbach et un ami des philosophes, 
philosophe lui aussi. Dans les Lettres pliilosopltiques sur la perl'i'ctUnlité et l'in- 
telligence des animaux, qu'a publiées Leroy, et qu'a rééditées M. le docteur 
Robinet {l^GI, in-lS; Poulet Malassis), on voit en ctVt't que la vii"'Mout entière et 
partie des iv"'« et v""' constituent cet article Instinct. M. le docteur llobinet a 
relevé le fait dans son Introduction. 



INTELLECTUEL. 227 

bien déliées, bien obscurcies. Si on rapportait à la notion du 
juste ou de l'injuste toutes les actions de la vie, et si l'on 
réduisait, comme il est possible, toutes les vertus à la justice, il 
n'y aurait pas un homme qu'on pût appeler intègre. 

*Les mots intègre et intégrité ont encore quelques acceptions. 
Un ouvrage n'a pas son intégrité loi'squ'il n'est pas achevé. Les 
Juifs prétendent observer aujourd'hui même leur religion dans 
toute son intégrité. Quelques précautions que l'on prenne pour 
conserver les substances naturelles dans leur intégrité, on y 
réussit difficilement; et un cabinet d'histoire naturelle serait 
moins durable, et ne l'emporterait guère en utilité sur un 
recueil de dessins peints par d'habiles maîtres. La matière et 
la forme sont requises à Y intégrité du sacrement. Que sert à 
une vierge d'avoir conservé Vintégrité de son corps, si elle a 
négligé Vintégrité de son âme? Ces exemples suffisent pour 
fixer l'acception des mots intègre et intégrité. 

INTELLECT, s. m. {Gram. et Philosoph.), c'estl'âme en tant 
qu'elle conçoit; de même que la volonté est l'âme en tant qu'elle 
a le désir ou l'aversion. Si une substance est capable de sensa- 
tion, elle entendra, elle aura des idées. L'expérience lui appren- 
dra ensuite à lier ces idées, à raisonner, à aimer, à haïr, à 
vouloir. Vintelleet est commun à l'homme et à la bête; la 
volonté aussi. L'intellect de la bête est borné, celui de l'homme 
ne l'est pas. La bête ne veut pas librement; l'homme veut 
librement. L'homme est plus raisonnable; l'animal est plus sen- 
sible. Lorsque l'homme ne sent pas, il peut réfléchir; lorsque 
la bête ne sent pas, elle ne peut réfléchir, elle dort, 

INTELLECTUEL, adj. [Gram.), qui appartient à l'intellect, à 
l'entendement. Les objets sont intellectuels ou sensibles. On 
comprend, sous la classe d'intellectuels, tout ce qui se passe au 
dedans de nous; et sous la classe de sensibles, tout ce qui se 
passe au dehors. Il y a, entre les objets sensibles et les objets 
intellectuels, la différence de la cause et de l'effet. 

On dit cependant intellectuel dans un sens opposé à matériel. 
Ainsi les anges sont des substances intellectuelles; l'âme est un 
être intellectuel. Dans le sommeil, dans l'extase, dans le trans- 
port des passions, les puissances intellectuelles sont suspendues; 
elles sont exaltées dans l'enthousiasme. Dans la contemplation 
des vérités purement abstraites, les puissances intellectuelles 



228 INTENTION. 

sont seules en action ; elles agissent en eoncurrence avec les 
puissances sensibles dans la contemplation des choses 'morales. 
On conçoit dans le premier cas; on aime ou l'on hait, en môme 
temps que l'on conçoit dans le second. C'est la raison pour 
laquelle il est plus doux de s'occuper de certains objets; et 
lorsqu'on dit que certaines vérités sont plus intéressantes, soit 
à rechercher, soit à méditer, que d'autres; c'est que le cœur ou 
les organes intérieurs du désir et de l'aversion sont agités, dans 
le même temps que l'esprit s'en occupe. On réfléchit, et l'on 
jouit. La situation la plus douce est celle qui résulte de l'action 
combinée de l'entendement, du cœur et des organes destinés à 
la satisfaction des désirs; et il n'y a guère que l'amour capable 
de nous procurer cet enchantement, où tant de causes agissent 
d'intelligence. 

INTELLIGENCE, s. f. [Gram.). Ce mot a un grand nombre 
d'acceptions dilîerentes, que nous allons déterminer par autant 
d'exemples. 

On dit, cet homme est doué d'une intelligence peu com- 
mune, lorsqu'il saisit avec facilité les choses les plus diiïi- 
ciles. 

Les rapports infinis qu'on observe dans l'harmonie générale 
des choses annoncent une intelligence infinie. 

Milton nous peint l'Éternel descendant dans la nuit, accom- 
pagné d'une foule cV intelligences célestes. 

Un mauvais commentateur obscurcit quelquefois un passage 
au lieu d'en donner V intelligence. 

Un père de famille s'occupera particulièrement à entretenir 
la bonne intelligence entre ses enfants. 

Un grand politique se ménage dans toutes les cours des 
intelligences. 11 en avait dans cette place, lorsqu'il forma le 
dessein de l'attaquer. 

Comment ne pas succomber, lorsque le cœur et l'esprit sont 
(y intelligence? 

Sans intelligence^ comment saisir les principes? 

W intelligence^ on a fait intelligent, intelligible-, et l'on a dis- 
tingué deux mondes, le monde réel et le monde intelligible, ou 
l'idée du monde réel. 

INTENTION, s. f. (Gr^m.), c'est la fin qu'un homme se pro- 
pose en agissant. Elle peut être bonne ou mauvaise, exprimée 



INTÉRÊT. 22v) 

ou secrète. Il n'est permis qu'à Dieu de connaître des intentions 
secrètes. Souvent c'est Yintention qui excuse ou qui aggrave 
l'action. La loi des hommes, nécessairement imparfaite, néglige 
souvent Yintention^ et présume que celui qui a voulu l'action, 
en a voulu aussi toutes les suites. JNous devons de la recon- 
naissance à celui qui était bien intentionné, sans aucun égard 
au succès. Il ne faut pas perdre de vue la fable de l'ours et de 
l'honmie qui dort. Un sot de la meilleure intention nous casse 
la tête, pour nous délivrer de l'importunité d'une mouche. Il y 
a des casuistes qui ont imaginé une certaine direction d'inten- 
tion, à l'aide de laquelle ils peuvent mentir, médire, calomnier 
en sûreté de conscience. 

IlNTËRLT {Morale.). Ce mot a bien des acceptions dans 
notre langue : pris dans un sens absolu, et sans lui donner 
aucun rapport immédiat avec un individu, un corps, un peuple, 
il signifie ce vice qui nous fait chercher nos avantages au mé- 
pris de la justice et de la vertu , et c'est une vile ambition ; 
c'est l'avarice, la passion de l'argent, comme dans ces vers de 
la Pucclle : 

Et l'intérêt, ce vil roi de la terre. 
Triste et pensif auprès d'un coffre-fort, 
Vend le plus faible au crime d'un plus fort. 

Quand on dit V intérêt d'un individu, d'un corps, d'une 
nation : mon intérêt, l'intérêt de l'État, son intérêt, leur intérêt, 
alors ce mot signifie ce qui importe ou ce qui convient à l'État, 
à la personne, à moi, etc. En faisant abstraction de ce qui con- 
vient aux autres, surtout quand on y ajoute Y adjectU persontiel. 

Dans ce sens, le mot d'intérêt est souvent employé, quoique 
improprement, pour celui d' amour-propre ; de grands mora- 
listes sont tombés dans ce défaut, qui n'est pas une petite source 
d'erreurs, de disputes et d'injures. 

L'amour-propre ou le désir continu du bien-être, l'attache- 
ment à notre être, est un effet nécessaire de notre constitution, 
de notre instinct, de nos sensations, de nos réflexions, un prin- 
cipe qui, tendant à notre conservation, et répondant aux vues de 
la nature, serait plutôt vertueux que vicieux dans l'état de nature. 

Mais l'homme né en société tire de cette société des avan- 
tages qu'il doit payer par des services : l'homme a des de- 



230 INTEHET. 

voirs à remplir, des lois à suivre, l' amour-propre des autres à 
ménager. 

Son amour-propre est alors juste ou injuste, vertueux ou 
vicieux; et selon les dillérentes qualités, il prend difl'érentes 
dénominations : on a vu celle d'itilcrcl, à'i)itérêt personnel, et 
dans quel sens. 

Lorsque l'amour-propre est trop l'estime de nous-mêmes et 
le mépris des autres, il s'appelle orgueil; lorsqu'il veut se ré- 
pandre au dehors, et sans mérite occuper les autres de lui, on 
l'appelle vanité. 

Dans ces différents cas l'amour-propre est désordonné, c'est- 
à-dire hors de l'ordre. 

Mais cet amour-propre peut inspirer des passions, chercher 
des plaisirs utiles à l'ordre, à la société; alors il est bien éloigné 
d'être un principe vicieux. 

L'amour d'un père pour ses enfants est une vertu, quoiqu'il 
s'aime en eux, quoique le souvenir de ce qu'il a été, et la 
prévoyance de ce qu'il sera, soient les principaux motifs des se- 
cours qu'il leur donne. 

Les services rendus à la patrie seront toujours des actions 
vertueuses, quoiqu'elles soient inspirées par le désir de con- 
server notre bien-être, ou par l'amour de la gloire. 

L'amitié sera toujours une vertu, quoiqu'elle ne soit fondée 
que sur le besoin qu'une âme a d'une autre âme. 

La passion de l'ordre, de la justice, sera la première vertu, 
le véritable héroïsme, quoiqu'elle ait sa source dans l'amour de 
nous-mêmes. 

Voilà des vérités qui ne devraient être que triviales et jamais 
contestées; mais une classe d'hommes du dernier siècle a voulu 
faire de l'amour-propre un principe toujours vicieux ; c'est en 
partant d'après cette idée que Nicole a fait vingt volumes de 
morale, qui ne sont qu'un assemblage de sophismes méihodi- 
quement arrangés et lourdement écrits. 

Pascal même, le grand Pascal a voulu regarder en nous, 
comme une imperfection, ce sentiment de l'amour de nous- 
mêmes que Dieu nous a donné, et qui est le mobile éternel de 
notre être. M. de La Rochefoucauld, qui s'exprimait avec pré- 
cision et avec grâce, a écrit presque dans le même esi)rit que 
Pascal et Mcole; il ne reconnaît plus de vertus en nous, parce 



INTÉRÊT. 231 

que l'amour-propre est le principe de nos actions. Quand on n'a 
aucun intcrCi de faire les hommes vicieux, quand on n'aime 
que les ouvrages qui renferment des idées précises, on ne peut 
lire son livre sans être blessé de l'abus presque continuel qu'il 
fait des mots amoiir-projjre^ orgueil, intérêt, etc. Ce livre a eu 
beaucoup de succès, malgré ce défaut et ses contradictions; 
parce que ses maximes sont souvent vraies dans un sens, parce 
que l'abus des mots n'a été aperçu que par fort peu de gens, 
parce qu'enfin le livre était en maximes : c'est la folie des mo- 
ralistes de généraliser leurs idées, de faire des maximes, l.e 
public aime les maximes, parce qu'elles satisfont la paresse et 
la présomption ; elles sont souvent le langage des charlatans 
répété par les dupes. Ce livre de M. de La Rochefoucauld, celui 
de Pascal, qui étaient entre les mains de tout le monde, ont 
insensiblement accoutumé le public français à prendre toujours 
le mot d'(miour-propre en mauvaise part; et il n'y a pas long- 
temps qu'un petit nombre d'hommes commence à n'y plus 
attacher nécessairement les idées de vice, d'orgueil, etc. 

Mylord Shaftesbury a été accusé de ne compter dans l'homme 
l'amour-propre pour rien, parce qu'il donne continuellement 
l'amour de l'ordre, l'amour du beau moral, la bienveillance 
pour nos principaux mobiles; mais on oublie qu'il regarde cette 
bienveillance, cet amour de l'ordre, et même le sacrifice le plus 
entier de soi-même, comme des effets de notre amour-propre. 
Cependant il est certain que mylord Shaftesbury exige un dé- 
sintéressement qui ne peut être; et il ne voit pas assez que ces 
nobles effets de l'amour-propre, l'amour de l'ordre, du beau 
moral, la bienveillance, ne peuvent qu'influer bien peu sur 
les actions des hommes vivant dans les sociétés corrompues. 

L'auteur du Livre de l'Esprit a été fort accusé en dernier 
lieu, d'établir qu'il n'y a aucune vertu ; et on ne lui a pas fait 
ce reproche pour avoir dit que la vertu est purement l'effet des 
conventions humaines, mais pour s'être presque toujours servi 
du mot dUntérêt à la place de celui d'mnour-propre. On ne 
connaît pas assez la force de la liaison des idées, et combien 
un certain son rappelle nécessairement certaines idées; on est 
accoutumé à joindre au mot (ïiatérct des idées d'avarice et de 
bassesse; il les rappelle encore quelquefois, quand on voit qu'il 
signifie ce qui nous importe, ce qui nous convient ; mais quand 



232 INTÉRÊT. 

même il ne rappellerait pas ces idées, il ne signifie pas la même 
chose que le mot amour-propre . 

Dans la société, clans la conversation, l'abus des mots amour- 
propre, orgueil, intérêt, vanité, est encore bien plus fréquent; 
il faut un prodigieux fonds de justice, pour ne pas donner à 
l'amour-propre de nos semblables, qui ne s'abaissent pas devant 
nous, et qui nous disputent quelque chose, ces noms de vanité, 
d'intérêt, d'orgueil. 

INTÉRÊT, s. m. {Littéral.). L'intérêt, dans un ouvrage de 
littérature, naît du style, des incidents, des caractères, de la 
vraisemblance, et de l'enchaînement. 

Imaginez les situations les plus pathétiques; si elles sont 
mal amenées, vous n'intéresserez pas. 

Conduisez votre poëme avec tout l'art imaginable; si les 
situations en sont froides, vous n intéresserez pas. 

Sachez trouver des situations et les enchaîner ; si vous 
manquez du style qui convient à chaque chose, vous n'intéres- 
serez pas. 

Sachez trouver des situations, les lier, les colorier; si la 
vraisemblance n'est pas dans le tout, vous n'intéresserez pas. 

Or, vous ne serez vraisemblant qu'en vous conformant à 
l'ordre général des choses, lorsqu'il se plaît à combiner des 
incidents extraordinaires. 

Si vous vous en tenez à la peinture de la nature commune, 
gardez partout la même proportion qui y règne. 

Si vous vous élevez au-dessus de cette nature, et que vos 
êtres soient poétiques, agrandis, que tout soit réduit au module 
que vous aurez choisi, et que tout soit agrandi en même pro- 
portion : il serait ridicule de mettre une gerbe de petits épis 
tels qu'ils croissent dans nos champs, sous le bras d'une Cérès 
à qui l'on aurait donné sept à huit pieds de haut. 

J'ai entendu dire à des gens d'un goût faible et mesquin, et 
qui ramenant tout à l'imitation rigoureuse de la nature, regar- 
daient d'un œil de mépris les miracles de la fiction: jamais 
femme s'est-elle écriée comme Didon : 

At pater omnipotens adigat me fulmine ad umbras, 
Pallentes umbras Krebi nocteinque profundam, 
Ante pudor quam te violo aut tua jura résolve ! 



INTERMEDE. 233 

« Que le père des dieux me frappe de sa foudre; qu'il me pré- 
cipite chez les ombres, chez les pâles ombres de l'Érèbe, et 
dans la nuit profonde, avant, ô pudeur! que je renonce à toi, et 
que je viole tes lois sacrées! » 

Ils n'entendaient rien à ce ton emphatique; faute de con- 
naître la vraie proportion des figures de V Enéide, ils rejetaient 
• de ce morceau tout ce qui caractérise le génie, le premier et 
le second vers, et ils ne s'accommodaient que de la simplicité du 
dernier. Ce poëme était sans intcrcl pour eux. 

INTÉRIECR, adj. {Gnnn.). Son corrélatif est extérieur. La 
surface d'un corps est la limite de ce qui lui est intérieur et 
extérieur. Ce qui appartient à cette surface, et tout ce qui est 
placé au delà vers celui qui regarde ou touche le corps est 
extérieur. Tout ce qui est au delà de la surface, dans la pro- 
fondeur du corps, est intérieur. 

Les mots i)\térieurs, extérieurs^ se prennent au physique 
et au moral; et l'on dit dans l'architecture moderne : on s'est 
fort occupé de la distribution, de la commodité et de la déco- 
ration intérieures] mais on a tout à fait négligé l'extérieure. 
Ce n'est pas assez que l'extérieur soit composé, il faut que Yin- 
térieur soit innocent. Le chancelier Racon a intitulé un de ses 
ouvrages sur Vintérieur de l'homme, Be la Caverne : ce titre 
fait frémir. 

INTERMÈDE {Belles-Lettres et Musique.). C'est un poëme 
burlesque ou comique, en un ou plusieurs actes, composé par 
le poëte pour être mis en musique ; un intermède en ce sens, 
c'est la même chose qu'un opéra boulTon. 

Nous avons peu de ces ouvrages; liagonde, Platée et le 
Devin de village sont presque les seuls que nous nommons. 
Les Italiens en ont une infinité. Ils y excellent. C'est là qu'ils 
montrent, plus peut-être encore que dans les drames sérieux, 
combien ils sont profonds compositeurs, grands imitateurs de 
la nature, grands déclamateurs, grands pantomimes. Les traits 
de génie y sont répandus à pleines mains. Ils y mettent quel- 
quefois tant de force, que l'homme le plus stupide en est 
frappé; d'autres fois tant de délicatesse, que leurs composi- 
tions ne semblent alors avoir été faites que pour un très-petit 
nombre d'âmes sensibles et d'oreilles privilégiées. Tout le 
monde a été enchanté, dans la Servante maîtresse, de l'air 



234 INTIMIDER. 

A Serpînapemcrelc; il est pathétique, voilà ce qui n'a échappé 
à personne; mais qui est-ce qui a senti que ce pathétique est 
hypocrite ? Il a dû faire pleurer les spectateurs d'un goût com- 
mun, et rire les spectateurs d'un goût plus délié. 

INTERNE, adj. {Gn/»/.), qui ne paraît point en dehors. Il est 
difficile d'assigner la différence d'intérieur et (Vhilcnic. Ils se 
disent tous les deux au physique et au moral. On dit l'intérieur 
de l'homme, un homme intérieur, et l'on ne dit pas Vintcrne 
d'un homme, ni un homme interne. Voilà un de ces mots tels 
qu'il y en a une infinité dans les langues, qui devraient bien 
convaincre de la difficulté d'écrire purement une langue étran- 
gère ou morte. 

INTERRUPTION [Belles-Lettres.), figure de rhétorique, dans 
laquelle l'orateur, ou distrait par un sentiment plus violent, 
qui s'élève subitement au fond de son âme, ou honteux de ce 
qui lui reste à dire, ^' interrompt\\i\-mQmç,, et se livre à d'autres 
idées. 

Tu veux que je le fuie? Hé bien! rien ne m'arrête: 
Allons, n'envions plus son indigne conquête; 
Que sur lui sa captive étende son pouvoir; 
Fuyons... Mais si Tingrat rentroit dans son devoir; 
Si la foi dans son cœur retrouvoit quelque place; 
S'il venoit à mes pieds me demander sa grâce; 
Si sous mes lois, Amour, tu pouvois l'engager; 
S'il vouloit... Mais Tingrat ne veut que m'outrager. 

Racine, Andromaque, acte II, scène i". 

Ces interruptions ont beaucoup de vérité et de force : il est 
impossible à la passion, lorsqu'elle est extrême, de suivre un 
long enchaînement d'idées ; le trouble de l'âme passe dans le 
discours, et il se brise et se découd. 

INTIMIDER, V. act. [Gram.), c'est émouvoir la crainte dans 
l'âme de quelqu'un. On intimide par l'image d'un danger réel 
ou d'un danger simulé ; par des menaces sérieuses ou feintes. 
On intimide aisément des âmes faibles. Il n'est guère moins 
facile de jeter la frayeur dans ceux qui ont l'imagination vive. 
Ils voient tout ce qu'on veut leur montrer , et quelquefois au 
delà. S'ils sont doués d'un grand jugement, l'impression passe, 
leur âme se rassure, et ils n'en sont que plus fermes. En effet, 



INTOLÉRANCE. 235 

quelle secousse plus violente peut-on leur donner que celle qu'ils 
ont reçue! quels spectres à leur présenter plus eflrayants 
que ceux qu'ils se sont faits ! 

INTOLÉRANCE S s. f. [Morale.). Le mot intolérance s'entend 
communément de cette passion féroce qui porte à haïr et à per- 
sécuter ceux qui sont dans l'erreur. Mais pour ne pas confondre 
des choses fort diverses, il faut distinguer deux sortes d'intolé- 
rance, l'ecclésiastique et la civile. 

L'intolérance ecclésiastique consiste à regarder comme fausse 
toute autre religion que celle que l'on professe, et à le démon- 
trer sur les toits, sans être arrêté par aucune terreur, par aucun 
respect humain, au hasard même de perdre la vie. 11 ne s'agira 
point dans cet article de cet héroïsme qui a fait tant de martyrs 
dans tous les siècles de l'Église. 

L'intolérance civile consiste à rompre tout commerce et à 
poursuivre, par toutes sortes de moyens violents, ceux qui ont 
une façon de penser sur Dieu et sur son culte, autre que 
la nôtre. 

Quelques lignes détachées de l'Écriture sainte, des pères, 
des conciles, suffiront pour montrer que l'intolérant pris en ce 
dernier sens, est un méchant homme, un mauvais chrétien, un 
sujet dangereux, un mauvais politique et un mauvais citoyen. 

Mais avant que d'entrer en matière, nous devons dire, à 
l'honneur de nos théologiens catholiques, que nous en avons 
trouvé plusieurs qui ont souscrit, sans la moindre restriction, à 
ce que nous allons exposer d'après les autorités les plus 
respectables. 

Tertulien dit, Apolog. ad. scapiil: Ilumani j'uris et natu- 
ralis potestatis est nnicidque quod putcwerit, colcrc ^ nec alii 
obest aut prodest alterius religio. Séd nec religionis est cogère 
religionem quœ sponte suscipi debeat, non vi ; cmn et hostiœab 
animo lubenti exposlulentur. 

Voilà ce que les chrétiens faibles et persécutés représentaient 
aux idolâtres qui les traînaient aux pieds de leurs autels. 

Il est impie d'exposer la religion aux imputations odieuses 
de tyrannie, de dureté, d'injustice, d'insociabiliié, même dans 



1. Voyez Lettre à mon frère, t. I, page 485. 



236 INTOLÉRANCE. 

le dessein d'y ramener ceux qui s'en seraient malheureusement 
écartés. 

L'esprit ne peut acquiescer qu'à ce qui lui paraît vrai ; le cœur 
ne peut aimer que ce qui lui semble bon. La violence fera de 
l'homme un hypocrite s'il est faible , un martyr, s'il est coura- 
geux. Faible ou courageux il sentira l'injustice de lapersécution 
et s'en indignera. 

L'instruction, la persuasion et la prière, voilà les seuls 
moyens légitimes d'étendre la religion. 

Tout moyen qui excite la haine, l'indignation et le mépris 
est impie. 

Tout moyen qui réveille les passions et qui tient à des vues 
intéressées, est impie. 

Tout moyen qui relâche les liens naturels et éloigne les pères 
des enfants, les frères des frères, les sœurs des sœurs, est impie. 

Tout moyen qui tendrait à soulever les hommes, à armer 
les nations et tremper la terre de sang, est impie. 

Il est impie de vouloir imposer des lois à la conscience, règle 
universelle des actions. 11 faut l'éclairer et non la contraindre. 

Les hommes qui se trompent de bonne foi sont à plaindre, 
jamais à punir. 

Il ne faut tourmenter ni les hommes de bonne foi, ni les 
hommes de mauvaise foi, maisen abandonner le jugement àDieu. 

Si l'on rompt le lien avec celui qu'on appelle impie, on 
rompra le lien avec celui qu'on appelle avare, impudique, am- 
bitieux, colère, vicieux. On conseillera cette rupture aux autres, 
et trois ou quatre intolcrants suffiront pour déchirer la société. 

Si l'on peut arracher un cheveu à celui qui pense autrement 
que nous, on pourra disposer de sa tête, parce qu'il n'y a point 
de limites à l'injustice. Ce sera ou l'intérêt, ou le fanatisme, ou 
le moment, ou la circonstance qui décidera du plus ou du moins 
de mal qu'on se permettra. 

Si un prince infidèle demandait aux mis.sionnaires d'une 
religion inlolcrante comment elle en use avec ceux qui n'y 
croient point, il faudrait, ou qu'ils avouassent une chose odieuse, 
ou qu'ils mentissent, ou qu'ils gardassent un honteux silence. 

Qu'est-ce que le Christ a recommandé à ses disciples en les 
envoyant chez les nations? est-ce de tuer ou de mourir? est-ce 
de persécuter ou de souIÏVir ? 



INTOLÉRANCE. 237 

Saint Paul écrivait aux Thessaloniciens : Si quelqu'un 
vient vous annoncer un autre Christ, vous proposer un autre 
esprit, vous prêcher un autre Evangile, vous le souffrirez. Into- 
lérants, est-ce ainsi que vous en usez même avec celui qui 
n'annonce rien, ne propose rien, ne prêche rien? 

Il écrivait encore: Ne traitez point en ennemi celui qui n'a 
pas les mêmes sentijnents que vous, mais avertissez-le en frère. 
Intolérants, est-ce là ce que vous faites ? 

Si vos opinions vous autorisent à me haïr, pourquoi mes 
opinions ne m'autoriseront-elles pas à vous haïr aussi ? 

Si vous criez : C'est moi qui ai la vérité de mon côté, je crie- 
rai aussi haut que vous : C'est moi qui ai la vérité de mon coté; 
mais j'ajouterai: Et qu'importe qui se trompe de vous ou de 
moi, pourvu que la paix soit entre nous? Si je suis aveugle, 
faut-il que vous frappiez un aveugle au visage? 

Si un intolérant s'expliquait nettement sur ce qu'il est, quel 
est le coin de la terre qui ne lui fût fermé? et quel est l'homme 
sensé qui osât aborder le pays qu'habite Y intolérant. 

On lit dans Origène, dans Minutius-Félix, dans les Pères des 
trois premiers siècles : La religion se persuade et ne se com- 
maiule pas. L'homme doit être libre dans le choix de son culte; 
le persécuteur fait haïr son Dieu ; le persécuteur calonmie sa 
religion. Dites-moi si c'est l'ignorance ou l'imposture qui a fait 
ces maximes. 

Dans un État intolérant, le prince ne serait qu'un bourreau 
aux gages du prêtre. Le prince est le père commun de ses 
sujets; et son apostolat est de les rendre tous heureux. 

S'il suffisait de publier une loi pour être en droit de sévir, 
il n'y aurait point de tyran. 

11 y a des circonstances où l'on est aussi fortement persuadé 
de l'erreur que de la vérité. Cela ne peut être contesté que par 
celui qui n'a jamais été sincèrement dans l'erreur. 

Si votre vérité me proscrit, mon erreur, que je prends pour 
la vérité, vous proscrira. 

Cessez d'être violents, ou cessez de reprocher la violence 
aux païens et aux musulmans. 

Lorsque vous haïssez votre frère, et que vous prêchez la 
haine à votre prochain, est-ce l'esprit de Dieu qui vous 
inspire? 



238 INTOLÉRANCE. 

Le Christ a dit :Moii royaume nest pas de ce monde-, et vous, 
son disciple, vous voulez tyranniser ce monde! 

Il a dit: Je suis doux et humble de cœur-, êtes-vous doux et 
humble de cœur? 

11 a dit: Bienheuirux les dêboimnîreu, les pari fiepies et les 
miséricordieux.. Sondez votre conscience, etvoyez si vous méri- 
tez cette bénédiction; êtes-vous débonnaire, pacifique, miséri- 
cordieux? 

11 a dit : Je suis V agneau qui a été mené à la boucherie sans 
se plaindre-, et vous è'es tout prêt à prendre le couteau du 
boucher, et à égorger celui pour qui le sang de l'agneau a été 
versé. 

11 a dit : Si Von vous persécute, fuj/cz ; et vous chassez ceux 
qui vous laissent dire, et qui ne demandent pas mieux que de 
paître doucement à côté de vous. 

Il a dit : Vous voudriez que Je fisse tomber le feu du ciel 
sur vos ennemis : vous ne savez quel esprit vous anime-, et je 
vous le répète avec lui, intolérants, vous ne savez quel esprit 
vous anime. 

Ecoutez saint Jean : Mes petits enfants, aimez-vous les uns 
les autres. 

Saint Anathase : S'ils persécutent, cela seid est une preuve 
manifeste quils n'ont ni piété, ni crainte de J)ieu. C'est le 
propre de la piété, non de contraindre, mais de ])ersuader, ii 
l'imitation du Sauveur, qui laissait éi chacun la liberté de le 
suivre. Pour le diable, comme il n'a pas la vérité, il vient avec 
des hacJies et des cognées. 

Saint Jean Ghrysostome : Jésus-Christ demande ii ses dis- 
ciples s'ils veulent s'en aile?- aussi; parce que ce doivent être 
les paroles de celui qui ne fait point de violence. 

Salvien : Ces hommes sont dans l'erreur, irniis ils y sont 
sans le savoir. Ils se trom}jent parmi nous, nuiis ils ne se trom- 
pent pas parmi eux. Ils s'estiment si bons catholiques qu'ils nous 
appellent hérétiques. Ce qu'ils sont ii notre égard, nous le som- 
mes au leur; ils errent, mais à bonne intention. Quel .sera leur 
sort et. venir? il n'y a que le grand juge cpii le sache. En atten- 
dant, il les tolère. 

Saint Augustin : Que ceux-là vous maltraitent, qui ignorent 
avec quelle peine on trouve la vérité, et combien il est difficile 



INTOLÉRANCE. 239 

de' se garantir de l'erreur. Que ceux-là vous maltraitent, qui ne 
savent pas combien il est rare et pénible de surmonter les fan- 
tômes de la chair. Que ceux-là vous maltraitent, qui ne savent 
pas combien il faut gémir et soupirer pour comprendre quelque 
chose de Dieu. Que ceux-là vous maltraitent^ qui ne sont j^oint 
tombés dans V erreur. 

Saint Hilaire : Vous vous servez de la. contrainte dans une 
cause oii Une faut que la raison ; vous employez la force oii il 
ne faut que la Imnière. 

Les constitutions du pape saint Clément : Le Sauveur a 
laissé aux hommes V usage de leur libre arbitre^ ne les jaunis- 
sant pas d'une mort temporelle., mais les assignant en Vautre 
monde, pour y rendre compte de leurs actions. 

Les Pères d'un concile de Tolède : Ne faites à personne 
aucune sorte de violence, jjour l'amènera la foi ^ car Dieu fait 
miséricorde à qui il veut, et il endurcit qui il lui p>lait. 

On remplirait des volumes de ces citations trop oubliées des 
chrétiens de nos jours. 

Saint Martin se repentit toute sa vie d'avoir communiqué 
avec des persécuteurs d'hérétiques. 

Les hommes sages ont tous désapprouvé la violence que 
l'empereur Justin) en fit aux Samaritains. 

Les écrivains qui ont conseillé les lois pénales contre l'in- 
crédulité, ont été détestés. 

Dans ces derniers temps, l'apologiste de la révocation de 
l'édit de Nantes, a passé pour un homme de sang, avec lequel 
il ne fallait pas partager le même toit. 

Quelle est la voie de l'humanité? est-ce celle du persécuteur 
qui frappe, ou celle du persécuté qui se plaint? 

Si un prince incrédule a un droit incontestable à l'obéis- 
sance de son sujet, un sujet mécréant a un droit incontestable 
à la protection de son prince. C'est une obligation réci- 
proque. 

Si le prince dit que le sujet mécréant est indigne de vivre, 
n'est-il pas à craindre que le sujet ne dise que le prince infi- 
dèle est indigne de régner? Intolérants, hommes de sang, voyez 
les suites de vos principes et frémissez-en. Hommes que j'aime, 
quels que soient vos sentiments, c'est pour vous que j'ai 
recueilli ces pensées que je vous conjure de méditer. Méditez- 



2ZiO INTRÉPIDITÉ. 

les, et vous abdicjLierez un système atroce qui ne convient ni à 
la droiture de l'esprit ni à la bonté du cœur. 

Opérez votre salut. Priez pour le mien, et croyez que tout 
ce que vous vous permettrez au delà est d'une injustice abomi- 
nable aux yeux de Dieu et des hommes. 

INTOLÉRANT, s. m. {florale). V intolérant doit être regardé 
dans tous les lieux du monde» comme un homme qui sacrifie 
l'esprit et les préceptes de sa religion à son orgueil ; c'est le 
téméraire qui croit que l'arche doit être soutenue par ses mains; 
c'est presque toujours un homme sans religion, et à qui il est 
plus facile d'avoir du zèle que des mœurs. Voyez Intolérance. 

INTRÉPIDITÉ , s. f. [Monde. ). V intrépidité est une force 
extraordinaire de l'âme, qui l'élève au dessus des troubles, des 
désordres et des émotions que la vue des grands périls pour- 
i-ait exciter en elle ; et c'est par cette force que les héros se 
maintiennent en un état paisible, et conservent l'usage libre 
de leur raison dans les accidents les plus surprenants et les 
plus terribles. 

\J intrépidité doit soutenir le cœur dans les conjui-ations, au 
lieu que la seule valeur lui fournit toute la fermeté qui lui est 
nécessaire dans les périls de la guerre. 

Souvent entre l'homme intrépide et le furieux il n'est de 
différence visible que la cause qui les anime. Celui-ci, pour 
des biens frivoles, pour des honneurs chimériques qu'on achè- 
terait encore trop cher par un simple désir, sacrifiera ses amu- 
sements, sa tranquillité, sa vie même. L'autre, au contraire, 
connaît le prix de son existence, les charmes du plaisir et la 
douceur du repos : il y renoncera cependant pour affronter les 
hasards, les souffrances et la mort même, si la justice et son 
devoir l'ordonnent; mais il n'y renoncera qu'à ce prix. Sa vertu 
lui est plus chère que sa vie, que ses plaisirs et son repos; mais 
c'est le seul avantage qu'il préfère à tous ceux-là. 

Un moyen propre à redoubler Vintrépidité, c'est d'être 
homme de bien. Votre conscience alors vous donnant une douce 
sécurité sur le sort de l'autre vie, vous en serez plus disposé à 
faire, s'il en est besoin, le sacrifice de celle-ci. « Dans une 
bataille, dit Xénophon, ceux qui craignent le plus les dieux sont 
ceux qui craignent le moins les hommes. » 

Pour ne point redouter la mort, il faut avoir des mœurs 



INVISIBLE. 2/tl 

bien pures, ou être un scélérat bien aveuglé par l'habitude du 
crime. Voilà deux moyens pour ne pas fuir le danger : choi- 
sissez. 

LNTRIGUE, s. f. {Morale.), conduite détournée de gens qui 
cherchent à parvenir, à s'avancer, à obtenir des emplois, des 
grâces, des honneurs, par la cabale et le manège. C'est la res- 
source des âmes faibles et vicieuses, comme l'escrime est le 
métier des lâches. 

INVARIABLE, adj. [Gram.), qui n'est pointsujet au change- 
ment : il se prend au physique et au moral. On dit sa santé est 
iiivaridblc • le cours des astres est invariable. Gela n'est pas 
exact, il n'y a rien d'invariable dans la nature. L'application de 
ce terme à l'homme l'est bien moins encore. Il n'y a personne 
qui soit invariable dans ses opinions, dans ses jugements, dans 
ses sentiments. L'invariabilité absolue ne convient qu'à Dieu, 
et à la matière en général, si toutefois il y a quelque chose de 
réel à quoi ce mot abstrait puisse convenir; c'est une question 
qui a bien plus de difllcultés qu'elle n'en présente au premier 
coup d'œil. 

INVINCIBLE, adj. {Grain.), qu'on ne peut renverser, détruire, 
vaincre. On dit un homme invineible, un raisonnement invin- 
cible, une preuve invincible. Un des philosophes que les Athé- 
niens envoyèrent à Rome prouva un jour la distinction absolue 
du juste et de l'injuste, par des raisons qui parurent invin- 
cibles; le lendemain il prouva le contraire par des raisons 
opposées, que Cicéron compare à des bêtes féroces qu'il ne s-e 
promet pas de détruire, de vaincre, mais qu'il serait trop heu- 
reux, pour la consolation des gens de bien et pour le bonheur 
de la republique, d'apaiser, d'adoucir, de calmer. Plaeare, dit 
cet homme dont l'éloquence a passé en proverbe. Qu'était-ce 
donc que ces arguments qui effrayaient Cicéron même? 

INVIOLABLE, adj. {Gram.), qui ne sera point violé, ou qui 
ne le doit point être. La liberté de conscience est un privilège 
inviolable. La loi du serment est sacrée, ou est inviolable pour 
tout homme de bien. 

INVISIBLE, adj. {Gram.), qui échappe à la vue, ou par sa 
nature, ou par la petitesse de ses parties, ou par sa distance; 
les substances spirituelles sont invisibles; les particules de l'air 
sont invisibles; les corps nous deviennent invisibles à force de 

XV. 16 



2'y2 IONIQUE. 

s'éloigner. Si une chose n'a point été sensible, on n'en a nulle 
idée représentative. Une question difficile à résoudre, c'est si les 
aveugles ont des idées représentatives, et où ils les ont, et com- 
ment ils les ont. Il semble que l'idée représentative d'un objet 
eiitraîne l'idée de limite, et celle de limite, l'idée de couleur. 
L'aveugle voit-il les objets dans sa tête ou au bout de ses doigts? 

liNVOLONTAlRE. adj. [Grain.], ce à ([uoi la volonté n'a point 
eu de part; ce qui n'a point été ou n'est pas voulu, consenti. 
Il paraît à celui qui examinera les actions humaines de près, 
que toute la dilTérence des volontaires et des involontaires con- 
siste à avoir été, ou n'avoir pas été réfléchies. Je marche, et 
sous mes pieds il se rencontre des insectes que j'écrase invo- 
lontairement. Je marche, et je vois un serpent endormi, je lui 
appuie mon talon sur la tète, et je l'écrase volontairement. Ma 
réflexion est la seule chose qui distingue ces deux mouvements, 
et ma réflexion, considérée relativement à tous les instants de 
ma durée, et à ce que je suis dans le moment où j'agis, est 
absolument indépendante de moi. J'écrase le serpent de réflexion ; 
de réflexion Gléopâtre le prend et s'en pique le sein. C'est l'amour 
de la vie qui m'entraîne; c'est la haine de la vie qui entraîne 
Gléopâtre. Ce sont deux poids qui agissent en sens contraires 
sur les bras de la balance, qui oscillent et se fixent nécessaire- 
ment. Selon le côté ou le point où ils s'arrêtent, l'homme est 
bienfaisant ou malfaisant, heureusement ou malheureusement 
né, exterminable ou digne de récompense selon les lois. 

IONIQUE, Secte [Histoire de la Philosophie.). L'histoire de 
la philosophie des Grecs se divise en fabuleuse, politique et sec- 
taire; et la sectaire, en ionique et en pythagorique. Thaïes est à 
la tète de la secte ionique, et c'est de son école que sont sortis 
les philosophes ioniens, Socrate avec la foule de ses disciples, 
les académiciens, les cyrénaïques, les éristiques, les péripaté- 
ticiens, les cyniques et les stoïciens. On l'appelle secte ionique 
de la patrie de son fondateur, Milet en lonic. Pythagore fonda 
la secte appelée de son nom la Pytluigorique, et celle-ci donna 
naissance à l'éléatique, à l'héraclitique, à l'épicurienne et à la 
pyrrhonienne. Voyez l'article Grecs (Philosopuie des); et l'his- 
toire de chacune de ces sectes, à leurs noms. 

Thaïes naquit à Milet, d'Examias et de Cléobuline, de la 
famille des Thalides, une des plus distinguées de la Phéniciev 



IONIQUE. 24s 

la première année de la trente-cinquième olympiade. L'état de 
ses parents, les soins qu'on prit de son éducation, ses talents, 
l'élévation de son âme, et une infinité de circonstances heu- 
reuses le portèrent à l'administration des affaires publiques. 
Cependant sa vie fut d'abord privée ; il passa quelque temps sous 
Thrasybule, homme d'un génie peu commun et d'une expérience 
consommée. II y en a qui le marient; d'autres le retiennent dans 
le célibat, et lui donnent pour héritier le fils de sa sœur, et la 
vraisemblance est pour ces derniers. Quand on lui demandait 
pourquoi il refusait à la nature le tribut que tout homme lui 
doit, en se remplaçant dans l'espèce par un certain nombre 
d'enfants : Je ne veux point avoir d'enfants, répondait-il, parce 
que je les aime; les soins qu'ils exigent, les événements aux- 
quels ils sont exposés, rendent la vie trop pénible et trop 
agitée. Le législateur Solon , qui regardait la propagation de 
l'espèce d'un œil politique, n'approuvait pas cette façon de pen- 
ser, et Thaïes, qui ne l'ignorait pas, se proposa d'amener Solon 
à son sentiment par un moyen aussi ingénieux que cruel. Un 
jour il envoie à Solon un messager lui porter la nouvelle de la 
mort de son fils; ce père tendre en est aussitôt plongé dans la 
douleur la plus profonde. Alors Thaïes vient à lui, et lui dit en 
l'abordant d'un air riant. Eh bien, trouvez-vous encore qu'il 
soit fort doux d'avoir des enfants? La tyrannie n'eut point 
d'ennemi plus déclaré. Il crut que les conseils d'un particulier 
auraient plus de poids dans sa société que les ordres d'un 
magistrat, et il n'imita point les sept Sages qui l'avaient pré- 
cédé, et qui tous avaient été à la tête du gouvernement. Mais 
son goût pour la philosophie naturelle et l'étude des mathé- 
matiques, l'arracha de bonne heure aux affaires. Le désir de 
s'instruire de la religion et de ses mystères le fit passer en 
Crète; il espérait démêler dans le culte et la théogonie de ces 
peuples ce que les temps les plus reculés avaient pensé de la 
naissance du monde et de ses révolutions. De la Crète il alla en 
Asie. Il vit les Phéniciens, si célèbres alors par leurs connais- 
sances astronomiques. Il voulut dans sa vieillesse converser avec 
les prêtres de l'Lgypte. Il apprit à ceux qu'il allait interroger, 
à mesurer la hauteur de leurs pyramides, par son ombre et par 
celle d'un bâton. Qu'était-ce donc que ces géomètres égyptiens? 
De retour de ses voyages, les grands que la curiosité et l'amour- 



2U IONIQUE. 

propre appellent toujours autour des philosophes, recherchèrent 
son intimité; mais il préfera l'étude, la retraite et le repos à 
tous les avantages de leur commerce. C'est de lui dont il est 
([uestion dans la vieille et ridicule fable de cet astronome qui 
regarde aux astres et qui n'aperçoit pas une fosse qui est à ses 
pieds. Bien ou mal imaginée, il fallait en étendre la moralité en 
l'appliquant aux grandes vues de l'homme et à la courte durée 
de sa vie; il projette dans l'avenir, et il a un tombeau ouvert 
à côté de lui. Thaïes atteignit l'âge de quatre-vingt-dix ans. 
S'étant imprudemment engagé dans la foule que les jeux olym- 
piques attiraient, il y périt de chaleur et de soif. On raconte de 
lui que, pour montrer à ses concitoyens combien il était facile 
au philosophe de s'enrichir, il acheta tout le produit des oli- 
viers de Milet et de Chio, sur la connaissance que l'astronomie 
lui avait donnée d'une récolte abondante. 11 ne fut pas seule- 
ment philosophe, il fut aussi poëte. Les uns lui attribuent un 
iraité de la nature des choses, un autre de l'astronomie nau- 
tique et des points tropiques et équinoxiaux. Mais ceux qui 
assurent que Thaïes n'a rien laissé paraissent avoir raison. 11 ne 
faut pas confondre le philosophe de Milet avec le législateur 
et le poète de la Crète. 11 eut pour disciple Anaximandre. 

11 y a plusieurs circonstances qui rendent l'histoire de la 
secte ionienne difficile à suivre. Peu d'écrits et de disciples ; le 
mystère, la crainte du ridicule, le mépris du peuple, l'eflroi de 
la superstition, la double doctrine, la vanité qui laisse les 
autres dans l'ignorance, le goût général pour la morale, l'éloi- 
gnement des esprits de l'étude des sciences naturelles, l'auto- 
rité de Socrate qui les avait abandonnées, l'inexactitude de 
Platon qui ramenant tout à ses idées, corrompait tout; la 
brièveté et l'infidélité d'Aristote qui mutile, altère et tronque 
ce qu'il touche ; les révolutions des temps qui défigurent les 
opinions, et ne les laissent jamais passer intactes aux bons esprits 
qui auraient pu les exposer nettement, s'ils avaient paru plus 
tôt ; la fureur de dépouiller les contemporains, qui recule autant 
qu'elle peut l'origine des découvertes; que sais-je encore? et 
après cela quel fonds pouvons-nous faire sur ce que nous allons 
exposer de la doctrine de Thaïes? 

De la naissance des choses. L'eau est le i)rincipe de tout : 
tout en vient et tout s'y résout. 



IONIQUE. 2Zi5 

Il n'y a qu'un monde ; il est l'ouvrage d'un Dieu : donc il est 
très-parfait. 

Dieu est l'âme du monde. 

Le monde est dans le lieu, la chose la plus vaste qui soit. 

Il n'y a point de vide. 

Tout est en vicissitude, et l'état des choses est momentané. 

La matière se divise sans cesse ; mais cette division a sa 
limite. 

La nuit exista la première. 

Le mélange naît de la composition des éléments. 

Les étoiles sont d'une nature terrestre, mais enflammée. 

La lune est éclairée par le soleil. 

C'est l'interposition de la lune qui nous éclipse le soleil. 

Il n'y a qu'une terre, elle est au centre du monde. 

Ce sont des vents éthésiens qui, souillant contre le cours du 
Nil, le retardent et causent ses inondations. 

Des choses spiritiicUes. Il y a un premier Dieu, le plus 
ancien ; il n'a point eu de commencement, il n'aura point de fin. 

Ce Dieu est incompréhensible. Pden ne lui est caché; il 
voit au fond de nos cœurs. 

Il y a des démons ou génies et des héros. 

Les héros sont nos âmes séparées de nos corps. Ils sont 
bons, si lésâmes ont été bonnes; méchants, si elles ont été 
mauvaises. 

L'âme humaine se meut toujours, et d'elle-même. 

Les choses inanimées ne sont pas sans sentiment ni 
sans âme. 

L'âme est immortelle. 

C'est la nécessité qui gouverne tout. 

La nécessité est la puissance immuable et la volonté con- 
stante de la Providence. 

Gcomêtric de Thaïes. Elle se réduit à quelques proposi- 
tions élémentaires sur les lignes, les angles et les triangles; 
son astronomie, à quelques observations sur le lever et le 
coucher des étoiles, et autres phénomènes. 

Mais il faut observer, à l'honneur de ce philosophe, que la 
philosophie naturelle était alors au berceau, et qu'elle a fait 
ses premiers pas avec lui. 

Quant aux axiomes de sa morale, voici ce que Démétrius de 



2h() IONIQUE. 

Phalère nous en a transmis. 11 faut se rappeler son ami quand 
il est absent. C'est l'ùme et non le corps qu'il faut soigner. 
Avoir pour ses pères les égards qu'on exige de ses enfants. 
I/iiUempérance en tout est nuisible. L'ignorant est insuppor- 
talilc. Apprendre aux autres ce qu'on sait de mieux. Il y a un 
milieu à tout. JNe pas accorder sa confiance sans choix. 

Interrogé sur l'art de bien vivre, il répondit : Ne faites 
point ce que vous blâmeriez en un autre. Vous serez heureux, 
si vous êtes sain, riche et bien né. Il est difficile de se con- 
naître, mais cela est essentiel; sans cela, comment conformer 
sa conduite aux lois de la nature ? 

Anaximandre marcha sur les traces de Thaïes. Il naquit à 
Milet, dans la quarante-deuxième olympiade. Il passa toute sa 
vie dans l'école. Le temps de sa mort est incertain. On prétend 
qu'il n'a vécu que soixante-quatorze ans. 

Il passe pour avoir porté les mathématiques fort au delà du 
point où Thaïes les avait laissées. Il mesura le diamètre de la 
terre et le tour de la mer; il inventa le gnomon; il fixa les 
points des équinoxes et des solstices; il construisit une sphère; 
il eut aussi sa physiologie. 

Selon lui, le principe des choses était infini, un, non en 
nombre, mais en grandeur; immuable dans le tout, variable 
dans les parties; tout en émanait, tout s'y résolvait. 

Le ciel est composé de froid et de chaud. 

Il y a une infinité de mondes qui naissent, périssent et 
rentrent dans l'infini. 

Les étoiles sont des réceptacles de feu qu'elles aspirent et 
expirent : elles sont rondes; elles sont entraînées dans leur 
mouvement par celui des sphères. 

Les astres sont des dieux. 

Le soleil est au lieu le plus haut, la lune plus bas; après la 
lune, les étoiles fixes et les étoiles errantes. 

L'orbe du soleil est vingt-huit fois plus grand que celui de 
la terre; il répand le feu dans l'univers, comme la poussière 
serait dispersée de dessus une roue creuse et trouée, emportée 
sur elle-même avec vitesse. 

L'orbe de la lune est à celui de la terre comme 1 à 19. 

Il attribue les éclipses à l'obstruction des orifices des trous 
par lesquels la lumière s'échappe. 



IONIQUE. 2kl 

Le vent est un mouvement de l'air; les éclairs et le ton- 
nerre, des eftets de sa compression dans une nue, et de la 
rupture de la nue. 

La terre est au centre ; elle est ronde ; rien ne la soutient ; 
elle y reste par sa distance égale de tous les corps. 

Cosmogonie cVAnaximandrc. L'infini a produit des orbes et 
des mondes : la révolution perpétuelle est la cause de la géné- 
ration et de la destruction ; la terre est un cylindre dont la 
hauteur n'est que le tiers du diamètre : une atmosphère de 
parties froides et chaudes forma autour de la terre une enve- 
loppe qui la féconda. Cette enveloppe s'étant rompue, ses 
pièces formèrent le soleil, la lune, les étoiles et la lumière. 

Quant aux animaux, il les tire tous de l'eau, d'abord 
hérissés d'épines, puis séchés, puis morts : il fait naître l'homme 
dans le corps des poissons. 

Anaximène, disciple d'Anaximandre, et son compatriote, 
naquit entre la cinquante-cinquième et la cinquante-huitième 
olympiade : il suivit les opinions de son maître, y ajoutant et y 
changeant ce qu'il jugea à propos. 

Celui-ci veut que l'air soit le principe et la fm de tous les 
êtres; il est éternel et toujours mù : c'est un dieu; il est infini. 
Il y a d'autres dieux subalternes, tous également enfants de 
l'air : une grande portion de cet élément échappe à nos yeux ; 
mais elle se manifeste par le froid et le chaud, l'humidité et le 
mouvement; elle se condense et se raréfie ; elle ne garde jamais 
une même forme. 

L'air dissous au dernier degré, c'est du feu ; à un degré 
moyen, c'est l'atmosphère; à un moindre encore, c'est l'eau; 
plus condensé, c'est la terre; plus dense, les pierres, etc. 

Le froid et le chaud sont les causes opposées de la généra- 
tion, les instruments de la destruction. 

La surface extérieure du ciel est terrestre. 

La terre est une grande surface plane, soutenue sur l'air ; 
il en est ainsi de la lune, du soleil et de tous les astres. 

La terre a donné l'existence aux astres par ses vapeurs qui 
se sont enflammées en s' atténuant. 

Les vapeurs atténuées, enflammées et portées à des dis- 
tances plus grandes, ont formé les astres. 

Les astres tournent autour de la terre, mais ne s'abaissent 



2/,8 IONIQUE. 

point au-dessous : si nous cessons de voir le soleil, c'est qu'il 
est caché par des régions élevées, ou porté à de trop grandes 
distances. 

C'est lin air condensé qui meut les plantes, et qui les retient. 

Le soleil est une plaque ardente. 

Les éclipses se font dans son système, comme dans celui 
d'Anaximandrc. 

11 ne nous reste de sa morale que quelques sentences décou- 
sues, sur la vieillesse, sur la volupté, sur l'étude, sur la richesse 
et sur la pauvreté, qui toutes paraissent tirées de sa propre 
expérience. II se maria, il était pauvre; il eut des enfants; il 
fut plus pauvre encore ; il devint vieux, et connut tout ce que 
la misère, cette maîtresse cruelle, a coutume d'apprendre aux 
hommes. 

Anaxagoras étudia sous Anaximène; il naquit à Clazomène, 
dans la soixante-dixième olympiade. Eubule, son père, est 
connu par ses richesses, et plus encore par son avarice. Son 
fils en fit peu de cas; il négligea la fortune que son père lui 
avait laissée, voyagea, et regardant à son retour d'un œil assez 
froid le désastre que son absence avait introduit dans ses terres, 
il disait : Non essem ego salviis^ nisi imtœ périssent. Il n'ambi- 
tionna aucune des dignités auxquelles sa naissance l'avait 
destiné; et il répondit à quelqu'un qui lui reprochait que sa 
patrie ne lui était de rien : Ma patrie, en montrant le ciel'de sa 
main, elle m'est tout. Il vint à Athènes à l'âge de vingt ans. II 
n'y avait point encore, à proprement parler, d'école de philo- 
sophie. A peine eut-il connu Anaximène, qu'il s'écria, dans 
l'enthousiasme : Je sens que je suis né pour regarder la lune, 
le ciel, le soleil et les astres. Ses succès ne furent point au- 
dessous de ses espérances; il alla dans sa patrie interroger 
Ilermotimc; il était venu la première fois à Athènes pour 
apprendre, il y reparut pour enseigner; il eut pour auditeurs 
Périclès, Euripide le tragique, Socrate même, et Thémistocle. 

Mais l'envie ne lui accorda pas longtemps du repos ; il fut 
accusé d'impiété, pour avoir dit que le soleil n'était qu'une lame 
ardente*; mis en prison, et prêt à être condamné, l'éloquence 



1. Quelques interprètes traduisent, une pierre enflammée, une masse de fer 
brûlant; d'autres, un globe de (eu qui n'était ni fer ni pierre. N. 



IONIQUE. 2Z,9 

et l'autorité de Périclès le sauvèrent de la fureur des prêtres. 
Le mot qu'il dit dans ces circonstances fâcheuses, marque la 
fermeté de son âme. Gomme on lui annonçait qu'il serait con- 
damné à mort lui et ses enfants, il répondit : 11 y a longtemps 
que la nature a prononcé cette sentence contre eux et contre 
moi; je n'ignorais pas que je suis mortel, et que mes enfants 
sont nés de moi. 

Il sortit d'Athènes après un séjour de trente ans; il s'en 
alla à Lampsaque passer ce qui lui restait de jours à vivre; il 
se laissa mourir de faim. 

Pliilosophic cVAnaxagoras. Il ne se fait rien de rien. 
Dans le commencement tout était, mais en confusion et sans 
mouvement. 

Il n'y a qu'un principe de tout, mais divisé en parties infi- 
nies, similaires, contiguës, opposées, se touchant, se soutenant 
les unes hors des autres. 

Les parties similaires de la matière étant sans mouvement 
et sans vie, il y a eu de toute éternité un principe infini, intel- 
ligent, incorporel, hors de la masse, mù de lui-même, et la 
cause du mouvement dans le reste. 

11 a tout fait avec les parties similaires de la matière, unis- 
sant les homogènes aux homogènes. 

Les contrées supérieures du monde sont pleines de feu, ou 
d'un air très-subtil, mû d'un mouvement très- rapide, et d'une 
nature divine. 

Il a enlevé des masses arrachées de la terre, et les a entraî- 
nées dans sa révolution rapide là où elles forment des étoiles. 
C'est cet air qui entretient leurs révolutions d'un pôle à 
l'autre; le soleil ajoute encore à sa force par son action et sa 
compression. 

Le soleil est une masse ardente plus grande que le Pélo- 
ponèse, dont le mouvement n'a pas d'autre cause que celui des 
étoiles. 

La lune et le soleil sont placés au-dessous des astres : 
c'est la grande distance qui nous empêche de sentir la chaleur 
des astres. 

La lune est un corps opaque que le soleil éclaire; elle est 
semblable à la terre ; elle a ses montagnes, ses vallées, ses eaux, 
et peut-être ses habitants. 



250 IONIQUE. 

La voie lactée c^;t un elTet de la lumièi'e rédécliie du soleil, 
qui se fait apercevoir par l'absence de tout astre. 

Les comètes sont des astres errants qui paraissent plusieurs 
ensemble, par un concours fortuit qui les a réunis ; leur lumière 
est un effet commun de leur union. 

Le soleil, la lune et les autres astres, ne sont ni des intelli- 
gences divines, ni des êtres qu'il faille adorer. 

La terre est plane ; la mer formée de vapeurs raréfiées par 
le soleil, se soutient à sa surface. 

La sphère du monde a d'abord été droite; elle s'est ensuite 
inclinée. 

Il n'y a point de vide. 

Les animaux formés parla chaleur et l'humidité sont sortis 
de la terre, mâles et femelles. 

L'âme est le principe du mouvement ; elle est aérienne. 

Le sommeil est une aiïection du corps et non de l'âme. 

La mort est une dissolution égale du corps et de l'âme. 

L'action du soleil raréfiant ou atténuant l'air, cause les 
vents. 

Le mouvement rapide de la terre, empêchant la libre sortie 
des vents renfermés dans les cavités de la terre, en excite les 
tremblements. 

Si une nue est opposée au soleil comme un miroir, et 
que sa lumière la rencontre et s'y fixe, l'arc-en-ciel sera pro- 
duit. 

Si la terre sépare la lune du soleil, la lune sera éclipsée ; la 
même chose arrivera au soleil, si la lune se trouve entre la terre 
et cet astre. 

Je n'entends rien à son explication des solstices ni aux 
retours fréquents de la lune; il emploie à l'explication de l'un 
de ces phénomènes le mouvement, ou plutôt l'éloignement de 
la lune et du soleil, et à l'autre le défaut de chaleur. 

Si le chaud s'approche des nues qui sont froides, cette ren- 
contre occasionnera des tonnerres et des éclairs; \a foudre est 
une condensation du feu. 

Diogène l'Apolloniate fut disciple d' Anaximène, et condis- 
ciple d'Anaxagore. Celui-ci fut orateur et philosophe; ses prin- 
cipes sont fort analogues à ceux de son maître. 

Rien ne se fait de rien; rien ne se corrompt où il n'est pas ; 



IONIQUE. 251 

l'air est le principe de tout ; une intelligence divine le meut et 
l'anime; il est toujours en action; il forme des mondes à l'in- 
fini, en se condensani; la terre est une sphère allongée; elle 
est au centre; c'est le froid environnant qui fait sa consistance; 
c'est le froid qui a fait sa solidité première ; la sphère était droite, 
elle s'inclina après la formation des animaux ; les étoiles sont 
des exhalaisons du monde; l'âme est dans le cœur; le son est 
un retentissement de l'air contenu dans la tête, et frappé ; les 
animaux naissent chauds, mais inanimés ; la brute a quelque 
portion, d'air et de raison; mais cet air est embarrassé d'hu- 
meur, cette raison est bornée ; ils sont dans l'état des imbéciles : 
si le sang et l'air se portent vers les régions gastriques, le 
sommeil naît; la mort, si le sang et l'air s'échappent. 

Archélalis deMilet succéda à Anaxagoras ; l'étude de la phy- 
sique cessa dans Athènes après celui-ci; la superstition la ren- 
dit périlleuse, et la doctrine de Socrate la rendit méprisable : 
Archélaiis commença à disputer des lois, de l'honnête et du juste. 

Selon lui, l'air et l'infini sont les deux principes des choses; 
et la séparation du froid et du chaud, la cause du mouvement; 
le chaud est en action, le froid on repos; le froid liquéfié 
forme l'eau; resserré par le chaud, il forme la terre; le chaud 
s'élève, la terre demeure; les astres sont des terres brûlées; le 
soleil est le plus grand des corps célestes : après le soleil, c'est 
la lune; la grandeur des autres est variable; le ciel étendu sur 
la terre, l'éclairé et la sèche ; la terre était d'abord maréca- 
geuse; elle est ronde à la surface, et creuse au centre; ronde, 
puisque le soleil ne se lève pas et ne se couche pas en un 
même instant pour toutes ses contrées; la chaleur et le limon 
ont produit tous les animaux, sans en excepter l'homme; ils 
sont également animés : les tremblements de la terre ont pour 
causes des vents qui se portent dans ses cavités qui en sont 
déjà pleines; la voix n'est qu'un air frappé ; il n'y a rien de juste 
ni d'injuste, de décent ni d'indécent en soi : c'est la loi qui fait 
cette distinction. 

Voilà tout ce que l'antiquité nous a transmis de la secte 
ionique qui s'éteignit à Socrate, pour ne renaître qu'à Guille- 
met de Bérigard, qui naquit à Moulins en 1598. 

Bérigard étudia d'abord les lettres grecques et latines, et 
ne négligea pas les mathématiques ; il avait fait un assez long 



252 ■ IONIQUE. 

séjour à Paris, lorsqu'il fat appelé à Pise. Il s'attacha à 
Catherine de Lorraine, femme du grand-duc de Toscane, en 
qualité de médecin; ce qui prouve qu'il avait apparemment 
tourné son application du côté de l'art de guérir. Catherine lui 
procura la protection des Médicis. 11 professa les mathéma- 
tiques et la botanique ; les Vénitiens lui proposèrent une chaire 
à Padoue, qu'il accepta, et qu'il garda jusqu'à sa mort, qui 
arriva en 1(3()3. Son ouvrage intitulé Cursus Pisani, n'est ni 
sans réputation ni sans mérite; il commença à philosopher dans 
un temps où le péripatétisme ébranlé pcrchiit un peu de son 
crédit, en dépit des décrets des facultés attachées à leur vieille 
idole. Quoiqu'il vécût dans un pays où l'on ne peut être trop 
circonspect, et qu'il eût sous ses yeux l'exemple de Galilée jeté 
dans des prisons pour avoir démontré le mouvement de la terre 
et l'immobilité du soleil, il osa avancer qu'on devait aussi peu 
d'égards à ce que les théologiens pensaient dans les sciences 
naturelles, que les théologiens à ce que les philosophes avaient 
avancé dans les sciences divines. Quel progrès sous cet homme 
rare la science n'aurait-elle pas fait, s'il eût été abandonné à 
toute la force de son génie! mais il avait des préjugés popu- 
laires à respecter, des protecteurs à ménager, des ennemis à 
craindre, des envieux à apaiser, des sentences de philosophie 
accréditées à attaquer sourdement, des fanatiques à tromper, 
des intolérants à surprendre; en un mot, tous les obstacles qu'il 
est possible d'imaginer à surmonter. Il en vint à bout; il ren- 
versa Aristote, en exposant toute l'impiété de sa doctrine ; il le 
combattit en dévoilant les conséquences dangereuses où ses 
principes avaient entraîné Campanella, et une infinité d'autres. 
II. hasarda, à cette occasion, quelques idées sur une meilleure 
manière de philosopher; il ressuscita peu à peu VIonisme. 

Malgré toutes ses précautions, il n'échappa pas à la calom- 
nie; il fut accusé d'irréligion et même d'athéisme; mais heu- 
reusement il n'était plus, ^ous avouerons toutefois que ses 
ouvrages en dialogues, où il s'est personnifié sous le nom 
iVAristfc, demandent un lecteur instruit et circonspect. 

IRASCIBLE, adj. [Gram. et Philosoph.), terme de philosophie 
scolastique. Il est certain que tous les mouvements de notre àme 
peuvent se réduire au désir et à l'aversion, au désir qui nous 
porte à approcher, à l'aversion qui nous inspire de fuir. Les 



IRRELIGIEUX. 253 

scolastiqaes ont compris ces deux mouvements sous le nom 
d'appétit, et ils ont distingué l'appétit en irascible et en concu- 
piscible. Ils rapportent au premier la colère, l'audace, la 
crainte, l'espérance, le désespoir et le reste de cette famille ; au 
second, la volupté, la joie, le désir, l'amour, etc.. Platon com- 
plétait le système de l'âme, en ajoutant à ces deux branches 
une partie raisonnable : c'était la seule qui subsistât après la 
destruction du corps, la seule immortelle; les deux autres 
périssaient avec lui. 11 plaçait la qualité irascible dans le cœur; 
la concupiscible dans le foie, la raisonnable dans la tète. Il est 
certain que nos passions, et même plus généralement nos 
actions, ont toutes des organes qui leur sont affectés; mais la 
substance est une. On ne conçoit pas que l'une passe et que 
l'autre reste. Quoi qu'il en soit, cette vision prouve bien que 
Socrate et Platon n'avaient aucune idée de la spiritualité. 

IRPiECONClLIABLE, adj. {Graui.), qui ne peut se réconcilier, 
terme relatif à la haine, à l'envie, à la jalousie et à d'autres 
passions odieuses qui divisent les hommes et les animent sou- 
vent les uns contre les autres. L'envie est plus irréconciliable 
que la haine ; il ne faut jamais se réconcilier avec les 
méchants ; il y a des hommes dans la société contre lesquels il 
est peut-être sage de ne jamais tirer l'épée; mais si on l'a fait 
une fois, il faut brûler le fourreau. 

IRRÉLIGIEUX, adj. {Grani.), qui n'a point de religion, qui 
manque de respect pour les choses saintes, et qui n'admettant 
point de Dieu, regarde la piété et les autres vertus qui tiennent 
à leur existence et à leur culte, comme des mots vides de sens. 

On n'est irréligieux que dans la société dont on est mem- 
bre ; il est certain qu'on ne fera à Paris aucun crime à un 
mahométan de son mépris pour la loi de Mahomet, ni àConstan- 
tinople aucun crime à un chrétien de l'oubli de son culte. 

11 n'en est pas ainsi des principes moraux; ils sont les 
mêmes partout. L'inobservance en est et en sera répréhensible 
dans tous les lieux et dans tous les temps. Les peuples sont 
partagés en différents cultes, religieux ou irréligieux, selon 
l'endroit de la surface de la terre où ils se transportent ou qu'ils 
habitent ; la morale est la même partout. 

C'est la loi universelle que le doigt de Dieu a gravée dans 
tous les cœurs. 



25k IRRÉVÉRENCE. 

C'est le précepte éternel de la sensibilité et des besoins 
communs. 

Il ne faut donc pas confondre l'immoralité et l'iiréljgion. 
Lu moralité peut être sans la religion; et la religion peut être, 
est même souvent avec l'inmioralité. 

Sans étendre ses vues au delà de cette vie, il y a une foule 
de raisons qui peuvent démontrer à un homme, que pour être 
heureux dans ce monde, tout bien pesé, il n'y a rien de mieux 
à faire que d'être vertueux. 

Il jie faut que du sens et de l'expérience, pour sentir qu'il 
n'y a aucun vice qui n'entraîne avec lui ([uelque portion de 
malheur, et aucune vertu qui ne soit accompagnée de quelque 
pordon de bonheur; (ju'il est impossible que le méchant soit 
tout à fait heureux, et l'homme de bien tout à fait malheu- 
reux ; et que malgré l'intérêt et l'attrait du moment, il n'a 
pourtant qu'une conduite à tenir. 

D'irréligion, on a fait le mot irrciigieux^ qui n'est pas encore 
fort usité dans son acception générale. 

iriUÉSOLUTIO>i, s, f. [Gram.], état de l'âme, lorsque égale- 
ment alî'ectée par différents avantages ou différents inconvé- 
nients, elle ne sait quel parti prendre dans une affaire ; elle 
oscille sans cesse. Les hommes irrésolus sont à plaindre. Peu 
pénétrants, ils n'osent s'en rapporter à leurs propres lumières; 
méfiants, ils craignent de suivre le conseil ou l'impulsion des 
autres. Je les comparerais volontiers, sur le chemin de la vie, à 
celui qui marche sur la crête d'une montagne escarpée, entre 
deux précipices qu'il voit sans cesse à droite et à gauche, et 
que la crainte de tomber dans l'un fait pencher vers l'autre, 
d'où une même frayeur le rejette, et ainsi de suite, sans |)ou- 
voir ni marcher droit et ferme, ni tomber. L' irrésolu ignore que 
le plus mauvais parti est souvent celui de n'en point prendre. 
Il temporise, et à force de temporiser, le moment de se déter- 
miner se passe, et le mal l'accable, ou le bonheur lui échappe. 
Mais si Y irrésolution est un état fâcheux pour V irrésolu, c'est 
encore une qualité très-inconnnode pour les autres. On ne sait 
jamais à quoi s'en tenir avec cette sorte d'hommes-là, et ils 
vous font presque toujours subir la peine de leur défaut, 

IPdiKVÉliENCE, s. f. {Gram.), manque de vénération; il ne 
se dit guère que des choses saintes et sacrées, On porte à 



. JAKUTES. 255 

l'église une irrévérence q\ï on n'aurait point dans l'antichambre 
d'un grand. Incrédide on croyant, il ne faut jamais parler avec 
irrévérence des cérémonies et du culte d'un peuple chez lequel 
on vit ; si l'on croit, Y irrévérence est un blasphème; si l'on ne 
croit pas, c'est une indiscrétion dangereuse. En quelque lieu 
du monde que vous soyez, révérez-en le souverain et le dieu, 
au moins par le silence. 

ISOLÉ, Isoler [Grani.], c'est séparer du reste, rendre seul. 
On isole un corps des autres; un bâtiment du reste d'une habi- 
tation, une statue dans un jardin, une figure sur un tableau, 
une colonne du mur, etc. 

Un homme isolé est un homme libre, indépendant, qui ne 
tient à rien. On s'épargne bien des peines, mais on se prive de 
beaucoup de plaisirs en n'isolant. Y-a-t-il plus à gagner qu'à 
perdre? je n'en sais rien. L'expérience m'a appris qu'il y a bien 
des circonstances où l'homme isolé devient inutile à lui-même 
et aux autres : si le danger le presse, personne ne le connaît, 
ne s'intéresse à lui, ne lui tend la main. II a négligé tout le 
monde, il ne peut dans le besoin solliciter pour personne. 

Les connaissances prennent beaucoup de temps, mais on les 
trouve dans l'occasion. On est tout à soi dans la solitude ; mais 
on est seul dans le monde. 

En ne se montrant point, on laisse aux autres la liberté de 
nous imaginer comme il leur plaît; et c'est un inconvénient; 
on risque tout à se montrer. Il vaut encore mieux qu'ils nous 
imaginent comme nous ne sommes pas, que de nous voir comme 
nous sommes. 

En vous répandant, vous vous attacherez aux autres, les 
autres à vous; vous ferez corps avec eux, on vous rompra dif- 
ficilement; en vous isolant, rien ne vous fortifiera, et il en sera 
d'autant plus aisé de vous briser. 



JAKUTES ou Yakutes, s. m. pi. {Géogr.), nation tarlare 
païenne de la Sibérie orientale, qui habite les bords du lleuve 
Lena. Elle est divisée en dix tribus d'environ trois mille hommes 



256 JANSENISME. 

chacune. Dans de certains temps, ils font des sacrifices aux 
dieux el aux diables; ils consistent à jeter du lait de jument 
dans un grand feu, et à égorger des chevaux et des brebis qu'ils 
mangent en buvant de l'eau-de-vie jusqu'tà perdre la raison. Ils 
n'ont d'autres prêtres que des schamans, espèces de sorciers en 
qui ils ont beaucoup de foi, qui les trompent par une infinité, 
de tours et de supercheries, par lesquels il n'y a qu'une nation 
aussi grossière qui puisse être séduite. Ils sont tributaires de 
l'empire de Russie, et payent leur tribut en peaux de zibelines 
et autres pelleteries. Un usage bien étrange des Jakutes, c'est 
({ue, lorsqu'une femme est accouchée, le père de l'enlant s'ap- 
proprie l'arrière-faix et le mange avec ses amis, qu'il invite à 
un régal si extraordinaire. Voyez Gmelin, Voyage de Sibérie. 

JALOUSIE, s. f. [Morale.), c'est (en amour) la disposition 
ombrageuse d'une personne qui aime, et qui craint que l'objet 
aimé ne fasse part de son cœur, de ses sentiments et de tout 
ce qu'elle prétend lui devoir être réservé, s'alarme de ses moin- 
dres démarches, voit dans ses actions les plus indifférentes des 
indices certains du malheur qu'elle redoute, vit en soupçons, et 
fait vivre un autre dans la contrainte et dans le tourment. 

Cette passion cruelle et petite, marque la défiance de son 
propre mérite, est un aveu de la supériorité d'un rival, et hâte 
communément le mal qu'elle appréhende. 

Peu d'hommes et peu de femmes sont exempts de la jalou- 
sie; les amants délicats craignent de l'avouer, et les époux en 
rougissent. 

C'est surtout la folie des vieillards, qui avouent leur insuf- 
fisance, et celle des habitants des climats chauds, qui connais- 
sent le tempérament ardent de leurs femmes. 

La jalousie écrase les pieds des femmes à la Chine, et elle 
immole leur liberté presque dans toutes les contrées de l'Orient. 

JANSÉMS.MU, s. m. [Ilist. ecclés.), dispute sur la grâce et 
sur différents autres points de la doctrine chrétienne, à 
laquelle un ouvrage de Corneille Jansénius a donné lieu. 

Corneille Jansénius naquit de parents catholiques à Laerdam 
en Hollande. Il étudia à Utrecht, à Louvain et à Paris. Le fameux 
Jean Du Verger de llauranne, abbé de Saint-Cyran, son ami, le 
mena à Bayonne, où il passa douze ans en qualité de principal 
du collège. Ce fut là qu'il ébaucha l'ouvrage qui parut après sa 



JANSÉNISME. * 257 

mort sous le titre d'Aiisgutinns. De retour à Louvaiu, il y prit le 
bonnet de docteur, obtint une chaire de professeur pour l'Écri- 
ture sainte, et fut nommé à l'évêché d'Ypres, qu'il ne posséda 
pas longtemps. 11 mourut de la peste quelques années après sa 
nomination. 

Il avait travaillé vingt ans à son ouvrage. Il y mit la der- 
nière main avant sa mort, et laissa à quelques amis le soin 
de le publier. 

Ce livre le fut en effet en 16/iO à Louvain, en un volume 
in-folio^ divisé en trois parties, qui traitent principalement de 
la grâce. 

On trouve dans l'ouvrage de Jansénius, et dans son testa- 
ment, diverses protestations de sa soumission au saint-siége. 

Le pape Urbain VIII proscrivit, en 1649, X Augnstimis de 
Corneille Jansénius, comme renouvelant les erreurs du baya- 
nisme. Cornet, syndic de la Faculté, en tira quelques proposi- 
tions qu'il déféra à la Sorbonne, qui les condamna. Le docteur 
Saint-Amour et soixante et dix autres appelèrent de cette 
décision au parlement. La Faculté porta l'affaire devant le clergé. 
Les prélats, dit M. Godeau, voyant les esprits trop échauffés, 
craignirent de prononcer, et renvoyèrent la chose au pape Inno- 
cent X. Cinq cardinaux et treize consulteurs tinrent par l'ordre 
d'Innocent, dans l'espace de deux ans et quelques mois, trente- 
six congrégations. Le pape présida en personne aux dix dernières. 
Les propositions y furent discutées. Le docteur Saint-Amour, 
l'abbé de Bourzeis, et quelques autres qui défendaient la cause 
de Jansénius, furent entendus; et l'on vit paraître en 1(353 le 
jugement de Rome qui censure et qualifie les propositions sui- 
vantes : 

Première proposition. Aliqiui Dci jM^œcepta hominibus jus- 
tis volentibus cl conantihus, secumlum prœscntes quas habcnt 
vires, sunt impossibilid. Dcest qucque illis griitia qua pos,sibilùf 
fiant. Quelques commandements de Dieu sont impossibles à des 
hommes justes qui veulent les accomplir, et qui font à cet effet 
des efforts selon les forces présentes qu'ils ont. La grâce même 
qui les leur rendrait possibles, leur manque. 

Cette proposition, qui se trouve mot pour mot dans Jansé- 
nius, fut déclarée téméraire, impie, blasphématoire, frappée 
d'anathème, et hérétique. 

w. 17 



258 ' JANSENISME. 

Calvin avait prétendu que tous les commandements de Dieu 
sont impossibles à tous les justes, même avec la grâce efficace, 
et cette erreur avait été proscrite dans la sixième session du 
concile de Trente. 

La doctrine de l'i'lglise est que Deiis impossibilia non jubety 
scd jnbciulo 7?wnct et facere qnod possis^ et petere quod non 
possis; que Dieu n'ordonne rien d'imposible, mais avertit en 
ordonnant, et de faire ce que l'on peut, et de demander ce que 
l'on ne peut pas. 

Seconde proposition, luteriori gratiœ in statu natnrœ hipsœ 
niinqiunn resistitur. Dans l'état de nature tombée, on ne résiste 
jamais à la grâce intérieure. 

Cette proposition n'est pas mot à mot dans l'ouvrage de 
Jansénius; mais la doctrine qu'elle présente fut notée d'hérésie, 
parce qu'elle parut opposée à ces paroles de Jésus-Christ : 
Jérusalem, quoties volui congregare fdios tuos, sicut gallina 
congregnt jndlos suos sub alis, et noluisli, «Jérusalem, combien 
de fois n'ai-je pas voulu rassembler tes enfants, comme la poule 
rassemble ses petits sous ses ailes, et tu ne l'as pas voulu ? » 
et à celles-ci que saint Etienne adresse aux Juifs : Dura cer- 
vice et incircumcisis cordibus, vos semper Spiritui sanrto resis- 
titis. (( Tètes dures, cœurs incirconcis, vous résistez toujours à 
l'Esprit saint: » et à ce passage de saint Paul : Videte ne quis 
vestrum desit gratiœ Dei. « Faites qu'aucun de vous ne résiste 
à la grâce de Dieu. » 

Troisième proposition. Ad merendum vel demerenduni in 
statu naturœ lapsœ, non requiritur in Jiomine libcrtas a neees- 
sitate, sed su/flcit libertas a coactione. Dans l'état de nature 
tombée, l'homme pour mériter ou pour démériter, n'a pas 
besoin d'une liberté exempte de nécessité : il lui suffit d'une 
liberté exempte de contrainte. 

On ne lit pas cette proposition dans Jansénius; mais celle- 
ci : L'homme est libre, dès qu'il n'est pas contraint. La néces- 
sité simple, c'est-à-dire la dt'termination invincible qui part 
d'un principe extérieur, ne répugne point à la liberté. 
Une œuvre est méritoire ou déméritoire, lorsqu'on la fait 
sans contrainte , quoiqu'on ne la fasse pas sans nécessité. 
(Voyez lib. VI de gral. Christ.) C'est la suite du penchant de la 
délectation victorieuse, où l'homme mérite et démérite, 



JANSENISME. 259 

quoique son action exempte de contrainte ne le soit pas de 
nécessité. 

La proposition troisième fut déclarée hérétique ; car il est de 
foi que le mouvement de la grâce efficace même n'emporte point 
de nécessité. 

Luther et Calvin n'avaient admis dans l'homme de liberté 
que pour le physique des actions. Quant au moral, ils préten- 
daient que l'exemption de contrainte suffisait; et que quoique 
nécessité, on pourrait mériter ou démériter; le concile de Trente 
avait anathématisé ces erreurs. 

Quatrième proposition. Scmi-pelagiani admittebant prœ,- 
renicntlsgralicB necessitatemad singulos actus, etiam ad initium 
fîdci; et in hoc erant hœretici quod vcllent ecnn gratiam talem 
esse cui posset humana voluntas resislere vcl obtcmperare. Les 
semi-pélagiens admettaient la nécessité d'une grâce prévenante 
pour toutes les bonnes œuvres, même pour le commencement de 
la foi; et ils étaient hérétiques, en ce qu'ils pensaient que cette 
grâce était telle que la volonté de l'homme pouvait s'y soumettre 
ou y résister. 

La première partie de cette proposition est un fait, et on 
lit dans Jansénius, liv. YII et YIII de V Hères. péUig. : Il n'est 
pas douteux que les demi-pélagiens n'aient admis la nécessité 
d'une grâce actuelle et intérieure pour les premières volontés 
de croire, d'espérer, etc. 

Cette opinion de Jansénius sur le semi-pélagianisme est 
regardée par tous les théologiens comme contraire à la vérité et 
à l'autorité de saint Augustin, et la qualité de fausse de la 
censure tombe là-dessus. 

Quant à la seconde partie qui concerne le dogme, elle a été 
qualifiée d'hcréiiqiic. Ainsi il paraît qu'il fallait dire, 1° que les 
semi-pélagiens n'ont point admis la nécessité d'une grâce inté- 
rieure pour le commencement de la foi ; 2° que, quand ils l'au- 
raient admise, ils n'auraient point erré en prétendant que cette 
grâce était telle que la volonté pût y consentir ou la rejeter. 

Cinquième proposition. Scmi-pelagianum est dicere Chris- 
tum pro omnibus liominibus inortuuni esse ant sanguinem fudisse. 
C'est une erreur semi-pélagienne que Jésus-Christ est mort 
pour tous les hommes, ou qu'il ait répandu son sang pour eux. 

Jansénius dit, de gral. Christ., lib. \\\, cap. ii, que les 



260 JANSÉNISME. 

Pères, bien loin de penser que Jésus-Christ soit mort pour le salut 
de tous les hommes, ont regardé cette opinion connue une 
erreur contraire à la foi catholique, et que le sentiment de 
saint Augustin est, qu'il n'est mort que pour les prédestinés, et 
qu'il n'a pas plus prié son père pour le salut des réprouvés que 
pour le salut des démons. 

Le symbole de Nicée a dit, qui propler nos Itomines et 
propter nosiram sahilem descendit de cœlis.... incarnatus est.... 
jyassus est.... et la cinquième proposition fut condamnée comme 
impie, blasphématoire et hérétique. 

Cependant M. Bossuet dit, Jiistif. des ré/Ie.r. inon/L, p. (37, 
qu'il ne faut pas faire un point de foi également décidé de la 
volonté de sauver tous les justiiiés, et de celle de sauver tous 
les honunes. 

Telles sont les cinq fameuses propositions qui donnèrent 
lieu à la bulle d'Innocent X, à laquelle on objecta que les cinq 
propositions n'étaient pas dans le livre de Jansénius, et qu'elles 
n'avaient pas été condamnées dans le sens de cet auteur, 
et l'on vit naître la fameuse distinction du fait et du droit. 

Diverses assemblées du clergé de France tenues en Idbli, 
5, (5 et 7, statuèrent : 1° que les cinq propositions étaient 
dans le livre de Jansénius; 2° qu'elles avaient été condamnées 
dans le sens propre et naturel de l'auteur. 

Innocent X adressa à ce sujet un bref en 1(354. Alexandre VII, 
son successeur, dit dans sa constitution de 165(3, que les cinq 
propositions extraites de VAugustinm ont été condamnées dans 
le sens de l'auteur. 

Cependant M. Arnauld, Lett. à un duc et pair ^ soutint que 
les propositions n'étaient point dans Jansénius; qu'elles n'avaient 
point été condamnées dans son sens, et que toute la soumission 
qu'on pouvait exiger des fidèles à cet égard, se réduisait au 
silence respectueux. Il prétendit encore que la grâce manque 
au juste dans des occasions où l'on ne peut pas dire qu'il ne 
pèche pas ; qu'elle avait manqué à Pierre en pareil cas, et que 
cette doctrine était celle de l'Écriture et de la tradition. 

La Sorbonne censura, en 1(35(3, ces deux propositions; et 
M. Arnauld ayant refusé de se soumettre à sa décision, fut exclu 
du nombre des docteurs. Les candidats signent encore celte 
censure. 



JANSÉNISME. 2G1 

Cependant les disputes continuaient. Pour les étouiïer, le 
clergé, dans différentes assemblées tenues depuis 1655 jus- 
qu'en 1661, dressa une formule de foi que les uns souscri- 
virent, et que d'autres rejetèrent. Les évêques s'adressèrent à 
Rome, et il en vint en 1665 une bulle qui enjoignit la signature 
du formulaire, appelé communément d'Alexandre VU, dont 
voici la teneur: 

Ego N. constitntioni apostolicœ Innocent X dutœ die terlia 
vuiii. an. 1653, et constitutioni Alex. VII dntœ die sexta ocloh. 
an. 1656 summonim pontificum, me subj'icio, et quinqne pro- 
positiones ex Cornelii Jansenii lihro cui nomen est Augustinus 
exeerptas, et in sensu ab eodem auctoreintento, prout illas per- 
dietas propositiones sedes apostoliea danninvit, sineero aniuio 
damno ac rejieio, et ita jiwo. Sic me Deus adjuvet^ et hœc 
sancta Erangelia. 

Louis XIV donna en 1665 une déclaration qui fut enregis- 
trée au parlement, et qui confirma la signature du formulaire 
sous des peines grièves. Le formulaire devint ainsi une loi de 
l'Église et de l'État. 

Les défenseurs du formulaire disent que les cinq proposi- 
tions ont été condamnées dans le sens de Jansénius, car elles 
ont été déférées et discutées à Rome dans ce sens. 

Ce sens est clair ou obscur. S'il est clair, le pape, les. 
évêques et tout le clergé est donc bien aveugle. S'il est obscur, 
les jansénistes sont donc bien éclairés. 

Le jugement d'Innocent X est irréformable, parce qu'il a été 
porté par un juge compétent, après une mûre délibération, et 
accepté par l'Église. Personne ne doute, dit M. Bossuet, Lett. 
aux relig. de P. R., que la condamnation des propositions ne 
soit canonique. 

Cependant MM. Pavillon, évêque d'Aleth; Choart de Buzen- 
val,évèque d'Amiens; Caulet, évêque de Pamiers , et Arnauld, 
évêque d'Angers, distinguèrent expressément, dans leurs man- 
dements, la question de fait et celle de droit. 

Le pape irrité voulut leur faire faire leur procès, et nomma 
des commissaires. 11 s'éleva une contestation sur le nombre des 
juges. Le roi en voulait douze. Le pape n'en voulait que dix. 
(^elui-ci mourut, et sous son successeur, Clément IX, MM. d'Es- 
trées, alors évêque de Laon et depuis cardinal, de Gondrin, 



262 JANSÉNISME. 

archevêque de Sens, et Vialart, évêque de Châlons, proposèrent 
un accommodement, dont les termes étaient, que les quatre 
évêques donneraient et feraient donner dans leurs diocèses 
une nouvelle signature de formulaire, par laquelle on condam- 
nerait les propositions de Jansénius sans aucune restriction, la 
première ayant été jugée insuffisante. 

Les quatre évêques y consentirent. Cependant, dans les 
procès-verbaux des synodes diocésains qu'ils tinrent pour cette 
nouvelle signature, on fit la distinction du fait et du droit, et 
l'on inséra la clause du silence respectueux sur le fait. La 
volonté du pape fut-elle ou ne fut-elle pas éludée? C'est une 
grande question entre les jansénistes et leurs adversaires. 

Il est certain que la question de fait peut être prise en 
divers sens : 1° pour le fait personnel, c'est-à-dire, quelle a été 
l'intention personnelle de Jansénius? 2° pour le fait gramma- 
tical, savoir si les propositions se trouvent mot pour mot dans 
Jansénius; 3° pour le fait dogmatique, ou l'attribution des 
propositions à Jansénius, et leur liaison avec le dogme. 

On convient que la décision de l'I^glise ne peut s'étendre au 
fait pris soit au premier, soit au second sens. Mais est-ce du 
fait pris dans ces deux sens, ou du fait pris au troisième qu'il 
faut entendre la distinction dans laquelle persistèrent les quatre 
évêques et les dix-neuf autres qui se joignirent à eux? C'est 
une difficulté que nous laissons k examiner à ceux qui se char- 
geront de l'histoire ecclésiastique de ces temps. 

Quoi qu'il en soit, voilà ce qu'on appelle la paix de Clc- 
ment IX. 

Les évêques de Flandre ayant fait quelque altération à la 
souscription du formulaire, quelques docteurs de Louvain dé- 
péchèrent à Rome un des leurs, appelé JJeiincbii, pour se 
plaindre de cette témérité; et Innocent \II donna en 169/i et 
en 1696, deux brefs, dans l'un desquels il dit : u A'ous atta- 
chant inviolablement aux constitutions de nos prédécesseurs 
Innocent X et Alexandre VII, nous déclarons que nous ne leur 
avons donné ni ne donnons aucune atteinte, qu'elles ont de- 
meuré et demeurent encore dans toute leur force. » Il ajoute 
dans l'autre : « Nous avons appris avec étonnement que cer- 
taines gens ont osé avancer que dans notre premier bref nous 
avions altéré et réformé la constitution d'Alexandre VII et le 



JANSÉNISME. 263 

formulaire dont il a prescrit la signature. Rien de plus faux, 
puisque par ledit bref nous avons confirmé l'un et l'autre, que 
nous y adhérons constamment, que telle- est et a toujours été 
notre intention. » 

Le pape, dans un de ces brefs, dit des jansénistes, les iwê- 
temlm jansénistes. Ce mot de prétendus diversement interprété 
par les deux partis, achève d'obscurcir la question de la signa- 
ture pure et simple du formulaire. 

Depuis la paix de Clément IX les esprits avaient été assez 
tranquilles, lorsqu'on 1702 on vit paraître le fameux cas de 
conscience. Voici ce que c'est. 

On supposait un ecclésiastique qui condamnait les cinq pro- 
positions dans tons les sens que l'Église les avait condamnées, 
même dans le sens de Jansénius, de la manière qu'Innocent XII 
l'avait entendu dans ses brefs aux évêques de Flandre, et auquel 
cependant on avait refusé l'absolution, parce que, quant à la 
question de fait, c'est-à-dire à l'attribution des propositions 
au livre de Jansénius, il croyait que le silence respectueux 
suffisait; et l'on demandait à la Sorbonne ce qu'elle pensait de 
ce refus d'absolution. 

Il parut une décision signée de quarante docteurs, dont 
l'avis était que le sentiment de l'ecclésiastique n'était ni nouveau 
ni singulier, qu'il n'avait jamais été condamné par l'Église, et 
qu'on ne devait point, pour ce sujet, lui refuser l'absolution. 

Cette pièce ralluma l'incendie. Le cas de conscience occa- 
sionna plusieurs mandements. Le cardinal de Noailles, arche- 
vêque de Paris, exigea et obtint des docteurs qui l'avaient 
signé, une rétractation. Un seul tint ferme, et fut exclu de la 

Sorbonne. 

Cependant les disputes renouvelées ne finissant point. Clé- 
ment XI, qui occupait alors la chaire de saint Pierre, après 
plusieurs brefs, publia sa bulle, Vineam Domini sabaot/i. Elle 
est du l.ô juillet 1705, et il paraît que son objet est de déclarer 
que le silence respectueux sur le fait ne suffit pas pour rendre 
à l'Église la pleine et entière obéissance qu'elle exige des fidèles. 

La question était devenue si embarrassée, si subtile, qu'on 
dispute encore sur cette bulle. Mais il faut avouer qu'elle fut 
regardée dans les premiers moments comme une autorité con- 
traire au silence respectueux. 



2G/i JAPONAIS, 

M. l'évèque de Montpellier, qui l'avait d'abord acceptée, se 
rétracta dans la suite. 

Jamais les hommes n'ont peut-être montré tant de dialec- 
tique et de finesse que dans toute cette allaire. 

Ce fut alors qu'on fit la distinction du double sens des pro- 
positions de Jansénius, l'un qui est le sens vrai, naturel et 
propre de Jansénius, et l'autre, qui est un sens putatif et ima- 
giné. On convint que les propositions étaient hérétiques dans 
le sens putatif et imaginé par le souverain pontife; mais non 
dans leur sens vrai, propre et naturel. 

Voilà où la question du janscnisnic et du fonnulaire en est 
venue. 

Les disputes occasionnées par le livre de Quesnel et 
par sa condamnation, ayant commencé jirécisément lorsque 
celles que l'ouvrage de Jansénius avait excitées allaient 
peut-être s'éteindre, on a donné le nom de Junscnisles aux 
défenseurs de Quesnel et aux adversaires de la bulle Uni- 
gcuilus. 

JANSllMSTE, s. m. {Mode.) C'est un petit panier h l'usage 
des femmes modestes, et c'est la raison pour laquelle on l'a 
appelé jaiiscnisle. 

JAPONAIS (PniLOSOPHib; des). [Ilist. delà Philosophie.) Les 
Japonais ont reçu des Chinois presque tout ce qu'ils ont de 
connaissances philosophiques, politiques et superstitieuses, s'il 
en faut croire les Portugais, les premiers d'entre les Européens 
qui aient abordé au Japon, et qui nous aient entretenus de cette 
contrée. François Xavier, de la Compagnie de Jésus, y fut con- 
duit en 15Zi9 par un ardent et beau zèle d'étendre la religion 
chrétienne : il y prêcha; il y fut écouté, et le Christ serait 
peut-être adoré dans toute l'étendue du Japon, si l'on n'eût 
point alarmé les peuples par une conduite imprudente, qui leur 
fit soupçonner qu'on en voulait plus à la perte de leur liberté 
qu'au salut de leurs âmes. Le rôle d'apôtre n'en souffre point 
d'autre : on ne l'eut pas plus tôt déshonoré au Japon, en lui 
associant celui d'intérêt et de politique, que les persécutions 
s'élevèrent; que les échafauds se dressèrent, et que le sang 
coula de toutes parts. La haine du nom chrétien est telle au 
Japon, qu'on n'en approche point aujourd'hui sans fouler le 
Christ aux pieds; cérémonie ignominieuse à laquelle on dit que 



JAPONAIS. 265 

quelques Européens, plus attachés à l'argent qu'à leur Dieu, se 
soumettent sans répugnance. 

Les fables que les Japonais et les Chinois débitent sur l'an- 
tiquité de leur origine sont presque les mêmes; et il résulte de 
la comparaison qu'on en fait, que ces sociétés d'hommes se for- 
maient et se poliçaient sous une ère peu différente. Le célèbre 
Kempfer, qui a parcouru le Japon en naturaliste, géographe, 
politique et théologien, et dont le Voyage tient un rang distingué 
parmi nos meilleurs livres, divise l'histoire japonaise en fabu- 
leuse, incertaine et vraie. La période fabuleuse commence 
longtemps avant la création du monde, selon la chronologie 
sacrée. Ces peuples ont eu aussi la manie de reculer leur ori- 
gine. Si on les en croit, leur premier gouvernement fut théocra- 
tique; il faut entendre les merveilles qu'ils racontent de son 
bonheur et de sa durée. Le temps du mariage du dieu Isanagi 
Mikotto et de la déesse Isanami Mikotto fut l'âge d'or pour eux. 
Allez d'un pôle à l'autre, interrogez les peuples, et vous y 
verrez partout l'idolâtrie et la superstition s'établir par les 
mêmes moyens. Partout ce sont des hommes qui se renJen* 
respectables à leurs semblables, en se donnant, ou pour des 
dieux, ou pour des descendants des dieux. Trouvez un peuple 
sauvage; faites du bien; dites que vous êtes un dieu, et l'on 
vous croira, et vous serez adoré pendant votre vie et après 
votre mort. 

Le règne d'un certain nombre de rois dont on ne peut fixei' 
'ère remplit la période incertaine. Ils y succèdent aux premiers 
fondateurs, et s'occupent à dépouiller leurs sujets d'un reste 
de férocité naturelle, par l'institution des lois et l'invention des 
arts; l'invention des arts qui fait la douceur de la vie, l'institu- 
tion des lois qui en fait la sécurité. 

Fohi, le premier législateur des Cliinois, est aussi le pre- 
mier législateur des Japonais, et ce nom n'est pas moins cé- 
lèbre dans l'une de ces contrées que dans l'autre. On le repré- 
sente tantôt sous la figure d'un serpent, tantôt sous la ligure 
d'un homme k tête sans corps, deux symboles de la science et 
de la sagesse. C'est k lui que les Japonais attribuent la con- 
naissance des mouvements célestes, des signes du zodiaque, 
des révolutions de l'année, de son partage en mois, et d'une 
infmité de découvertes utiles. Ils disent qu'il vivait l'an 396 de 



200 JAPONAIS. 

la création : ce qui est faux, puisque l'histoire du déluge uni- 
versel est vraie. 

Les premiers Chinois et les premiers Japonais, instruits par 
un même homme, n'ont pas eu vraisemblablement un culte 
fort différent. Le Xékia des premiers est le Siaka des seconds. Il 
est de la même période ; mais les Siamois, les Japonais et les 
Chinois qui le révèrent également, ne s'accordent pas sur le 
temps précis où il a vécu. 

L'histoire vraie du Japon ne commence guère que six cent 
soixante ans avant la naissance de Jésus-Christ; c'est la date 
du règne de Syn-mu ; Syn-mu qui fut si cher à ses peuples, 
qu'ils le surnommèrent ISin-O, le très-grand, le très-bon, 
oplinius, maximus; ils lui font honneur des mêmes découvertes 
qu'à Fohi. 

Ce fut sous ce prince que vécut le philosophe Roosi, c'est- 
à-dire le vieillard enfant. Koosi, ou Confucius, naquit cinquante 
ans après Roosi. Confucius a des temples au Japon, et le culte 
qu'on lui rend diffère peu des honneurs divins. Entre les dis- 
ciples les plus illustres de Confucius, on nonmie au Japon 
Canquai, autre vieillard enfant. L'âme de Ganquai, qui mourut 
à trente-trois ans, fut transmise à Kossobosati, disciple de 
Xékia ; d'où il est évident que le Japon n'avait, dans les com- 
mencements, d'autres notions de philosophie, de morale et de 
religion, que celles d€ Xékia, de Confucius et des Chinois, 
quelle que soit la diversité que le temps y ait introduite. 

La doctrine de Siaka et de Confucius n'est pas la même. 
Celle de Confucius a prévalu à la Chine, et le Japon a préféré 
celle de Siaka ou Xékia. 

Sous le règne de Synin, Kobote, philosophe de la secte de 
Xékia, porta au Japon le livre Kio. Ce sont proprement des 
pandectes de la doctrine de son maître. Cette philosophie fut 
connue dans le même temps à la Chine. Quelle dillérence entre 
nos philosophes et ceux-ci ! Les rêveries d'un Xékia se répan- 
dent dans l'Lule, la Chine et le Japon, et deviennent la loi de 
cent millions d'hommes. Un homme naît quelquefois parmi 
nous avec les talents les plus sublimes, écrit les choses les plus 
sages, ne change pas le moindre usage, vit obscur et meurt 
ignoré. 

11 paraît que les* premières étincelles de lumière qui aient 



JAPONAIS. 267 

éclairé la Chine et le Japon, sont parties de l'Inde et du brach- 
manisme. 

Kobote établit au Japon la doctrine ésotérique et exotérique 
de Fohi. A peine y fut-il arrivé, qu'on lui éleva le Fakubasi, ou 
le temple du cheval blanc ; ce temple subsiste encore. 11 fut 
appelé du cheval blanc, parce que Kobote parut au Japon monté 
sur un cheval de cette couleur. 

La doctrine de Siaka ne fut pas tout à coup celle du peuple. 
Elle était encore particulière et secrète, lorsque Darma, le vingt- 
huitième disciple de Xékia, passa de l'Inde au Japon. 

Mokuris suivit les traces de Darma. Il se montra d'abord 
dans le Tinsiku, sur les côtes du Malabar et de Goromandel. Ce 
fut là qu'il annonça la doctrine d'un dieu ordonnateur du 
monde et protecteur des hommes, sous le nom à'Atnida. Cette 
idée fit fortune, et se répandit dans les contrées voisines, d'où 
elle parvint à la Chine et au Japon. Cet événement fait date 
dans la chronologie des Japonais. Le prince Tonda Josimits 
porta la connaissance d'Amida dans la contrée de Sinano. C'est 
au dieu Amida que le temple Sinquosi fut élevé, et sa statue ne 
tarda pas à y opérer des miracles; car il en faut aux peuples. 
Mêmes impostures en Egypte, dans l'Inde, à la Chine, au Japon. 
Dieu a permis cette ressemblance entre la vraie religion et les 
fausses, pour que notre foi nous fût méritoire;. car il n'y a que 
la vraie religion qui ait de vrais miracles, cela nous est démon- 
tré. Nous avons été éclairés par les moyens qu'il fut permis au 
diable d'employer pour précipiter dans la perdition les nations 
sur lesquelles Dieu n'avait point résolu dans ses décrets éternels 
d'ouvrir l'œil de sa miséricorde. 

Voilà donc la superstition et l'idolâtrie s'échappant des sanc- 
tuaires égyptiens, et allant infecter au loin l'Inde, la Chine et 
le Japon, sous le nom de doctrine xcidenne. Voyons maintenant 
les révolutions que cette doctrine éprouva ; car il n'est pas 
doimé aux opinions des hommes de rester les mêmes en traver- 
sant le temps et l'espace. 

Nous observerons d'abord que le Japon entier ne suit pas le 
dogme de Xékia. Le mensonge national est tolérant chez ces 
peuples; il permet à une infinité de mensonges étrangers de 
subsister paisiblement à ses côtés. 

Après que le christianisme eut été extirpé par un massacre 



268 • JAPONAIS. 

de trente-sept mille hommes, exécuté presque en un moment, 
la nation se partagea en trois sectes. Les uns s'attachèrent au 
sintos ou à la vieille religion ; d'autres embrassèrent le budso 
ou la doctrine de Badda, ou de Siaka, ou de Xékia, et le reste 
s'en tint au sindo, ou au code des philosophes moraux. 

Du Sintos, du Birdso, et du Sindo. Le sintos qu'on appelle 
aussi sinsin Qikammitsi, le culte le plus ancien du Japon, est 
celui des idoles. L'idolâtrie est le premier pas de l'esprit 
humain dans l'histoire naturelle de la religion; c'est de là qu'il 
s'avance au manichéisme, du manichéisme à l'unité de Dieu, 
pour revenir à l'idolâtrie et tourner dans le même cercle. Sin 
et Kami sont les deux idoles du .Iaj)on. Tous les dogmes de cette 
théologie se rapportent au ])onheur actuel. La notion que les 
Sintoïstes paraissent avoir de l'immortalité de l'âme est fort 
obscure; ils s'inquiètent peu de l'avenir : rendez-nous heureux 
aujourd'hui, disent-ils à leurs dieux, et nous vous tenons quittes 
du reste. Ils reconnaissent cependant un grand dieu qui habite 
au haut des cieux, des dieux subalternes qu'ils ont placés dans 
les étoiles ; mais ils ne les honorent ni par des sacrifices ni par 
des fêtes. Us sont trop loin d'eux pour en attendre du bien ou 
en craindre du mal. Ils jurent par ces dieux inutiles, et ils 
invoquent ceux qu'ils imaginent présider aux éléments, aux 
plantes, aux animaux et aux événements importants de la vie. 

Us ont un souverain pontife qui se prétend descendu en 
droite ligne des dieux qui ont anciennement gouverné la nation. 
Ces dieux ont même encore une assemblée générale chez lui le 
dixième mois de chaque année. Il a le droit d'installer parmi 
eux ceux qu'il en juge dignes, et l'on pense bien qu'il n'est pas 
assez maladroit pour oublier le prédécesseur du prince régnant, 
et que le prince régnant ne manque pas d'égards pour un 
homme dont il espère un jour les honneurs divins. C'est ainsi 
que le despotisme et la superstition se prêtent la main. 

Rien de si mystérieux et de si misérable que la psychologie 
de cette secte. C'est la fable du chaos défigurée. A l'origine 
des choses le chaos était ; il en sortit je ne sais quoi qui res- 
semblait à une épine ; cette épine se mut, se transforma, et le 
Kunitokhodatsno-Micotto, ou l'esprit, parut. Du reste, rien dans 
les livres sur la nature des dieux ni sur leurs attributs, qui ait 
l'ombre du sens comnmn ; il en est de même des nôtres. 



JAPONAIS. 269 

Les Sintoïstes, qui ont senti la pauvreté de leur système, 
ont emprunté des Budsoïstes quelques opinions. Quelques-uns 
d'entre eux qui font secte, croient que l'àme d'Amida a passé 
par métempsycose dans le Tin-sio-dai-sin, et a donné naissance 
au premier des dieux ; que les âmes des gens de bien s'élèvent 
dans un lieu fortuné au-dessus du trente-troisième ciel ; que 
celles des méchants sont errantes jusqu'à ce qu'elles aient 
expié leurs crimes, et qu'on obtient le bonheur à venir par 
l'abstinence de tout ce qui peut souiller l'àme, la sanctification 
des fêtes, les pèlerinages religieux et les macérations de la 
chair. 

Tout chez ce peuple est rappelé à l'honnêteté civile et à la 
politique, et il n'en est ni moins heureux ni plus méchant. 

Ses ermites, car il en a, sont des ignorants et des ambi- 
tieux; et le peu de cérémonies religieuses auxquelles le peuple 
est assujéti, est conforme à son caractère mou et voluptueux. 

Les Budsoïstes adorent les dieux étrangers Budso et Fotoke : 
leur religion est celle de Xckia. Le nom Budso est indien, et 
non japonais. 11 vient de Budda ou Biidha, qui est synonyme 
à Hennés. 

Siaka ou Xékia s'était donné pour un dieu. Les Indiens le 
re2;ardent encore comme une émanation divine. C'est sous la 
forme de cet homme que Wisthnou s'incarna pour la neuvième 
fois; et les mots Budda et Siaka désignent au Japon les dieux 
étrangers, quels qu'ils soient, sans en excepter les saints et les 
philosophes qui ont prêché la doctrine xékienne. 

Cette doctrine eut de la peine à prendre à la Chine et au 
Japon, où les esprits étaient prévenus de celle de Confuciusqui 
avait en mépris les idoles ; mais de quoi ne viennent point à 
bout l'enthousiasme et l'opiniâtreté ^idés de l'inconstance des 
peuples et de leur goût pour le nouveau et le merveilleux ! 
Darma attaqua avec ces avantages la sagesse de Confucius. On 
dit qu'il se coupa les paupières, de peur que la méditation ne le 
conduisît au sommeil. Au reste les Japonais furent enchantés 
d'un dogme qui leur promettait l'immortalité et des récom- 
penses à venir ; et une multitude de disciples de Confucius 
passèrent dans la secte de Xékia, prêchée par un homme qui 
avait commencé de se rendre vénérable par la sainteté de ses 
mœurs. La première idole publique de Xékia fut élevée chez 



270 JAPONAIS. 

les Japonais, l'an de Jésus-Christ 543. Bientôt on vit à ses 
côtés la statue d'Amida, et les miracles d'Amida entraînèrent la 
ville et la cour. 

Amida est regard»' par les disciples de Xékia comme le dieu 
suprême des demeures heureuses que les bons vont habiter 
après leur mort. C'est lui qui les rejette ou les admet. Voilà la 
base de la doctrine exotérique. Le grand principe de la doctrine 
ésotérique, c'est que tout n'est rien, et que c'est de ce rien que 
tout dépend. De là le distique qu'un enthousiaste xékien écrivit 
après trente ans de méditations, au pied d'un arbre sec qu'il 
avait dessiné : u Arbre, dis-moi qui t'a])lanté. Moi dont le prin- 
cipe n'est rien, et la fin rien ; » ce qui revient à cette autre 
inscription d'un philosophe de la même secte : « Mon cœur n'a 
ni être ni non-être ; il ne va point, il ne revient point, il n'est 
retenu nulle part. » Ces folies paraissent bien étranges ; cepen- 
dant qu'on essaie, et l'on verra qu'en suivant la subtilité de la 
métaphysique aussi loin qu'elle peut aller, on aboutira à d'autres 
folies qui ne seront guère moins ridicules. 

Au reste, les xékiens négligent l'extérieur, s'appliquent uni- 
quement à méditer, méprisent toute discipline qui consiste 
en paroles, et ne s'attachent qu'à l'exercice qu'ils appellent 
soquxin, soqnbut, ou du cœur. 

Il n'y a, selon eux, qu'un principe de toutes choses, et ce 
principe est partout. 

Tous les êtres en émanent et y retournent. 

Il existe de toute éternité ; il est unique, clair, lumineux, 
sans figure, sans raison, sans mouvement, sans action, sans 
accroissement ni décrolssement. 

Ceux qui l'ont bien connu dans ce monde acquièrent la 
gloire parfaite de Fotoke et de ses successeurs. 

Les autres errent et erreront jusqu'à la fin du monde : alors 
le principe commun absorbera tout. 

Il n'y a ni peines ni récompenses à venir. 

Nulle différence réelle entre la science et l'ignorance, entre 
le bien et le mal. 

Le repos qu'on acquiert par la méditation est le souverain 
bien et l'état le plus voisin du principe général, commun 
et parfait. 

Quant à leur vie, ils forment des communautés, se lèvent à 



JAPONAIS. 271 

minuit pour chanter des hymnes, et le soir ils se rassemblent 
autour d'un supérieur qui traite en leur présence quelque point 
de morale et leur en propose à méditer. 

Quelles que soient leurs opinions particulières, ils s'aiment 
et se cultivent. Les entendements, disent-ils, ne sont pas unis 
de parentés comme les corps. 

Il faut convenir que si ces gens ont des choses en quoi ils 
valent moins que nous, ils en ont aussi en quoi nous ne les 
valons pas. 

La troisième secte des Japonais est celle des Sendosivistes 
ou de ceux qui se dirigent par le sicuto ou la voie philosophique. 
Ceux-ci sont proprement sans religion. Leur unique principe 
est qu'il faut pratiquer la vertu, parce que la vertu seule peut 
nous rendre aussi heureux que notre nature le comporte. Selon 
eux le méchant est assez à plaindre en ce monde, sans lui pré- 
parer un avenir fâcheux ; et le bon assez heureux sans qu'il lui 
faille encore une récompense future. Ils exigent de l'homme 
qu'il soit vertueux, parce qu'il est raisonnable, et qu'il soit rai- 
sonnable parce qu'il n'est ni une pierre ni une brute. Ce sont 
les vrais principes de la morale de Confucius et de son dis- 
ciple y^/^o^^ft/*" Moosi. Les ouvrages de Moosi jouissent au Japon 
de la plus grande autorité. 

La morale des Sendosivistes ou philosophes japonais se 
réduit à quatre points principaux. 

Le premier ou dsin, est de la manière de conformer ses 
actions à la vertu. 

Le second gi, de rendre la justice à tous les hommes. 

Le troisième re , de la décence et de l'honnêteté des 
mœurs. 

Le quatrième tsi, des règles de la^ prudence. 

Le cinquième sin, de la pureté de la conscience et de la 
rectitude de la volonté. 

Selon eux, point de métempsycose ; il y a une âme univer- 
selle qui anime tout, dont tout émane, et qui absorbe tout; ils 
ont quelques notions de spiritualité; ils croient à l'éternité du 
monde; ils célèbrent la mémoire de leurs parents par des sacri- 
fices; ils ne reconnaissent point de dieux nationaux; ils n'ont 
ni temple ni cérémonies religieuses: s'ils se prêtent au culte 
public, c'est par esprit d'obéissance aux lois; ils usent d'ablu- 



272 JxVRGON. 



- / 



lions et s'abstiennent du commerce des femmes dans les jours 
qui précèdent leurs fêtes commémoratives ; ils ne brûlent point 
les corps des morts ; mais ils les enterrent comme nous; ils ne 
permettent pas seulement le suicide, ils y exhortent : ce qui 
prouve le peu de cas qu'ils font de la vie. L'image de Confucius 
est dans leurs écoles. On exigea d'eux, au temps de l'extirpation 
du christianisme, qu'ils eussent une idole. Elle est placée dans 
leurs foyers, couronnée de fleurs et parfumée d'encens. Leur 
secte souffrit beaucoup de la persécution des chrétiens, et ils 
furent obligés de cacher leurs livres. II n'y a pas longtemps 
qu'un prince japonais, appelé Sisen, (\\\\ u\ait pris du goût 
pour les sciences et pour la philosophie, fonda une académie 
dans ses domaines, y appela les hommes les plus instruits, les 
encouragea à l'étude par des récompenses; et la raison com- 
mençait à faire des progrès dans un canton de l'empire, lorsque 
de vils petits sacrificateurs qui vivaient de la superstition et de 
la crédulité des peuples, fâchés du discrédit de leurs rêveries, 
portèrent des plaintes à l'empereur et au daïro, et menacèrent 
la nation des plus grands désastres, si l'on ne se hâtait d'étouf- 
fer cette race naissante d'impies. Sisen vit tout à coup la tyran- 
nie ecclésiastique et civile conjurée contre lui, et ne trouva 
d'autre moyen d'échapper au péril qui l'environnait, qu'en 
renonçant à ses projets, et en cédant ses livres et ses dignités 
à son fils. C'est Kempfer même qui nous raconte ce fait, bien 
propre à nous instruire sur l'espèce d'obstacles que les progrès 
de la raison doivent rencontrer partout. Voyez Bayle, Brucker, 
Possevin, etc., Voyez aussi les articles Indiens, Chinois et 
Égyptiens. 

JAUGOX, s. m. [Gram.]^ Ce mot a plusieurs acceptions. 11 
se dit: 1" d'un langage corrompu, tel qu'il se parle dans nos 
provinces; 2" d'une langue factice, dont quelques personnes 
conviennent pour se parler en compagnie, et n'être pas enten- 
dues; 3" d'un certain ramage de société qui a quelquefois son 
agrément et sa finesse, et qui supplée à l'esprit véritable, au bon 
sens, au jugement, à la raison et aux connaissances dans les 
personnes qui ont un grand usage du monde; celui-ci consiste 
dans des tours de phrase particuliers, dans un usage singulier 
des mots; dans l'art de relever de petites idées froides, puériles, 
communes, par une expression recherchée. On peut le pardon- 



JESUITE. 273 

ner aux femmes : il est indigne d'un homme. Plus un peuple 
est futile et corrompu, plus il a de jargon. Le précieux, ou 
cette affectation de langage si opposée à la naïveté, à la vérité, 
au bon goût et à la franchise dont la nation était infectée, et 
que Molière décria en une soirée, fut une espèce à^ jargon. On 
a beau corriger ce moi jargon \iàv les épithètes de joli, d'obli- 
geant, de délicat, d'ingénieux, il emporte toujours avec lui une 
idée de frivolité. On distingue quelquefois certaines langues 
anciennes qu'on regarde comme simples, unies et primitives, 
d'autres langues modernes qu'on regarde comme composées des 
premières, par le mot de jargon. Ainsi, l'on dit que l'italien, 
l'espagnol et le français ne sont que des jargons latins. En ce 
sens, le latin ne sera qu'un jargon du grec et d'une autre 
langue; et il n'y en a pas une dont on n'en pût dire autant. 
Ainsi cette distinction des langues en langues primitives et en 
jargons, est sans fondement. 

JÉHOVA ou JÉHOVAH, s. m. {Gram. et Hist.), nom propre de 
Dieu dans la langue hébraïque. Son étymologie, sa force, sa 
signification, ses voyelles et sa prononciation ont enfanté des 
volumes ; il vient du mot être^ Jchovah est celui qui est. 

JÉSUITE, s. m. [Hist. des superst. mod.), ordre religieux 
fondé par Ignace de Loyola, et connu sous le nom de Compa- 
gnie ou Société de Jésus. 

iNous ne dirons rien ici de nous-mêmes. Cet article ne sera 
qu'un extrait succinct et fidèle des comptes rendus par les pro- 
cureurs généraux des cours de judicature, des mémoires impri- 
més par ordre des parlements, des différents arrêts, des his- 
toires, tant anciennes que modernes et des ouvrages qu'on a 
publiés en si grand nombre dans ces derniers temps. 

En 15*21, Ignace de Loyola, après^ avoir donné les vingt- 
neuf premières années de sa vie au métier de la guerre et aux 
amusements de la galanterie, se consacra au service de lanière 
de Dieu, au mont Ferrât en Catalogne, d'où il se retira dans la 
solitude de Manrèse, où Dieu lui inspira certainement son 
ouvrage des Exercices spirituels, car il ne savait pas lire quand 
il l'écrivit. [Abrégé hist. de la C. D. J.) 

Décoré du titre de chevalier de Jésus-Christ et de la Vierge 
Marie, il se mit à enseigner, à prêcher et à convertir les hommes 
avec zèle, ignorance et succès. [Même ouvrage.) 

XV. 18 



21h JÉSUITE. 



2/a 



Ce fut en J538, sur la lin du carême, qu'il rassembla à 
Rome les dix compagnons qu'il avait choisis selon se,s vues. 

Après divers plans formés et rejetés, Ignace et ses collègues 
se vouèrent de concert à la fonction de catéchiser les enfants, 
d'éclairer de leurs lumières les infidèles, et de défendre la foi 
contre les hérétiques. Dans ces circonstances, Jean III, roi de 
Portugal, prince zélé pour la propagation du christianisme, 
s'adressa à Ignace pour avoir des missionnaires qui portassent 
la connaissance de l'Evangile aux Japonais et aux Indiens. 
Ignace lui donna Rodriguès et Xavier; mais ce dernier partit 
seul pour ces contrées lointaines, où il opéra une infinité de 
choses merveilleuses que nous croyons, et que \(i jcsuitc Acosta 
ne croit pas. 

L'établissement de la compagnie de Jésus soulfrit quelques 
difficultés; mais, sur la proposition d'obéir au pape seul, en 
toutes choses et en tous lieux, pour le salut des âmes et la pro- 
pagation de la foi, le pape Paul III conçut le projet de former, 
par le moyen de ces religieux, une espèce de milice répandue 
sur la surface de la terre, et soumise sans réserve aux ordres 
de la cour de Rome ; et l'an 15/i0 les obstacles furent levés; on 
approuva l'institut d'Ignace, et la compagnie de Jésus fut 
fondée. 

Benoît XIV qui avait tant de vertus, et qui a dit tant de bons 
mots; ce pontife que nous regretterons longtemps encore, 
regardait cette milice comme les janissaires du saint-siége ; 
troupe indocile et dangereuse, mais qui sert bien. 

Au vœu d'obéissance fait au pape et à un général, représen- 
tant de Jésus-Christ sur la terre, les Jésuites ]o\gmvçï\i ceux de 
pauvreté et de chasteté, qu'ils ont observés jusqu'à ce jour 
comme on sait. 

Depuis la bulle (jui les établit, et (|ui les nomma Jcsuitcs, 
ils en ont obtenu quatre-vingt douze autres qu'on connaît, et 
qu'ils auraient du cacher; et peut-être autant qu'on ne 
connaît pas. 

Ces bulles, appelées Lettres apostolirjneSy leur accordent 
depuis le moindre privilège de l'état monastique, jusqu'à l'in- 
dépendance de la cour de Rome. 

Outre ces prérogatives, ils ont trouvé un moyen singulier de 
s'en créer tous les jours, l^n pape a-t-il proféré inconsidéré- 



JÉSUITE. 275 

ment un mot qui soit favorable à l'Ordre , on s'en fait aussitôt 
un titre, et il est enregistré dans les fastes de la société k un 
chapitre, qu'elle appelle les oracles de vive voix, vivœ vocis 
ordcula. 

Si un pape ne dit rien, il est aisé de le faire parler. Ignace, 
élu général, entra en fonction lejourde Pâques de l'année 15/il. 

Le généralat, dignité subordonnée dans son origine, devint 
sous Lainez et sous Aquaviva, un despotisme illimité et 
permanent. 

Paul III avait borné le nombre de profès à soixante ; trois 
ans après il annula cette restriction, et l'Ordre fut abandonné à 
tous les accroissements qu'il pouvait prendre et qu'il a pris. 

Ceux qui prétendent en connaître l'économie et le régime, 
le distribuent en six classes, qu'ils appellent des profès^ des 
coddniteiirs spirituels, des écoliers approuvés, des frères lais ou 
coadjuteurs temporels, des novices, des affiliés ou adjoints, ou 
Jésuites dérobe courte. Ils disent que cette dernière classe est 
nombreuse; qu'elle est incorporée dans tous les états de la 
société, et qu'elle se déguise sous toutes sortes de vêtements. 

Outre les trois vœux solennels de religion, les profès qui 
forment le corps de la société, font encore un vœu d'obéissance 
spéciale au chef de l'Église, mais seulement pour ce qui con- 
cerne les missions étrangères. 

Ceux qui n'ont pas encore prononcé ce dernier vœu d'obéis- 
sance s'appellent coadjuteurs spirituels. 

Les écoliers approuvés sont ceux qu'on a conservés dans 
l'Ordre après deux ans de noviciat, et qui se sont liés en parti- 
culier par trois vœux non solennels, mais toutefois déclarés 
vœux de religion, et portant empêchement dirimant. 

C'est le temps et la volonté du général qui conduiront un jour 
les écoliers aux grades de profès ou de coadjuteurs spirituels. 

Ces grades, surtout celui de profès, supposent deux ans de 
noviciat, sept ans d'études, qu'il n'est pas toujours nécessaire 
d'avoir faites dans la société ; sept ans de régence, une troisième 
année de noviciat, et l'âge de trente-trois ans, celui où notre 
Seigneur Jésus-Christ fut attaché à la croix. 

Il n'y a nulle réciprocité d'engagements entre la compagnie 
et ses écoliers, dans les vœux qu'elle en exige ; l'écolier ne peut 
sortir, et il peut être chassé par le général. 



270 JÉSUITE. 

Le général seul, môme à l'exclusion du pape, peut admettre 

ou rejeter un sujet. 

L'administration de l'Ordre est divisée en assistances, les 
assistances en provinces, et les provinces en maisons. 

Il y a cinq assistants ; chacun porte le nom de son départe- 
ment, et s'appelle VassLstant ou d'Italie, ou d'Espagne, ou 
d'Allemagne, ou de France, ou de Portugal. 

Le devoir d'un assistant est de préparer les affaires, et d'y 
mettre un ordre qui en facilite l'expédition au général. 

Celui qui veille sur une province porte le titre àç. provincial ; 
le chef d'une maison, celui de recteur. 

Chaque province contient quatre sortes de maisons ; des 
maisons professes qui n'ont point de fonds, des collèges où l'on 
enseigne, des résidences où vont séjourner un petit nombre 
d'apostolisants, et des noviciats. 

Les profès ont renoncé à toute dignité ecclésiastique ; ils ne 
peuvent accepter la crosse, la mitre, ou le rochet, que du con- 
sentement du général. 

Qu'est-ce i\w' nu jésuite? est-ce un prêtre séculier ? est-ce 
un prêtre régulier? est-ce un laïque? est-ce un religieux? est-ce 
un homme de communauté ? est-ce un moine ? c'est quelque 
chose de tout cela, mais ce n'est point cela. 

Lorsque ces hommes se sont présentés dans les contrées où 
ils sollicitaient des établissements, et qu'on leur a demandé ce 
qu'ils étaient, ils ont répondu, tels quels, taies quales. 

Ils ont dans tous les temps fait mystère de leurs constitu- 
tions, et jamais ils n'en ont donné entière et libre communication 



aux magistrats 



Leur régime est monarchique; toute l'autorité réside dans la 
volonté d'un seul. 

Soumis au despotisme le plus excessif dans leurs maisons, 
les Jésuites en sont les fauteurs les plus abjects dans l'État. Ils 
prêchent aux sujets une obéissance sans réserve pour leurs 
souverains ; aux rois, l'indépendance des lois et l'obéissance 
aveugle au pape ; ils accordent au pape l'infaillibilité et la 
domination universelle, afm que, maîtres d'un seul, ils soient 
maîtres de tous. 

Nous ne Unirions point si nous entrions dans le détail de 
toutes les prérogatives du général. 11 a le droit de faire des 



JESUITE. 277 

constitutions nouvelles, ou d'en renouveler d'anciennes, et sous 
telle date qu'il lui plaît ; d'admettre ou d'exclure, d'édifier ou 
d'anéantir, d'approuver ou d'improuver, de consulter ou d'or- 
donner seul, d'assembler ou de dissoudre, d'enrichir ou d'ap- 
pauvrir, d'absoudre, de lier ou de délier, d'envoyer ou de 
retenir, de rendre innocent ou coupable, coupable d'une faute 
légère ou d'un crime, d'annuler ou de confirmer un contrat, de 
ratifier ou de commuer un legs, d'approuver ou de supprimer 
un ouvrage, de distribuer des indulgences ou des anathèm.es, 
d'associer ou de retrancher ; en un mot, il possède toute la 
plénitude de puissance qu'on peut imaginer dans un chef sur 
ses sujets: il en est la lumière, l'âme, la volonté, le guide et la 
conscience. 

Si ce chef despote et machiavéliste était par hasard un 
homme violent, vindicatif, ambitieux, méchant, et que, dans la 
multitude de ceux auxquels il commande, il se trouvât un seul 
fanatique, où est le prince, où est le particulier qui fût en 
sûreté sur son trône ou dans son foyer ? 

Les provinciaux de toutes les provinces sont tenus d'écrire 
au général une fois chaque mois ; les recteurs, supérieurs des 
maisons, et les maîtres des novices, de trois mois en trois mois. 

Il est enjoint à chacun des provinciaux d'entrer dans le 
détail le plus étendu sur les maisons, les collèges, tout ce qui 
peut concerner la province ; à chaque recteur d'envoyer deux 
catalogues, l'un de l'âge, de la patrie, du grade, des études, 
et de la conduite des sujets ; l'autre, de leur esprit, de leurs 
talents, de leurs caractères, de leurs mœurs ; en un mot, de 
leurs vices et de leurs vertus. 

En conséquence, le général reçoit chaque année environ deux 
cents états circonstanciés de chaque royaume et de chaque 
province d'un royaume, tant pour les choses temporelles que 
pour les choses spirituelles. 

Si ce général était par hasard un homme vendu à quelque 
puissance étrangère ; s'il était malheureusement disposé par 
caractère, ou entraîné par intérêt à se mêler de choses politi- 
ques, quel mal ne pourrait-il pas faire? 

Centre où vont aboutir tous les secrets de l'État et des 
familles, et même des familles royales ; aussi instruit qu'impé- 
nétrable, dictant des volontés absolues et n'obéissant à per- 



278 JESUITE. 

sonne, prévenu d'opinions les plus dangereuses sur l'agrandis- 
sement et la conseivation de sa compagnie et les prérogatives 
de la puissance spirituelle, capable d'armer à nos côtés des 
mains dont on ne peut se défier, quel est l'homme sous le ciel 
à qui ce général ne pût susciter des embarras fâcheux, si, 
encouragé par le silence et l'impunité, il osait oublier une fois 
hi sainteté de son état ? 

Dans les cas importants, on écrit en chiffres au général. 

Mais un article bizarre du régime de la compagnie de Jésus, 
c'est que les hommes qui la composent sont tous rendus par 
serment, espions et délateurs les uns des autres. 

A peine fut-elle formée, qu'on la vit riche, nombreuse et 
puissante. En un moment elle exista en Espagne, en Portugal, 
en France, en Italie, en Allemagne, en Angleterre, au Nord, au 
Midi, en Afrique, en Amérique, à la Chine, aux Indes, au 
Japon, partout également ambitieuse, redoutable et turbulente ; 
partout s'aiïranchissant des lois, portant son caractère d'indé- 
pendance, et le conservant ; marchant comme si elle se sentait 
destinée à commander à, l'univers. 

Depuis sa fondation jusqu'à ce jour, il ne s'est presque 
écoulé aucune année sans qu'elle se soit signalée par quelque 
action d'éclat. Voici Y abrège dtronolo(jiquc de son histoire, tel 
à peu près qu'il a paru dans l'arrêt du parlement de Paris, 
() août 1702, qui supprime cet ordre, comme une secte d'im- 
pies, de fanatiques, de corrupteurs, de régicides, etc.... com- 
mandés par un chef étranger et machiavéliste par institut. 

En iblil, Bobadilla, un des compagnons d'Ignace, est chassé 
des Etats d'Allemagne, pour avoir écrit contre V Intérim d'Aus- 
bourg. 

En 15(50, Gonzalès Silvéria est supplicié au Monomotapa. 
comme espion du Portugal et de sa société. 

En 1578, ce qu'il y a de jésuites dans Anvers en est banni, 
pour s'être refusés à la pacification de Gand. 

En 1581, Campian, Skervvin et Briant sont mis à mort pour 
avoir conspiré contre Elisabeth d'Angleterre. 

Dans le cours du règne de cette grande reine, cinq conspira- 
tions sont tramées contre sa vie par des Jésuites. 

En 1588, on les voit animer la ligue formée en France contre 
Henri III. 



JÉSUITE. 279 

La même année, Molina publie ses pernicieuses rêveries sur 
la concorde de la grâce et du libre arbitre. 

En 1593, Barrière est armé d'un poignard contre le meilleur 
des rois, par le Jésuite Varadé. 

En 159/i, les jésuites sont chassés de France, comme com 
plices du parricide de Jean Ghatel. 

En 1595, leur P. Guignard, saisi d'écrits apologétiques de 
l'assassinat de Henri IV, est conduit à la Grève. 

En 1597, les congrégations de auxiliis se tiennent, à l'oc- 
casion de la nouveauté de leur doctrine sur la grâce, et 
Clément VIII leur dit : Brouillons^ c'est vous qui troublez 
toute V Église. 

En 1598, ils corrompent un scélérat, lui administrent son 
Dieu d'une main, lui présentent un poignard de l'autre, lui 
montrent la couronne éternelle descendant du ciel sur sa tête, 
l'envoient assassiner Maurice de Nassau, et se font chasser des 
Etats de Hollande. 

En I6O/1, la clémence du cardinal Frédéric Borromée les 
chasse du collège de Bréda, pour des crimes qui auraient dû 
les conduire au bûcher. 

En 1605, Oldecorn et Garnet, auteurs de la conspiration des 
poudres, sont abandonnés au supplice. 

En 1606, rebelles aux décrets du sénat de. Venise, on est 
obligé de les chasser de cette ville et de cet Etat. 

En 1610, Ravaillac assassine Henri IV. Les yV^nV^.ç restent 
sous le soupçon d'avoir dirigé sa main ; et comme s'ils en 
étaient jaloux, et que leur dessein fût de porter la terreur 
dans le sein des monarques, la même année Mariana publie 
avec son Institution du prince, l'apologie du meurtre des rois. 

En 1618, les jésuites sont chassés de Bohême, comme per- 
turbateurs du repos public, gens soulevant les sujets contre leurs 
magistrats, infectant les esprits de la doctrine pernicieuse de 
l'infaillibilité et de la puissance universelle du pape, et semant 
par toutes sortes de voies le feu de la discorde entre les mem- 
bres de l'État. 

En J619, ils sont bannis de Moravie, pour les mêmes causes. 

En 1631, leurs cabales soulèvent le Japon, et la terre est 
trempée dans toute l'étendue de l'empire de sang idolâtre et. 
chrétien. 



280 JÉSUITE. 

En 16/11, ils allument en Europe la querelle absurde du 
jansénisme, qui a coûté le repos et la fortune à tant d'honnêtes 
fanatiques. 

En 16/i3, Malte, indignée de leur dépravation et de leur 
rapacité, les rejette loin d'elle. 

En \6!i6, ils font à Séville une banqueroute, qui précipite 
dans la misère plusieurs familles. Celle de nos jours n'est pas 
la première, comme on voit. 

En 1709, leur basse jalousie détruit Port-Royal, ouvre les 
tombeaux des morts, disperse leurs os, et renverse les murs 
sacrés dont les pierres leur retombent aujourd'hui si lourde- 
ment sur la tête. 

En 1713, ils appellent de Rome cette bulle Unigenihis, qui 
leur a servi de prétexte pour causer tant de maux, au nombre 
desquels on peut compter quatre-vingt mille lettres de cachet 
décernées contre les plus honnêtes gens de l'État, sous le plus 
doux des ministères. 

La même année, le jhuiie Jouvency, dans une histoire de 
la société, ose installer parmi les martyrs les assassins de nos 
rois ; et nos magistrats attentifs font brûler son ouvrage. 

En 1723, Pierre le Grand ne trouve de sûreté pour sa per- 
sonne, et de moyens de tranquilliser ses États, que dans le 
bannissement des j'émites. 

En 1728, Rerruyer travestit en roman l'histoire de Moïse, et 
fait parler aux patriarches la langue do la galanterie et du 
libertinage. 

En 1730, le scandaleux ïournemine prêche à Caen dans un 
temple, et devant un auditoire chrétien, qu'il est incertain que 
l'Évangile soit Écriture sainte. 

C'est dans ce même temps qu'Hardouin commence à 
infecter son Ordre d'un scepticisme aussi ridicule qu'impie. 

En 1731, l'autorité et l'argent dérobent aux flammes le 
corrupteur et sacrilège Girard. 

En 17/i3, l'impudique Benzi suscite en Italie la secte des 
mami 11 aires. 

En 17/i5, Pichon prostitue les sacrements de pénitence et 
d'Eucharistie, et abandonne le pain des saints à tous les chiens 
qui le demanderont. 

En 1755, les J( suites du Paraguay conduisent en bataille 



JESUITE. 281 

rangée les habitants de ce pays contre leurs légitimes souve- 
rains . 

En 1757, un attentat parricide est commis contre Louis XV, 
notre monarque, et c'est par un homme qui a vécu dans les 
foyers de la société de Jésus, que ces Pères ont protégé, qu'ils 
ont placé en plusieurs maisons; et dans la même année ils 
publient une édition d'un de leurs auteurs classiques, où la 
doctrine du meurtre des rois est enseignée. C'est comme ils 
firent en 1610, immédiatement après l'assassinat de Henri IV, 
mêmes circonstances, même conduite. 

En 1758, le roi de Portugal est assassiné, à la suite d'un 
complot formé et conduit par les jésuites Malagrida, Matos et 
Alexandre. 

En 1759, toute cette troupe de religieux assassins est 
chassée de la domination portugaise. 

En 1761, un de cette compagnie, après s'être emparé du 
commerce de la Martinique, menace d'une ruine totale ses 
correspondants. On réclame en France la justice des tribunaux 
contre le jésuite banqueroutier, et la société est déclarée soli- 
daire du P. la Valette. 

Elle trahie maladroitement cette affaire d'une, juridiction à 
une autre. On y prend connaissance de ses constitutions; on en 
reconnaît l'abus, et les suites de cet événement amènent son 
extinction parmi nous. 

Voilà les principales époques du jésuitisme. Il n'y en a 
aucune entre lesquelles on n'en pût intercaler d'autres sem- 
blables. 

Combien cette multitude de crimes connus n'en fait-elle 
pas présumer d'ignorés! 

Mais ce qui précède suffit pour montrer que dans un inter- 
valle de deux cents ans, il n'y a sortes de forfaits que cette 
race d'hommes n'ait conuiiis. 

J'ajoute qu'il n'y a sortes de doctrines perverses qu'elle 
n'ait enseignées. \1 Elucidariuni de Posa en contient lui seul 
plus que n'en fourniraient cent volumes des plus distingués 
fanatiques. C'est là qu'on lit entre autres choses de la mère de 
Dieu, qu'elle est Bei-iJutcr, et Bei-mater, et que, quoiqu'elle 
n'ait été sujette à aucune excrétion naturelle, cependant elle a 
concouru comme homme et comme fenmie, secundum generalem 



282 JÉSUITE. 

nidiirœ tenorem ex parle maris et ex parte fcminœ, à la pro- 
duction du corps de Jésus-Christ, et mille autres folies. 

La doctrine du probabilisnie est d'invention jésuitique. 

La doctrine du péché philosophique est d'invention jésui- 
tique. 

Lisez l'ouvrage intitulé les Assertions, et publié cette année 
1762, par arrêt du parlement de Paris, et frémissez des 
horreurs que les théologiens de cette société ont débitées 
depuis son origine, sur la simonie, le blasphème, le sacrilège, 
la magie, l'irréligion, l'astrologie, l'impudicité, la fornication, 
la pédérastie, le parjure, la fausseté, le mensonge, la direction 
d'intention, le faux témoignage, la prévarication des juges, le 
vol, la compensation occulte, l'homicide, le suicide, la prosti- 
tution et le régicide ; ramas d'opinions qui, comme le dit 
M. le procureur général du roi au parlement de Lretagne, dans 
son second compte rendu, page 73, attaque ouvertement les 
principes les plus sacrés, tend à détruire la loi naturelle, à 
rendre la foi humaine douteuse, à rompre tous les liens de la 
société civile, en autorisant l'infraction de ses lois, à étoullér 
tout sentiment d'humanité parmi les hommes, à anéantir l'au- 
torité royale, à porter le trouble et la désolation dans les 
empires, par l'enseignement du régicide; à renverser les fonde- 
ments de la révélation, et à sidjslituer au christianisme des 
superstitions de toute espèce. 

Lisez dans l'arrêt du parlement de Paris, publié le 6 août 176*2, 
la liste infamante des condamnations qu'ils ont subies à tous les 
tribunaux du monde chrétien, et la liste plus infamante encore 
des qualifications qu'on leur a données. 

On s'arrêtera sans doute ici pour se demander comment 
celte société s'est affermie, malgré tout ce qu'elle a fait ])Our 
se perdre ; illustrée, malgré lout ce qu'elle a fait pour s'avilir; 
comment elle a obtenu la confiance des souverains en les assas- 
sinant, la protection du clergé en le dégradant, une si grande 
autorité dans l'Église en la ]-enq)lissant de troubles et en per- 
vertissant sa morale et ses dogmes. 

C'est qu'on a vu en môme temps dans le môme corps, la 
raison assise à côté du fanatisme, la vertu à côté du vice, la 
religion à côté de l'impiété, le rigorisme à côté du relâche- 
ment, la science à côté de l'ignorance, l'esprit de retraite à 



JÉSUITE. 283 

côté de l'esprit de cabale et d'intrigue, tous les contrastes 
réunis. Il n'y a que l'humilité qui n'a jamais pu trouver un 
asile parmi ces hommes. 

Ils ont eu des poètes, des historiens, des orateurs, des phi- 
losophes, des géomètres et des érudits. 

Je ne sais si ce sont les talents et la sainteté de quelques 
particuliers qui ont conduit la société au haut degré de considé- 
ration dont elle jouissait il n'y a qu'un moment ; mais j'assu- 
rerai sans crainte d'être contredit, que ces moyens étaient les 
seuls qu'elle eût de s'y conserver; et c'est ce que ces hommes 
ont ignoré. 

Livrés au commerce, à l'intrigue, à la politique, et à des 
occupations étrangères à leur état et indignes de leur profes- 
sion, il a fallu qu'ils tombassent dans le mépris qui a suivi, et 
qui suivra dans tous les temps et dans toutes les maisons reli- 
gieuses, la décadence des études et la corruption des mœurs. 

Ce n'était pas l'or, ô mes Pères I ni la puissance qui pou- 
vaient empêcher une petite société comme la vôtre, enclavée 
dans la grande, d'en être étouffée ; c'était au respect qu'on doit 
et qu'on rend toujours à la science et à la vertu, à vous sou- 
tenir et à écarter les efforts de vos ennemis, comme on voit 
au milieu des flots tumultueux d'une populace assemblée, un 
homme vénérable demeurer immobile et tranquille au centre 
d'un espace libre et vide que la considération forme et réserve 
autour de lui. Vous avez perdu ces notions si communes, et la 
malédiction de saint François de Borgia, le troisième de vos 
généraux, s'est accomplie sur vous. 11 vous disait, ce saint et 
bon homme : « 11 viendra- un temps où vous ne mettrez plus 
de bornes à votre orgueil et à votre ambition, où vous ne 
vous occuperez plus qu'à accumuler des richesses et à vous 
faire du crédit, où vous négligerez la pratique des vertus; alors 
il n'y aura puissance sur la terre qui puisse vous ramener à 
votre première perfection, et s'il est possible de vous détruire, 
on vous détruira. » 

Il fallait que ceux qui avaient fondé leur durée sur la même 
base qui soutient l'existence et la fortune des grands, passassent 
comme eux ; la prospérité des Jcsuites n'a été qu'un songe un 
peu plus long. 

Mais en quel temps le colosse s'est-il évanoui? au moment 



28/i JESUITE. 

même où il paraissait le plus grand et le mieux aiïermi. Il n'y 
a qu'un moment que les Jésuites remplissaient les palais de 
nos rois; il n'y a qu'un moment que la jeunesse, qui fait l'espé- 
rance des premières familles de l'Ktat, remplissait leurs écoles; 
il n'y a ([u'un moment que la religion les avait portés à la con- 
fiance la plus intime du monarque, de sa femme et de ses 
enfants; moins protégés que protecteurs de notre clergé ils 
étaient l'âme de ce grand corps. Que ne se croyaient-ils pas? J'ai 
vu ces chênes orgueilleux toucher le ciel de leur cime; j'ai 
tourné la tête, et ils n'étaient plus. 

Mais tout événement a ses causes. Quelles ont été celles de 
la chute inopinée et rapide de cette société ? en voici quelques- 
mies, telles qu'elles se présentent à mon esprit. 

L'esprit philosophique a décrié le célibat, et les Jésuites se 
sont ressentis, ainsi que tous les autres ordres religieux, du peu 
de goût qu'on a aujourd'hui pour le cloître. 

Les Jésuites se sont brouillés avec les gens de lettres, au 
moment où ceux-ci allaient prendre parti pour eux contre leurs 
implacables et tristes ennemis. Qu'en est-il arrivé ? c'est qu'au 
lieu de couvrir leur côté iaible, on l'a exposé, et qu'on a 
marqué du doigt aux sombres enthousiastes qui les menaçaient, 
l'endroit où ils devaient frapper. 

Il ne s'est plus trouvé parmi eux d'homme qui se distinguât 
par quelque grand talent ; plus de poètes, plus de philosophes, 
plus d'orateurs, plus d'érudits, aucun écrivain de marque, et on 
a méprisé le corps. 

Une anarchie interne lés divisait depuis quelques années ; 
et si par hasard ils avaient un bon sujet, ils ne pouvaient le 



garder, 



On les a reconnus pour les auteurs de tous nos troubles inté- 
rieurs, et on s'est lassé d'eux. 

Leur journaliste de Trévoux, bon homme, à ce qu'on dit, 
mais auteur médiocre et pauvre politique, leur a fait avec son 
livret bleu mille ennemis redoutables, etneleur a pas fait un ami. 

11 a bêtement irrité contre sa société notre de Voltaire, qui 
a fait pleuvoir sur elle et sur lui le mépris et le ridicule, le 
peignant, lui, comme un imbécile, et ses confrères tantôt comme 
des gens dangereux et méchants, tantôt comme des ignorants, 
donnant l'exemple et le ton à tous nos plaisants subalternes, et 



JESUITE. 285 

nous apprenant qu'on pouvait impunément se moquer d'un 
Jésuite^ et aux gens du monde, qu'ils en pouvaient rire sans 
conséquence. 

Les JêsuiLea étaient mal depuis très-longtemps avec les 
dépositaires des lois, et ils ne songeaient pas que les magistrats, 
aussi durables qu'eux, seraient à la longue les plus forts. 

Ils ont ignoré la différence qu'il y a entre des hommes 
nécessaires et des moines turbulents , et que si l'État était 
jamais dans le cas de prendre un parti, il tournerait le dos 
avec dédain à des gens que rien ne recommandait plus. 

Ajoutez qu'au moment où l'orage a fondu sur eux, dans cet 
instant où le ver de terre qu'on foule du pied montre quelque 
énergie, ils étaient si pauvres de talents et de ressources, que 
dans tout l'Ordre il ne s'est pas trouvé un homme qui sût dire 
un mot qui fît ouvrir les oreilles. Ils n'avaient plus de voix, et 
ils avaient fermé d'avance toutes les bouches qui auraient pu 
s'ouvrir en leur faveur. 

Ils étaient haïs ou enviés. 

Pendant que les études se relevaient dans l'Université, elles 
achevaient de tomber dans leur collège, et cela lorsqu'on était 
à demi convaincu que, pour le meilleur emploi du temps, la 
bonne culture de l'esprit et la conservation des mœurs et de la 
santé, il n'y avait guère de comparaison à faire entre l'insti- 
tution publique et l'éducation domestique. 

Ces hommes se sont mêlés de trop d'affaires diverses; ils 
ont eu trop de confiance en leur crédit. 

Leur général s'était ridiculement persuadé que son bonnet 
à trois cornes couvrait la tête d'un potentat, et il a insulté 
lorsqu'il fallait demander grâce. 

Le procès avec les créanciers du P. La Valette les a couverts 
d'opprobre. 

Ils furent bien imprudents, lorsqu'ils publièrent leurs con- 
stitutions; ils le furent bien davantage, lorsque, oubliant com- 
bien leur existence était précaire, ils mirent des magistrats qui 
les haïssaient à portée de connaître de leur régime, et de 
comparer ce système de fanatisme, d'indépendance et de ma- 
chiavélisme, avec les lois de l'État. 

Et puis cette révolte des habitants du Paraguay ne dut- 
elle pas attirer l'attention des souverains, et leur donner à 



2î6 JESUS-CIIRIST. 

penser? et ces deux parricides exécutés dans l'intervalle d'une 
année? 

Enfin le moment fatal était venu; le fanatisme l'a connu, 
et en a profité. 

Qu'est-ce qui aurait pu sauver l'Ordre, contre tant de cir- 
constances réunies qui l'avaient amené au bord du précipice? 
un seul homme comme Bourdaloue peut-être, s'il eût existé 
parmi les jésuites- mais il fallait en connaître le prix, laisser 
aux mondains le soin d'accumuler les richesses, et songer à 
ressusciter Cheminais de sa cendre. 

Ce n'est ni par haine, ni par ressentiment contre les 
jésuites, que j'ai écrit ces choses; mon but a été de justifier le 
gouvernement qui les a abandonnés, les magistrats qui en ont 
fait justice, et d'apprendre aux religieux de cet Ordre, qui ten- 
teront un jour de se rétablir dans ce royaume, s'ils y réus- 
sissent, comme je le crois, à quelles conditions ils peuvent 
espérer de s'y maintenir. 

JESUS-CIIRIST * [Histoire des superstitions anciennes et 

1. Nous ne commettrons pas ici la m^mic faute que l'abbé Bcrgier a faite 
dans sou Dictionnaire théologique. Ce prêtre, d'une crédulité stupide, avait beau- 
coup étudié la théologie; ce qui signifie, en d'autres termes, qu'il n'avait guère dans 
la tète que des erreurs et des absurdités, auxquelles il attachait la même importance 
que les philosophes mettent à des vérités démontrées et d'une utilité générale et 
constante. Si les préjugés religieux, dont il paraît avoir été un des psiiaves les 
plus soumis, avait laissé à sa raison égarée quelques intervalles lucides, il aurait 
fait du Dictionnaire de théologie qu'il a compilé pour V Encyclopédie méthodique, 
un dictionnaire purement histurique des dogmes et de la croyance des chrétiens, 
depuis l'origine du christianisme jusqu'au xviii'' siècle; et ce dictionnaire, écrit 
dans cet esprit avec exactitude et clarté, aurait été un jour un fort bon livre 
de mythologie, où les savants de l'an deux mil trois ou quatre cents , plus ou 
moins, auraient trouvé, sur celle des chrétiens, tous les faits, tous les détails et 
les éclaircissements nécessaires, sans aucune réflexion critique ou apologétique. 
En effet, comme nous l'avons observé ailleurs {Encyclopédie méthodique. Discours 
préliminaire du premier volume du Dicliontiaire de la Philosophie ancienne et 
moderne, page '23j, toutes les religions connues ayant une origine commune, doivent 
nécessairement finir toutes de la même manière; c'est-à-dire être regardées un 
peu plus tôt, un pou plus tard, comme des espèces de mythologies; et comme 
telles, exercer un jour la sagacité de quelque érudit qui voudra recueillir ces 
tristes débris d'une partie des folies humaines, et connaître les causes do la 
plupart des maux qui ont désolé la terre, et des crimes qui l'ont souillée. En con- 
sidérant sous ce point de vue très-philosophique ces différents dogmes ou articles 
de foi, dont l'ensemble s'appelle aujourd'hui religion, et dcmMn, un conte absurde ; 
il c>t évident que rien ne serait plus ridicule que de traiter la théologie chrétienne 
comme une science positive, et de ne pas lire le sort qui l'attend, dans celui 
qu'ont éprouvé successivement tous les systèmes religieux. Il n'y a donc qu'une 



JÉSUS-CHRIST. 287 

modernes), fondateur de la religion chrétienne. Cette religion, 
qu'on peut appeler la Philosophie par excellence, si l'on veut 
s'en tenir à la chose sans disputer sur les mots, a beaucoup 
influé sur la morale et sur la métaphysique des Anciens pour 
l'épurer, et la métaphysique et la morale des Anciens sur la 
religion chrétienne, pour la corrompre. C'est sous ce point de 
vue que nous nous proposons de la considérer. [Voyez ce que 
nous en avons déjà dit à l'article Guristianisme.) Mais pour 
fermer la bouche à certains calomniateurs obscurs, qui nous 
accusent de traiter la doctrine de Jésus-Christ comme un 
système, nous ajouterons avec saint Clément d'Alexandrie, 
(I>!,'Xoco''X/Oi Xi*]'ovTai xap' -/ijuv yiv oî cocptaç sjwvtsç, twv tcxvtwv 
<^r,[xio'jpYO'j y.al ^lè^acrxa'Xio'j, toutsgti tou viou tou 0£Ou. Phdosophi 
upud nos dicuntur, qui amant sapientiam, quœ est omnium 
opifex et magistra^ hoc est fdii Dei cognitionem. 

A parler rigoureusement, Jésus-Christ ne fut point un phi- 
losophe ; ce fut un Dieu. Il ne vint point proposer aux hommes 
des opinions, mais leur annoncer des oracles; il ne vint point 



seule manière de juger d'une religion actuellement établie et consacrée chez un 
peuple; c'est de se transporter tout à coup à sept ou huit cents ans plus ou 
moins du siècle où l'on écrit, de consulter alors les lignes impartiales de l'histoire, 
et d'en parler comme elle. 

C'est dans ces idées que nous allons exposer ici historiquement ce que les 
chrétiens pensaient encore, au xviii'^ siècle, de la personne et de la religion 
instituc'e par Jésus-Christ. Tel est l'ohjct que Diderot s'est proposé dans cet article 
do doctrine exotérique. On ne doit donc pas s'attendre à trouver ici ses vrais senti- 
ments, d'ailleurs très-connus, mais seulement ceux qu'il était prudent d'énoncer 
sur un sujet aussi délicat, et qu'il n'aurait pu traiter dans ses principes, sans 
renverser des opinions très-ridicules, il est vrai, mais qu'il était alors dangereux 
d'attaquer ouvertement. En un mot, c'est ici un de ces articles où, à l'exemple de 
Leibnitz, dans sa Théodicée, et pour les mêmes raisons, il a eu soin de tout diriger 
à Védiflcation, mais dont il a donne lui-même le correctif et Texplication dans ce 
passage très-remarquable sur l'usage des renvoià des mots dans une encyclopédie. 

« II y aurait, dit-il, un grand art et un avantage infini dans ces derniers ren- 
vois. L'ouvrage entier en recevrait une force interne et une utilité secrète, dont 
les effets sourds seraient nécessairement sensibles avec le temps. Toutes les fois, par 
exemple, qu'un préjugé national mériterait du respect, il faudrait, à son article, l'ex- 
poser respectueusement, et avec tout son cortège de vraisemblance et de séduction ; 
mais renverser Védifice de fange, dissiper un vain amas de poussière, en renvoyant 
aux articles où des principes solides servent de base aux vérités opposées. Cette 
manière de détromper les hommes opère très-prom])tement sur les bons esprits ; 
elle opère infiulliblement et sans aucune fâcheuse conséquence, secrètement et 
sans éclat, sur tous les esprits. C'est l'art de déduire tacitement les conséquences 
les plus fortes. » (Naigeon.) 



283 JÉSUS- CHRIST. 

faire des syllogismes, mais des miracles; les apôtres ne furent 
point des philosophes, mais des inspirés. Paul cessa d'être un phi- 
losophe lorsqu'il devint un prédicateur. /''//r/v// Ptnilus Alhcnis, 
dit Tertullien, et islam sapienticnn hunu/nam, mlfeclutriccm et 
interpolairicem veritatis de congressibus iioverat, ipsam quoquc 
in suris hareses mulliparlitam vnrietnle sectarum invirem 
repufjnanliiim. Quid crfjo Allienis et Icrosolymis? qiiid Aatde- 
miœ et Ecclesia? quid /urrelicis et rhrisdanis? iiohis rurio- 
sitate non opiis est^ post Jesum-Christum, w^v inquisitione post 
Evarigelium. Cum ereditmis, nihil desidennnus iillrii rrederc. 
Hoc enim prius rredimus^ non esse quod idtra credcre debenius. 
Paul avait été à Athènes; ses disputes avec les philosophes lui 
avaient appris à connaître la vanité de leur doctrine, de leurs 
prétentions, de leurs vérités, et toute cette multitude de sectes 
opposées qui les divisait. Mais qu'y a-t-il de commun entre 
Athènes et Jérusalem? entre des sectaires et des chrétiens? il 
ne nous reste plus de curiosité, après avoir ouï la parole de 
Jésus-Christ, plus de recherche après avoir lu l'Évangile. 
Lorsque nous croyons, nous ne désirons point à rien croire au 
delà; nous croyons même d'abord que nous ne devons rien 
croire au delà de ce que nous croyons. 

Voilà la distinction d'Athènes et de Jérusalem, de l'Académie 
et de l'Église, bien déterminée. Ici l'on raisonne, là on croit; 
ici l'on étudie, là on sait tout ce qu'il importe de savoir; ici on 
ne reconnaît aucune autorité, là il en est une infaillible. Le 
philosophe dit, amicus Plato, aminis Aristotelcs, sed mugis 
arnica veriias. J'aime Platon, j'aime Aristote, mais j'aime 
encoi-e davantage la vérité. Le chrétien a bien plus de droit 
à cet axiome, car son Dieu est pour lui la vérité même. 

Cependant ce qui devait arriver arriva; et il faut convenir, 
1° que la simplicité du christianisme ne tarda pas à se ressentir 
de la diversité des opinions philosophiques qui partageaient ses 
premiers sectateurs. Les Égyptiens conservèrent le goût de 
l'allégorie; les pythagoriciens, les platoniciens, les stoïciens, 
renoncèrent à leurs erreurs, mais non à leur manière de pré- 
senter la vérité. Ils attaquèrent tous la doctrine des Juifs et des 
Gentils, mais avec des armes qui leur étaient propres. Le mal 
n'était pas grand, mais il en annonçait un autre. Les opinions 
philosophiques ne tardèrent pas à s'entrelacer avec les dogmes 



JÉSUS-CHRIST. 289 

chrétiens, et l'on vit tout à coup éclore de ce mélange une 
multitude incroyable d'hérésies; la plupart sous un faux air de 
philosophie. On en a un exemple frappant entre autres dans 
celle des Valentiniens. De là cette haine des Pères contre la 
philosophie, avec laquelle leurs successeurs ne se sont jamais 
bien réconciliés. Tout système leur fut également odieux, 
si l'on en excepte le platonisme. Un auteur du xv[* siècle 
nous a exposé cette distinction, avec son motif et ses inconvé- 
nients, beaucoup mieux que nous ne le pourrions faire. Voici 
comment il s'en exprime. La citation sera longue; mais elle est 
pleine d'éloquence et de vérité. « Phtto hiimanitcr et plnsqurmi 
par erai, bénigne a )iostris susceptus, qnmn etlinirus essct, et 
hostimn famosissinius antesignanus^ et vanis tum Grœcorum^ 
imn exterarum gcntium superstitionibus apprime imbutus, et 
mentis acumine et varionim dogmatum cognitione^ et famosa 
illa adjEgyptum navigationc. Ingcnii sui, alioqni prœclarissitni^ 
vires adeo roboravit, et patria eloqucntiausquc adeo disciplinas 
adauxit, ut sive de Deo, et de ipsius iina qiiadam ncscio qua 
trinitate, bonitate ^ providentia, sive de ynundi crcatione ^ de 
cœlestibus inentibns, de dœmonibus, sive de anima^ sive tan- 
detn de moribus serjuonem habuerit, solus e Grœcoruni numéro 
nd sublimem sapientiœ Crœcœ metam pervenisse vidcretur. 
Ilinc nostri prima mali labes : hinc hœretici spargere voces 
ambiguas in vulgtis ausi sunt; hine superslitionum, menda- 
ciorum, et pravitatum omne genus in Ecclesiam Dei, agmine 
facto, cœpit irruere. Bi)ic Ecclesiœ jJurietibus, tectis, columnis 
ac jjostibussanctis horrificwnqiioddam et nefarium omni imbu- 
tum odio atque scelere bcllum hœretici intulerunt : et qnidem 
tanta fuit in captivo Platone sapientia, tantaque leporis elo- 
qucntiœ dulcedo, ut parum abfiœrit, quin de victoribus, trium- 
pho ipse actus , triumpharet. Nam , ut a pritnis nostrorum 
patrum proceribus e.rordiar, si Clementem Alexandrimim inspi- 
ci)iuis^ quanti ille Platonon fecerit, plusquani sexcentis in locis, 
dion libel, vidcre licct, et tanquam veri amatorem a primo fere 
suorum librorum limine salutavit. Si rero etiam Origenem, 
qunm fréquenter in ejusdem sentcntiam icerit, magno qnidem 
mi et cltristianœreipublicœ document 0, experimur. SiJustinum, 
gavisus ipse olim est, se in Platonis doctrinam incidissc. Si 
Euscbium, nostra ille ad Platoneni cuncta fere ad satietatem 
XV. 19 



290 JÉSUS-CHRIST. 

iisque rctulit. Si Tlieodoretum, adeo illius doctrina jJercnlsus 
est, ut cum Crœcos affcrtiis curasse tentasset, mcdicamenta, 
non sine Platone prœpaninti\ illis udhibcrc sit ausus. Si vcro 
tandem Augnstinum, dissimulem ne ])ro rnillibus ummi, quod 
refcrrr piget, Platonis ille qnidem, ja?n, non dicta, verum 
décréta, et eadem sacrosancta apcllare non dubitavit. Vide 
igitur quantos qualesque viros victus ille Grœcus ad sui bcne- 
volcntiam de se triuniphantes pellexerit-, ut nec aliis deindc 
artibus ipsemet Plato in viultorum animis sese veluti hostis 
dcterrimus insinuaverit; queni tamen vel egregie corrigi, vcl 
adhibita potins cautione legi, cpunn veluti raptivum acrvari, 
prœstitissct », Joan. Bapt Grisp. 

Je ne vois pas pourquoi le platonisme a été reproché aux 
premiers disciples de Jésus-Christ, et pourquoi l'on s'est donné 
la peine de les en défendre. Y a-t-il eu aucun système de phi- 
losophie qui ne contînt quelques vérités? et les chrétiens 
devaient-ils les rejeter parce qu'elles avaient été connues, avan- 
cées. ou prouvées par des païens? Ce n'était pas l'avis de saint 
Justin, qui dit des philosophes, quœcumquc apud omncs recte 
dicta sunt, iwstra christ ianorum sunt, et qui retint des idées 
de Platon tout ce qu'il en put concilier avec la morale et les 
dogmes du christianisme. Qu'importe en effet au dogme de la 
trinité qu'un métaphysicien, à force de subtiliser ses idées, 
ait ou non rencontré je ne sais quelle opinion qui lui soit ana- 
logue? Qu'en conclure? sinon que ce mystère, loin d'être 
impossible, comme l'impie le prétend, n'est pas tout à fait 
inaccessible à la raison ; 

2° Qu'emportés par la chaleur de la dispute, nos premiers 
docteurs se sont quelquefois embarrassés dans des paralo- 
gismes, ont mal choisi leurs arguments, et montré peu d'exac- 
titude dans leur logique; 

3° Qu'ils ont outré le mépris de la raison et des sciences 

naturelles; 

4° Qu'en suivant à la rigueur quelqu'un de leurs préceptes, 
la religion, qui doit être le lien de la société, en deviendrait la 
destruction ; 

5° Qu'il faut attribuer ces défauts aux circonstances des 
temps et aux passions des honmies, et non à la religion qui est 
divine, et qui montre partout ce caractère. 



JÉSUS-CHRIST. 291 

Après ces observations sur la doctrine des Pères en général, 
nous allons parcourir leurs sentiments particuliers, selon l'ordre 
dans lequel l'histoire de l'Eglise nous les présente. 

Saint Justin fut un des premiers philosophes qui embras- 
sèrent la doctrine évangélique. 11 vécut au commencement du 
second siècle, et signa de son sang la foi qu'il avait défendue 
par ses écrits. 11 avait d'abord été stoïcien, ensuite péripatéticien, 
pythagoricien, platonicien, lorsque la constance avec laquelle 
les chrétiens allaient au martyre lui fit soupçonner l'imposture 
des accusations dont on les noircissait. Telle fut l'origine de sa 
conversion. Sa nouvelle façon de penser ne le rendit point into- 
lérant; au contraire, il ne balança pas de donner le nom de 
Chrétiens, et de sauver tous ceux qui ayant et après Jhus- 
Christ avaient su faire un bon usage de leur raison. (Jid- 
cumque, dit-il, sccundum rationem et verhum vixere, Cliris- 
tiani sunt. quainvis atliœi , id est, mdliiis imminis cultores 
hahiti sunt, quales inter Grœcos fuere Socrates, HcracUtus, et 
lus siniiles; inter borbaros autem, Abraham et Ananias et 
Azarias et Misael et Elias, et alii complures; et celui qui nie 
la conséquence que nous venons de tirer de ce passage, et que 
nous pourrions inférer d'un grand nombre d'autres, est, selon 
Brucker, d'aussi mauvaise foi que s'il disputait en plein midi 
contre la lumière du jour. 

Justin pensait encore, et cette opinion lui était commune 
avec Platon et la plupart des Pères de son temps, que les anges 
avaient habité avec les filles des hommes, et qu'ils avaient des 
corps propres à la génération. 

D'où il s'ensuit que quelques éloges qu'on puisse donner 
d'ailleurs à la piété et à l'érudition de Biillus, de Baltus et de 
Le Nourri, ils nuisent plus à la religion qu'ils ne la servent, 
par l'importance qu'ils semblent attacher aux choses, lors- 
qu'on les voit occupés à obscurcir des questions fort claires. 
Saint Justin était homme, et s'il s'est trompé en quelques points, 
pourquoi n'en pas convenir? 

Tatien, Syrien d'origine, Gentil de religion, sophiste de 
profession, fut disciple de saint Justin. 11 partagea avec son 
maître la haine et les persécutions du cynique Crescence. 
Entraîné par la chaleur de son imagination, Tatien se fit un 
christianisme mêlé de philosophie orientale et égyptienne. Ce 



292 JÉSUS-GIIRIST. 

mélange malheureux souilla un peu l'apologie qu'il écrivit 
pour la vérité du christianisme, apologie d'ailleurs pleine de 
vérité, de force et de sens. Celui-ci fut l'auteur de l'hérésie 
des encratites. Cet exemple ne sera pas le seul d'hommes trans- 
fuges de la philosophie que l'Église reçut d'abord dans son giron, 
et qu'elle fut ensuite obligée d'en rejeter comme hérétiques. 

Sans entrer dans le détail de ses opinions, on voit qu'il 
était dans le système des émanations; qu'il croyait que l'âme 
meurt et ressuscite avec le corps ; que ce n'était pas une sub- 
stance simple, mais composée départies; que ce n'était point 
par la raison, qui lui était conmiune avec la bête, que l'homme 
en était distingué, mais par l'image delà ressemblance de Dieu 
qui lui avait été imprimée; que si le corps n'est pas un temple 
que Dieu daigne habiter, l'homme ne diOère de la bête que par 
la parole; que les démons ont trouvé le secret de se faire 
auteurs de nos maladies, en s'emparant quelquefois de nous 
quand elles commencent ; que c'est par le péché que l'homme 
a perdu la tendance qu'il avait à Dieu, tendance qu'il doit tra- 
vailler sans cesse à recouvrer, etc. 

Théophile d'Antioche eut occasion de parcourir les livres des 
chrétiens chez son savant ami Autoli({ue, et se convertit; mais 
cette faveur du ciel ne le débarrassa pas entièrement de son 
platonisme. Il appelle le verbe loyoq, et ce mot joue dans ses 
opinions le même rôle que dans Platon. Du moins le savant 
Petau s'y est-il trompé. 

Athénagoras fut en même temps chrétien, platonicien et 
éclectique. On peut conjecturer ce qu'il entendait par ce mot 
yo'yo;, qui a causé tant de querelles; lorsqu'il dit : a principio 
Dciis, qui est mem œlenia, ipse in se ipso yoyov habet, quum 
ab œtenio ratio)uilis sit, et ailleurs: Pluto excelso animo 
mentem œternam ; et sola ratione comprchendendum Deiim est 
eontcmplalus ; de suprema polestale opiime disseruit. Le verbe, 
ou yoyo;, est en Dieu de toute éternité, parce qu'il a raisonné 
de toute éternité. Platon, homuîe d'un esprit élevé et profond, 
a bien connu la nature divine. 

Celui-ci croyait aussi au commerce des anges avec les filles 
des honmies. Ces impudiques errent à présent autour du globe, 
et traversent autant qu'il est en eux les desseins de Dieu. 
Ils entrahient les hommes à l'idolâtrie, et ils avalent la fumée 



JESUS-CHRIST. 293 

des victimes ; ils jettent pendant le sommeil, dans nos esprits, 
des songes et des images qui les souillent, etc. 

Après Athénagoras, on rencontre dans les fastes de l'Eglise 
les noms d'Hermias et d'Irénée. L'un s'appliqua à exposer avec 
soin les sentiments des philosophes païens, et l'autre à en purger 
le christianisme. Il serait seulement à souhaiter qu'I renée eût 
été aussi instruit qu'Hermias fut zélé ; il eût travaillé avec plus 
de succès. 

Nous voici arrivés au temps de Tertullien, ce bouillant Afri- 
cain qui a plus d'idées que de mots, et qui serait peut-être à 
la tète de tous les docteurs du christianisme, s'il eût pu conce- 
voir la distinction des deux substances, et ne pas se faire un 
Dieu et une âme corporels. Ses expressions ne sont point équi- 
voques. Quisnegiihit, dit-il, Demn corpus esse, etsi spiritus sit? 

Clément d'Alexandrie parut dans le second siècle. 11 avait 
été l'élève de Pantaenus, philosophe stoïcien, avant que d'être 
chrétien. Si cependant on juge de sa philosophie par les pré- 
cautions qu'il exige avant que d'initier quelqu'un au christia- 
nisme, on sera tenté de la croire un peu pythagorique; et si l'on 
en juge par la diversité de ses opinions, fort éclectique. L'éclec- 
tisme ou cette philosophie qui consistait à rechercher dans tous 
les systèmes ce qu'on y reconnaissait de vérités, pour s'en com- 
poser un particulier, commençait à se renouveler dans l'Église. 
Voy. Éclectisme. 

L'histoire d'Origène, dont nous aurons maintenant à parler, 
fournirait seule un volume considérable; mais nous nous en 
tiendrons à notre objet, en exposant les principaux axiomes de 
sa philosophie. 

Selon Origène, Dieu, dont la puissance est limitée par les 
choses qui sont, n'a créé de matière qu'autant qu'il en avait à 
employer; il n'en pouvait ni créer ni employer davantage. 
Dieu est un corps seulement plus subtil. Toute la matière 
tend à un état plus parfait. La substance de l'homme, des 
anges, de Dieu et des personnes divines est la même. Il y 
a trois hypostases en Dieu, et par ce mot il n'entend point 
des personnes. Le fils diflere du père, et il y a entre eux 
quelque inégalité. Il est le ministre de son père dans la 
création. Il en est la première émanation. Les anges, les 
esprits, les âmes occupent dans l'univers un rang particulier 



29Zi JÉSUS-CHRIST. 

selon leur degré de bonté. Les anges sont corporels ; les corps 
des mauvais anges sont plus grossiers. Chaque homme a un 
ange tutélaire, auquel il est confié au moment de sa naissance 
ou de son baptême. Les anges sont occupés à conduire la 
matière, chacun selon son mérite. L'honnne en a un bon et un 
mauvais. Les âmes ont été créées avant les corps. Les corps 
sont des prisons où elles ont été renfermées pour quelques 
fautes commises antérieurement. Chaque homme a deux âmes; 
c'étaient des esprits purs qui ont dégénéré avec l'intérêt que 
Dieu y prenait. Outre le corps, les âmes ont encore un véhicule 
plus subtil qui les enveloppe. Elles passent successivement dans 
difl'érents corps. L'état d'âme est moyen entre celui d'esprit et 
de corps. Les âmes les moins coupables sont allées animer les 
astres. Les astres, en qualité d'êtres animés, peuvent indiquer 
l'avenir. Tout étant en vicissitude, la damnation n'est point 
éternelle ; les âmes peuvent se relever et retomber. Les fautes 
des âmes s'expient par le feu. Il y a des régions basses où les 
âmes des pécheurs subissent des châtiments proportionnés à 
leurs fautes. Elles en sortent libres de souillures, et capables 
d'atteindre aux demeures éternelles. Voici les diflérents degrés 
du bonheur de l'homme : perdre ses erreurs, connaître la vérité, 
être ange, s'assimiler à Dieu, s'y unir. L'homme en jouit suc- 
cessivement sur la terre, dans l'air, dans le paradis. Le cours 
de félicité se remplit dans un espace de siècles indéfmis ; après 
lequel Dieu étant tout en tout, et tout étant en Dieu, il n'y aura 
plus de mal dans l'univers, et le bonheur sera général et parfait. 
A ce monde il en succédera un autre, à celui-ci un troisième, 
et ainsi de suite, jusqu'à celui où Dieu sera tout en tout, et ce 
monde sera le dernier. La base de ce système, c'est que Dieu 
produit sans cesse, et qu'il en émane des mondes qui y 
retournent et y retourneront jusqu'à la consonnnation des siècles 
ùil n'y aura plus que lui. 
Les temps de l'Église qui suivent virent naître Analolinsqui 
ressuscita le péripatétisme ; Arnobe, qui, mêlant l'optimisme 
avec le christianisme, disait que, nous prenant pour la mesure 
de tout, nous faisons à la nature, qui est bonne, un crime de 
notre ignorance; Lactance, qui prit en une telle haine toutes 
les sectes philosophiques, qu'il ne put souffrir que ni Socrate ni 
Platon eussent dit d'eux-mêmes quelque chose de bien, et qui, 



JÉSUS-CHRIST. 295 

afTecUnt des connaissances de toutes sortes d'espèces, tomba 
dans un grand nombre de puérilités qui défigurent ses ouvrages 
d'ailleurs très-précieux; Eusèbe, qui nous aurait laissé un 
ouvrage incomparable dans sa Préparation évaugcliqiie, s'il eût 
été mieux instruit des principes de la philosophie ancienne, et 
s'il n'eût pas pris les dogmes absurdes des argumentateurs de 
son temps pour les vrais sentiments de ceux dont ils se disaient 
les disciples; Didyme d'Alexandrie, qui sut très-bien séparer 
d'Aristote et de Platon ce qu'ils avaient de faux et de vrai, être 
philosophe et chrétien, croire avec jugement, et raisonner avec 
sobriété; Chalcidius, dont le christianisme est demeuré fort 
suspect jusqu'à ce jour; Augustin, qui fut d'abord manichéen ; 
Synésius, dont les incertitudes sont peintes dans une lettre qu'il 
écrivit à son frère, d'une manière naïve qui charme. La voici : 
Ego mm meijjsum considéra, omnino infcriorem sentie quam 
ut episcopali fastigio resjjondeam. Plus je m'examine moi-même, 
plus je me sens au-dessous du poids et de la dignité épiscopale; 
ac sane apud te de animi mei motilms dispuiabo; neque enini 
apud alium, qiumi anncissinium tuuni unaque mecwn ediicatum 
caput, commodius istud facere possiun. Je ne balancerai point 
à vous dévoiler mes sentiments; et à qui pourrais-je montrer 
plus volontiers le fond de mon cœur qu'cà mon frère, qu'cà celui 
avec lequel j'ai été nourri, élevé, qu'cà l'homme qui m'aime le 
mieux, et à qui je suis le plus cher? Te enini œqnwn est et 
eariinidem eurarum esse participer, et cum uoctu vigilare, 
tum interdiu cogitare, qiœnmdmodum aut boni mihi aliquid 
contingat, aut mali quidpiam evitarc possiin. Il faut qu'il par- 
tage tous mes soins; s'il est possible qu'en veillant avec moi la 
nuit, en m'entretenant le jour, je me procure quelque bien, ou 
que j'évite quelque mal, il ne s'y refusera pas. Aiidi igiiur qui 
sit mearum reruni status, quaruni plerumque, jam opinor, tibi 
fuerint cognitœ. Vous connaissez déjà une partie de ma situa- 
tion; écoutez-moi, mon frère, et sachez le reste. Cum exiguwn 
onus suscepissem, commode mihi hactenus sustinuisse videor, 
philosojyhiam. Jusqu'à présent, je me suis contenté du rôle de 
philosophe; il était facile, et je crois m'en être assez bien 
acquitté. Mais on a mal jugé de ma capacité; et parce qu'on 
m'a vu soutenir sans peine un fardeau léger, on a cru que j'en 
pourrais porter un plus pesant. Pro eo vero quod non omnino ab 



206 JÉSUS-CHRIST. 

ea ahcrrure vidcor, a nonmillis Inudatus, majoribiis dignm ab 
iis exislimor, qui anùni facuUatnn habilitalcniquc dignosccre 
nequeant. Jugeons-nous nous-mêmes, et ne nous laissons 
point séduire par cet éloge. Craignons que de nouveaux hon- 
neurs ne nous rendent vains, et qu'un poste plus élevé ne 
m'ôte le peu de mérite que j'ai dans celui que j'occupe, s'il 
arrive qu'après avoir, pour ainsi dire, méprisé l'un, l'on me 
reconnaisse indigne de l'autre. Vereor autem, ne arroganlior 
rcddiim, cum honorem adinitiem, <ib utroque excida?n, post- 
quam allerum qnidcm coniempscro, altcrius vcro non fuerim 
dignilaicm assecutus. Dieu, la loi et la main sacrée de Théophile, 
m'ont attaché à une femme; il no me convient ni de m'en 
séparer, ni de vivre secrètement avec elle, comme un adultère. 
Mihi et Deus ipse et lex cl sacra TJieophill inanus uxorem 
dcdii ; quare hoc omnibus pradico, et tcstor, neque vie nb ea 
jn'orsus scjimgi relie, neqite adulteri ùisfar cum ea clanculum 
consuescere. Je partage mon temps en deux portions. J'étudie 
ou j'enseigne. En étudiant, je suis ce qu'il me plaît. En ensei- 
gnant, c'est autre chose. Duobus hisce tempus identidem dis- 
tinguo ludis, alquc sludiis. At cum in sludiis occupor, tum 
mihi uni deditus swn-, in ludendo vero, maxime omnibus 
expositus. Il est dillicile, il est impossible de chasser de son 
esprit des opinions qui y sont entrées par la voie de la raison, 
et que la force de la démonstration y retient; et vous n'ignorez 
pas qu'en plusieurs points la philosophie ne s'accorde ni avec 
nos dogmes, ni avec nos décrets. Difficile est, vel fieri potins 
nullo pacto potest ni quœ dogmata scientiarum ratione ad 
demonstrationem perducta in animum pervenerint, convellan- 
tur. Nosti autem philosophiam cum plerisque ex permdgalis 
usu decretis pugnace. Jamais, mon frère, je ne me persuaderai 
que l'origine de l'àme soit postérieure au corps ; je ne prendrai 
jamais sur moi de dire que ce monde et ses autres parties 
puissent passer en même temps. J'ai une façon de penser qui 
n'est point celle du vulgaire, et il y a, dans cette doctrine usée 
et rebattue de la résurrection, je ne sais quoi de ténébreux et 
de sacré que je ne saurais digérer. Une âme imbue de la phi- 
losophie, un esprit accoutumé à la recherche de la vérité, ne 
s'expose pas sans répugnance à la nécessité de mentir. Etenim 
nuncpiam profeclo miJii persuasero animum originis esse pas- 



JESUS-CHRIST. 297 

teriorem corporc, mundwn cœtcrasqiic ej'ns partes iina inte- 
rire imnquam dixero ^ tritam illam ac decantatam resur- 
rcctionan sacrum qiddpiam aique arcanum arbiiror, longcque 
ahsum a vidgi opinionibus comprobandis. Animus certe quidem 
philosophia imbutusac veritatis inspcctor menticndi nccessitati 
non nihil remittit. IT en est de la vérité comme de la lumière : 
il faut que la lumièi'e soit proportionnée à la force de l'organe, 
si l'on ne veut pas qu'il en soit blessé. Les ténèbres conviennent 
aux ophthalmiques, et le mensonge aux peuples; et la vérité 
nuit à ceux dont l'esprit, ou inactif ou hébété, ne peut ou n'est 
pas accoutumé à approfondir. Lux cnùn veritati, oculus vidgo 
proportione quadam rcsjjondcnt. Et oculus ipse non sine daînno 
suo immodica luce perfruiiur. Ac uti ophtlialmicis caligo 
inagis cxpedit, eodem modo mcndacium vidgo prodessc arbi- 
tror, contra nocere veritatem iis qui in rerum perspicuitatem 
intendere mentis aciem nequeunt. Cependant voyez ; je ne refuse 
pas d'être évêque, s'il m'est permis d'allier les fonctions de cet 
état avec mon caractère et ma franchise, philosophant dans 
mon cabinet, répétant des fables ^en public; n'enseignant rien 
de nouveau, ne désabusant sur rien, et laissant les hommes 
dans leurs préjugés, à peu près comme ils me viendront; mais 
le croyez-vous? //<cc si mihi episcopalis nostri muneris j'ussa 
concesscrint, subire liane dignitatem possinz^ it(( ut domi 
cpiidem philosopher, foris vero fabulas texam, ut nihil peni- 
tus doccns, sic nihil etiam dedocens atque in prœsumpta animi 
opinione sistens. Sans cela, s'il faut qu'un évêque soit populaire 
dans ses opinions, je me décèlerai sur-le-champ. On me confé- 
rera l'épiscopat si l'on veut; mais je ne veux pas mentir. J'en 
atteste Dieu et les hommes. Dieu et la vérité se touchent. Je ne 
veux point me rendre coupable d'un crime à ses yeux. Non, 
mon frère, non, je ne puis dissimuler mes sentiments. Jamais 
ma bouche ne proférera le contraire de ma pensée. Mon cœur 
est sur le bord de mes lèvres. C'est en pensant comme je fais, 
c'est en ne disant rien que je ne pense, que j'espère de plaire 
à Dieu. Si dixerint episcopum opinionibus popularcm esse, ego 
me illico omnibus nuinifcstum jJi'fcbebo. Si ad episcopale mii- 
nus vocer, nolo ementiri dogmata. Ilorum Deum, horumhomines 
testes facio. A (finis est Deo veritas, apud quem criminis expers 
omnis [videri) cupio. Bogmata porro mea nunquam obtegam. 



298 JÉSUS-CHRIST. 

ncque mihi ab animo lingiui diasidebit. lia scntiens, ilaque 
loqiiens plarere Dfe Deo urbilror. [\'oyez les ouvrages de Syné- 
sius clans la lUbUotliùquc des Pvrcs de V Eglise.) 

Cette protestation ne l'empêcha point d'être consacré évêque 
de P toi é m aïs. Il est incroyable que Théophile n'ait point balancé 
à élever à cette dignité un philosophe infecté de platonisme, et 
s'en faisant honneur. On eut égard, dit Photius, à la sainteté 
de ses mœurs, et l'on espéra de Dieu qu'il l'éclairerait un jour 
sur la résurrection et sur les autres dogmes que ce philosophe 
rejetait. 

Denis l'Aréopagite, Claudien Mamert, Boëce, .Eneas, Gazœus, 
Zacharie le scolastique, Philopon et Némésius, ferment cette 
ère de la philosophie chrétienne que nous allons suivre, dans 
l'Orient, dans la Grèce et dans l'Occident, en exposant les révo- 
lutions depuis le vu" siècle jusqu'au xii^ 

Cette philosophie des émanations, cette chaîne d'esprits qui 
descendait et qui s'élevait, toutes ces visions platonico-origé- 
nico-alexandrines, qui promettaient à l'homme un commerce 
plus ou moins intime avec Dieu, étaient très-propres à entrete- 
nir l'oisiveté pieuse de ces contemplateurs inutiles qui remplis- 
saient les forêts, les monastères et les solitudes : aussi fit-elle 
fortune parmi eux. Le péripatétisme, au contraire, dont la dialec- 
tique subtile fournissait des armes aux hérétiques, s'accréditait 
d'un autre côté. 11 y en eut qui, jaloux d'un double avantage, 
tâchèrent de concilier Aristote avec Platon ; mais celui-ci perdit 
de jour en jour; Aristote gagna, et la philosophie alexandrine 
était presque oubliée, lorsque Jean Damascène parut. 11 professa 
dans le monde le péripatétisme qu'il ne quitta point dans son 
monastère. 11 fut le premier qui commença à introduire l'ordre 
didactique dans la théologie. Les scolastiqnes pourraient le regar- 
der comme leur fondateur. Damascène fit-il bien d'associer Aris- 
tote à Jésus-Christ, et l'Église lui a-t-eîle une grande obligation 
d'avoir habillé ses dogmes à la mode scolastique? C'est ce que 
je laisse discuter à de plus habiles. 

Les ténèbres de la barbarie se répandirent en Grèce au 
commencement du viii® siècle. Dans le ix% la philosophie 
y avait subi le sort des lettres qui y étaient dans le dernier 
oubli. Ce fut la suite de l'ignorance des empereurs, et des 
incursions des Arabes. Le jour ne reparut, mais faible, que vers 



JESUS-CHRIST. 299 

le milieu du ix% sous le règne de Michel et de Barda. 
Celui-ci établit des écoles, et stipendia des maîtres. Les connais- 
sances s'étendirent un peu sous Constantin Porpliyrogénète. 
Psellus l'Ancien et Léon Allatius, son disciple, luttèrent contre 
les progrès de l'ignorance, mais avec peu de succès. L'honneur 
de relever les lettres et la philosophie était réservé à ce Photius, 
qui, deux fois nommé patriarche, et deux fois déposé, mit toute 
l'Église d'Orient en combustion. Cet homme nous a conservé 
dans sa bibliothèque des notices d'un grand nombre d'ouvrages 
qui n'existent plus. Il fit aussi l'éducation de l'empereur Léon, 
qu'on a surnonmié le Sage, et qui a passé pour un des hommes 
les plus instruits de son temps. On trouve sous le règne de 
Léon, dans la liste des restaurateurs de la science, les noms de 
Nicétas David, de Michel Éphésius, de Magentinus, d'Eustratius, 
de Michel Anchialus, de Nicéphore Blemmides, qui furent suivis 
de Georgius de Pachymère, de Théodore Méthochile, de Georgius 
de Chypre, de Georgius Laphita, de Michel Psellus le jeune, et 
de quelques autres, travaillant successivement à ressusciter les 
lettres, la poésie et la philosophie aristotélique et péripatéticienne 
jusqu'à la prise de Constantinople, temps où les connaissances 
abandonnèrent l'Orient, et vinrent chercher le repos en Occident, 
où nous allons examiner l'état de la philosophie, depuis le 
vii^ siècle jusqu'au xn*. 

Nous avons vu les sciences, les lettres et la philosophie 
décliner parmi les premiers chrétiens, et s'éteindre pour ainsi 
dire à Boëce. La haine que Justinien portait aux philosophes ; 
la pente des esprits à l'esclavage, les misères publiques, les 
incursions des Barbares, la division de l'empire romain, l'oubli 
de la langue grecque, même par les propres habitants de la 
Grèce, mais surtout la haine que la superstition s'efforçait à sus- 
citer contre la philosophie, la naissance des astrologues, des 
généthliaques et de la foule des fourbes de cette espèce, qui ne 
pouvaient espérer d'en imposer qu'à la faveur de l'ignorance, 
consommèrent l'ouvrage ; les livres moraux de Grégoire devin- 
rent le seul livre qu'on eût. 

Cependant il y avait encore des hommes : et quand n'y en 
a-t-il plus ? mais les obstacles étaient trop difficiles à surmonter. 
On compte, parmi ceux qui cherchèrent à secouer le joug de la 
barbarie, Capella, Cassiodore, Macrobe, Firmicus Maternus, 



300 JÉSUS-CHRIST. 

Chalcidius, Augustin ; au commencement du vn^ siècle, 
Isidore d'Flispale, les moines de l'Ordre de Saint-Benoît; sur la 
fin de ce siècle, Adhelme; au milieu du viii% lîeda, Acca, 
Egbert, Alcuin, et notre Gharlemagne, auquel ni les temps anté- 
rieurs, ni les temps postérieurs n'auraient peut-être aucun 
homme à comparer, si la Providence eût placé à côté de lui des 
personnages dignes de cultiver les talents qu'elle lui avait 
accordés. 11 tendit la main à la science abattue, et la releva. On 
vit renaître par ses encouragements les connaissances profanes 
et sacrées, les sciences, les arts, les lettres et la philosophie. 
Il arrachait cette partie du monde à la barbarie, en la conqué- 
rant; mais la superstition renversait d'un côté ce que le prince 
édifiait d'un autre. Cependant les écoles qu'il forma subsis- 
tèrent, et c'est de là qu'est sortie la lumière qui nous éclaire 
aujourd'hui. Qui est-ce qui écrira dignement la vie de Gharle- 
magne ? qui est-ce qui consacrera à l'immortalité le nom d'Alfred, 
à ({ui la science a les mêmes obligations en Angleterre qu'à 
Gharlemagne en France. 

Nous n'oublierons pas ici Rabanus Maurus qui naquit dans 
le VIII* siècle, et qui se fit distinguer dans le ix* ; Stra- 
bon, Scot, Eginhard, Anlegisus, Adelhard, Ilincmar, Paule- 
Wenfride, Lupus-Servatus, Herric, Angil])ert, Egobart, Clément, 
Wandalbert, Reginon, Grimbeld, Ruthard, et d'autres qui 
repoussèrent la barbarie, mais qui ne là dissipèrent point. On 
sait quelle fut encore l'ignorance du x* siècle. C'était en 
vain que les Othons d'un côté, les rois de France d'un autre, les 
rois d'Angleterre et différents princes olfraient des asiles et des 
secours à la science, l'ignorance durait. Ah ! si ceux qui gou- 
vernent parcouraient des yeux l'histoire de ces temps, ils ver- 
raient tous les maux qui accompagnent la stupidité, et combien 
il est difficile de reproduire la lumière, lorsqu'une fois elle s'est 
éteinte ! Il ne faut qu'un homme et moins d'un siècle pour 
hébéter une nation; il faut une multitude d'hommes et le tra- 
vail de plusieurs siècles pour la ranimera 

1. Il somble qiio Diderot ait eu ici en vue ce beau passage de Tacite : « Natura 
tamen intirmitatis linmanœ, tardiora sunt remédia quam mala: et, ut corpora 
lente augescunt, cito exstinguuntur, sic ingénia studiaque oppresseris facilius 
quam revocaveris. Subit quippe etiam ipsius inertiœ dulcedo, et invisa primo 
desidia postremo amatur. » In Vit. Agricolaj, cap. m. (N.) 



JÉSUS-CHRIST. 301 

Les écoles d'Oxford produisirent en Angleterre Bridferth, 
Dunstan, Alfred de Malmesbury ; celles de France, Remy, Con- 
stantin Abbon ; on vit en Allemagne Notkère, Ratbode, Nannon, 
Bruno, Baldric, Israël, Ratgerius, etc.. mais aucun ne se dis- 
tingua plus que notre Gerbert, souverain pontife sous le nom 
de Sylvestre II, et notre Odon; cependant le xi* siècle ne 
fut pas fort instruit. Si Guido Arétin composa la gamme, un 
moine s'avisa de composer le droit pontifical, et prépara bien 
du mal aux siècles suivants. Les princes, occupés d'affaires 
politiques, cessèrent de favoriser les progrès de la science, et 
l'on ne rencontre dans ces temps que les noms de Fulbert, 
de Bérenger et de Lefranc, et des x\.nselme ses disciples, qui 
eurent pour contemporains ou pour successeurs Léon IX, Mau- 
rice, Franco, Willeram, Lambert, Gérard, Wilheline, Pierre 
d'Amiens, Hermann Contracte, Hildebert, et quelques autres, 
tels que Roscelin. 

La plupart de ces hommes, nés avec un esprit très-subtil, 
perdirent leur temps à des questions de dialectique et de théo- 
logie scolastique; et la seule obligation qu'on leur ait, c'est 
d'avoir disposé les hommes à quelque chose de mieux. 

On voit les frivolités du péripatétisme occuper toutes les 
têtes au commencement du xii" siècle. Que font Gonstantinus 
Afer, Daniel Morlay, Robert, Adelard, Olhon de Friesingen, etc.? 
Ils traduisent Aristote, ils disputent, ils s'anathématisent, 
ils se détestent, et ils arrêtent plutôt la philosophie qu'ils ne 
l'avancent. Voyez dans Gerson et dans Thomasius l'histoire et 
les dogmes d'Ahîiéric. Celui-ci eut pour disciple David de Dinant. 
David prétendit, avec son maître, que tout était Dieu, et que 
Dieu était tout; qu'il n'y avait aucune diflerence entre le créa- 
teur et la créature ; que les idées créent et sont créées ; que 
Dieu était la fm de tout, en ce que fout en était émané, et y 
retournait, etc. Ces opinions furent condamnées dans un concile 
tenu à Paris, et les livres de David de Dinant brûlés. 

Ce fut alors qu'on proscrivit la doctrine d' Aristote ; mais tel 
est le caractère de l'esprit humain, qu'il se porte avec fureur aux 
choses qu'on lui défend. La proscription de l'aristotélisme fut 
la date de ses progrès, et les choses en vinrent au point qu'il y 
eut plus encore de danger à n'être pas péripatéticien qu'il y en 
avait eu à l'être. L'aristotélisme s'étendit peu à peu, et ce fut 



302 JORDANUS BRUNUS. 

la philosophie régnante pendant les xiii® et le xiv^ siècle entiers. 
Elle prit alors le nom de scolasiiqiie. C'est à ce moment qu'il 
faut aussi rapporter l'origine du droit canonique, dont les pre- 
miers fondements avaient été jetés dans le cours du xii" siècle. 
Du droit canonique, de la théologie scolastique et de la philoso- 
phie, mêlés ensemble, il naquit une espèce de monstre qui sub- 
siste encore, et qui n'expirera pas sitôt. 

JEU, s. m. [Morale). 11 occupe et flatte l'esprit par un usage 
facile de ses facultés; il amuse par l'espérance du gain. Pour 
l'aimer avec passion, il faut être avare ou accablé d'ennui; il 
n'y a que peu d'hommes qui aient une aversion sincère pour 
\QJeu. La bonne compagnie prétend que sa conversation, sans 
le secours du jeu, empêche de sentir le poids du désœuvre- 
ment : on ne joue pas assez. Voyez Jouer. 

JOâNNITES. s. m. pi. (///.s7. ecclês.), nom dont on appela, 
dans le V® siècle, ceux qui demeurèrent attachés à saint 
Jean Chrysostome, el qui continuèrent de conmiunier avec lui, 
quoiqu'il eût été exilé par les artifices de l'impératrice Eudoxie, et 
déposé dans un conciliabule par Théophile d'Alexandrie, ensuite 
dans un second tenu à Gonstantinople. Ce titre de joanuiies fut 
inventé pour désigner ceux à qui on le donnait, et qu'on se pro- 
posait de desservir à la cour. La méchanceté des hommes a tou- 
jours été la même, et elle n'a pas même varié dans ses moyens. 

JOQUES [Histoires des superstitions modernes.). Les joques 
sont des bramiues du royaume de Narsingue. Ils sont austères; 
ils errent dans les Indes; ils se traitent avec la dernière dureté, 
jusqu'à ce que, devenus abduls^ ou exempts de toutes lois, et 
incapables de tout péché, ils s'abandonnent sans remords à 
toutes sortes de saletés, et ne se refusent aucune satisfaction: 
ils croient avoir acquis ce droit par leur pénitence antérieure. 
Ils ont un chef qui leur distribue son revenu, qui est considé- 
rable, et qui les envoie prêcher sa doctrine. 

JORDANUS BRUNUS (Philosophie de). Cet homme singulier 
naquit à Noie, au royaume de Naples; il est antérieur à Cardan, 
à Gassendi, à Bacon, à Leibnitz, à Descartes, à Ilobbes ; et, 
quel que soit le jugement que l'on portera de sa philosophie et 
de son esprit, on ne pourra lui refuser la gloire d'avoir osé le 
premier attaquer l'idole de l'école, s'aflranchir du despotisme 
d'Aristote, et encourager, par son exemple et par ses écrits, les 



JORDANUS BRUNUS. 303 

hommes à penser d'après eux-mêmes : heureux s'il eût eu 
moins d'imagination et plus de raison ! Il vécut d'une vie fort 
agitée et fort diverse ; il voyagea en Angleterre, en France et 
en Allemagne ; il reparut en Italie ; il y fut arrêté et conduit 
dans les prisons de l'Inquisition, d'où il ne sortit que pour aller 
mourir sur un bûcher. Ce qu'il répondit aux juges qui lui pro- 
noncèrent sa sentence de mort marque du courage : Majori 
forsan cum iimorc sentcntiam in me dicetis, qiiam ego acci- 
piam. ^ 

Les écrits de cet auteur sont très-rares; et le mélange per- 
pétuel de géométrie, de théologie, de physique, de mathématique 
et de poésie, en rend la lecture pénible. Voici les principaux 
axiomes de sa philosophie : 

Ces astres, que nous voyons briller au-dessus de nos têtes, 
sont autant de mondes. 

Les trois êtres par excellence sont Dieu, la nature et 
l'homme. Dieu ordonne, la nature exécute, l'homme conçoit. 

Dieu est une monade, la nature une mesure. 

Entre les biens que l'homme puisse posséder, connaître est 
un des plus doux. 

Dieu, qui a donné la raison à l'homme, et qui n'a rien fait 
en vain, n'a prescrit aucun terme à son usage. 

Que celui qui veut savoir, commence par douter; qu'il sache 
que les mots servent également l'ignorant et le sage, le bon et 
le méchant. La langue de la vérité est simple ; celle de la dupli- 
cité équivoque, et celle de la vanité recherchée. 

La substance ne change point ; elle est immortelle, sans 
augmentation, sans décroissement, sans corruption : tout en 
émane, et s'y résout. 

Le minimum est l'élément de tout, le principe de la quan- 
tité. 

Ce n'est pas assez que du mouvement, de l'espace et des 
atomes; il faut encore un moyen d'union. 

La monade est l'essence du nombre, et le nombre, un acci- 
dent de la monade. 



1. La sentence que vous prononcerez contre moi vous fera i^eut-être plus de peur 
qu'à moi-même. Sa condamnation est du 9 février IGOO, et il fut brûlé le 17, dans 
le Champ de Flore, à Rome. (Br.) 



30/j JORDANUS BRUNUS. 

La matière est clans un flux perpétuel ; et ce qui est un corps 
aujourd'hui, ne l'est pas demain. 

Puisque la substance est impérissable, on ne meurt point; 
on passe, on circule, ainsi que Pythagore l'a conçu. 

Le composé n'est point, à parler exactement, la substance. 

L'âme est un point autour duquel les atomes s'assemblent 

dans la naissance, s'accumulent pendant un certain temps de 

la vie, et se séparent ensuite jusqu'à la mort, où l'atome central 

devient libre. 

Le passage de l'âme dans un autre corps n'est point fortuit; 
elle y est prédisposée par son état précédent : ce qui n'est pas 
un, n'est rien. 

La monade réunit toutes les qualités possibles ; il y a pair et 
impair, fini et infini, étendue et non étendue, témoin Dieu. 

Le mouvement le plus grand possible, le mouvement retardé, 
et le repos ne sont qu'un. Tout se transfère ou tend au trans- 
port. 

De l'idée de la monade on passe à l'idée du fini ; de l'idée du 
fini, à celle de l'infini, et l'on descend par les mêmes degrés. 
Toute la durée n'est qu'un instant infini. 
La résolution du contenu en ses parties est la source d'une 
infinité d'erreurs. 

La terre n'est pas plus au milieu du tout qu'aucun autre 
point de l'univers. Si l'espace est infini, le centre est partout 
et nulle part, de même que l'atome est tout et n'est rien. 

Le minimum est indéfini. Il ne faut pas confondre le mini- 
ntum de la nature et celui de l'art; le minimum de la nature 
et \emi)iimwn sensible. 

Il n'y a ni bonté, ni méchanceté, ni beauté, ni laideur, ni 
peine, ni plaisir absolus. 

Il y a bien de la différence entre une qualité quelconque 
comparée à nous, et la même qualité considérée dans le tout : 
de là les notions vraies et fausses du bien et du mal, du nuisible 
et de l'utile. 

11 n'y a rien de vrai ni de faux pour ceux qui ne s'élèvent 
point au delà du sensible. 

La mesure du sensible est variable. 

Il est impossible que tout soit le même dans deux individus 
différents; et dans un même individu dans deux instants. 



JORDANUS BRUNUS. 305 

Comptez les causes, mais surtout ayez égard à l'influ et à 
l'influence. 

Il n'y a de plein absolu que dans la solidité de l'atome, et 
de vide absolu que dans l'intervalle des atomes qui se touchent. 

La nature de l'âme est atomique; c'est l'énergie de notre 
corps, dans notre durée et dans notre espace. 

Pourquoi l'amené conserverait-elle pas quelque affinité avec 
les parties qu'elle a animées? Suivez cette idée, et vous vous 
réconcilierez avec une infinité d'effets, que vous jugez impos- 
sibles pendant son union avec le corps et après qu'elle en est 
séparée. 

L'atome ne se corrompt point, ne naît point, ne meurt point. 

11 n'y a rien de si petit dans le tout, qui ne tende à dimi- 
nuer ou à s'accroître; rien de bien, qui ne tende à empirer ou 
1 se perfectionner, mais c'est relativement à un point de la 
matière, de l'espace et du temps. Dans le tout, il n'y a ni petit, 
li grand, ni bien, ni mal. 

Le tout est le mieux qu'il est possible ; c'est une conséquence 
ie l'harmonie nécessaire, et de l'existence, et des propriétés. 

Si l'on réfléchit attentivement sur ces propositions, on y trou- 
vera. le germe de la raison suffisante, du système des monades, 
ie l'optimisme, de l'harmonie préétablie ; en un mot, de toute 
a philosophie leibnitzienne. 

A comparer le philosophe de Noie et celui de Leipsick, l'un 
ne semble un fou qui jette son argent dans la rue , et l'autre 
m sage qui le suit et qui le ramasse. Il ne faut pas oublier que 
hrdanm Bruniis a séjourné et professé la philosophie en Alle- 
nagne. 

Si l'on rassemble ce qu'il a répandu dans ses ouvrages sur 
a nature de Dieu, il restera peu de chose à Spinosa qui lui 
ippartienne en propre. 

Selon Jordanus Brunus^ l'essence divine est infinie ; la 
olonté de Dieu, c'est la nécessité même. La nécessité et la 
iberté ne sont qu'un. Suivre, en agissant, la nécessité de la 
lature, non-seulement c'est être libre, mais ce serait cesser de 
être que d'agir autrement. Il est mieux d'être que de ne pas 
tre; d'agir que de ne pas faire : le monde est donc éternel; 
i est un; il n'y a qu'une substance ; il n'y a qu'un agent : la 
lature, c'est Dieu. 



XV. 



20 



306 JORDANUS BRUNUS. 

TNotre philosophe croyait la quadrature du cercle impossible; 
et la transmutation des métaux possible. 

Il avait imaginé que les comètes étaient des corps qui se 
mouvaient dans l'espace, comme la terre et les autres planètes. 

A dire ce que je pense de cet homme, il y aurait peu de 
philosophes qu'on pût lui comparer, si l'impétuosité de son 
imagination lui avait permis d'ordonner ses idées, et de les 
ranger dans un ordre systématique ; mais il était né poëte. 

Voici les titres de ses ouvrages ^ : 

[1° La Cena de le ceneri : ce livre fut dédié par l'auteur à 
M. de Gastelnau, pendant son ambassade d'Angleterre. La raison 
du titre est qu'on suppose que ce sont des entretiens tenus à 
table le premier jour de carême. On y soutient, entre autres 
choses, l'opinion de Copernic ; et l'on ajoute qu'il y a une infi- 
nité de mondes semblables à celui-ci, et qu'ils sont tous des 
animaux intellectuels, qui ont des individus végétatifs et raison- 
nables; comme il y en a sur la terre. L'opinion contraire est 
traitée de puérile. E cosa da fanciulli haver creduto e credere 
altrimenie. 

2° De lunbris ideariim. Paris, 1582; 3° Ars mcmoriœ ', 
h° Il candelaio, comedia -, 5" Canins circœns ad memoriœ 
jjraxhn ordinatus, quam ipsejadiciarianiappellat. Paris, 1583; 
Q^Dela causa, prinripio cd luio. Il fut imprimé à Venise l'an 158/i, 
et dédié par l'auteur à Michel de Gastelnau, ambassadeur de 
France auprès de la reine Elisabeth. L'auteur prétend que, s'il) 
n'eût pas eu une fermeté héroïque, il se fût abandonné au déses- 
poir; car sa mauvaise fortune était compliquée de mille disgrâces ;i 
il n'y manquait que les dédains malicieux d'une maîtresse., 
L'épîtredédicatoire de ce livre contient le précis de cinq dialo- 
gues dont l'ouvrage est composé. Le premier sert d'apologie à 
la Cena de le ceneri. Le second traite du principe ou de la cause 
première, et fait voir comment la cause efficiente et la formelle 
se réunissent à un seul sujet, qui est l'âme de l'univers, e 
comment la cause formelle générale, qui est unique, diffère d( 
la cause formelle particulière, qui est infiniment multipliée. 
L'auteur déclare, entre autres choses, que son système ôte \i 
peur des enfers, qui empoisonne, dit-il, les plus doux plaisirs 

\. Le texte entre crochets est emprunté à l'édition Xaigeon. Diderot s'étaii 
borné à donner le titre des ouvrages de Giordano Bruno. 



JORDANUS BRUNUS. 307 

de la vie. Aitcso che Ici toglie il fosco vélo dcl pazzo sentiniento 
circa Vorco e avaro Caronte, onde il pin dolce de la nostra vit a 
ne si râpe e avvelcna. 

Il montre, dans le troisième dialogue, que David de Dinant 
avait raison de considérer la matière comme une chose divine. 
Il soutient que la forme substantielle ne périt jamais, et que la 
matière et la forme ne diffèrent que comme la puissance et l'acte; 
d'où il conclut que tout l'univers n'est qu'un être. II montre, 
dans le dialogue suivant, que la matière des corps n'est point 
différente de la matière des esprits. Et enfin, dans le cinquième 
dialogue, il conclut que l'être réellement existant est un, et infini, 
et immobile, et indivisible; Senza diffcrenza di tutto c parte, 
principio e principiato ] qu'une étendue infinie se réduit néces- 
sairement à l'individu, comme le nombre infini se réduit à 
l'unité. Voilà une idée générale de ce qu'il expose plus en 
détail dans ses sommaires, et plus amplement dans ses dialo- 
gues ; d'où il paraît que son hypothèse est au fond toute sem- 
blable au spinosisme. Notez qu'on trouve à la fin du premier 
dialogue une digression à la louange de la reine Elisabeth, 

7° De Vinfinilo imiverso e moiidi ,• in Venetia, 1584, in-12. 
Il est composé de cinq dialogues, où Jordanus Brunus soutient, 
par un très-grand nombre de raisons, que l'univers est infini 
et qu'il y a une infinité de mondes. Il se déclare pour le senti- 
ment de Copernic, touchant la mobiUté de la terre autour du 
soleil. 

8° Spaccio délia bestia trionfante ; in Parigi, 158/i, in-12. 
Jordanus Brunus le dédia au chevalier Philippe Sidney, qui lui 
avait rendu en Angleterre plusieurs bons offices. C'est un traité 
de morale bizarrement digéré ; car on y expose la nature des 
vices et des vertus sous l'emblème des constellations célestes, 
chassées du firmament pour faire place à de nouveaux astérismes 
qui représentent la vérité, la bonté, etc. 

9° Cabala dcl cavallo Pegaseo con Vaggiunte delVasino 
Cillenico. 10° De gli eroici furori. Cet ouvrage contient 
deux parties, dont chacune est divisée en cinq dialogues. Il les 
fit pendant son séjour en Angleterre, et les dédia à M. Sidney. 
Il y a beaucoup de vers italiens dans cet ouvrage, et beaucoup 
d'imaginations cabalistiques ; car sous des figures qui semblent 
représenter les transports et les désordres de l'amour, il pré- 



308 BORDANUS BRUNUS. 

tend élever l'âme k la contemplation des vérités les plus subli- 
mes, et la guérir de ses défauts. On voit sur la fin quelques 
poésies oîi il chante la beauté des femmes de Londres. 

11° De progressai et lampade venaloria logieorum ,• 12" 
Aerotismiis, sen r<itiones articulorum physicoruni adversus 
peripaleticos Parisiis propositorum. Il attaque dans ce livre la 
philosophie d'Aristote ; 1 3" Oratio raledictoria ad j^ro [essores 
et midi ter es in academia Witehergensi ; l/i" De specienim 
scrutinio et lampade cornhinatoria Ihmnondi Lnlli -, 15° Ora- 
tio eonsolatoria habita in academia Jidia in fine exequiarum 
priîicipis Juin ducis Bninsrieensinm ; i6° De triplici^ mininio 
et mensura. Francofurt, J591, in-S" ; 17° De monade, numéro 
et figura, liber eonscquens quinqiie de tninimo, magno, et men- 
sura^ item de innumerabilibus, immense^ etc. Francofurt, 1591, 
in-8° ; 18" De imaginum, signorum et idcanim compositione, 
ad omnia inventionum, dispositionum et memoriœ gênera, 
libri très. Francofurt, 1591, in-8° ; 19" Siimma terminormn 
metapltysiconim ad capessendum logicœ et metaphysicœ stu- 
diian; 20" Artificiiint pcrorandi j 21" De compendiosa arclii- 
tectura et complemcnlo artis Lullii. Paris, 1580, etc. etc.] 

Il cite lui-même quelques autres ouvrages qu'on n'a point, 
comme le Sigilliim sigillorum, et les livres : De imaginibus, de 
principiis rcrum, de sphœra, de physica, inagia, etc.... 

[On peut faire deux remarques générales sur les idées de cet 
auteur : l'une est que ses principales doctrines sont mille fois 
plus obscures que tout ce que les sectateurs de Thomas d'Aqiiin 
ou de Jean Scot ont jamais dit de plus incompréhensible ; car y 
a-t-il rien d'aussi opposé aux notions de notre esprit que de 
soutenir qu'une étendue infinie est tout entière dans chaque 
point de l'espace, et qu'un nombre infini ne diffère ])oint de 
l'unité ? L'iino, Vinfinito, lo ente e quello che e in tutto, e per 
tulto anzi e Vistesso lbiqi'e. Et che cosi la infinita dijnenzione 
per non essere magnitudine coincide con Vindividiio, come la 
infinita moltitiidine, per non esscr numéro coïncide con la 
imita. ' ! 

L'autre observation est qu'il se figure ridiculement que ! 
tout ce qu'il dit s'éloigne des hypothèses des péripatéticiens. j 

1. Giordano Bruno, EpisL dedicator. tlcl Trattato de la causa, principio et uno. 



JORDANUS BRUNUS. 309 

C'est le sophisme ignoratio elenchi. Il n'y a entre eux et lui 
qu'une dispute de mots à l'égard de l'immutabilité ou de la 
destructibilité des choses. Ils n'ont jamais prétendu que la 
matière, en tant que substance, en tant que sujet commun des 
générations et des corruptions, soufl're le moindre changement. 
Mais ils soutiennent que la production et la destruction des 
formes supposent que le sujet, qui les acquiert et qui les perd 
successivement, n'est point immuable et inaltérable. Bniniis ne 
saurait nier cela, qu'en prenant les mots dans un sens particu- 
lier; ce n'est donc qu'un malentendu ; ce ne sont que des 
équivoques. D'ailleurs, on voit, par un passage du cinquième 
dialogue du même traité cité ci-dessus, que Jordanus Bnrnus 
reconnaît de la mutabilité dans son être unique. Un péripatéti- 
cien lui avouerait presque tout ce qu'il a dit à ce sujet, dès 
que l'on aurait levé les équivoques. Notez, je vous prie, une 
absurdité : il dit que ce n'est point l'être qui fait qu'il y a 
beaucoup de choses, mais que cette multitude consiste dans ce 
qui paraît sur la superficie de la substance. Qu'il me réponde, 
s'il lui plaît : ces apparences, qui frappent nos sens, existent- 
elles, ou n'existent-elles pas ? Si elles existent, elles sont un 
être ; c'est donc par des êtres qu'il y a une multitude de choses. 
Si elles n'existent pas, il s'ensuit que le néant agit sur nous et 
se fait sentir ; ce qui est absurde et impossible. On ne se peut 
évader qu'à la faveur d'une équivoque. Le spinosisme est sujet 
aux mêmes inconvénients. 

Jordanus Brunus donna dans les idées de Raimond Lulle, et 
les raffma; il inventa diverses méthodes de mémoire artificielle. 
Tout cela, dit-on, marque beaucoup de génie; mais on y trouve 
tant d'obscurités qu'on ne s'en saurait servir. Ce qui paraît 
très-clairement par ses ouvrages, c'est qu'il soutenait qu'il y 
avait un très-grand nombre de mondes, tous éternels ; qu'il 
n'y avait que les Juifs qui descendissent d'Adam et d'Eve, et 
que les autres hommes sortaient d'une race que Dieu avait 
faite longtemps auparavant ; que tous les miracles de Moïse 
étaient un elfet de la magie, et qu'ils ne furent supérieurs à 
ceux des autres magiciens que parce qu'il avait fait plus de 
progrès qu'eux dans la magie ; qu'il avait forgé lui-même les 
lois qu'il donna aux Israélites ; que l'Écriture sainte n'est qu'un 
songe, etc., etc., etc. Fo^/é"^ dans Bay le l'article de ce philosophe. | 



310 JOUER. 

Ses juges firent tout ce qu'il était possible pour le sauver. 
On n'exigeait de lui qu'une rétractation, mais on ne parvint 
jamais à vaincre l'opiniâtreté de cette âme aigrie par le malheur 
et la persécution, et il fallut enlin le livrer à son mauvais sort. 
Je suis indigné de la manière indécente dont Scioppius s'est 
exprimé sur un événement qui ne devait exciter que la terreur 
ou la pitié. Sicqiie uslnhitus misère periity dit cet auteur, 
renuntiatiirus, crcdo^ in rcliquis illis quos finxit inimdis, quo- 
nam pacto liomincs hUispliemi et impii a romanis Iructari 
soient. Ce Scioppius * avait sans doute l'âme atroce, et il était 
bien loin de deviner que cette idée des mondes, qu'il tourne en 
ridicule, illustrerait un jour deux grands hommes. 

JOUER [Morale, et Mathcm.), c'est risquer de perdre ou de 
gagner une somme d'argent, ou quelque chose qu'on peut rap- 
porter à cette commune mesure, sur un événement dépendant 
de l'industrie ou du hasard. 

D'où l'on voit qu'il y a deux sortes de jeux : des jeux 
d'adresse et des jeux de hasard. On appelle jeux d'adresse ceux 
où l'événement heureux est amené par l'intelligence, l'expé- 
rience, l'exercice, la pénétration, en un mot quelques qualités 
acquises ou naturelles, de corps ou d'esprit, de celui qui joue. 
On appelle Jeux de hasard, ceux où l'événement paraît ne 
dépendre en aucune manière des qualités du joueur. Quel- 
quefois d'un jeu d'adresse l'ignorance de deux joueurs en fait 
un jeu de hasard, et quelquefois aussi d'un jeu de hasard, la 
subtilité d'un des joueurs en fait un jeu d'adresse. 

Il y a des contrées où les jeux publics, de quelque nature 
qu'ils soient, sont défendus, et où on peut se faire restituer par 
l'autorité des lois l'argent qu'on a perdu. 

A la Chine, le jeu est défendu également aux grands et aux 
petits ; ce qui n'empêche point les habitants de cette contrée de 
jouer, et même de perdre leurs terres, leurs maisons, leurs 
biens, et de mettre leurs femmes et leurs enfants sur une carte. 
11 n'y a point de jeu d'adresse où il n'entre un peu de hasard. 
Un des joueurs a la tète plus saine et plus libre ce jour-là que 
son adversaire ; il se possède davantage, et gagne, par cette 

1. On trouve dans l'Encyclopédie méthodique, tome III, page 61, une addition 
à cet article, qui contient la traduction de la lettre de Scioppius sur la mort de 
Jordanus Brunus; cette lettre est datée de Rome du jour de son exécution. (Br.) 



' 



JOUER. 311 

seule supériorité accidentelle, celui contre lequel il aurait perdu 
en tout autre temps. A la fin d'une partie d'échecs ou de dames 
polonaises, qui a duré un grand nombre de coups entre des 
joueurs qui sont à peu près d'égale force, le gain ou la perte 
dépend quelquefois d'une disposition qu'aucun des deux n'a 
prévue et ne s'est proposée. 

Entre deux joueurs dont l'un ne risque qu'un argent qu'il 
peut perdre sans s'incommoder, et l'autre un argent dont il ne 
saurait manquer sans être privé des besoins essentiels de la 
vie, à proprement parler, le jeu n'est pas égal. 

Une conséquence naturelle de ce principe, c'est qu'il n'est 
pas permis à un souverain de jouer un jeu ruineux contre un 
de ses sujets. Quel que soit l'événement, il n'est rien pour l'un; 
il précipite l'autre dans la misère. 

On a demandé pourquoi les dettes contractées au jeu se 
payaient si rigoureusement dans le monde, où l'on ne se fait 
pas un scrupule de négliger des créances beaucoup plus 
sacrées. On peut répondre : c'est qu'au jeu on a compté sur la 
parole d'un homme, dans un cas où l'on ne pouvait employer 
les lois contre lui. On lui a donné une marque de confiance à 
laquelle il faut qu'il réponde. Au lieu que dans les autres cir- 
constances où il a pris des engagements, on le force par l'auto- 
rité des tribunaux à y satisfaire. 

Les jeux de hasard sont soumis à une analyse qui est tout 
à fait du ressort des mathématiques. Ou la probabilité de l'évé- 
nement est égale entre les joueurs ; ou si elle est inégale, elle 
peut toujours se compenser par l'inégalité des mises ou enjeux. 
On peut à chaque instant demander quelle est la prétention 
d'un joueur ; et comme sa prétention à la somme des mises 
est en raison des coups qu'il a pour lui, le calcul déterminera 
toujours, ou rigoureusement, ou par approximation, quelle 
serait la partie de cette somme qui lai reviendrait, si le jeu 
ne s'instituait pas, ou si le jeu étant une fois institué, on vou- 
lait l'interrompre. 

Quoi qu'il en soit, la passion du jeu est une des plus funestes 
dont on puisse être possédé. L'homme est si violemment agité 
par le jeu, qu'il ne peut plus supporter aucune autre occupa- 
tion. Après avoir perdu sa fortune, il est condamné à s'ennuyer 
le reste de sa vie. 



312 JOUISSANCE. 

JOUISSANCE, s. f. {Graui. et Morale.). Jouir, c'est connaître, 
éprouver, sentir les avantages de posséder : on possède souvent 
sans jouir. A qui sont ces magnifiques palais ? qui est-ce qui a 
planté ces jardins immenses ? c'est le souverain : qui est-ce qui 
en jouit, c'est moi. 

Mais laissons ces palais magnifiques que le souverain a 
construits pour d'autres que lui, ces jardins enchanteurs où il 
ne se promène jamais, et arrêtons-nous à la volupté qui per- 
pétue la chaîne des êtres vivants, et à laquelle on a consacré le 
mot dejouissinicr. 

Entre les objets que la nature ofTre de toutes parts à nos 
désirs, vous qui avez une âme, dites-moi, y en a-t-il un plus 
digne de notre poursuite, dont la possession et la Jouissance 
puissent nous rendre aussi heureux que celles de l'être qui pense 
et sent comme vous, qui aies mêmes idées, qui éprouve la même 
chaleur, les mêmes transports, qui porte ses bras tendres et 
délicats vers les vôtres, qui vous enlace, et dont les caresses 
seront suivies de l'existence d'un nouvel être qui sera semblable 
à l'un de vous, qui dans ses premiers mouvements vous cher- 
chera pour vous serrer, que vous élèverez à vos côtés, que vous 
aimerez ensemble, qui vous protégera dans votre vieillesse, qui 
vous respectera en tout temps, et dont la naissance heureuse a 
déjà fortifié le lien qui vous unissait ? 

Les êtres brutes, insensibles, immobiles, privés de vie, qui 
nous environnent, peuvent servir à notre bonheur ; mais c'est 
sans le savoir et sans le partager ; et notre Jouissance stérile et 
destructive, qui les altère tous, n'en reproduit aucun. 

S'il y avait quelque homme pervers qui pût s'offenser de 
l'éloge que je fais de la plus auguste et de la plus générale des 
passions, j'évoquerais devant lui la nature, je la ferais parler, 
et elle lui dirait : Pourquoi rougis-tu d'entendre prononcer le 
nom d'une volupté dont tu ne rougis pas d'éprouver l'attrait 
dans l'ombre de la nuit ? Ignores-tu quel est son but et ce que 
tu lui dois? Crois-tu que ta mère eût exposé sa vie pour te la 
donner, si je n'avais pas attaché un charme inexprimable aux 
embrassements de son époux ? Tais-toi, malheureux, et songe 
que c'est le plaisir qui t'a tiré du néant. 

La propagation des êtres est le plus grand objet de la 
nature. Elle y sollicite impérieusement les deux sexes, aussitôt 



JOUISSANCE. 313 

qu'ils en ont reçu ce qu'elle leur destinait de force et de beauté. 
Une inquiétude vague et mélancolique les avertit du moment ; 
leur état est mêlé de peine et de plaisir. C'est alors qu'ils écou- 
tent leurs sens, et qu'ils portent une attention réfléchie sur 
eux-mêmes. Un individu se présente-t-il à un individu de la 
même espèce et d'un sexe différent, le sentiment de tout autre 
besoin est suspendu ; le cœur palpite ; les membres tressail- 
lent ; des images voluptueuses errent dans le cerveau ; des 
torrents d'esprits coulent dans les nerfs, les irritent, et vont 
se rendre au siège d'un nouveau sens qui se déclare et qui 
tourmente. La vue se trouble, le délire naît ; la raison, esclave 
de l'instinct, se borne à le servir, et la nature est satisfaite. 

C'est ainsi que les choses se passaient à la naissance du 
monde, et qu'elles se passent encore au fond de l'antre du 
sauvage adulte. 

Mais lorsque la femme commença à discerner, lorsqu'elle 
parut mettre de l'attention dans son choix, et qu'entre plusieurs 
hommes sur lesquels la passion promenait ses regards, il y en 
eut un qui les arrêta, qui put se flatter d'être préféré, qui crut 
porter dans un cœur qu'il estimait l'estime qu'il faisait de lui- 
même, et qui regarda le plaisir comme la récompense de 
quelque mérite; lorsque les voiles que la pudeur jeta sur les 
charmes laissèrent à l'imagination enflammée le pouvoir d'en 
disposer à son gré, les illusions les plus délicates concoururent 
avec le sens le plus exquis pour exagérer le bonheur; l'âme fut 
saisie d'un enthousiasme presque divin; deux jeunes cœurs 
éperdus d'amour se vouèrent l'un à l'autre pour jamais, et le 
ciel entendit les premiers serments indiscrets. 

Combien le jour n'eut-il pas d'instants heureux, avant celui 
où l'âme tout entière chercha à s'élancer et à se perdre dans 
l'âme de l'objet aimé! On eut des Jouissances du moment où 
l'on espéra. 

Cependant la confiance, le temps, la nature et la liberté des 
caresses, amenèrent l'oubli de soi-même ; on jura, après avoir 
éprouvé la dernière ivresse, qu'il n'y en avait aucune autre 
qu'on pût lui comparer; et cela se trouva vrai toutes les fois 
qu'on y apporta des organes sensibles et jeunes, un cœur 
tendre et une âme innocente, qui ne connût ni la méfiance ni 
le remords. 



31/, JOURNALISTE. 

JOURNALIER, s. m. {Gnnn.), ouvrier qui travaille de ses 
mains, et qu'on paye au jour la journée. Cette espèce d'iionimes 
forme la plus grande partie d'une nation ; c'est son sort qu'un 
bon gouvernement doit avoir principalement en vue. Si \q jour- 
nalier est misérable, la nation est misérable. 

JOURNALISTE, s. m. [Littérat.), auteur qui s'occupe à pu- 
blier des extraits et des jugements des ouvrages de littérature, 
de sciences et d'arts, à mesure qu'ils paraissent ; d'où l'on 
voit qu'un homme de cette espèce ne ferait jamais rien si les 
autres se reposaient. 11 ne serait pourtant pas sans mérite, s'il 
avait les talents nécessaires pour la tâche qu'il s'est imposée. 
Il aurait à cœur les progrès de l'esprit humain ; il aimerait 
la vérité, et ra})porterait tout h ces deux objets. 

Un journal embrasse une si grande variété de matières, qu'il 
est impossible qu'un seul homme fasse un médiocre journal. 
On n'est point à la fois grand géomètre, grand orateur, grand 
poëte, grand historien, grand philosophe; on n'a point l'érudi- 
tion universelle. 

Un journal doit être l'ouvrage d'une société de savants; sans 
quoi on y remarquera en tout genre les bévues les plus gros- 
sières. Le journal de Trévoux, que je citerai ici entre une infi- 
nité d'autres dont nous sommes inondés, n'est pas exempt de 
ce défaut; et si jamais j'en avais le temps et le courage, je 
pourrais publier un catalogue qui ne serait pas court, des 
marques d'ignorance qu'on y rencontre en géométrie, en litté- 
rature, en chimie, etc. Les Jowihilisfcs de Trévoux paraissent 
surtout n'avoir pas la moindre teinture de cette dernière 
science. 

Mais ce n'est pas assez qu'un journaliste ait des connais- 
sances, il faut encore qu'il soit équitable; sans cette qualité, il 
élèvera jusqu'aux nues des productions médiocres, et en rabais- 
sera d'autres pour lesquelles il aurait dû réserver ses éloges. 
Plus la matière sera importante, plus il se montrera difficile; 
et quelque amour qu'il ait pour la religion, par exemple, il sen- 
tira qu'il n'est pas permis à tout écrivain de se charger de la 
cause de Dieu, et il fera main-basse sur tous ceux qui, avec des 
talents médiocres, osent approcher de cette fonction sacrée, et 
mettre la main à l'arche pour la soutenir. 

Qu'il ait un jugement solide et profond, de la logique. 



JOURNALISTE. 315 

du goût, de la sagacité, une grande habitude de la critique. 

Son art n'est point celui de faire' rire, mais d'analyser et 
d'instruire. Un journaliste plaisant est un plaisant journaliste. 

Qu'il ait de l'enjouement, si la matière le comporte; mais 
qu'il laisse là le ton satirique, qui décèle toujours la par- 
tialité. 

S'il examine un ouvrage médiocre, qu'il indique les ques- 
tions difficiles dont l'auteur aurait dû s'occuper; qu'il les 
approfondisse lui-même, qu'il jette des vues, et que l'on dise 
qu'il a fait un bon extrait d'un mauvais livre. 

Que son intérêt soit entièrement séparé de celui du libraire 
et de l'écrivain. 

Qu'il n'arrache point à un auteur les morceaux saillants de 
son ouvrage pour se les approprier; et qu'il se garde bien 
d'ajouter à cette injustice celle d'exagérer les défauts des en- 
droits faibles qu'il aura l'attention de souligner. 

Qu'il ne s'écarte point des égards qu'il doit aux talents 
supérieurs et aux hommes de génie; il n'y a qu'un sot qui 
puisse être l'ennemi d'un de Voltaire, de Montesquieu, de Buffon, 
et de quelques autres de la même trempe. 

Qu'il sache remarquer leurs fautes, mais qu'il ne dissimule 
point les belles choses qui les rachètent. 

Qu'il se garantisse surtout de la fureur d'arracher à son 
concitoyen et à son contemporain le mérite d'une invention, 
pour en transporter l'honneur à un homme d'une autre contrée 
ou d'un autre siècle. 

Qu'il ne prenne point la chicane de l'art pour le fond de 
l'art; qu'il cite avec exactitude, et qu'il ne déguise et n'altère 
rien. 

S'il se livre quelquefois à l'enthousiasme, qu'il choisisse bien 
son moment. 

Qu'il rappelle les choses aux principes, et non à son goût 
particulier, aux circonstances passagères des temps, à l'esprit 
de sa nation ou de son corps, aux préjugés courants. 

Qu'il soit simple, pur, clair, facile, et qu'il évite toute 
affectation d'éloquence et d'érudition. 

Qu'il loue sans fadeur, qu'il reprenne sans offense. 

Qu'il s'attache surtout à nous faire connaître les ouvrages 
étrangers. 



31G judaïsme. 

Mais je m'aperçois qu'en portant ces observations plus loin, 
je ne ferais que répéter ce que nous avons dit à l'article Cri- 
tique. Voyez Hebdomadaire. 

JOLRiNÉE DE LA Saint-Barthélemy [Ilist. mod.). C'est cette 
journée à jamais exécrable, dont le crime inouï dans le reste des 
annales du monde, tramé, médité, préparé pendant deux années 
entières, se consomma dans la capitale de ce royaume, dans la 
plupart de nos grandes villes, dans le palais même de nos rois, 
le Ih août 1572, parle massacre de plusieurs milliers d'hommes... 
Je n'ai pas la force d'en dire davantage. Lorsque Agamemnon 
vit entrer sa fille dans la forêt où elle devait être immolée, il 
se couvrit le visage du pan de sa robe... Un homme a osé de 
nos jours entreprendre l'apologie de cette journée. Lecteur, 
devine quel fut l'état de cet homme de sang* ; et si son ouvrage 
te tombe jamais sous la main, dis à Dieu avec moi : Dieu, 
garantis-moi d'habiter avec ses pareils sous un même toit. 

JUDAÏSME, s. m. [Théolog.), religion des Juifs. Le judaïsme 
était fondé sur l'autorité divine, et les Hébreux l'avaient reçu 
immédiatement du ciel ; mais il n'était que pour un temps, 
et il devait faire place, du moins quant cà la partie qui 
regarde les cérémonies, à la loi que Jésus -Christ nous a 
apportée. 

Le judaïsme était autrefois partagé en plusieurs sectes, dont 
les principales étaient celles des pharisiens, des saducéens et 
des esséniens. 

On trouve dans les livres de Moïse un système complet de 
judaïsme. 11 n'y a plus aujourd'hui que deux sectes chez les 
Juifs; savoir, celle des caraïles, qui n'admettent d'autre loi 
que celle de Moïse, et celle des rabbins qui y joignent les tra- 
ditions du Talmud. 

On a remarqué que le judaïsme est de toutes les religions 
celle que l'on abjure le plus difficilement. Dans la dix-huitième 
année du règne d'Edouard !*■■ le parlement lui accorda un 
quinzième sur les biens du royaume pour le mettre en état d'en 
chasser les Juifs. 

Les Juifs, et tous les biens qu'ils possédaient, appartenaient 
autrefois, en Angleterre, au seigneur sur les terres duquel ils 

i. Cet homme est un prêtre, l'abbc de Cavcrac, prieur de Cubièrctcs. (Bit.) 



JUDICIEUX. 317 

vivaient, et qui avait sur eux un empire si absolu qu'il pouvait 
les vendre sans qu'ils pussent se donner à un autre seigneur 
sans sa permission. Mathieu Paris dit que Henri III vendit les 
Juifs à son frère Richard pour le terme d'une année, afin que 
ce comte éventràt ceux que le roi avait déjà écorchés : Quos 
rex excoriaverat^ cornes evisceraret. 

lis étaient distingués des chrétiens, tant durant leur vie 
qu'après leur mort, car ils avaient des juges particuliers devant 
lesquels leurs causes étaient portées, et ils portaient une 
marque sur leurs habits en forme de table, qu'ils ne pouvaient 
quitter en sortant de chez eux, sans payer une amende. On ne 
les enterrait jamais dans la contrée, mais hors des murailles de 
Londres. 

Les Juifs ont été souvent proscrits en France, puis rétablis. 
Sous Philippe le Bel, en 1308, ils furent tous arrêtés, bannis 
du royaume, et leurs biens confisqués. Louis le Hutin, son 
successeur, les rappela en 1320. Philippe le Long les chassa de 
nouveau, et en fit brûler un grand nombre qu'on accusait 
d'avoir voulu empoisonner les puits et les fontaines. Autrefois 
en Italie, en France et à Rome même on confisquait les biens 
des Juifs qui se convertissaient à la foi chrétienne. Le roi 
Charles VI les déchargea en France de cette confiscation, qui 
jusque-là s'était faite pour deux raisons, 1° pour éprouver la 
foi de ces nouveaux convertis, n'étant que trop ordinaire à ceux 
de cette nation de feindre de se soumettre à l'Évangile pour 
quelque intérêt temporel, sans changer cependant intérieure- 
ment de croyance ; 2° parce que comme leurs biens venaient 
pour la plupart de l'usure, la pureté de la morale chrétienne 
semblait exiger qu'ils en fissent une restitution générale, et 
c'est ce qui se faisait par la confiscation. Voyez Mabillon, Veter. 
Analect., tome III. 

Les Juifs sont aujourd'hui tolérés en France, en Allemagne, 
en Pologne, en' Hollande, en Angleterre, à Rome, à Venise, 
moyennant des tributs qu'ils payent aux princes. Ils sont aussi 
fort répandus en Orient. Mais l'Inquisition n'en souffre pas en 
Espagne ni en Portugal. Voyez Juifs. 

JUDICIEUX, adj. {Gmm.), qui marque du jugement, de l'ex- 
périence et du bon sens. On entend plus de choses ingénieuses 
et délicates que de choses sensées et judicieuses. Il n'importe 



318 JUIFS. 

déplaire qu'aux hommefi judicieux ; ce sont leur autorité qui 
entraîne l'approbation des contemporains, et leurs jugements 
que l'avenir ratifie. Un trait ingénieux amuse en conversation ; 
mais il n'y a que le mot Judicieux qui se soutienne par 
écrit. 

JUIFS (PniLosopuiE des) {flist. de la Philos.). '^ous ne con- 
naissons point de nation plus ancienne que la. Juive. Outre son 
antiquité, elle a sur les autres une seconde prérogative qui n'est 
pas moins importante : c'est de n'avoir point passé par le po- 
lythéisme , et la suite des superstitions naturelles et générales 
pour arriver à l'unité de Dieu. La révélation et la prophétie ont 
été les deux premières sources de la connaissance de ses sages. 
Dieu se plut à s'entretenir avecNoé, Abraham, Isaac, Jacob, Jo- 
seph, Moïse et ses successeurs. La longue vie qui fut accordée à 
la plupart d'entre eux ajouta beaucoup à leur expérience. Le 
loisir de l'état de pâtres qu'ils avaient embrassé était très-favo- 
rable à la méditation et à l'observation de la nature. Chefs de 
familles nombreuses, ils étaient très-versés dans tout ce qui 
tient à l'économie rustique et domestique et au gouvernement 
paternel. A l'extinction du patriarchat, on voit paraître parmi 
eux un Moïse, un David, un Salomon, un Daniel, hommes 
d'une intelligence peu commune, et à qui l'on ne refusera pas 
le titre de grands législateurs. Qu'ont su les philosophes de la 
Grèce, les hiérophantes de l'Kgypte, et les gymnosophistes de 
l'hide qui les élève au-dessus des prophètes? 

Noé construit l'arche, sépare les animaux purs des animaux 
impurs, se pourvoit des substances propres à la nourriture 
d'une infinité d'espèces difleren tes, plante la vigne, en exprime 
le vin, et prédit à ses enfants leur destinée. 

Sans ajouter foi aux rêveries que les païens et les Juifs ont 
débitées sur le compte de Sem et de Cham, ce que l'histoire 
nous en apprend suffit pour nous les rendre respectables; mais 
quels hommes nous offre-t-elle qui soient comparables en 
autorité, en dignité, en jugement, en piété, en innocence, à 
Abraham, à Isaac et à Jacob? Joseph se fit admirer par sa sa- 
gesse chez le peuple le plus instruit de la terre, et le gouverna 
pendant quarante ans. 

Mais nous voilà parvenus au temps de Moïse; quel historien! 
quel législateur! quel philosophe ! quel poëte! quel homme! 



JUIFS. 319 

La sagesse de Salomon a passé en proverbe. Il écrivit une 
multitude incroyable de paraboles; il connut depuis le cèdre 
qui croît sur le Liban jusqu'à l'hysope; il connut et les oiseaux 
et les poissons, et les quadrupèdes, et les reptiles, et l'on 
accourait de toutes les contrées de la terre pour le voir, l'en- 
tendre et l'admirer. 

Abraham, Moïse, Salomon, Job, Daniel, et tous les sages qui 
se sont montrés chez la nation juive avant la captivité de 
Babylone nous fourniraient une ample matière, si leur his- 
toire n'appartenait plutôt à la révélation qu'à la philosophie. 

Passons maintenant à l'histoire des Juifs, au sortir de la 
captivité de Babylone, à ces temps où ils ont quitté le nom 
d'Israélites et d'Hébreux pour prendre celui de Juifs. 

De la philosophie des Juifs depuis le retour de la captivité 
de Babylone jusqu'à la ruine de Jôrusaleni. Personne n'ignore 
que les Juifs n'ont jamais passé pour un peuple savant. Il est 
certain qu'ils n'avaient aucune teinture des sciences exactes, et 
qu'ils se trompaient grossièrement sur tous les articles qui en 
dépendent. Pour ce qui regarde la physique et le détail immense 
qui lui appartient, il n'est pas moins constant qu'ils n'en 
avaient aucune connaissance, non plus que des diverses parties 
de l'histoire naturelle. Il faut donc donner ici au mot philoso- 
phie une signification plus étendue que celle qu'il a ordinaire- 
ment. En eflet, il manquerait quelque chose à l'histoire de 
cette science, si elle était privée du détail des opinions et de la 
doctrine de ce peuple, détail qui jette un grand jour sur la 
philosophie des peuples avec lesquels ils ont été liés. 

Pour traiter cette matière avec toute la clarté possible, il 
faut distinguer exactement les lieux où les Juifs ont fixé leur 
demeure, et les temps où se sont faites ces transmigrations : ces 
deux choses ont entraîné un grand changement dans leurs opi- 
nions. Il y a surtout deux époques remarquables : la première 
est le schisme des Samaritains, qui commença longtemps avant 
Esdras, et qui éclata avec fureur après sa mort ; la seconde 
remonte jusqu'au temps où Alexandre transporta en Egypte une 
nombreuse colonie de Juifs, qui y jouirent d'une grande consi- 
dération. Nous ne parlerons ici de ces deux époques qu'autant 
qu'il sera nécessaire pour expliquer les nouveaux dogmes 
qu'elles introduisirent chez les Hébreux. 



320 JUIFS. 

Ilisloire des SaDiaritains. L'Kcritiire sainte nous apprend 
[Rcg-, lib. IV, cap. xvii) qu'environ deux cents ans avant 
qu'Esdras vît le Jour, Salmanazar, roi des Assyriens, ayant 
emmené en captivité les dix tribus d'IsraC'l, avait fait passer 
dans le pays de Samarie de nouveaux habitants tirés, partie 
des campagnes voisines de Babylone, partie d'Avach, d'Kmath, 
de Sépharvaïm et de Gutlia ; ce qui leur fit donner le nom de 
Culhccns, si odieux aux Juifs. Ces dillércnts peuples empor- 
tèrent avec eux leurs anciennes divinités, et établirent chacun 
leur superstition particulière dans les villes de Samarie, qui 
leur échurent en partage. Ici l'on adorait Sochotbenoth ; c'était 
le dieu des habitants de la campagne de Babylone; là on rendait 
les honneurs divins à INergel ; c'était celui des Cuthéens. La 
colonie d'Kmath honorait Asima; les Hévéens, Nébahaz et 
Tharthac. Pour les dieux des habitants de Sépharvaïm, 
nommés Advomeledi et Anamelech, ils ressemblaient assez au 
dieuMoloch, adoré par les anciens Chananéens ; ils en avaient 
du moins la cruauté, et ils exigeaient aussi les enfants pour 
victimes. On voyait aussi des pères insensés les jeter au milieu 
des flammes en l'honneur de leur idole. Le vrai Dieu était le 
seul qu'on ne connût point dans un pays consacré par tant de 
marques éclatantes de son pouvoir. 11 déchaîna les lions du 
pays contre les idolâtres qui le profanaient. Ce fléau si violent 
et si subit portait tant de marques d'un châtiment du ciel, que 
l'infidélité même fut obligée d'en convenir. On en fit avertir le 
roi d'Assyrie : on lui représenta que les nations qu'il avait 
transférées en Israël n'avaient aucune connaissance du dieu 
de Samarie, et de la manière dont il voulait être honoré; que 
ce dieu irrité les persécutait sans ménagement; qu'il rassem- 
blait les lions de toutes les foiêts; qu'il les envoyait dans les 
campagnes et jusque dans les villes; et que, s'ils n'apprenaient 
à apaiser ce dieu vengeur qui les poursuivait, ils seraient 
obligés de déserter, ou qu'ils périraient tous. Salmanazar, 
touché de ces remontrances, fit chercher parmi les captifs un 
des anciens prêtres de Samarie, et il le renvoya en Israël parmi 
les nouveaux habitants, pour leur apprendre à honorer le dieu 
du pays. Ses leçons furent écoutées par les idolâtres; mais ils 
ne renoncèrent pas pour cela à leurs dieux ; au contraire 
chaque colonie se mit à forger sa divinité. Toutes les villes 



JUIFS. 321 

eurent leurs idoles; les temples et les hauts lieux bâtis par les 
Israélites recouvrèrent leur ancienne et sacrilège célébrité. On 
y plaça des prêtres tirés de la plus vile populace, qui furent 
chargés des cérémonies et du soin des sacrifices. Au milieu de 
ce bizarre appareil de superstition et d'idolâtrie, on donna 
aussi sa place au véritable ,dieu. On connut, par les instruc- 
tions du lévite d'Israël, que ce dieu souverain mériterait un culte 
supérieur à celui qu'on rendait aux autres divinités; mais soit 
la faute du maîtj'e, soit celle des disciples, on n'alla pasjusqu'à 
comprendre que le Dieu du ciel et de la terre ne pouvait 
souffrir ce monstrueux assemblage ; et que, pour l'adorer véri- 
tablement, il fallait l'adorer seul. Ces impiétés rendirent les 
Samaritains extrêmement odieux aux Juifs • mais la haine des 
derniers augmenta, lorsqu'au retour de la captivité, ils s'aper- 
çurent qu'ils n'avaient point de plus cruels ennemis que ces 
faux frères. Jaloux de voir rebâtir le temple qui leur reprochait 
leur ancienne séparation, ils mirent tout en œuvre pour l'empê- 
cher. Ils se cachèrent à l'ombre de la religion, et, assurant les 
Juifs qu'ils invoquaient le même Dieu qu'eux, ils leur offrirent 
leurs services pour l'accomplissement d'un ouvrage qu'ils 
voulaient ruiner. Les Juifs ajoutent à l'Histoire sainte qu'Es- 
dras et Jérémie assemblèrent trois cents prêtres qui les excom- 
munièrent de la grande excommunication : ils maudirent celui 
qui mangerait du pain avec eux, comme s'il avait mangé de la 
chair de pourceau. Cependant les Samaritains ne cessaient de 
cabaler à la cour de Darius pour empêcher les Juifs de rebâtir 
le temple ; et les gouverneurs de Syrie et de Phénicie ne ces- 
saient de les seconder dans ce dessein. Le sénat et le peuple 
de Jérusalem les voyant si animés contre eux députèrent 
vers Darius Zorobabel et quatre autres des plus distingués, 
pour se plaindre des Samaritains. Le j'oi ayant entendu ces 
députés, leur fit donner des lettres par lesquelles il ordonnait 
aux principaux officiers de Samarie de seconder les Juifs dans 
leur pieux dessein, et de prendre pour cet effet sur son trésor, 
provenant des tributs de Samarie, tout ce dont les sacrifica- 
teurs de Jérusalem auraient besoin pour leurs sacrifices. 
(Josèphe, Antiq.Jud., lib. XI, cap. iv.) 

La division se forma encore d'une manière plus éclatante 
sous l'empire d'Alexandre le Grand. L'auteur de la chronique 

XV, 21 



3:>2 JUIFS. 

des Samaritains {Voyez Basnage, Histoire des Juifs, liv. III, 
chap. m) rapporte que ce prince passa par Samarie, où il fut 
reçu par le grand piètre Ezéchias, qui lui promit la victoire 
sur les Perses : Alexandre lui fit des présents, et les Samaritains 
profitèrent de ce commencement de faveur pour obtenir de 
grands privilèges. Ce fait est contredit par Josèplie, qui 
rattri])ue aux Juifs ; de sorte qu'il est fort difficile de décider 
lequel des deux partis a raison ; et il n'est pas surprenant que 
les savants soient partagés sur ce sujet. Ce qu'il y a de certain 
c'est que les Samaritains jouirent de la faveur du roi, et qu'ils 
réformèrent leur doctrine pour se délivrer du reproche d'hé- 
résie que leur faisaient les Juifs. Cependant la haine de ces 
derniers, loin de diminuer, se tourna en rage : Ilircan assiégea 
Samario, et la rasa de fond en comble aussi bien que son 
temple. Elle sortit de ses ruines par les soins d'Aulus Gabinius, 
gouverneur de la province; Hérode l'embellit par des ouvrages 
publics; et elle fut nommée Scbasie, en l'honneur d'Auguste. 
Doctrine des Samaritains. Il y a beauoup d'apparence que 
les auteurs qui ont écrit sur la religion des Samaritains on1 
épousé un peu trop la haine violente que les Juifs avaient pour 
ce peuple : ce que les Anciens rapportent du culte qu'ils ren- 
daient à la divinité prouve évidemment que leur doctrine a été 
peinte sous des couleurs trop noires : surtout on ne peut guère 
justifier saint Epiphane, qui s'est trompé souvent snr leur cha- 
pitre. Il reproche (lib. XI, cap. viii) aux Samaritains d'adorei 
les séraphins que Rachel avait emportés à Laban, et que Jacob 
enterra. Il soutient aussi qu'ils regardaient vers le Garizim en 
priant, comme Daniel à Babylone regardait vers le temple de 
Jérusalem. Mais soit que saint Epiphane ait emprunté cette 
histoire des Talmudistes ou de quelques autres auteurs y««7«. 
elle est d'autant plus fausse dans son ouvrage, qu'il s'imaginai 
que le Garizim était éloigné de Samarie, et qu'on était obligé 
de tourner ses regards vers cette montagne, parce que la dis- 
lance était trop grande pour y aller faire ses dévotions. Oi 
soutient encore que les Samaritains avaient l'image d'un pigeon, 
qu'ils adoraient comme un symbole de Dieu, et qu'ils avaiem 
emprunté ce culte des Assyriens qui mettaient dans leurs étenn 
dards une colombe en mémoire de Sémiramis, qui avait ét( 
nourrie par cet oiseau et changée en colombe, et à qui ih 



JUIFS. 323 

rendaient les honneurs divins. Les Cuthéens, qui étaient de ce 
pays, purent retenir le culte de leur pays, et en conserver la 
mémoire pendant quelque temps; car on ne déracine pas si 
facilement l'amour des objets sensibles dans la religion, et le 
peuple se les laisse rarement arracher. 

Mais les Juifs sont outrés sur cette matière, comme sur tout 
ce qui regarde les Samaritains. Ils soutiennent qu'ils avaient 
élevé une statue avec la figure d'une colombe qu'ils adoraient; 
mais ils n'en donnent point d'autres preuves que leur per- 
suasion. J'en suis très-persuadé, dit un rabbin ; et cette per- 
suasion ne suffit pas sans raisons. D'ailleurs il faut remarquer : 
1° qu'aucun des anciens écrivains, ni profanes, ni sacrés, ni 
païens, ni ecclésiastiques, n'a parlé de ce culte que les Sama- 
ritains rendaient à un oiseau : ce silence général est une preuve 
de la calomnie des Juifs-, 2° il faut remarquer encore que les 
Juifs n'ont osé l'insérer dans le Talmud ; cette fable n'est 
point dans le texte, mais dans la glose. Il faut donc reconnaître 
que c'est un auteur beaucoup plus moderne qui a imaginé ce 
conte , car le Talmud ne fut composé que plusieurs siècles 
après la ruine de Jérusalem et de Samarie ; 3° on cite le rabbin 
Meir, et on lui attribue cette découverte de l'idolâtrie des Sa- 
maritains ; mais le culte public rendu sur le Garizim par un 
peuple entier n'est pas une de ces choses qu'on puisse cacher 
longtemps, ni découvrir par subtilité ou par hasard. D'ailleurs le 
rabbin Meir est un nom qu'on produit : il n'est resté de lui ni 
témoignage, ni écrit, sur lequel on puisse appuyer cette con- 
jecture. 

Saint Épiphane les accuse encore de nier la résurrection des 
corps ; et c'est pour leur prouver cette vérité importante qu'il 
leur allègue l'exemple de Sara, laquelle conçut dans un âge 
avancé, et celui de la verge d'Aaron qui reverdit; mais il y a 
une si grande distance d'une verge qui lleurit, et d'une vieille 
qui a des enfants, à la réunion de nos cendres dispersées, et 
au rétablissement du corps humain, pourri depuis plusieurs 
siècles, qu'on ne conçoit pas comment il pouvait lier ces idées, 
et en tirer une conséquence. Quoi qu'il en soit, l'accusation est 
fausse, car les Samaritains croyaient la résurrection. En effet, 
on trouve dans leur chronique deux choses qui le prouvent 
évidemment ; car ils parlent d'un jour de récompense et de 



32/» JUIFS. 

peine, ce qui, dans le style des Arabes, marque le jour de la 
résui-rection générale et du déluge de feu. D'ailleurs ils ont in- 
séré dans leur clironif|ue l'éloge de Moïse, que Josué composa 
après la mort de ce législateur; et entre les louanges qu'il lui 
donne, il s'écrie qu'il est le seul qui ait ressuscité les morts. On 
ne sait comment l'auteur pouvait attribuer à Moïse la résurrec- 
tion miraculeuse de quelques morts, puisque l'Écriture ne le 
dit pas, et que les Juifs même sont en peine de prouver qu'il 
était le plus grand des prophètes, parce qu'il n'a pas arrêté le 
soleil comme Josué, ni ressuscité les morts comme Elisée. Mais 
ce qui achève de constater que les Samaritains croyaient la 
résurrection, c'est que Ménandre, qui avait été Samaritain, 
fondait toute sa philosophie sur ce dogme. On sait d'ailleurs, et 
saint Épiphane ne l'a point nié, que les Dosithéens, qui for- 
maient une secte de Samaritains, en faisaient hautement pro- 
fession. Il est vraisemblable que ce qui a donné occasion à 
cette erreur, c'est que les Saducéens, qui niaient véritablement 
la résurrection, furent appelés parles Pharisiens Cutliim^ c'est- 1 
à-dire hérétiques, ce qui les fît confondre avec les Samaritains. 

Enfin Léontius {De Seciis, cap. viii) leur reproche de ne 
point reconnaître l'existence des anges. Il semblerait qu'il a 
confondu les Samaritains avec les Saducéens; et on pourrait l'en 
convaincre par l'autorité de saint Epiphane, qui distinguait les 
Samaritains et les Saducéens par ce caractère, que les derniers 
ne croyaient ni les anges, ni les esprits; mais on sait que ce 
saint a souvent confondu les sentiments des anciennes sectes 
Le savant Reland {Dissert, mise., part. II, p. 25) pensait què 
les Samaritains entendaient par un ange, une vertu, un instru- 
ment dont la divinité se sert pour agir, ou quelque organe 
sensible qu'il emploie pour l'exécution de ses ordres; ou hier 
ils croyaient que les anges sont des vertus naturellement unie; 
à la divinité, et qu'il fait sortir quand il lui plaît : cela paraî 
par le Pentateuque saujaritain dans lequel on substitue souvem 
Dieu aux anges et les anges à Dieu. 

On ne doit point oublier Simon le magicien, dans l'histoin 
des Samaritains, puisqu'il était Samaritain lui-même, et qu'i 
dogmatisa chez eux pendant quelque temps : voici ce que nou! 
avons trouvé de plus vraisemblable à son sujet : 

Simon était natif de Gitthon dans la province de Samarie 



JUIFS. 325 

il y a apparence qu'il suivit la coutume des Asiatiques, qui 
voyageaient souvent en Egypte pour y apprendre la philoso- 
phie. Ce fut là sans doute qu'il s'instruisit dans la magie qu'on 
enseignait dans les écoles. Depuis, étant revenu clans sa patrie, 
il se donna pour un grand personnage, abusa longtemps le 
peuple de ses prestiges, et tâcha de lui faire croire qu'il était 
le libérateur du genre humain. Saint Luc {Act. VllI, ix) rap- 
porte que les Samaritains se laissèrent effectivement enchanter 
par ses artifices, et qu'ils le nommèrent la grande vertu de 
Dieu; mais on suppose sans fondement qu'ils regardaient Simon 
le magicien comme le Messie. Saint Epiphane assure [Uœres.^ 
page bh.) que cet imposteur prêchait aux Samaritains qu'il était 
le père, et aux Juifs qu'il était le fils. Il en fait par là un extra- 
vagant qui n'aurait trompé personne par la contradiction qui ne 
pouvait être ignorée dans une si petite distance de lieu. En 
effet, Simon, adoré des Samaritains, ne pouvait être le docteur 
des Juifs : enfin prêcher aux Juifs qu'il était le fils, c'était les 
soulever contre lui, comme ils s'étaient soulevés contre Jésus- 
Christ, lorsqu'il avait pris le titre de fils de Dieu. Il n'est pas 
même vraisemblable qu'il se regardât comme le Messie, 1" parce 
que l'historien sacré ne l'accuse que de magie, et c'était par là 
qu'il avait séduit les Samaritains; 2" parce que les Samaritains 
l'appelaient seulement la grande vertu de Dieu. Simon abusa 
dans la suite de ce titre qui lui avait été donné, et il y attacha 
des idées qu'on n'avait pas eues au commencement; mais il ne 
prenait pas lui-même ce nom, c'étaient les Samaritains, étonnés 
de ses prodiges, qui l'appelaient la vertu de Dieu. Cela conve- 
nait aux miracles apparents qu'il avait faits, mais on ne pouvait 
pas en conclure qu'il se regardât comme le Messie. D'ailleurs 
il ne se mettait pas à la tête des armées, .et ne soulevait pas les 
peuples ; il ne pouvait donc pas convaincre les Juifs mieux que 
Jésus-Christ, c|ui avait fait des miracles plus réels et plus grands 
sous leurs yeux. Enfin ce serait le dernier de tous les prodiges, 
que Simon se fût converti, s'il s'était fait le Messie; son impos- 
ture aurait paru trop grossière pour en soutenir la honte ; saint 
Luc ne lui impute rien de semblable; il fit ce qui était assez 
naturel : convaincu de la fausseté de son art, dont les plus 
habiles magiciens se défient toujours, et reconnaissant la vérité 
des miracles de saint Philippe, il donna les mains à cette vérité. 



326 JUIFS. 

et se fit chrétien dans l'espérance de se rendre plus redoutable 
et d'être admiré par des prodiges réels et plus éclatants que 
ceux qu'il avait faits. Ce fut là tellement le but de sa conversion, 
qu'il olïrit aussitôt de l'argent pour acheter le don des miracles. 

Simon le magicien alla aussi à Rome, et y séduisit comme 
ailleurs par divers prestiges. L'empereur Néron était si pas- 
sionné pour la magie, qu'il ne l'était pas plus pour la musique. 
Il prétendait par cet art commander aux dieux mêmes; il 
n'épargna pour l'apprendre ni la dépense, ni l'application, et 
toutefois il ne trouva jamais de vérité dans les promesses des 
magiciens; en sorte que son exemple est une preuve illustre 
de la fausseté de cet art. D'ailleurs personne n'osait lui rien con- 
tester, ni dire que ce qu'il ordonnait fût impossible. Jusque-là 
qu'il commanda de voler à un lionmie qui le promit, et fut 
longtemps nourri dans le palais sous cette espérance. Il fit 
même représenter dans le théâtre un Icare volant; mais au 
premier elfort Icare tomba près de sa loge, et l'ensanglanta 
lui-même. Simon, dit-on, promit aussi de voler et de monter 
au ciel. Il s'éleva en effet, mais saint Pierre et saint Paul se 
mirent à genoux et prièrent ensemble. Simon tomba et demeura 
étendu, les jambes brisées; on l'emporta en un autre lieu, où, 
ne pouvant souffrir les douleurs et la honte, il se précipita d'un 
comble très-élevé. 

Plusieurs savants regardent cette histoire comme une fable, 
parce que selon eux les auteurs qu'on cite pour la prouver ne 
méritent point assez de créance, et qu'on ne trouve aucun ves- 
tige de cette fin tragique dans les auteurs antérieurs au 
m* siècle, qui n'auraient pas manqué d'en parler, si une aven- 
ture si étonnante était réellement arrivée. 

Dosithée était Juif de naissance; mais il se jeta dans le 
parti des Samaritains, parce qu'il ne put être le premier dans 
les Dcutcroscs [Apud Nicetum, lib. I, cap. xxxv). Ce terme dei 
Nicétas est obscur; il faut même le corriger, et remettre dans, 
le texte celui de Deutirotes. Eusèbe {De Prapar Eronr/., lib. XI, 
cap. m; lib. XII, cap. i.) a parlé de ces Deutérotes des Juifs 
qui se servaient d'énigmes pour expliquer la loi. C'était alorsi 
l'étude des beaux esprits, et le moyen de parvenir aux charges 
et aux honneurs. Peu de gens s'y appliquaient, parce qu'on la 
trouvait difficile. Dosithée s'était voulu distinguer en exphquant 



JUIFS. 327 

allégoriquement la loi, et il prétendait le premier rang entre ces 
interprètes. 

On prétend (Épiph., page 30) que Dositliée fonda une secte 
chez les Samaritains, et que cette secte observa 1° la circonci- 
sion et le sabbat, comme les Juifs; 2° ils croyaient la résurrec- 
tion des morts; mais cet article est contesté, car ceux qui font 
Dosithée le père des Saducéens l'accusent d'avoir combattu 
une vérité si consolante; 3° il était grand jeûneur; et, afin de 
rendre son jeûne plus mortifiant, il condamnait l'usage de tout 
ce qui est animé. Enfin, s'étant enfermé dans une caverne, il y 
mourut par une privation entière d'aliments, et ses disciples 
trouvèrent quelque temps après son cadavre rongé des vers et 
plein de mouches; k" les Dosithéens faisaient grand cas de la 
virginité, que la plupart gardaient; et les autres, dit saint Epi- 
phane, s'abstenaient de leurs femmes après la mort. On ne sait 
ce que cela veut dire, si ce n'est qu'ils ne défendissent les 
secondes noces qui ont paru illicites et honteuses à beaucoup 
de chrétiens; mais un critique a trouvé, par le changement 
d'une lettre, un sens plus net et plus facile à la loi des Dosi- 
théens, qui s'abstenaient de leurs femmes lorsqu'elles étaient 
grosses, ou lorsqu'elles avaient enfanté. Nicétas fortifie cette 
conjecture; car il dit que les Dosithéens se séparaient de leurs 
femmes lorsqu'elles avaient eu un enfant; cependant la pre- 
mière opinion paraît plus raisonnable, parce que les Dosithéens 
rejetaient les femmes comme inutiles, lorsqu'elles avaient satis- 
fait à la première vue du mariage, qui est la génération des 
enfants; 5° cette secte, entêtée de ses austérités rigoureuses, 
regardait le reste du genre humain avec mépris; elle ne voulait 
ni approcher ni toucher personne. On compte, entre les obser- 
vations dont ils se chargeaient, celle de demeurer vingt-quatre 
heures dans la même posture où ils étaient lorsque le sabbat 
commençait. 

A peu près dans le même temps vivait Ménandre, le princi- 
pal disciple de Simon le magicien : il était Samaritain comme 
lui, d'un bourg nommé Cajjparentia; il était aussi magicien, 
en sorte qu'il séduisit plusieurs personnes à Antioche par ses 
prestiges. 11 disait, comme Simon, que la vertu inconnue l'avait 
envoyé pour le salut des hommes, et que personne ne pouvait 
être sauvé s'il n'était baptisé en son nom ; mais que son baptême 



328 JUIFS. 

était la vraie résurrection, en sorte que ses disciples seraient 
immortels, même en ce monde : toutefois il y avait peu de 
gens qui reçussent son baptême. 

Colonie des Juifs en Egypte. — La haine ancienne que les Juifs 
avaient eue contre les Égyptiens s'était amortie par la nécessité, 
et on a vu souvent ces deux peuples unis se prêter leurs forces 
pour résister au roi d'Assyrie, qui voulait les opprimer. Aristée 
conte même qu'avant que cette nécessité les eût réunis, un 
grand nombre de Juifs avaient déjà passé en Egypte, pour aider 
à Psamméticus à dompter les Ethiopiens qui lui faisaient la 
guerre; mais cette première transmigration est fort suspecte : 
1" parce qu'on ne voit pas quelles relations les Juifs pouvaient 
avoir alors avec les Égyptiens, pour y envoyer des troupes auxi- 
liaires; 1° ce furent quelques soldats d'Ionie et de Carie qui, 
conformément à l'oiacle, parurent sur les bords de l'Egypte 
comme des hommes d'airain, parce qu'ils avaient des cuirasses, et 
qui prêtèrent leurs secours à Psamméticus pour vaincre les autres 
rois d'Egypte; et ce furent là, dit Hérodote (lib. 1, pag. 152) 
les premiers qui commencèrent à introduire une langue étran- 
gère en Egypte; car les pères leur envoyaient leurs enfants 
pour apprendre à parler grec. Diodore (lib. I, pag. Z|8) joint 
quelques soldats arabes aux Grecs; mais Aristée est le seul qui 
parle des Juifs. 

Après la première ruine de Jérusalem et le meurtre de Ghé- 
dalia qu'on avait laissé en Judée pour la gouverner, Jochanan 
alla chercher en Egypte un asile contre la cruauté d'Ismaël ; il 
enleva jusqu'au prophète Jérémie, qui réclamait contre cette 
violence, et qui avait prédit les malheurs qui suivraient les 
réfugiés en Egypte. Nabuchodonosor, profitant de la division qui 
s'était formée entre Apriès et Amasis, lequel s'était mis à la 
tête des rebelles, au lieu de les combattre, entra en Egypte, et 
la conquit par la défaite d' Apriès. Il suivit la coutume de ces 
temps-là, d'enlever les habitants du pays conquis, afin d'empê- 
cher qu'ils ne remuassent. Les Juifs réfugiés en Egypte eurent 
le même sort que les habitants naturels. Nabuchodonosor leur 
fit changer une seconde fois de domicile; cependant il en 
demeura quelques-uns dans ce pays-là, dont les familles se 
multiplièrent considérablement. 

Alexandre le Grand, voulant remplir Alexandrie, y fit venir 



JUIFS. 329 

une seconde peuplade de Juifs^ auxquels il accorda les mêmes pri- 
vilèges qu'aux Macédoniens. Ptolémée Lagus, l'un de ses géné- 
raux, s'étant emparé de l'Egypte après sa mort, augmenta cette 
colonie par le droit de la guerre ; car, voulant joindre la Syrie 
et la Judée à son nouveau royaume, il entra dans la Judée, 
s'empara de Jérusalem pendant le repos du sabbat, et enleva de 
tout le pays cent mille Juifs qu'il transporta en Egypte. Depuis 
ce temps-là ce prince, remarquant dans les Juifs beaucoup de 
fidélité et de bravoure, leur témoigna sa confiance en leur don- 
nant la garde de ses places ; il y en avait d'autres établis à Alexan- 
drie qui y faisaient fortune, et qui, se louant de la douceur du 
gouvernement, purent y attirer leurs frères déjà ébranlés par 
la douceur et par les promesses que Ptolémée leur avait faites 
dans son second voyage. 

Philadelphe fit plus que son père ; car il rendit la liberté à 
ceux que son père avait faits esclaves. Plusieurs reprirent la 
route de Judée qu'ils aimaient comme leur patrie; mais il y en 
eut beaucoup qui demeurèrent dans un lieu où ils avaient eu le 
temps de prendre racine ; et Scaliger a raison de dire que ce 
furent ces gens-là qui composèrent en partie les synagogues 
nombreuses des Juifs hellénistes. Enfin, ce qui prouve que les 
Juifs jouissaient alors d'une grande liberté, c'est qu'ils com- 
posèrent cette fameuse version des Septante, et peut-être la 
première version grecque qui se soit faite des livres de Moïse. 

On dispute fort sur la manière dont cette version fut faite, et 
les Juifs ni les Chrétiens ne peuvent s'accorder sur cet événe- 
ment. Nous n'entreprendrons point ici de les concilier ; nous 
nous contenterons de dire que fautorité des Pères qui ont sou- 
tenu le récit d'Aristée ne doit plus ébranler personne, après les 
preuves démonstratives qu'on a produites contre lui. 

Yoilà l'origine des Juifs en Egypte; il ne faut point douter 
que ce peuple n'ait commencé dans ce temps-là à connaître la 
doctrine des Égyptiens, et qu'il n'ait pris d'eux la méthode d'ex- 
pliquer l'écriture par des allégories. Eusèbe (chap. x) soutient 
que du temps d'Aristobule, qui vivait en Egypte sous le règne 
de Ptolémée Philométor, il y eut dans ce pays-là deux factions 
entre les Juifs, dont l'une se tenait attachée scrupuleusement 
au sens littéral de la loi, et l'autre, perçant au travers de 
l'écorce, pénétrait dans une philosophie plus sublime. 



330 JUIFS. 

Philon, qui vivait en Egypte au temps de Jésus-Christ, 
donna tête baissée dans les allégories et dans le sens mystique; 
il trouvait tout ce qu'il voulait dans l'Ecrilure par cette méthode. 

C'était encore en Egypte que les Esséniens parurent avec 
plus de réputation et d'éclat; et ces sectaires enseignaient que 
les mots étaient autant d'images des choses cachées; ils chan- 
geaient les volumes sacrés et les préceptes de la sagesse en allé- 
gories. Enfin la conformité étonnante qui se trouve entre la 
cabale des Égyptiens et celle des Juifs ne nous permet pas de 
douter que les Juifs n'aient puisé cette science en Egypte, à 
moins qu'on ne veuille soutenir que les Egyptiens l'ont apprise 
des Juifs. Ce dernier sentiment a été très-bien réfuté par de 
savants auteurs. Nous nous contenterons de dire ici que les 
Égyptiens, jaloux de leur antiquité, de leur savoir et de la 
beauté de leur esprit, regardaient avec mépris les autres nations, 
elles Juifs, comme des esclaves qui avaient plié longtemps sous 
leur joug avant que de le secouer. On prend souvent les dieux de 
ses maîtres ; mais on ne les mendie presque jamais chez ses 
esclaves. On remarque, comme une chose singulière à cette nation, 
que Sérapis fut porté d'un pays étranger en Egypte ; c'est la 
seule divinité qu'ils aient adoptée des étrangers ; et même le 
fait est contesté, parce que le culte de Sérapis paraît beaucoup 
plus ancien en Egypte que le temps de Ptolémée Lagus, sous 
lequel cette translation se fit de Sinope à Alexandrie. Le culte 
d'Isis avait passé jusqu'à Rome ; mais les dieux des Romains ne 
passaient point en Egypte, quoiqu'ils en fussent les conquérants 
et les maîtres. D'ailleurs les chrétiens ont demeuré plus long- 
temps en Egypte que les Juifs', ils avaient là des évêques et 
des maîtres très-savants- Non-seulement la religion y florissait, 
mais elle fut souvent appuyée par l'autorité souveraine. Cepen- 
dant les Égyptiens, témoins de nos rites et de nos cérémonies, 
demeurèrent religieusement attachés à celles qu'ils avaient 
reçues de leurs ancêtres. Ils ne grossissaient point leur religion 
de nos observances, et ne les faisaient point entrer dans leur 
culte. Comment peut-on s'imaginer qu'Abraham, Joseph et 
Moïse aient eu l'art d'obliger les Egyptiens à abolir d'anciennes 
superstitions, pour recevoir la religion de leur main , pendant 
que l'Église chrétienne, qui avait tant de lignes de communica- 
tion avec les Egyptiens idolâtres et qui était dans un si grand 



JUIFS. 331 

voisinage, n'a pu rien lui prêter par le ministère d'un pro- 
digieux nombre d'évêques et de savants, et pendant la durée 
d'un grand nombre de siècles ? Socrate rapporte l'attachement 
que les Égyptiens de son temps avaient pour leurs temples, leurs 
cérémonies et leurs mystères ; on ne voit dans leur religion 
aucune trace de christianisme. Comment donc y pourrait-on 
remarquer des caractères évidents de judaïsme ? 

Origine des différentes sectes chez les Juifs. Lorsque le don 
de prophétie eut cessé chez les Juifs^ l'inquiétude générale de 
la nation n'étant plus réprimée par l'autorité de quelques 
hommes inspirés, ils ne purent se contenter du style simple et 
clair de l'Écriture; ils y ajoutèrent des allégories qui dans la 
suite produisirent de nouveaux dogmes, et par conséquent des 
sectes difl'érentes. Comme c'est du sein de ces sectes que sont 
sortis les différents ordres d'écrivains et les opinions dont nous 
devons donner l'idée, il est important d'en pénétrer le fond, et 
de voir, s'il est possible, quel a été leur sort depuis leur ori- 
gine. Nous avertissons seulement que nous ne parlerons ici que 
des sectes principales. 

De la secte des Saducêens. Lightfoot [llor. Heb. ad Mat. III, 
7, opp. tom. II) a donné aux Saducêens une fausse origine, en 
soutenant que leur opinion commençait à se répandre du temps 
d'Esdras. Il assure qu'il y eut alors des impies qui commencè- 
rent à nier la résurrection des morts et l'immortalité des âmes. 
Il ajoute que Malachie les introduisit, disant : Cest en vain que 
nous servons Dieu; et Esdras, qui voulut donner un préservatif 
cà l'Église contre cette erreur, ordonna qu'on finirait toutes les 
prières par ces mots : de siècle en siècle, afin qu'on sut qu'il y 
avait un siècle ou une autre vie après celle-ci. C'est ainsi que 
Lightfoot avait rapporté l'origine da cette secte; mais il tomba 
depuis dans une autre extrémité ; il résolut de ne faire naître 
les Saducêens qu'après que la version des Septante eut été faite 
par l'ordre de Ptolémée Philadelphe, et pour cet effet, au lieu 
de remonter jusqu'à Esdras, il a laissé écouler deux ou trois 
générations depuis Zadoc; il a abandonné les rabbins et son 
propre sentiment, parce que les Saducêens rejetant les prophè- 
tes et ne recevant que le Pentateuque, ils n'ont pu paraître 
qu'après les septante interprètes qui ne traduisirent en grec que 
les cinq livres de Moïse, et qui défendirent de rien ajouter à leur 



332 JUIFS. 

version. Mais sans examiner si les septante interprètes ne tra- 
duisirent pas toute la Bible, cette version n'était point à l'usage 
des Juifs, où se forma la secte des Saducéens. On y lisait la 
Bible en hébreu, et les Saducéens recevaient les prophètes, 
aussi bien que les autres livres, ce qui renverse pleinement cette 
conjecture. 

On trouve dans les docteurs hébreux une origine plus vrai- 
semblable des Saducéens dans la personne d'Antigonus, sur- 
nommé Sochœus, parce qu'il était né à Socho. Cet homme vivait 
environ deux cent quarante ans avant Jésus-Christ, et criait à 
ses disciples : Ne soyez j^oint comme des esclaves qui obéissent 
à leur ynaiire clans la vue de la récompense ; obéissez sans 
espérer aucun fruit de vos travau.r ; que la crainte du Seigneur 
soit sur vous. Cette maxime d'un théologien qui vivait sous l'an- 
cienne économie surprend ; car la loi promettait non-seulement 
des récompenses, mais elle parlait souvent d'une félicité tem- 
porelle qui devait toujours suivre la vertu. Il était difficile de 
devenir contemplatif dans une religion si charnelle; cependant 
Antigonus le devint. On eut de la peine à voler après lui, et à 
le suivre dans une si grande élévation. Zadoc, l'un de ses dis- 
ciples, qui ne put ni abandonner tout à fait son maître, ni 
goûter sa théologie mystique, donna un autre sens à sa maxime, 
et conclut de là qu'il n'y avait ni peines ni récompenses 
après la mort. Il devint le père des Saducéens, qui tirèrent de 
lui le nom de leur secte et leur dogme. 

Les Saducéens commencèrent à paraître pendant qu'Onias 
était le souverain sacrificateur à Jérusalem, que Ptolémée Éver- 
gète régnait en Egypte, et Séleucus Callinicus en Syrie. Ceux 
qui placent cet événement sous Alexandre le Grand, et qui 
assurent avec saint Épiphane que ce fut dans le temple du 
Garizim, où Zadoc et Baythos s'étaient retirés, que cette secte 
prit naissance, ont fait une double faute : car Antigonus n'était 
point sacrificateur sous Alexandre, et on n'a imaginé la retraite 
de Zadoc à Samarie que pour rendre ses disciples plus odieux. 
Non-seulement Josèphe, qui haïssait les Saducéens, ne reproche 
jamais ce crime au chef de leur parti; mais on les voit dans 
l'Évangile adorant et servant dans le temple de Jérusalem; on 
choisissait même parmi eux le grand-prêtre. Ce qui prouve que non- 
seulement ils étaient tolérés chez les Juifs, mais qu'ils y avaient 



JUIFS. 33 



o 



même assez d'autorité. Hircan, le souverain sacrificateur, se 
déclara pour eux contre les Pharisiens. Ces derniers soupçon- 
nèrent la mère de ce prince d'avoir commis quelque impureté 
avec les païens. D'ailleurs ils voulaient l'obliger à opter entre 
le sceptre et la tiare; mais le prince, voulant être le maître de 
l'Église et de l'État, n'eutaucune déférence pour leurs reproches. 
Il s'irrita contre eux, il en fit mourir quelques-uns; les autres 
se retirèrent dans les déserts. Hircan se jeta en même temps du 
côté des Saducéens : il ordonna qu'on reçût les coutumes de 
Zadoc sous peine de la vie. Les Juifs assurent qu'il fit publier 
dans ses États un édit par lequel tous ceux qui ne recevraient 
pas les rites de Zadoc et de Baythos, ou qui suivraient la cou- 
tume des sages, perdraient la tête. Ces sages étaient les Pha- 
risiens, à qui on a donné ce titre dans la suite, parce que leur 
parti prévalut. Cela arriva surtout après la ruine de Jérusalem 
et de son temple. Les Pharisiens, qui n'avaient pas sujet d'aimer 
les Saducéens, s'étant emparés de toute l'autorité, les firent 
passer pour des hérétiques, et même pour des Épicuriens. Ce 
qui adonné sans doute occasion à saint Épiphane et à Tertullien 
de les confondre avec les Dosithéens. La haine que les Juifs 
avaient conçue contre eux passa dans le cœur même des chré- 
tiens : l'empereur Justinien les bannit de tous les lieux de sa 
domination, et ordonna qu'on envoyât au dernier supplice des 
gens qui défendaient certains dogmes d'impiété et d'athéisme ; 
car ils niaient la résurrection et le dernier jugement. Ainsi 
cette secte subsistait encore alors, mais elle continuait d'être 
malheureuse. 

L'édit de Justinien donna une nouvelle atteinte à cette secte, 
déjà fort affaiblie; car tous les chrétiens s' accoutumant à 
regarder les Saducéens commes des impies dignes du dernier 
supplice, ils étaient obligés de fuir et de quitter l'empire romain, 
qui était d'une vaste étendue. Ils trouvaient de nouveaux 
ennemis dans les autres lieux où les Pharisiens étaient établis : 
ainsi cette secte était errante et fugitive, lorsqu'Ananus lui 
rendit quelque éclat au milieu du viii^ siècle. Mais cet évé- 
nement est contesté par les Caraïtes, qui se plaignent qu'on 
leur ravit par jalousie un de leurs principaux défenseurs, afin 
d'avoir ensuite le plaisir de les confondre avec les Saducéens. 

Doctrine des Saducéens. Les Saducéens, uniquement atta- 



33'i JUIFS. 

elles à l'Écriture sainte, rejetaient la loi orale, et toutes les 
traditions, dont on commença sous les Machahées à faire une 
partie essentielle de la religion. Parmi le grand nombre des 
témoignages que nous pourrions apporter ici, nous nous con- 
tenterons d'un seul tiré de Josèphe, qui prouvera bien claire- 
ment que c'était le sentiment des Saducéens : Les Pluirisiens, 
dit-il, qui oui reçu ecs eonstitutioiis par tradition de leurs 
ancêtres^ les ont enseignées au peuple-, mais les Saducéens les 
rejettent, parce quelles ne sont pas comprises entre les lois 
don/iées par Moïse, qu'ils soutiennent être les seules que l'on 
est obligé de suivre, etc. (Josèphe, Antiquit. j'ud, lib. XIII, 
cap. XV m.) 

Saint Jérôme, et la plupart des Pères, ont cru qu'ils retran- 
chaient du canon les Prophètes et tous les écrits divins, excepté 
le Pentateuque de Moïse. Les critiques modernes (Simon, His- 
toire critique du vieux Testament, liv. P% chap. xvi) ont 
suivi les Pères, et ils ont remarqué que Jésus-Christ, voulant 
prouver la résurrection aux Saducéens, leur cita uniquement 
Moïse, parce qu'un texte tiré des Prophètes, dont ils rejetaient 
l'autorité, n'aurait pas fait une preuve contre eux. J. Drusius a 
été le premier qui ait osé douter d'un sentiment appuyé sur 
des autorités si respectables; et Scaliger [Elench. tri-liœres, 
cap. xvi) l'a absolument rejeté, fondé sur des raisons qui 
paraissent fort solides : 1° il est certain que les Saducéens 
n'avaient commencé de paraître qu'après que le canon de 
l'Écriture fut fermé, et que le don de prophétie étant éteint, il 
n'y avait plus de nouveaux livres à recevoir. Il est difficile de 
croire qu'ils se soient soulevés contre le canon ordinaire, puis- 
qu'il était reçu à Jérusalem; 2° les Saducéens enseignaient et 
priaient dans le temple. Cependant on y lisait les Prophètes, 
comme cela paraît par l'exemple de Jésus-Christ qui expliqua 
quelques passages d'Isaïe; 3° Josèphe, qui devait connaître 
parfaitement cette secte, rapporte qu'ils recevaient ce qui est 
écrit. Il oppose ce qui est écrit à la doctrine orale des Phari- 
siens; et il insinue que la controverse ne roulait que sur les 
traditions : ce qui fait conclure que les Pharisiens recevaient 
toute l'Écriture et les autres Prophètes, aussi bien que Moïse; 
lx° cela paraît encore plus évidemment par les disputes que les 
Pharisiens ou les docteurs ordinaires des Juifs ont soutenues 



JUIFS. 335 

contre ces sectaires. R. Gamaliel leur prouve la résurrection des 
morts par des passages tirés de Moïse, des Prophètes et des 
Agiographes ; et les Saducéens, au lieu de rejeter l'autorité des 
livres qu'on citait contre eux, tâchèrent d'éluder ces passages 
par de vaines subtilités; 5° enfin les Saducéens reprochaient 
aux Pharisiens qu'ils croyaient que les livres saints souillaient. 
Quels étaient ces livres saints qui souillaient, au jugement des 
Pharisiens? c'était VEccUsiaste, le Cantique des Cantiques et 
les Proverbes. Les Saducéens regardaient donc tous les livres 
comme des écrits divins, et avaient même plus de respect pour 
eux que les Pharisiens. 

2° La seconde et la principale erreur des Saducéens roulait 
sur l'existence des anges, et sur la spiritualité de l'âme. En 
effet les Évangélistes leur repi-ochent qu'ils soutenaient qu'il 
n'y avait ni résurrection, ni esprit, ni ange. Le P. Simon donne 
une raison de ce sentiment; il assure que, de l'aveu des Tal- 
mudistes, le nom d'anges n'avait été en usage chez les Juifs 
que depuis le retour de la captivité; et les Saducéens conclurent 
de là que l'invention des anges était nouvelle; que tout ce que 
l'Écriture disait d'eux avait été ajouté par ceux de la grande 
synagogue, et qu'on devait regarder ce qu'ils en rapportaient 
comme autant d'allégories. Mais c'est disculper les Saducéens 
que l'Évangile condamne sur cet article : car si l'existence des 
anges n'était fondée que sur une tradition assez nouvelle, ce 
n'était pas un grand crime que de les combattre, ou de tourner 
en allégories ce que les Talmudistes en disaient. D'ailleurs, 
tout le monde sait que le dogme des anges était très-ancien 
chez les Juifs. 

Théophilacte leur reproche d'avoir combattu la divinité du 
Saint-Esprit; il doute même s'ils ont connu Dieu, parce qu'ils 
étaient épais, grossiers, attachés à la matière; et Arnobe, s'ima- 
ginant qu'on ne pouvait nier l'existence des esprits sans faire 
Dieu corporel, leur a attribué ce sentiment, et le savant Pétau a 
donné dans le même piège. Si les Saducéens eussent admis de 
telles erreurs, il est vraisemblable que les Évangélistes en 
auraient parlé. Les Saducéens, qui niaient l'existence des 
esprits, parce qu'ils n'avaient d'idée claire et distincte que des 
objets sensibles et matériels, mettaient Dieu au-dessus de leur 
conception, et regardaient cet être infini comme une essence 



336 JUIFS. 

incompréhensible, parce qu'elle était parfaitement dégagée de 
la matière. Enfin les Saducéens combatlaient l'existence des 
esprits, sans attaquer la personne du Saint-Esprit, qui leur 
était aussi inconnue qu'aux disciples de Jcan-Bapliste. Mais 
comment les Saducéens pouvaient-ils nier l'existence des anges, 
eux qui admettaient le Pe)ilateiiquc, où il en est souvent parlé? 
Sans examiner ici les sentiments peu vraisemblables du P. Ilar- 
douin et de Grotius, nous nous contenterons d'imiter la modestie 
de Scaliger, qui, s'étant fait la même question, avouait ingé- 
nument qu'il en ignorait la raison. 

3° Une troisième erreur des Saducéens était que l'àme ne 
survit point au corps, mais qu'elle meurt avec lui. Josèphe la 
leur attribue expressément. 

4° La quatrième erreur des Saducéens roulait sur la résur- 
rection des corps, qu'ils combattaient comme impossible. Ils 
voulaient que l'homme entier pérît par la mort; et de là naissait 
cette conséquence nécessaire et hardie, qu'il n'y avait ni récom- 
pense ni peine dans l'autre vie; ils bornaient la justice venge- 
resse de Dieu à la vie présente. 

5° Il semble aussi que les Saducéens niaient la Providence, 
et c'est pourquoi on les met au rang des Epicuriens. Josèphe 
dit qu'ils rejetaient le destiji; qu'ils étaient à Dieu toute 
inspection sur le mal, et toute influence sur le bien, parce qu'il 
avait placé le bien et le mal devant l'homme, en lui laissant une 
entière liberté de faire l'un et de fuir l'autre. Grotius, qui n'a 
pu concevoir que les Saducéens eussent ce sentiment, a cru 
qu'on devait corriger Josèphe, et lire que Dieu n'a aucune part 
dans les actions des hommes, soit qu'ils fassent le mal, ou qu'ils 
ne le fassent pas. En un mot, il a dit que les Saducéens, 
entêtés d'une fausse idée de liberté, se donnaient un pouvoir 
entier de fuir le mal et de faii'e le bien. Il a raison dans le 
fond, mais il n'est pas nécessaire de changer le texte de Josèphe 
pour attribuer ce sentiment aux Saducéens; car le terme dont 
il s'est servi rejette seulement une Providence qui influe sur 
les actions des hommes. Les Saducéens étaient à Dieu une 
direction agissante sur la volonté, et ne lui laissaient que le 
droit de récompenser ou de punir ceux qui faisaient volontaire- 
ment le bien ou le mal. On voit par là que les Saducéens étaient 
à peu près Pélagiens. 



JUIFS. 337 

Enfin les Saducéens prétendaient que la pluralité des 
femmes est condamnée dans ces paroles du Lévitique : Vous 
ne prendrez point une fejnme avec sa sœur, pour Vafjliger en 
son vivant, chap. xviii. Les Talmudistes, défenseurs zélés de la 
polygamie, se croyaient autorisés à soutenir leur sentiment par 
les exemples de David et de Salomon, et concluaient que les 
Saducéens étaient hérétiques sur le mariage. 

Mœurs des Saducéens. Quelques Chrétiens se sont imaginé 
que comme les Saducéens niaient les peines et les récompenses 
de l'autre vie et l'immortalité des cames, leur doctrine les con- 
duisait à un affreux libertinage. Mais il ne faut pas tirer des 
conséquences de cette nature, car elles sont souvent fausses. Il 
y a deux barrières à la corruption humaine, les châtiments de 
la vie présente et les peines de l'enfer. Les Saducéens avaient 
abattu la dernière barrière, mais ils laissaient subsister l'autre. 
Ils ne croyaient ni peine ni récompense pour l'avenir ; mais ils 
admettaient une Providence qui punissait le vice, et qui récom- 
pensait la vertu pendant cette vie. Le désir d'être heureux sur 
la terre suffisait pour les retenir dans le devoir. Il y a bien des 
gens qui se mettraient peu en peine de l'éternité, s'ils pou- 
vaient être heureux dans cette vie. C'est là le but de leurs 
travaux et de leurs soins. Josèphe assure que les Saducéens 
étaient fort sévères pour la punition des crimes, et cela devait 
être ainsi : en effet, les hommes ne pouvant être retenus par 
la crainte des châtiments éternels que ces sectaires rejetaient, 
il fallait les épouvanter par la sévérité des peines temporelles. 
Le même Josèphe les représente comme des gens farouches, 
dont les mœurs étaient barbares, et avec lesquels les étrangers 
ne pouvaient avoir de commerce. Ils étaient souvent divisés les 
uns contre les autres. N'est-ce point trop adoucir ce trait 
hideux que de l'expliquer de la liberté qu'ils se donnaient de 
disputer sur les matières de religion? car Josèphe, qui rapporte 
ces deux choses, blâme l'une et loue l'autre, ou du moins il ne 
dit jamais que ce fut la différence des sentiments et la chaleur 
de la discussion qui causa ces divisions ordinaires dans la 
secte. Quoi qu'il en soit, Josèphe, qui était Pharisien, peut être 
soupçonné d'avoir trop écouté les sentiments de haine que sa 
secte avait pour les Saducéens. 

Des Caraites. Origine des Caraites. Le nom de Caraîte^\g\\\Ç\Q 
XV. 22 



338 JUIFS. 



un homme qui Ut, un srriptuaire, c'est-à-dire un homme qui 
s'attache scrupuleusement au texte de la loi, et qui rejette toutes 
les traditions orales. 

Si on en croit les Caraïtes qu'on trouve aujourd'hui en 
Pologne et dans la Lithuanie, ils descendaient de dix tribus que 
Salmanazar avait transportées, et qui ont passé de là dans la 
Tartarie; mais on rejettera bientôt cette opinion, pour peu qu'on 
fasse attention au sort de ces dix tribus, et on sait qu'elles 
n'ont jamais passé dans ce pays-là. 

Il est encore mal à propos de faire descendre les Caraïtes 
d'Esdras; et il suffit de connaître les fondements de cette secte 
pour en être convaincu. En effet, ces sectaires ne se sont élevés 
contre les autres docteurs qu'à cause des traditions qu'on éga- 
lait à l'Écriture, et de cette loi orale qu'on disait que Moïse avait 
donnée. Mais on n'a commencé à vanter les traditions chez les 
Juifs que longtemps après Esdras, qui se contenta de leur don- 
ner la loi pour règle de leur conduite. On ne se soulève contre 
une erreur qu'après sa naissance , et on ne combat un dogme 
que lorsqu'il est enseigné publiquement. Les Caraïtes n'ont donc 
pu faire de secte particulière que quand ils ont vu le cours el 
le nombre des traditions se grossir assez pour faire craindre 
que la religion n'en souffrît. 

Les rabbins donnent une autre origine aux Caraïtes : ils lef^ 
font paraître dès le temps d'Alexandre le Grand ; car, quand ce 
prince entra à Jérusalem, Jaddus, le souverain sacrificateur, 
était déjà le chef des Rabbinistes ou Traditionnaires, et Ananus 
et Cascanatus soutenaient avec éclat le parti des Caraïtes. Dieu 
se déclara en faveur des premiers ; car Jaddus fit un miracle ei 
présence d'Alexandre; mais Ananus et Cascanatus montrèrem 
leur impuissance. L'erreur est sensible ; car Ananus, chef dee 
Caraïtes, qu'on fait contemporain d'Alexandre le Grand, n'i 
vécu que dans le viii' siècle de l'Église chrétienne. 

Enfin, on les regarde comme une branche des Saducéens, e 
on leur impute d'avoir suivi toute la doctrine de Zadoc et de se.^ 
disciples. On ajoute qu'ils ont varié dans la suite, parce qu( 
s' apercevant que ce système les rendait odieux, ils en rejetèren 
une partie, et se contentèrent de comjjattre les traditions de 1; 
loi orale qu'on a ajoutée à l'Écriture. Cependant les Caraïtes 
n'ont jamais nié l'immortalité des âmes ; au contraire le Caraïtt 



JUIFS. 339 

que le P. Simon a cité croyait que l'âme vient du ciel, qu'elle 
subsiste comme les anges, et que le siècle à venir a été fait 
pour elle. Non-seulement les Garaïtes ont repoussé cette accu- 
sation, mais en récriminant ils soutiennent que leurs ennemis 
doivent être plutôt soupçonnés de Saducéisme qu'eux, puisqu'ils 
croient que les âmes seront anéanties après quelques années de 
souffrances et de tourments dans les enfers. Enfni, ils ne comp- 
tent ni Zadoc ni Baythos au rang de leurs ancêtres et des fonda- 
teurs de leur secte. Les défenseurs de Gain, de Judas, de Simon 
le Magicien, n'ont point rougi de prendre les noms de leurs 
chefs; les Saducéens ont adopté celui de Zadoc; mais les 
Garaïtes le rejettent et le maudissent, parce qu'ils en condamnent 
les opinions pernicieuses. 

Eusèbe {de Prœp. cvang. Lib. viii, cap. X.) nous fournit 
une conjecture qui nous aidera à découvrir la véritable origine 
de celte secte; car en faisant un extrait d'Aristobule, qui parut 
avec éclat à la cour de Ptolémée Philo"métor, il remarque qu'il 
y avait en ce temps-là deux partis différents chezles Juifs, dont 
l'un prenait toutes les lois de Moïse à la lettre, et l'autre leur 
donnait un sens allégorique. Nous trouvons là la véritable origine 
des Garaïtes, qui commencèrent à paraître sous ce prince; parce 
que ce fut alors que les interprétations allégoriques et les tra- 
ditions furent reçues avec plus d'avidité et de respect. La reli- 
gion judaïque commença de s'altérer par le commerce qu'on 
eut avec des étrangers. Ge commerce fut beaucoup plus fré- 
quent depuis les conquêtes d'Alexandre qu'il n'était aupa- 
ravant; et ce fut particulièrement avec les Égyptiens qu'on se 
lia, surtout pendant que les rois d'Egypte furent maîtres de la 
Judée, qu'ils y firent des voyages et des expéditions, et qu'ils 
en transportèrent les habitants. On n'emprunta pas des Égyptiens 
leurs idoles, mais leur méthode de traiter la théologie et la reli- 
gion. Les docteurs Juifs transportés ou nés dans ce pays-là se 
jetèrent dans les interprétations allégoriques; et c'est ce qui 
donna occasion aux deux partis dont parle Eusèbe de se former 
et de diviser la nation. 

Doctrine des Caruites. 1° Le fondement de la doctrine des 
Garaïtes consiste à dire qu'il faut s'attacher scrupuleusement à 
l'Écriture sainte, et n'avoir d'autre règle que la loi et les consé- 
quences qu'on en peut tirer. Us rejettent donc toute tradition 



3/i0 JUIFS. 4 

orale, et ils confirment leur sentiment par les citations des autres 
docteurs qui les ont précédés, lesquels ont enseigné que tout 
est écrit dans la loi; qu'il n'y a point de loi orale donnée à 
Moïse sur le mont Sinaï. Ils demandent la raison qui aurait obligé 
Dieu à écrire une partie de ses lois, et à cacher l'autre, ou à la 
confier à la mémoire des hommes. Il faut pourtant remarquer 
qu'ils recevaient les interprétations que les docteurs avaient 
données de la loi ; et par là ils admettaient une espèce de tra- 
tion, mais qui était bien différente de celle des Rabbins. Ceux- 
ci ajoutaient à l'j'xriture les constitutions et les nouveaux dogmes 
de leurs prédécesseurs; les Garaïtes au contraire n'ajoutaient 
rien à la loi, mais ils se croyaient permis d'en interpréter les 
endroits obscurs, et de recevoir les éclaircissements que les 
anciens docteurs en avaient donnés. 

T C'est se jouer du terme de tradition que de croire avec 
M. Simon qu'ils s'en servent, parce qu'ils ont adopté les points 
des Massorèthes. Il est bien vrai que les Caraïtes reçoivent ces 
points ; mais il ne s'ensuit pas de là qu'ils admettent la tradition, 
car cela n'a aucune influence sur les dogmes de la religion. Les 
Caraïtes font donc deux choses : 1. ils rejettent les dogmes impor- 
tants qu'on a ajoutés à la loi, qui est suffisante pour le salut; 
2. ils ne veulent pas qu'on égale les traditions indifférentes à 

la loi. 

3° Parmi les interprétations de l'Écriture, ils ne reçoivent 
que celles qui sDnt littérales, et par conséquent ils rejettent les 
intei-prétations cabalistiques, mystiques et allégoriques, comme 
n'ayant aucun fondement dans la loi. 

i» Les Caraïtes ont une idée fort simple et fort pure de la 
divinité ; car ils lui donnent des attributs essentiels et insé- 
parables; et ces attributs ne sont autre chose que Dieu même. 
Ils 'le considèrent ensuite comme une cause opérante qui produit 
des effets différents; ils expliquent la création suivant le texte 
de Moïse: selon eux Adam ne serait point mort, s'il n'avait 
mangé de l'arbre de science. La providence de Dieu s'étend 
aussi loin que sa connaissance, qui est infinie, et qui découvre 
généralement toutes choses. Bien que Dieu influe dans les 
actions des hommes, et qu'il leur prête son secours, cependani 
il dépend d'eux de se déterminer au bien et au mal, de craindre 
Dieu ou de violer ses commandements. 11 y a, selon les docteurs 



JUIFS. 3/il 

qui suivent en cela les Rabbinistes, une grâce commune, qui se 
répand sur tous les hommes, et que chacun reçoit selon sa dis- 
position; et cette disposition vient de la nature du tempéra- 
ment, ou des étoiles. Ils distinguent quatre dispositions dif- 
férentes dans l'âme: l'une de mort et de vie; l'autre de santé 
et de maladie. Elle est morte lorsqu'elle croupit dans le péché; 
elle est vivante lorsqu'elle s'attache au bien ; elle est malade 
quand elle ne comprend pas les vérités célestes ; mais elle est 
saine lorsqu'elle connaît l'enchaînure des événements et la 
nature des objets qui tombent sous sa connaissance. Enfin, ils 
croient que les âmes, en sortant du monde, seront récompensées 
ou punies ; les bonnes âmes iront dans le siècle à venir, et dans 
l'Éden. C'est ainsi qu'ils appellent le paradis, où l'âme est nour- 
rie par la vue et la connaissance des objets spirituels. Un de 
leurs docteurs avoue que quelques-uns s'imaginaient que 
l'âme des méchants passait par la voie de la métempsycose dans 
le corps des bêtes ; mais il réfute cette opinion, étant persuadé 
que ceux qui sont chassés du domicile de Dieu vont dans un 
lieu qu'on appelle la gehewie, où ils souffrent à cause de leurs 
péchés, et vivent dans la douleur et la honte, où il y a un ver 
qui ne meurt point, et un feu qui brûlera toujours. 

5" Il faut observer rigoureusement les jeûnes. 

6° Il n'est point permis d'épouser la sœur de sa femme, 
même après la mort de celle-ci. 

7° Il faut observer exactement dans les mariages les degrés 
de parenté et d'affinité, 

8" C'est une idolâtrie que d'adorer les anges, le ciel et les 
astres; et il n'en faut point tolérer les représentations. 

Enfin, leur morale est fort pure: ils font surtout profession 
d'une grande tempérance ; ils craignent de manger trop ou de 
se rendre trop délicats sur les mets qu'on leur présente; ils ont 
un respect- excessif pour leurs maîtres; les docteurs, de leur 
côté, sont charitables, et enseignent gratuitement; ils prétendent 
se distinguer par là de ceux qui se font des dieux d'argent, et 
tirent de grandes sommes de leurs leçons. 

De la secte des Pharisiens. Origine des Pharisiens. On ne 
connaît point l'origine des Pharisiens ni le temps auquel ils ont 
commencé de paraître. Josèphe, qui devait bien connaître une 
secte dont il était membre et partisan zélé, semble en fixer l'ori- 



342 JUIFS. 

gine sous Jonathan, l'un des M achabées, environ cent trente ans 
avant Jésus-Christ. 

On a cru jusqu'à présent qu'ils avaient pris le nom de sépa- 
rés ou de Pliarisicns, parce qu'ils se séparaient du reste des 
hommes, au-dessus desquels ils s'élevaient par leurs austérités. 
Cependant il y a une nouvelle conjecture sur ce nom; les Pha- 
risiens étaient opposés aux Saducéens qui niaient les récom- 
penses de l'autre vie; car ils soutenaient qu'il y avait un Paras^ 
ou une rémunération après la mort. Cette récompense faisant le 
point de la controverse avec les Saducéens, et s'appelant P«/v/.s', 
les Pharisiens purent tirer de là leur nom plutôt que de la sépa- 
ration qui leur était commune avec les Saducéens. 

Doctrine des Pharisiens. 1" Le zèle pour les traditions fait le 
premier crime des Pharisiens. Ils soutenaient qu'outre la loi 
donnée sur le Sinaï, et gravée dans les écrits de Moïse, Dieu 
avait confié verbalement à ce législateur un grand nombre de 
rits et de dogmes, qu'il avait fait passer à la postérité sans les 
écrire. Ils nommaient les personnes par la bouche desquelles 
ces traditions s'étaient conservées: ils leur donnaient la même 
autorité qu'à la loi ; et ils avaient raison puisqu'ils supposaient 
que leur origine était également divine. Jésus-Christ censura 
ces traditions qui aflaiblissaient le texte au lieu de l'éclaircir, et 
qui ne tendaient qu'à flatter les passions au lieu de les corriger. 
Mais sa censure, bien loin de ramener les Pharisiens, les ciïarou- 
cha, et ils en furent choqués comme d'un attentat commis par 
une personne qui n'avait aucune mission. 

2" Non-seulement on peut accomplir la loi écrite et la loi 
orale, mais encore les hommes ont assez de force pour accom- 
plir les œuvres de surérogation, comme les jeûnes, les absti- 
nences et autres dévotions très-mortifiantes, auxquelles ils 
donnaient un grand prix. 

3° Josèphe dit que les Pharisiens admettaient non-seule- 
ment un Dieu créateur du ciel et de la terre, mais encore une 
providence ou un destin. La difficulté consiste à savoir ce qu'il 
entend par destin: il ne faul |)as entendre par là les étoiles, 
puisque les Juifs n'avaient aucune dévotion ])our elles. Le 
destin, chez les païens, était l'enchaînement des causes secondes, 
liées par la vérité éternelle. C'est ainsi qu'en parle Cicéron : 
mais chez les Pharisiens, le destin signifiait la providence et les 



JUIFS. 3Z,3 

décrets qu'elle a formés sur les événements humains. Josèphe 
explique si nettement leur opinion, qu'il est difficile de conce- 
voir comment on a pu l'obscucir. « Ils croient, dit-il, que tout 
se fait par le destin ; cependant ils n'ôtent pas à la volonté la 
liberté de se déterminer, parce que, selon eux, Dieu use de ce 
tempérament ; c[ue, quoique toutes choses arrivent par son 
décret, ou par son conseil, l'homme conserve pourtant le pou- 
voir de choisir entre le vice et la vertu [Anliq. jiid. Lib. XVIII, 
cap. II). » Il n'y a rien de plus clair que le témoignage de cet 
historien, qui était engagé dans la secte des Pharisiens, et 
qui devait en connaître les sentiments. Gomment s'imaginer, 
après cela, que les Pharisiens se crussent soumis aveuglément 
aux influences des astres, et à l'enchaînement des causes 
secondes ? 

Zi" En suivant cette signification naturelle, il est aisé de 
développer le véritable sentiment des Pharisiens, lesquels sou- 
tenaient trois choses différentes : 1. Ils croyaient que les événe- 
ments ordinaires et naturels arrivaient nécessairement, parce 
que la providence les avait prévus et déterminés ; c'est là ce 
qu'ils appelaient le destin ,• 2. ils laissaient à l'homme sa liberté 
pour le bien et pour le mal. Josèphe l'assure positivement, en 
disant qu'il dépendait de l'homme de faire le bien et le mal. La 
providence réglait donc tous les événements humains ; mais 
elle n'imposait aucune nécessité pour les vices ni pour les 
vertus. Afin de mieux soutenir l'empire qu'ils se donnaient sur 
les mouvements du cœur et sur les actions qu'il produisait, ils 
alléguaient ces paroles du Deutéronome, où Dieu déclare qu'il 
a mh la ?nort et la vie devant son peuple, et les exhorte à choi- 
sir la vie. Gela s'accorde parfaitement avec l'orgueil des Phari- 
siens, qui se vantaient d'accomplir ^la loi, et demandaient la 
récompense due à leurs bonnes œuvres, comme s'ils l'avaient 
méritée ; 3. enfin, quoiqu'ils laissassent la liberté de choisir 
entre le bien et le mal, ils admettaient quelque secours de la 
part de Dieu ; car ils étaient aidés par le destin. Ce dernier prin- 
cipe lève toute la difficulté ; car si le destin avait été chez eux 
une cause aveugle, un enchaînement des causes secondes, ou 
l'iniluence des astres, il serait ridicule de dire que le destin 
les aidait. 

5" Les bonnes et les mauvaises actions sont récompensées 



3Zi^ JUIFS. 

ou punies non-seulement dans cette vie, mais encoi'e dans 
l'autre; d'où il s'ensuit que les Pharisiens croyaient la résur- 
rection. 

6° On accuse les Pharisiens d'enseigner la transmigration 
des âmes, qu'ils avaient empruntée des Orientaux, chez lesquels 
ce sentiment était commun : mais cette accusation est contestée, 
parce que Jésus-Christ ne leur reproche jamais cette erreur, cl 
qu'elle paraît détruire la résurrection des morts : puisque, si 
une âme a animé plusieurs corps sur la terre, on aura de la 
peine à choisir celui qu'elle doit préférer aux autres. 

Je ne sais si cela suffit pour justifier cette secte : Jésus-Christ 
n'a pas eu dessein de combattre toutes les erreurs du Phari- 
saïsme; et si saint Paul n'en avait parlé, nous ne connaîtrions 
pas aujourd'hui leurs sentiments sur la justification. Il ne faut 
donc pas conclure du silence de l'Évangile qu'ils n'ont point 
cru la transmigration des âmes. 

Il ne faut point non plus justifier les Pharisiens, parce qu'ils 
auraient renversé la résurrection par la métempsycose ; car les 
Juifs modernes admettent également la révolution des âmes et 
la résurrection des corps, et les Pharisiens ont pu faire la même 
chose. 

L'autorité de Josèphe, qui parle nettement sur cette matière, 
doit prévaloir. Il assure (Anfiq. j'iid. Lib, XVIII, cap. ii) que 
les Pharisiens croyaient que les âmes des méchants étaient 
renfermées dans des prisons, et souffraient là des supplices 
éternels, pendant que celles des bons trouvaient un retour facile 
à la vie, et rentraient dans un autre corps. On ne peut expli- 
quer ce retour des âmes à la vie par la résurrection ; car, selon 
les Pharisiens, l'âme étant immortelle, elle ne mourra point, et 
ne ressuscitera jamais. On ne peut pas dire aussi qu'elle ren- 
trera dans un autre corps au dernier jour ; car outre que l'âme 
reprendra, par la résurrection, le même corps qu'elle a animé 
pendant la vie, et qu'il y aura seulement quelque changement 
dans ses qualités, les Pharisiens représentaient par là la diffé- 
rente condition des bons et des méchants, innnédiatement après 
la mort ; et c'est attribuer une pensée trop subtile à Josèphe 
que d'étendre sa vue jusqu'à la résurrection. Un historien qui 
rapporte les opinions d'une secte parle plus naturellement, et 
s'explique avec plus de netteté. 



JUIFS. 345 

Mœurs des Pharisiens. 11 est temps de parler des austérités 
des Pharisiens; car ce fut par là qu'ils séduisirent le peuple, et 
qu'ils s'attirèrent une autorité qui les rendait redoutables aux 
rois. Ils faisaient de longues veilles, et se refusaient jusqu'au 
sommeil nécessaire. Les uns se couchaient sur une planche très- 
étroite, afin qu'ils ne pussent se garantir d'une chute dange- 
reuse lorsqu'ils s'endormiraient profondément ; et les autres, 
encore plus austères, semaient sur cette planche des cailloux et 
des épines, qui troublassent leur repos en les déchirant. Ils 
faisaient à Dieu de longues oraisons, qu'ils répétaient sans 
l'emuer les yeux, les bras, ni les mains. Ils achevaient de mor- 
tifier leur chair par des jeûnes qu'ils observaient deux fois la 
semaine ; ils y ajoutaient les flagellations ; et c'était peut-être 
une des raisons qui les faisaient appeler des tire-sang, parce 
qu'ils se déchiraient impitoyablement la peau, et se fouettaient 
jusqu'à ce que le sang coulât abondamment. Mais il y en avait 
d'autres à qui ce titre avait été donné, parce que marchant dans 
les rues les yeux baissés ou fermés, ils se frappaient la tête 
contre les murailles. Ils chargeaient leurs habits de phylactères, 
qui contenaient certaines sentences de la loi. Les épines étaient 
attachées aux pans de leur robe, afin de faire couler le sang de 
leurs pieds lorsqu'ils marchaient; ils se séparaient des hommes, 
parce qu'ils étaient beaucoup plus saints qu'eux, et qu'ils crai- 
gnaient d'être souillés par leur attouchement. Ils se lavaient 
plus souvent que les autres, afin de montrer par là qu'ils avaient 
un soin extrême de se purifier. Cependant, à la faveur de ce 
zèle apparent, ils se rendaient vénérables au peuple. On leur 
donnait le titre de sages par excellence ; et leurs disciples s'en- 
tr' écriaient : Le sage explique aujourd'hui. On enfle les titres à 
proportion qu'on les mérite moins ; on tâche d'imposer aux 
peuples par de grands noms, lorsque les grandes vertus man- 
quent. La jeunesse avait pour eux une si profonde vénération, 
qu'elle n'osait ni parler ni répondre, lors même qu'on lui faisait 
des censures ; en effet, ils tenaient leurs disciples dans une 
espèce d'esclavage, et ils réglaient avec un pouvoir absolu tout 
ce qui regardait la religion. 

On distingue dans le Talmud sept ordres de Pharisiens. 
L'un mesurait l'obéissance à l'aune du profit et de la gloire ; 
l'autre ne levait point les pieds en marchant, et on l'appelait à 



ou 



hù JUIFS. 



cause de cela le Pluirisien tronqué ; le troisi(3-me frappait sa 
tète contre les murailles, afai d'en tirer le sang ; un quatrième 
cachait sa tète dans un capuchon, et regardait de cet enfonce- 
ment comme du fond d'un mortier; le cinquième demandait hère- 
ment: Que faut-il que je fasse? Je le ferai. Qu'ij a-t-il à faire 
que je n aie fait? Le sixième obéissait par amour pour la vertu et 
pour la récompense ; et le dernier n'exécutait les ordres de Dieu 
que par la crainte de la peine. 

Origine des Essàiiens. Les Esséniens, qui devraient être si 
célèbres par leurs austérités et par la sainteté exemplaire dont 
ils faisaient profession, ne le sont presque point. Serrarius soute- 
nait qu'ils étaient connus chez les Juifs depuis la sortie de 
l'Egypte, parce qu'il a supposé que c'étaient les Cinéens des- 
cendus de Jéthro, lesquels suivirent Moïse ; et de ces gens-là 
sortirent les Réchabites. Mais il est évident qu'il se trompait ; 
car les Esséniens et les Réchabites étaient deux ordres dill'é- 
rents de dévots, et les premiers ne paraissent point dans toute 
l'histoire de l'Ancien Testament comme les Réchabites. Gale, 
savant Anglais, leur donne la môme antiquité ; mais, de plus, 
il en fait les pères et les prédécesseurs de Pythagore et de ses 
disciples. On n'en trouve aucune trace dans l'histoire des 
Machabées sous lesquels ils doivent être nés ; l'Evangile n'en 
parle jamais, parce qu'ils ne sortirent point de leur retraite 
pour aller disputer avec Jésus-Christ. D'ailleurs ils ne voulaient 
point se confondre avec les Pharisiens, ni avec le reste des 
Juifs, parce qu'ils se croyaient plus saints qu'eux ; enlin ils 
étaient peu nombreux dans la Judée, et c'était principalement 
en Egypte qu'ils avaient leur retraite, et où Philon les avait vus. 

Drusius fait descendre les Esséniens de ceux qu'IIircan 
persécuta, qui se retirèrent dans les déserts, et qui s'accoutu- 
mèrent par nécessité à un genre de vie très-dur, dans lequel 
ils persévérèrent volontairement ; mais il faut avouer qu'on ne 
connaît pas l'origine de ces sectaires. Ils paraissent dans l'his- 
toire de Josèphe, sous Antigonus ; car ce fut alors qu'on vit ce 
prophète essénien nommé Judas, lequel avait prédit qu'Anti- 
gonus serait tué un tel jour dans une tour. 

Histoire des Esséniens. Voici comme Josèphe [De Bello jud. 
Lib. II, cap. xii) dépeint ces sectaires : « Ils sont Juifs de 
nation, dit-il, ils vivent dans une union très-étroite, et regardent 



JUIFS. 3/i7 

les voluptés comme des vices que l'on doit fuir, et la continence 
et la victoire de ses passions comme des vertus que l'on ne 
saurait trop estimer. Ils rejettent le mariage, non qu'ils croient 
qu'il faille détruire la race des hommes, mais pour éviter l'in- 
tempérance des femmes, qu'ils sont persuadés ne garder pas la 
foi à leurs maris. Mais ils ne laissent pas néanmoins de recevoir 
les jeunes enfants qu'on leur donne pour les instruire, et de 
les élever dans la vertu avec autant de soin et de charité que 
s'ils en étaient les pères, et ils les habillent et les nourrissent 
tous d'une même sorte. 

« Ils méprisent les richesses ; toutes choses sont communes 
entre eux avec une égalité si admirable, que lorsque quelqu'un 
embrasse leur secte, il se dépouille de la propriété de ce qu'il 
possède, pour éviter par ce moyen la vanité des richesses, 
épargner aux autres la honte de la pauvreté, et, par un si heu- 
reux mélange, vivre tous ensemble comme frères. 

« Ils ne peuvent souffrir de s'oindre le corps avec de 
l'huile; mais si cela arrive à quelqu'un contre son gré, ils 
essuient cette huile comme si c'étaient des taches et des souil- 
lures, et se croient assez propres et assez parés, pourvu que 
leurs habits soient toujours bien blancs. 

« Ils choisissent pour économes des gens de bien qui 
reçoivent tout leur revenu, et le distribuent selon le besoin que 
chacun en a. Ils n'ont point de ville certaine dans laquelle ils 
demeurent, mais ils sont répandus en diverses villes, où ils 
reçoivent ceux qui désirent entrer dans leur société; et quoi- 
qu'ils ne les aient jamais vus auparavant, ils partagent avec 
eux ce qu'ils ont, comme s'ils les connaissaient depuis long- 
temps. Lorsqu'ils font quelque vayage, ils ne portent autre 
chose que des armes pour se défendre des voleurs. Ils ont dans 
chaque ville quelqu'un d'eux pour recevoir et loger ceux de 
leur secte qui y viennent, et leur donner des habits, et les 
autres choses dont ils peuvent avoir besoin. Ils ne changent 
d'habits que quand les leurs sont déchirés ou usés. Ils ne 
vendent et n'achètent rien entre eux, mais ils se communiquent 
les uns aux autres sans aucun échange tout ce qu'ils ont. Ils 
sont très-religieux envers Dieu, ne parlent que de choses saintes 
avant que le soleil soit levé, et font alors des prières qu'ils ont 
reçues par tradition, pour demander à Dieu qu'il lui plaise de le 



348 JUIFS. 

faire luire sur la terre. Ils vont après travailler chacun à son 
ouvrage, selon qu'il leur est ordonné. A onze heures ils se ras- 
semblent, et, couverts d'un linge, se lavent le corps dans l'eau 
froide; ils se retirent ensuite dans leurs cellules, dont l'entrée 
n'est permise à nul de ceux qui ne sont pas de leur secte, et 
étant purifiés de la sorte, ils vont au réfectoire connne en un 
saint temple, où lorsqu'ils sont assis en grand silence, on met 
devant chacun d'eux du pain et une portion dans un petit plat. 
Un sacrificateur bénit les viandes, et on n'oserait y toucher jus- 
qu'à ce qu'il ait achevé sa prière : il en fait encore une autre 
après le repas. Ils quittent alors leurs habits qu'ils regardent 
comme sacrés, et retournent à leur ouvrage. 

« On n'entend jamais de bruit dans leurs maisons ; chacun 
n'y parle qu'à son tour, et leur silence donne du respect aux 
éti'angers. Il ne leur est permis de rien faire que par l'avis de 
leurs supérieurs, si ce n'est d'assister les pauvres... Car quant 
à leurs parents, ils n'oseraient leur rien donner si on ne le leur 
permet. Ils prennent un extrême soin de répi'imer leur colère; 
ils aiment la paix, et gardent si inviolablement ce qu'ils pro- 
mettent, que l'on peut ajouter plus de foi à leurs simples 
paroles qu'aux serments des autres. Ils considèrent même les 
serments comme des parjures, parce qu'ils ne peuvent se per- 
suader qu'un homme ne soit pas un menteur, lorsqu'il a besoin 
pour être cru de prendre Dieu à témoin... Ils ne reçoivent pas 
sur-le-champ dans leur société ceux qui veulent embrasser leur 
manière de vivre, mais ils le font demeurer durant un an au 
dehors, où ils ont chacun, avec une portion, une pioche et un 
habit blanc. Ils leur donnent ensuite une nourriture plus con- 
forme à la leur, et leur permettent de se laver comme eux dans 
l'eau froide, afin de se purifier; mais ils ne les font pas manger 
au réfectoire, jusqu'à ce qu'ils aient encore durant deux ans 
éprouvé leurs mœurs, comme ils avaient auparavant éprouvé 
leur continence. Alors on les reçoit parce qu'on les en juge 
dignes ; mais avant que de s'asseoir à table avec les autres, ils 
protestent solennellement d'honorer et de servir Dieu de tout 
leur cœur, d'observer la justice envers les hommes; de ne faire 
jamais volontairement de mal à personne; d'assister de tout 
leur pouvoir les gens de bien ; de garder la foi à tout le monde, 
et particulièrement aux souverains. 



JUIFS. 3^9 

« Ceux de cette secte sont très-justes et très-exacts dans 
leurs jugements : leur nombre n'est pas moindre que de cent 
lorsqu'il les prononcent, et ce qu'ils ont une fois arrêté demeure 
immuable. 

(( Ils observent plus religieusement le sab])at que nuls autres 
de tous les Juifs. Aux autres jours, ils font, dans un lieu à l'écart, 
un trou dans la terre d'un pied de profondeur, où, après s'être 
déchargés de leurs excréments, en se couvrant de leurs habits, 
comme s'ils avaient peur de souiller les raj^ons du soleil, ils 
remplissent cette fosse de la terre qu'ils en ont tirée. 

(c Ils vivent si longtemps, que plusieurs vont jusqu'à cent 
ans ; ce que j'attribue à la simplicité de leur vie. 

(( Ils méprisent les maux de la terre, triomphent des tour- 
ments par leur constance, et préfèrent la mort à la vie lorsque 
le sujet en est honorable. La guerre que nous avons eue contre 
les Romains a fait voir en mille manières que leur courage est 
invincible; ils ont soulîert le fer et le feu plutôt que de vouloir 
dire la moindre parole contre leur législateur, ni manger des 
viandes qui leur sont défendues, sans qu'au milieu de tant de 
tourments ils aient jeté une seule larme, ni dit la moindre 
parole, pour tâcher d'adoucir la cruauté de leurs bourreaux. Au 
contraire ils se moquaient d'eux, et rendaient l'esprit avec joie, 
parce qu'ils espéraient de passer de cette vie à une meilleure, 
et qu'ils croyaient fermement que, comme nos corps sont mor- 
tels et corruptibles, nos âmes sont immortelles et incorruptibles; 
qu'elles sont d'une substance aérienne très-subtile, et qu'étant 
enfermées dans nos corps comme dans une prison, où une cer- 
taine inclination les attire et les arrête, elles ne sont pas plu- 
tôt affranchies de ces liens charnels qui les retiennent comme 
dans une longue servitude, qu'elles s'élèvent dans l'air et 
s'envolent avec joie. En quoi ils conviennent avec les Grecs, qui 
croient que ces âmes heureuses ont leur séjour au delà de 
l'Océan, dans une région où il n'y a ni pluie ni neige, ni une 
chaleur excessive, mais qu'un doux zéphyr rend toujours très- 
agréable : et qu'au contraire les âmes des méchants n'ont pour 
demeure que des lieux glacés et agités par de continuelles tem- 
pêtes, où elles gémissent éternellement dans des peines 
infinies. Car, c'est ainsi qu'il me paraît que les Grecs veulent 
que leurs héros, à qui ils donnent le nom de demi-dieux. 



350 JUIFS. 

habitent des îles qu'ils appellent fortunées, et que les âmes des 
impies soient à jamais tourmentées dans les enfers, ainsi qu'ils 
disent que le sont celles de Sisyphe, de Tantale, d'Ixion et de 
Tytie. 

« Ces mêmes Esséniens croient que les âmes sont créées 
immortelles pour se porter à la vertu et se détourner du vice ; 
que les bons sont rendus meilleurs en cette vie par l'espérance 
d'être heureux après leur mort, et que les méchants, qui s'ima- 
ginent pouvoir cacher en ce monde leurs mauvaises actions, en 
sont punis en l'autre par des tourments éternels. Tels sont leurs 
sentiments sur l'excellence de l'âme. Il y en a parnii eux qui 
se vantent de connaître les choses à venir, tant par l'étude qu'ils 
font des livres saints et des anciennes prophéties, que par le soin 
qu'ils prennent de se sanctifier; et il arrive rarement cju'ils se 
trompent dans leurs prédictions. 

(c 11 y a une autre sorte d 'Esséniens qui conviennent avec 
les premiers dans l'usage des mômes viandes, des mêmes 
mœurs et des mêmes lois, et n'en sont difl'érenls qu'en ce qui 
regarde le mariage. Car ceux-ci croient que c'est vouloir abolir 
la race des hommes que d'y renoncer, puisque si chacun 
embrassait ce sentiment, on la verrait bientôt éteinte. Ils s'y 
conduisent néanmoins avec tant de modération, qu'avant que 
de se marier ils observent durant trois ans si la personne qu'ils 
veulent épouser paraît assez saine pour bien porter des enfants, 
et lorsqu'après être mariés elle devient grosse, ils ne couchent 
plus avec elle durant sa grossesse, pour témoigner que ce n'est 
pas la volupté, mais le désir de donner des hommes à la répu- 
blique qui les engage dans le mariage. » 

Josèphe dit dans un autre endroit qu'«7« abandonnaient tout 
à Dieu. Ces paroles font assez entendre le sentiment des Essé- 
niens sur le concours de Dieu. Cet historien dit encore ailleurs 
que tout dépendait du destin, et qu'il ne nous arrivait rien que 
ce qu'il ordonnait. On voit par là que les Esséniens s'opposaient 
aux Saducéens, et qu'ils faisaient dépendre toutes choses des 
décrets de la Providence ; mais en même temps il est évident 
qu'ils donnaient à la Providence des décrets absolus qui ren- 
daient les événements nécessaires, et ne laissaient à l'homme 
aucun reste de liberté. Josèphe, les opposant aux Pharisiens qui 
donnaient une partie des actions au destin et l'autre à la 



JUIFS. .351 

volonté de l'homme, fait connaître qu'ils étendaient à toutes 
les actions l'influence du destin et la nécessité qu'il impose. 
Cependant, au rapport de Philon, les Esséniens ne faisaient 
point Dieu auteur du péché, ce qui est assez difficile à concevoir; 
car il est évident que si l'homme n'est pas libre, la religion 
périt, les actions cessent d'être bonnes et mauvaises, il n'y a 
plus de peine ni de récompense; et on a raison de soutenir 
qu'il n'y a plus d'équité dans le jugement de Dieu. 

Philon parle des Esséniens à peu près comme Josèphe. Ils 
conviennent tous les deux sur leurs austérités, leurs mortifica- 
tions, et sur le soin qu'ils prenaient de cacher aux étrangers 
leur doctrine. Mais Philon assure qu'ils préféraient la campagne 
à la ville, parce qu'elle est plus propre à la méditation ; et qu'ils 
évitaient autant qu'il était possible le commerce des hommes 
corrompus, parce qu'ils croyaient que l'impureté des mœurs se 
communique aussi aisément qu'une mauvaise influence de l'air. 

Ce sentiment nous paraît plus vraisemblable que celui de 
Josèphe, qui les fait demeurer dans les villes ; en elfet on ne 
lit nulle part qu'il y ait eu dans aucune ville de la Palestine 
des communautés d'Esséniens; au contraire tous les auteurs qui 
ont parlé de ces sectaires nous les représentent comme fuyant 
les grandes villes, et s' appliquant à l'agriculture. D'ailleurs s'ils 
eussent habité les villes, il est probable qu'on les connaîtrait 
un peu mieux qu'on ne le fait, et l'Évangile ne garderait pas 
sur eux un si profond silence; mais leur éloignement des 
villes où Jésus-Christ prêchait les a sans doute soustraits aux 
censures qu'il aurait faites de leurs erreurs. 

Des Thérapeutes. Philon {de ViUi contcmplativa) a distin- 
gué deux ordres d'Esséniens ; les uns s'attachaient à la pratique, 
et les autres, qu'on nomme Thérapeutes, à la contemplation. Ces 
derniers étaient aussi de la secte des Esséniens; Philon leur en 
donne le nom : il ne les distingue de la première branche de 
cette secte que par quelque degré de perfection. 

Philon nous les représente comme des gens qui faisaient de 
la contemplation de Dieu leur unique occupation, et leur prin- 
cipale félicité. C'était pour cela qu'ils se tenaient enfermés seul 
à seul dans leur cellule, sans parler, sans oser sortir, ni même 
regarder par les fenêtres. Ils demandaient à Dieu que leur âme 
fût toujours remplie d'une lumière céleste, et qu'élevés au- 



352 JUIFS. 

dessus de lout ce qu'il y a de sensible, ils pussent chercher et 
connaître la vérité plus parfaitement dans leur solitude. S'éle- 
vant au-dessus du soleil de la nature et de toutes les créatures, 
ils perçaient directement à Dieu, le soleil de justice. Les idées 
de la divinité, des beautés et des trésors du ciel, dont ils 
s'étaient nourris pendant le jour les suivaient jusque dans la 
nuit, jusque dans leurs songes, et pendant le sommeil même. 
Ils débitaient des préceptes excellents; ils laissaient à leurs 
parents tous leurs biens, pour lesquels ils avaient un profond 
mépris, depuis qu'ils s'étaient enrichis de la philosophie céleste: 
ils sentaient une émotion violente, et une fureur divine qui 
les entraînait dans l'étude de cette divine philosophie, et ils y 
trouvaient un souverain plaisir ; c'est pourquoi ils ne quittaient 
jamais leur étude, jusqu'à ce qu'ils fussent parvenus à ce degré 
de perfection qui les rendait heureux. On voit là, si je ne me 
trompe, la contemplation des mystiques, leurs transports, 
leur union avec la divinité qui les rend souverainement heu- 
reux et parfaits sur la terre. 

Cette secte, que Philon a peinte dans un traité qu'il a fait 
exprès, afm d'en faire honneur à sa religion, contre les Grecs 
qui vantaient la morale et la pureté de leurs philosophes, a paru 
si sainte, que les Chrétiens leur ont envié la gloire de leurs 
austérités. Les plus modérés, ne pouvant ôter absolument à la 
synagogue l'honneur de les avoir formés et nourris dans son 
sein, ont au moins soutenu qu'ils avaient embrassé le christia- 
nisme, dès le moment que saint Marc le prêcha en Lgypte, et 
que, changeant de religion sans changer de vie, ils devinrent 
les pères et les premiers instituteurs de la vie monastique. 

Ce dernier sentiment a été soutenu avec chaleur par Eusèbe, 
par saint Jérôme, et surtout par le P. Montfaucon, honnne dis- 
tingué par son savoir, non-seulement dans un Ordre savant, 
mais dans la république des lettres. Ce savant religieux a été 
réfuté par M. Bouhier, premier président du parlement de 
Dijon, dont on peut consulter l'ouvrage ; nous nous bornerons 
ici à quelques remarques. 

1^ On ne connaît les Thérapeutes que par Philon. 11 faut 
donc s'en tenir à son témoignage: mais peut-on croire qu'un 
ennemi de la religion chrétienne, et qui a persévéré jusqu'à la 
mort dans la profession du judaïsme, quoique l'Évangile fût 



JUIFS. 353 

connu, ait pris la peine de peindre d'une manière si édifiante 
les ennemis de sa religion et de ses cérémonies? Le judaïsme et 
le christianisme sont deux religions ennemies ; l'une travaille à 
s'établir sur les ruines de l'autre : il est impossible qu'on fasse 
un éloge magnifique d'une religion qui travaille à l'anéantisse- 
ment de celle qu'on croit et qu'on professe. 

2° Philon, de qui on tire les preuves en faveur du christia- 
nisme des Thérapeutes, était né l'an 72ù de Rome. 11 dit qu'il 
était fort jeune lorsqu'il composa ses ouvrages ; et que dans la 
suite ses études furent interrompues par les grands emplois 
qu'on lui confia. En suivant ce calcul, il faut nécessairement 
que Philon ait écrit avant Jésus-Christ, et à plus forte raison 
avant que le christianisme eût pénétré jusqu'à Alexandrie. Si on 
donne à Philon trente-cinq ou quarante ans lorsqu'il composait 
ses livres, il n'était plus jeune. Cependant Jésus-Christ n'avait 
alors que huit ou dix ans; il n'avait point encore enseigné; 
l'Évangile n'était point encore connu : les Thérapeutes ne pou- 
vaient par conséquent être Chrétiens : d'où il est aisé de con- 
clure que c'est une secte de Juifs réformés, dont Philon nous 
a laissé le portrait. 

3° Philon remarque que les Thérapeutes étaient une branche 
des Esséniens ; comment donc a-t-on pu en faire des Chrétiens, 
et laisser les autres dans le judaïsme? 

Philon remarque encore que c'étaient les disciples de Moïse, 
et c'est là un caractère de judaïsme qui ne peut être contesté, 
surtout par des Chrétiens. L'occupation de ces gens-là consistait 
à feuilleter les sacrés volumes, à étudier la philosophie qu'ils 
avaient reçue de leurs ancêtres, à y chercher des allégories, 
s'imaginant que les secrets de la nature étaient cachés sous les 
termes les plus clairs, et pour s'aider dans cette recherche, ils 
avaient les commentaires des Anciens ; car les premiers auteurs 
de cette secte avaient laissé divers volumes d'allégories, et 
leurs disciples suivaient cette méthode. Peut-on connaître là 
des Chrétiens? qui étaient ces ancêtres qui avaient laissé tant 
d'écrits, lorsqu'il y avait à peine un seul Évangile publié? 
Peut-on dire que les écrivains sacrés nous aient laissé des 
volumes pleins d'allégories? quelle religion serait la nôtre, si 
on ne trouvait que cela dans les livres divins? Peut-on dire que 
l'occupation des premiers saints du christianisme fut de cher- 
XV. 23 



35;, JUIFS. 

cher les secrets de la nature cachés sous les termes les plus 
clairs de la parole de Dieu? Cela convenait à des mystiques et à 
des dévots contemplatifs, qui se mêlaient de médecine : cela 
convenait à des Juifs, dont les docteurs aimaient les allégories 
jusqu'à la fureur : mais ni les ancêtres, ni la philosophie, ni les 
volumes pleins d'allégories, ne conviennent point aux auteurs 
de la religion chrétienne, ni aux Chrétiens. 

k° Les Thérapeutes s'enfermaient toute la semaine sans 
sortir de leurs cellules, et même sans oser regarder par les 
fenêtres, et ne sortaient de là que le jour du sabbat, portant 
leurs mains sous le manteau, l'une entre la poitrine et la barbe, 
et l'autre sur le côté. Reconnaît-on les Chrétiens à cette posture? 
et le jour de leur assemblée, qui était le samedi, ne marque- 
t-il pas que c'étaient là des Juifs, rigoureux observateurs du 
jour du repos que Moïse avait indiqué ? Accoutumés comme la 
cigale à vivre de rosée, ils jeûnaient toute la semaine, mais ils 
mangeaient et se reposaient le jour du sabbat. Dans leurs fêtes, 
ils avaient une table sur laquelle on mettait du pain, pour imi- 
ter la table des pains de proposition que Moïse avait placée dans 
le temple. On chantait des hymmes nouveaux, et qui étaient 
l'ouvrage du plus ancien de l'assemblée ; mais lorsqu'il n'en 
composait pas, on prenait ceux de quelque ancien poëte. On ne 
peut pas dire qu'il y eût alors d'anciens poètes chez les Chré- 
tiens; et ce terme ne convient guère au prophète David. On 
dansait aussi dans cette fête ; les hommes et les femmes le 
faisaient en mémoire de la mer Rouge, parce qu'ils s'imaginaient 
que Moïse avait donné cet exemple aux hommes, et que sa sœur 
s'était mise à la tête des femmes pour les faire danser et chanter. 
Cette fête durait jusqu'au lever du soleil; et dès le moment que 
l'aurore paraissait, chacun se tournait du côté de l'Orient, se sou- 
haitait le bonjour, et se retirait dans sa cellule pour méditer et 
contempler Dieu : on voit là la même superstition pour le soleil 
qu'on a déjà remarquée dans les Essénicns du premier ordre. 

5° Enfin, on n'adopte les Thérapeutes qu'à cause de leurs 
austérités, et du rapport qu'ils ont avec la vie monastique. 

Mais ne voit-on pas de semblables exemples de tempérance 
et de chasteté chez les païens, et particulièrement dans la secte 
de Pythagore, à laquelle Josèphe la comparait de son temps? 
La communauté des biens avait ébloui Eusèbe, et l'avait obligé 



JUIFS. 355 

de comparer les Esséniens aux fidèles dont il est parlé dans les 
Actes des Apôtres, qui mettaient tout en commun. Cependant les 
disciples de Pythagore faisaient la même chose; car c'était une 
de leurs maximes, qu'il n'était pas permis d'avoir rien en propre. 
Chacun apportait à la communauté ce qu'il possédait : on en 
assistait les pauvres, lors même qu'ils étaient absents ou éloi- 
gnés ; et ils poussaient si loin la charité, que l'un d'eux, con- 
damné au supplice par Denis le tyran, trouva un pleige qui prit 
sa place dans la prison ; c'est le souverain degré de l'amour que 
de mourir les uns pour les autres. L'abstinence des viandes était 
sévèrement observée par les disciples de Pythagore, aussi bien 
que par les Thérapeutes. On ne mangeait que des herbes crues 
ou bouillies. Il y avait une certaine portion de pain réglée, qui 
ne pouvait ni charger ni remplir l'estomac : on le frottait quel- 
quefois d'un peu de miel. Le vin était défendu, et on n'avait 
point d'autre breuvage que l'eau pure. Pythagore voulait qu'on 
négligeât les plaisirs et les voluptés de cette vie, et ne les 
trouvait pas dignes d'arrêter l'homme sur la terre. 11 rejetait 
les onctions d'huile comme les Thérapeutes : ses disciples 
portaient des habits blancs; ceux de lin paraissaient trop 
superbes, ils n'en avaient que de laine; ils n'osaient ni railler, 
ni rire, et ils ne devaient point jurer par le nom de Dieu, parce 
que chacun devait faire connaître sa bonne foi, et n'avoir pas 
besoin de ratifier sa parole par un serment. Ils avaient un 
profond respect pour les vieillards, devant lesquels ils gardaient 
longtemps le silence. Ils n'osaient faire de l'eau en présence du 
soleil, superstition que les Thérapeutes avaient encore emprun- 
tée d'eux. Enfin ils étaient fort entêtés de la spéculation et du 
repos qui l'accompagne; c'est pourquoi ils en faisaient un de 
leurs préceptes les plus importants. 

juvenes ! tacita colite hœc pia sacra quiète, 

disait Pythagore à ses disciples, à la tète d'un de ses ouvrages. 
En comparant les sectes des Thérapeutes et des Pythagoriciens, 
on les trouve si semblables dans tous les chefs qui ont ébloui les 
Chrétiens, qu'il semble que l'une soit sortie de l'autre. Cepen- 
dant si on trouve de semblables austérités chez les païens, on 
ne doit plus être étonné de les voir chez les Juifs éclairés par 



356 JUIFS. 

la loi de Moïse ; et on ne doit pas leur ravir cette gloire pour la 
transporter au christianisme. 

Histoire de la philosophie Juive, depuis ht ruine de Jéru- 
sulem. La ruine de Jérusalem causa chez les Juifs des révolu- 
tions qui furent fatales aux sciences. Ceux qui avaient échappé 
à l'épée des Romains, aux flammes qui réduisirent en cendres 
Jérusalem et son temple, ou qui, après la désolation de cette 
grande ville, ne furent pas vendus au marché comme des esclaves 
et des bêtes de charge, tâchèrent de chercher une retraite et 
un asile. Ils en trouvèrent un en Orient et à Babylone, où il y 
avait encore un grand nombre de ceux qu'on y avait transportés 
dans les anciennes guerres : il était naturel d'aller implorer là 
la charité de leurs frères, qui s'y étaient fait des établissements 
considérables. Les autres se réfugièrent en Egypte, où il y avait 
aussi depuis longtemps beaucoup de Juifs puissants et assez 
riches pour recevoir ces malheureux; mais ils portèrent là leur 
esprit de sédition et de révolte, ce qui y causa un nouveau 
massacre. Les rabbins assurent que les familles considérables 
furent transportées dès ce temps-là en Espagne, qu'ils appelaient 
SêpJuirad; et que c'est dans ce lieu où sont encore les restes 
des tribus de Benjamin et de Juda, les descendants de la maison 
de David : c'est pourquoi les Juifs de ce pays-là ont toujours 
regardé avec mépris ceux des autres nations, comme si le sang 
royal et la distinction des tribus s'étaient mieux conservés chez 
eux que partout ailleurs. Mais il y eut un quatrième ordre de 
Juifs qui pourraient à plus juste titre se faire honneur de leur 
origine. Ce furent ceux qui demeurèrent dans leur patrie, ou 
dans les masures de Jérusalem, ou dans les lieux voisins, dans 
lesquels ils se distinguèrent en rassemblant un petit corps de la 
nation, et par les charges qu'ils y exercèrent. Les rabbins 
assurent même que Tite lit transporter le sanhédrin à Japhné 
ou Jamnia, et qu'on érigea deux académies, l'une à ïibérias, et 
l'autre à Lydde. Enfm ils soutiennent qu'il y eut aussi dès ce 
temps-là un patriarche qui, après avoir travaillé à rétablir la 
religion et son Église dispersée, étendit son autorité sur toutes 
les synagogues de l'Occident. 

On prétend que les académies furent érigées l'an 220 ou 
l'an 230 ; la plus ancienne était celle de Nahardea, ville située 
sur les bords de l'Euphrate. Un rabbin, nommé Samuel prit la 



JUIFS. 357 

conduite de cette école : ce Samuel est un homme fameux da«s 
sa nation. Elle le distingue par le titre de vigilant^ d'ariorh, de 
sapor boi, et de lunatique, parce qu'on prétend qu'il gouvernait 
le peuple aussi absolument que les rois font leurs sujets, et 
que le chemin du ciel lui était aussi connu que celui de son 
académie. Il mourut l'an 270 de Jésus-Christ, et la ville de 
Nahardea ayant été prise l'an 278, l'académie fut ruinée. 

On dit encore qu'on érigea d'abord l'académie à Sora, qui 
avait emprunté son nom de la Syrie ; car les Juifs le donnent à 
toutes les terres qui s'étendent depuis Damas et l'Euphrate, 
jusqu'à Babylone ; et Sora était située sur l'Euphrate. 

Pumdebita était une ville située dans la Mésopotamie, 
agréable par la beauté de ses édifices. Elle était fort décriée par 
les mœurs de ses habitants, qui étaient presque tous autant de 
voleurs : personne ne voulait avoir commerce avec eux ; et les 
Juifs ont encore ce proverbe : quil faut changer de domicile 
lorsqu'on a un Pumdcbitain pour voisin. Rabbin Chasda ne 
laissa pas de la choisir l'an 290 pour y enseigner. Comme il 
avait été collègue de Huna qui régentait à Sora, il y a lieu de 
soupçonner que quelque jalousie ou quelque chagrin personnel 
l'engagea à faire cette érection. Il ne put pourtant donner à sa 
nouvelle académie le lustre et la réputation qu'avait déjà celle 
de Sora, laquelle tint toujours le dessus sur celle de Pumdebita. 

On érigea deux, autres académies l'an 373, l'une à Naresch, 
proche de Sora, et l'autre à Machusia ; enfin il s'en éleva une 
cinquième à la fin du dixième siècle, dans un lieu nommé 
Peruts Sciabbur, où l'on dit qu'il y avait neuf mxWe, Juifs. 

Les chefs des académies ont donné beaucoup de lustre à la 
nation juive par leurs écrits, et ils avaient un grand pouvoir 
sur le peuple ; car, comme le gouvernement des Juifs dépend 
d'une infinité de cas de conscience, et que Moïse donné des 
lois politiques qui sont aussi sacrées que les cérémonielles, ces 
docteurs, qu'on consultait souvent, étaient aussi les maîtres des 
peuples. Quelques-uns croient même que depuis la ruine du 
temple, les conseils étant réunis ou confondus avec les académies, 
le pouvoir appartenait entièrement aux chefs de ces académies. 

Parmi tous ces docteurs 7 w//*-, il n'y en a eu aucun qui se 
soit rendu plus illustre, soit par l'intégrité de ses mœurs, soit 
par l'étendue des connaissances, que Juda le saint. Après la 



•îf; 



58 JUIFS. 

ruine de Jérusalem, les chefs des écoles ou des académies qui 
s'étaient élevées dans la Judée, ayant pris quelque autorité sur 
le peuple, par les leçons et les conseils qu'ils lui donnaient, 
furent appelés princes de la captivité. Le premier de ces princes 
fut Gamaliel, qui eut pour successeur Siméon III, son fds, après 
lequel parut Juda le saint dont nous parlons ici. Celui-ci vint 
au monde le même jour qu'Attibas mourut; et on s'imagine que 
cet événement avait été prédit par Salomon, qui a dit ({w'wi 
soleil se levé, et qu'un soleil se couche. Attibas mourut sous 
Adrien, qui lui fit porter la peine de son imposture. Ghédalia 
place la mort violente de ce fourbe l'an 37, après la ruine du 
temple, qui serait la cent quarante-troisième année de l'ère 
chrétienne; mais alors il serait évidemment faux que cet événe- 
ment fût arrivé sous l'empire d'Adrien qui était déjà mort ; et 
si Juda le saint naissait alors, il faut nécessairement fixer sa 
naissance à l'an J35 de Jésus-Christ. On pt'ut remarquer, en 
passant, qu'il ne faut pas s'arrêter aux calculs des Juifs, peu 
jaloux d'une exacte chronologie. 

Le lieu de sa naissance était Tsippuri. Ce terme signifie un 
petit oiseau, et la ville était située sur une des montagnes de 
la Galilée. Les Juifs, jaloux de la gloire de Juda, lui donnent 
le titre de saint, ou même saint des saints, à cause de la pureté 
de sa vie. Cependant je n'ose dire en quoi consistait cette 
pureté ; elle paraîtrait badine et ridicule. Il devint le chef de 
la nation, et eut une si grande autorité, que quelques-uns de 
ses disciples ayant osé le quitter pour aller faire une interca- 
lation à Lydde, ils eurent tous un mauvais regard, c'est-à-dire 
qu'ils moururent tous d'un châtiment exemplaire ; mais ce mi- 
racle est fabuleux, comme tous les miracles ^ 

Juda devint plus recommandable par la répétition de la loi 
qu'il publia. Ce livre est un code du droit civil et canonique des 
Juifs, qu'on appelle Misnah. Il crut qu'il était souverainement 

1. C'est sur plusieurs additions du genre de collc-ci que M. Génin s'est appuyé 
pour accuser Naigoon d'avoir falsifié le texte de Didcrut, V.\\ elTet, la j>hrasc: comme 
tous les miracles manque dans l'édition originale de l'Encyclopédie. 11 y a, dans 
ce même article Juifs, plusieurs autres passages, entre autre un sur Jésus-Christ, 
« ce juif fanatique ». qui n'auraient p:>s pu passer ;\ l'époque oi'i paraissait l'ou- 
vrage; mais il est à remarquer que c'est le seul article qu'un puisse accuser Nai- 
geon d'avoir retouché dans ce sens et cela donne à penser qu'il ne l'a pas fait sans 
de bonnes raisons. 



JUIFS. 359 

nécessaire d'y travailler, parce que la nation, dispersée en tant 
de lieux, avait oublié les rites, et se serait éloignée de la reli- 
gion et de la jurisprudence de ses ancêtres, si on les eût con- 
fiées uniquement à leur mémoire. Au lieu qu'on expliquait 
auparavant la tradition selon la volonté des professeurs, ou par 
rapport à la capacité des étudiants, ou bien enfin selon les 
circonstances qui le demandaient, Juda fit une espèce de sys- 
tème et de cours qu'on suivit depuis exactement dans les acadé- 
mies. 11 divisa ce rituel en six parties. La première roule sur la 
distinction des semences dans un champ, les arbres, les fruits, 
les racines, etc. La seconde règle l'observance des fêtes. Dans 
la troisième, qui traite des femmes, on décide toutes les causes 
matrimoniales. La quatrième, qui regarde les pertes, roule sur 
les procès qui naissent dans le connnerce, et les procédures 
qu'on y doit tenir : on y ajoute un traité d'idolâtrie, parce que 
c'est un des articles importants sur lesquels roulent les juge- 
ments. La cinquième partie regarde les oblations, et on examine 
dans la dernière tout ce qui est nécessaire à la purification. 

Il est difficile de fixer le temps auquel Juda le saint com- 
mença et finit cet ouvrage, qui lui a donné une si grande répu- 
tation. Il faut seulement remarquer : 1° qu'on ne doit pas le 
confondre avec le Talmud, dont nous parlerons bientôt, et qui 
ne fut achevé que longtemps après. 2" On a mal placé cet 
ouvrage dans les tables chronologiques des synagogues, lors- 
qu'on compte aujourd'hui l(U/i ans depuis sa publication ; car 
cette année tomberait sur l'année 140 de Jésus-Christ, où Juda 
le saint ne pouvait avoir que quatre ans. 3° Au contraire, on 
le retarde irop, lorsqu'on assure qu'il fut publié cent cinquante 
ans après la ruine de Jérusalem ; car cette année tomberait sur 
l'an '220 ou 218 de Jésus-Christ, et Juda était mort auparavant. 
li° En suivant le calcul c|ui est le plus ordinaire, Juda doit être 
né l'an 135 de Jésus-Christ. Il peut avoir travaillé à ce recueil 
depuis qu'il fut prince de la captivité, et après avoir jugé sou- 
vent les diiïérends qui naissaient dans sa nation. Ainsi on peut 
dire qu'il le fit environ l'an 180, lorsqu'il avait quarante-quatre 
ans, à la fleur de son âge, et qu'une assez longue expérience lui 
avait appris à décider les questions de la loi. 

Juda s'acquit une si grande autorité par cet ouvrage, qu'il 
se mit au-dessus des lois ; car au lieu que, pendant que Jeru- 



360 JUIFS. 

salem subsistait, les chefs du sanhédrin étaient soumis à ce 
conseil, et sujets à la peine, Juda, si l'on en croit les historiens 
de sa nation, s'éleva au-dessus des anciennes lois, et Siméon, 
fils de Lachis, ayant osé soutenir que le jn-ince devait être 
fouetté lorsqu'il péchait^ Juda envoya ses officiers pour l'ar- 
rêter, et l'aurait puni sévèrement, s'il ne lui était échappé par 
une prompte fuite. Juda conserva son orgueil jusqu'à la mort; 
car il voulut qu'on portât son corps avec pompe, et qu'on pleurât 
dans toutes les grandes villes oîi l'enterrement passerait, défen- 
dant de le faire dans les petites. Toutes les villes coururent à cet 
enterrement; le jour fut prolongé, et la nuit retardée jusqu'à ce 
que chacun fût de retour dans sa maison, et eût le temps d'allu- 
mer une chandelle pour le sabbat. La fille de la voix se fit en ten- 
dre, et prononça que tous ceux qui avaient suivi la pompe 
funèbre seraient sauvés, à l'exception d'un seul qui tomba dans 
le désespoir, et se précipita. Credat Judœus Apellu, non ego. 

Origine du Talmud et de la Gèmare. Quoique le recueil 
des traditions, composé par Juda le saint, sous le titre de 
Misnali, parût un ouvrage parfait, on ne laissait pas d'y remar- 
quer encore deux défauts considérables : l'un, que ce recueil 
était confus, parce que l'auteur y avait rapporté le sentiment de 
différents docteurs, sans les nommer, et sans décider lequel de 
ces sentiments méritait d'être préféré ; l'autre défaut rendait ce 
corps de droit canon presque inutile, parce qu'il était trop court, 
et ne résolvait qu'une petite partie des cas douteux, et des 
questions qui commençaient à s'agiter chez les Juifs. 

Afin de remédier à ces défauts, Jochanan, aidé de Rab et de 
Samuel, deux disciples de Juda le saint, firent un commentaire 
sur l'ouvrage de leur maître, et c'est ce qu'on ai)pelle le Tal- 
mud [Tahnud signifie doctrine) de Jérusalem. Soit qu'il eût 
été composé en Judée pour les Juifs qui étaient restés en ce 
pays-là, soit qu'il fût écrit dans la langue qu'on y parlait, les 
Juifs ne s'accordent pas sur le temps auquel cette partie de la 
Géniare, qui signifie perfection^ fut composée. Les uns croient 
que ce fut deux cents ans après la ruine de Jérusalem. Enfin, 
il y a quelques docteurs qui ne comptent que cent cinquante 
ans, et qui soutiennent que Rab et Samuel, quittant la Judée, 
allèrent à Babylone l'an 219 de l'ère chrétienne. Cependant ce 
sont là les chefs du second ordre des théologiens qui sont appe- 



JUIFS. 361 

lés Gcmaristcs, parce qu'ils ont composé la Gémare. Leur 
ouvrage ne peut être placé qu'après le règne de Dioclétien, 
puisqu'il y est parlé de ce prince. Le P. Morin soutient même 
qu'il y a des termes barbares, comme celui de borghon, pour 
marquer un bourg, dont nous sommes redevables aux Vandales 
ou aux Goths ; d'où il conclut que cet ouvrage ne peut avoir 
paru que dans le cinquième siècle. 

11 y avait encore un défaut dans la Gémare ou le Talmud de 
Jérusalem : car on n'y rapportait que les sentiments d'un petit 
nombre de docteurs. D'ailleurs il était écrit dans une langue 
très-barbare, qui était celle qu'on parlait en Judée, et qui s'était 
corrompue par le mélange des nations étrangères. C'est pour- 
quoi les Amorrhéens, c'est-à-dire les commentateurs, commen- 
cèrent une nouvelle explication des traditions. R. Ase se chargea 
de ce travail. Il tenait son école à Sera, proche de Babylone; et ce 
fut là qu'il produisit son commentaire sur la Misnah de Juda. 11 
ne l'acheva pas ; mais ses enfants et ses disciples y mirent la 
dernière main. C'est là ce qu'on appelle la Gémare ou le Talmud 
de Babylone, qu'on préfère à celui de Jérusalem. C'est un grand 
et vaste corps qui renferme les traditions, le droit canon des 
Juifs, et toutes les questions qui regardent la loi; c'est-à-dire 
beaucoup de sottises. La Misnah est le texte ; la Gémare en est le 
commentaire, et ces deux parties font le Talmud de Babylone. 

La foule des docteurs Juifs et Chrétiens convient que le 
Talmud fut achevé l'an 500 ou 505 de l'ère chrétienne : mais 
le P. Morin, s'écartant de la route ordinaire, soutient qu'on 
aurait tort de croire tout ce que les Juifs disent sur l'antiquité 
de leurs livres, dont ils ne connaissent pas eux-mêmes l'origine. 
11 assure que la Misnah ne put être composée que l'an 500, et 
le Talmud de Babylone l'an 700 ou environ. Nous ne prenons 
aucun intérêt à l'antiquité de ces livres remplis de traditions. 11 
faut même avouer qu'on ne peut fixer qu'avec beaucoup de 
peine et d'incertitude le temps auquel le Talmud peut avoir 
été formé, parce que c'est une compilation composée de déci- 
sions d'un grand nombre de docteurs qui ont étudié les cas de 
conscience, et à laquelle on a pu ajouter de temps en temps de 
nouvelles décisions. On ne peut se confier sur cette matière, ni 
au témoignage des auteurs Juifs, ni au silence des Chrétiens : 
les premiers ont intérêt à vanter l'antiquité de leurs livres, et 



362 JUIFS. 

ils ne sont pas exacts en matière de chronologie : les seconds 
ont examiné rarement ce qui se passait chez les Juifs, parce - 
qu'ils ne faisaient qu'une petite ligure dans l'Empire. D'ailleurs 
leur conversion était rare et dilïicile ; et pour y travailler, il 
fallait apprendre une langue qui leur paraissait barbare. On ne 
peut voir sans étonnement que dans ce grand nombre de prêtres 
et d'évêques qui ontcomposéle clergé pendant la durée de tant 
de siècles, il y en ait eu si peu qui aient su l'hébreu, et qui 
aient pu lire ou l'Ancien Testament, ou les commentaires des 
Juifs dans l'original . On passait le temps à chicaner sur des faits ou 
des questions subtils, pendant qu'on négligeait une étude utile ou 
nécessaire. Les témoins manquent de toutes parts; et comment 
s'assurer de la tradition, lorsqu'on est privé de ce secours ? 

Jugements sur le Tabnud. On a porté quatre jugements 
différents sur le Talmud, c'est-cà-dire sur ce corps de droit 
canon et de tradition. Les Juifs l'égalent à la loi de Dieu. 
Quelques Chrétiens l'estiment avec excès. Les troisièmes le 
condamnent au feu, et les derniers gardent un juste milieu 
entre tous ces sentiments. 11 faut en dojiner une idée générale. 

Les Juifs sont convaincus que les Talmudistes n'ont jamais 
été inspirés, et ils n'attribuent l'inspiration qu'aux Prophètes. 
Cependant ils ne laissent pas de préférer le Talmud à l'Ecri- 
ture sainte; car ils comparent l'Écriture à l'eau, et la tradition 
à du vin excellent : la loi est le sel, la Misnah du poivre, et les 
Talmuds sont des aromates précieux. Ils soutiennent hardiment 
que celui qui pèehe eontrc Moïse peut être absous^ mais qu'on 
mérite la mort lorsqu'on eontredit les docteurs ; et qu'on com- 
met un péché plus grave, en violant les préceptes des sages 
que ceux de la loi. C'est pourquoi ils infligent une peine sale et 
puante à ceux qui ne les observent pas : damnantur in stercore 
bullienti. Ils décident les questions et les cas de conscience par 
le Talmud comme par une loi souveraine. 

Gomme il pourrait paraître étrange qu'on puisse préférer les 
traditions à une loi que Dieu a dictée, et qui a été écrite par 
ses ordres, il ne sera pas inutile de prouver ce que nous venons 
d'avancer par l'autorité des rabbins. 

R. Isaac nous assure qu'il ne faut pas s'imaginer que la loi 
écrite soit le fondement de la religion; au contraire, c'est la loi 
orale. C'est à cause de cette dernière loi que Dieu a traité 



JUIFS. 36o 

alliance avec le peuple d'Israël. En effet, il savait que son peuple 
serait transporté chez les nations étrangères, et que les païens 
transcriraient ses livres sacrés. C'est pourquoi il n'a pas voulu 
que la loi orale fût écrite, de peur qu'elle ne fût connue des 
idolâtres; et c'est ici un des préceptes généraux des rabbins : 
Apprends, mon fils, à avoir jjIhs crattention aux paroles des 
scribes qu aux paroles de la loi. 

Les rabbins nous fournissent une autre preuve de l'attache- 
ment qu'ils ont pour les traditions, et de leur vénération pour 
les sages, en soutenant dans leur corps de droit que ceux qm 
s'attachent à la lecture de la Bible ont quelque degré de vertu; 
mais 11 est médiocre, et il ne peut être mis en ligne décompte. 
Étudier la seconde loi ou la tradition, c'est une vertu qui mérite 
sa récompense, parce qu'il n'y a rien de plus parfait que l'étude 
de la Gémare. C'est pourquoi Éléazar, étant au lit de la mort, 
répondit à ses écoliers, qui lui demandaient le chemin de la vie 
et du siècle à venir : Bctournez vos enfants de l'élude de la 
Bible, et les mettez aux pieds des sages. Cette maxime est 
confirmée dans un livre qu'on appelle l'Autel d'or; car on y 
assure qu'il n'y a point d'étude au-dessus de celle du très-saint 
Talmud, et le R. Jacob donne ce précepte dans le Taimud 
de Jérusalem : Apprends, mon fils, que les paroles des scribes 
sont plus aimables que celles des prophètes. 

Enfin, tout cela est prouvé par une historiette du roi Pirgan- 
dicus. Ce prince n'est pas connu, mais cela n'est point néces- 
saire pour découvrir le sentiment des rabbins. G'ttait un infidèle, 
qui pria onze docteurs fameux à souper. 11 les reçut magnifi- 
quement, et leur proposa de manger de la chair de pourceau, 
d'avoir commerce avec des femmesjîaïennes, ou de boire du 
vin consacré aux idoles. Il fallait opter entre ces trois partis. 
On délibéra et on résolut de prendre le dernier, parce que les 
deux premiers articles avaient été défendus par la loi, et que 
c'étaient uniquement les rabbins qui défendaient de boire du 
vin consacré aux faux dieux. Le roi se conforma au choix des 
docteurs. On leur donna du vin impur, dont ils burent large- 
ment. On fit ensuite tourner la table, qui était sur un pivot. Les 
docteurs, échauffés par le vin, ne prirent point garde à ce qu'ils 
mangeaient : c'était de la chair de pourceau. En sortant de 
table, on les mit au lit, où ils trouvèrent des femmes. La conçu- 



364 JUIFS. 

piscence, échaiiiïée par le vin, joua son jeu. Le remords ne se 
lit sentir que le lendemain matin, qu'on apprit aux docteurs 
([u'ils avaient violé la loi par degrés, lis en furent punis : car 
ils moururent tous la même année de mort subite; et ce mal- 
heur leur arriva, parce qu'ils avaient méprisé les préceptes des 
sages, et qu'ils avaient cru pouvoir le faire plus impunément 
que ceux de la loi écrite; et en elï'et on lit dans la Misnah, que 
ceux qui pèchent contre les paroles des sages sont plus coupa- 
bles que ceux qui violent les paroles de la loi. 

Les Juifs demeurent d'accord que cette loi ne suffît pas; 
c'est pourquoi on y ajoute souvent de nouveaux commentaires, 
dans lesquels on entre dans un détail plus précis, et on fait sou- 
vent de nouvelles décisions. Il est même impossible qu'on fasse 
autrement, parce que les définitions lalmudiques, qui sont 
courtes, ne pourvoient pas à tout, et sont très-souvent obscures; 
mais lorsque le Talmudest clair, on le suit exactement. 

Cependant on y trouve une infinité de choses qui pourraient 
diminuer la profonde vénération qu'on a depuis tant de siècles 
pour cet ouvrage, si on le lisait avec attention et sans préjugé. 
Le malheur des Juifs est d'aborder ce livre avec une obéissance 
aveugle pour tout ce qu'il contient. On forme son goût sur cet 
ouvrage, et on s'accoutume à ne trouver rien de beau que ce qui 
est conforme au Talmud ; mais si on l'examinait comme une 
compilation de dilférents auteurs qui ont pu se tromper, qui 
ont eu quelquefois un très-miauvais goût dans le choix des 
matières qu'ils ont traitées, et qui ont pu être des ignorants, on 
y remarquerait cent choses qui avilissent la religion, au lieu 
d'en relever l'éclat. 

On y conte que Dieu, afin de tuer le temps avant la création 
de l'univers, où il était seul, s'occupait à bâtir divers mondes 
qu'il détruisait aussitôt, jusqu'à ce que, par dilTérents essais, il 
eût appris à en faire un aussi parfait que le nôtre. Ils rapportent 
la finesse d'un rabbin qui tronqua Dieu et le diable; car il pria 
le démon de le porter jusqu'à la porte des cieux, afin qu'après 
avoir vu de là le bonheur des saints, il mourût plus tranquille- 
ment. Le diable fit ce que le rabbin demandait, lequel, voyant la 
porte ouverte, se jeta dedans avec violence, en jurant son 
grand Dieu qu'il n'en sortirait jamais; et Dieu, qui ne voulait 
pas laisser commettre un parjure, fut obligé de le laisser là, 



JUIFS. 365 

pendant que le démon trompé s'en allait fort honteux, Non- 
seulement on y fait Adam hermaphrodite, mais on soutient 
qu'ayant voulu assouvir sa passion avec tous les animaux de la 
terre, il ne trouva qu'Eve qui pût le contenter. Ils introduisent 
deux femmes qui vont disputer dans les synagogues sur l'usage 
qu'un mari peut faire d'elles; et les rabbins décident nettement 
qu'un mari peut faire sans crime tout ce qu'il veut, parce qu'un 
homme qui achète un poisson peut manger le devant ou le 
derrière, selon son bon plaisir. On y trouve des contradictions 
sensibles, et au lieu de se donner la peine de les lever, ils font 
intervenir une voix miraculeuse du ciel, qui crie que Vune et 
l'autre, quoique directement opposées, viennent du eieJ. La 
manière dont ils veulent qu'on traite les Chrétiens est dure : 
car ils permettent qu'on vole leur bien ; qu'on les regarde comme 
des bètes brutes ; qu'on les pousse dans le précipice si on les 
voit sur le bord; qu'on les tue impunément, et qu'on fasse tous 
les matins de terribles imprécations contre eux. Quoique la 
haine et le désir de la vengeance aient dicté ces leçons, il ne 
laisse pas d'être étonnant qu'on sème dans un sommaire de la 
religion des lois et des préceptes si évidemment opposés à la 
charité. 

Les docteurs qui ont travaillé à ces recueils de traditions, 
profitant de l'ignorance de leur nation, ont écrit tout ce qui leur 
venait dans l'esprit, sans se mettre en peine d'accorder leurs 
conjectures avec l'histoire étrangère qu'ils ignoraient totalement. 

L'historiette de César se plaignant à Gamaliel de ce que 
Dieu est un voleur est badine; mais devait-elle avoir sa place 
dans ce recueil? César demande à Gamaliel pourquoi Dieu a 
dérobé une côte à Adam. La fille répond, au lieu de son père, 
que les voleurs étaient venus la nuit passée chez elle, et qu'ils 
avaient laissé un vase d'or dans sa maison, au lieu de celui de 
terre qu'ils avaient emporté, et qu'elle ne s'en plaignait pas. 
L'application de ce conte était aisée. Dieu avait donné une 
servante à Adam, au lieu d'une côte; le changement est bon : 
César l'approuva, mais il ne laissa pas de censurer Dieu de 
l'avoir fait en secret et pendant qu'Adam dormait. La fille, tou- 
jours habile, se fait apporter un morceau de viande cuite sous 
la cendre, et ensuite elle le présente à l'empereur, lequel refuse 
d'en manger : Cela me fait mal au cœur, dit César; eh bien. 



366 JUIFS. 

répliqua la jeune fille, Eve aurait fait mal an cœur au premier 
homme, si Bien la lui avait donnée grossièrement et sans art^ 
après l'avoir formée sous ses yeux. Que de bagatelles ! 

Cepeiulant il y a des Chrétiens qui, à l'imitation des Juifs, 
regardent le Talmud comme une mine abondante, d'où l'on 
peut tirer des trésors infinis. Ils s'imaginent qu'il n'y a que le 
travail qui dégoûte les hommes de chercher ces trésors, et de 
s'en enrichir : ils se plaignent [Sixtus Seneiuis. Galatin. 
Marin.) amèrement du mépris qu'on a pour les rabbins. Ils se 
tournent de tous les côtés, non-seulement pour les justifier, 
mais pour faire valoir ce qu'ils ont dit. On admire leurs sen- 
tences ; on trouve dans leurs rites mille choses qui ont du rap- 
port avec la religion chrétienne, et qui en développent les mys- 
tères. Il semble que Jésus-Christ et ses apôtres n'aient pu avoir 
de l'esprit qu'en copiant les rabbins qui sont venus après eux. 
Du moins c'est à l'imitation des Juifs que ce divin rédempteur 
a fait un si grand usage du style métaphorique : c'est d'eux 
aussi qu'il a emprunté les paraboles de Lazare, des vierges 
folles, et celles des ouvriers envoyés à la vigne, car on les 
trouve encore aujourd'hui dans le Talmud. 

On peut raisonner ainsi par deux motifs différents. L'amour- 
propre fait souvent parler les docteurs. On aime à se faire valoir 
par quelque endroit ; et lorsqu'on s'est jeté dans une étude 
sans peser l'usage qu'on en peut faire, on en relève l'utilité par 
intérêt; on estime beaucoup un peu d'or chargé de beaucoup 
de crasse, parce qu'on a employé beaucoup de temps à le 
déterrer. On crie à la négligence; et on accuse de paresse ceux 
qui ne veulent pas se donner la même peine, et suivre la route 
qu'on a prise. D'ailleurs on peut s'entêter des livres qu'on lit : 
combien de gens ont été fous de la théologie scolastique, qui 
n'apprenait que des mots barbares, au lieu des vérités solides 
qu'on doit chercher. On s'imagine que ce qu'on étudie avec tant 
de travail et de peine ne peut être mauvais; ainsi, soit par 
intérêt ou par préjugé, on loue avec excès ce qui n'est pas fort 
digne de louange. 

N'est-il pas ridicule de vouloir que Jésus-Christ ait emprunté 
ses paraboles et ses leçons des Talmudistes, qui n'ont vécu que 
trois ou quatre cents ans après lui? Pourquoi veut-on que les 
Talmudistes n'aient pas été ses copistes? La plupart des para- 



JUIFS. 367 

boles qu'on trouve clans le Tahnud sont différentes de celles de 
l'Évangile, et on y a presque toujours un autre but. Celle des 
ouvriers qui vont tard à la vigne n'est-elle pas revêtue de cii- 
constances ridicules et appliquée au R. Bon qui avait plus 
travaillé sur la loi en vingt-huit ans qu'un autre n'aurait fait 
en cent? On a recueilli quantité d'expressions et de pensées des 
Grecs, qui ont rapport avec celles de l'Kvangile. Dira-t-on pour 
cela que Jésus-Christ ait copié les écrits des Grecs? On dit que 
ces paraboles étaient déjà inventées, et avaient cours chez les 
Juif)< avant que Jésus-Christ enseignât : mais d'où le sait-on? 
Il le faut deviner, afin d'avoir le plaisir de faire des Pharisiens 
autant de docteurs originaux, et de Jésus-Christ un copiste qui 
empruntait ce que les autres avaient de plus fin et de plus 
délicat. Jésus-Christ suivait ses idées, et débitait ses propres 
rêveries ; il y a des folies, des erreurs, et des vérités communes 
à toutes les nations, et plusieurs hommes disent les mêmes 
choses, sans s'être jamais connus, ni avoir lu les ouvrages les 
uns des autres. Tout ce qu'on peut dire de raisonnable à cet 
égard, c'est que les Talmudistes ont fait des comparaisons 
semblables à celles de Jésus-Christ, mais que l'application que 
ce Juif obscur et fanatique en faisait, et les leçons qu'il en a 
tirées ont en général un caractère plus grave que celles que 
ces similitudes et ces paraboles ont fournies aux auteurs du 
Talmud. 

L'étude de la philosophie cabalistique fut en usage chez les 
Juifs peu de temps après la ruine de Jérusalem. Parmi les 
docteurs qui s'appliquèrent à cette prétendue science, Pi. Atriba 
et R. Siméon Ben Jochaï furent ceux qui se distinguèrent le 
plus. Le premier est auteur du livre Jézirah, ou de la Création ; 
le second, du Zohar, ou du livre de la Splendeur. Nous allons 
donner l'abrégé de la vie de ces deux hommes si célèbres dans 
leur nation. 

Atriba fleurit peu après que Tite eut ruiné la ville de Jéru- 
salem. Il n'était Juif que du côté de sa mère; et l'on prétend 
que son père descendait de Lisera, général d'armée de Jabin, 
roi de Tyr. Atriba vécut à la campagne jusqu'à l'âge de qua- 
rante ans, et n'y eut pas un emploi fort honorable, puisqu'il y 
gardait les troupeaux de Calba Schuva, riche bourgeois de Jé- 
rusalem. Enfin, il entreprit d'étudier, à l'instigation de la fille 



368 JUIFS. 

de son mailre, laquelle lui promit de répouser, s'il faisait de 
grands progrès daus les sciences. 11 s'appliqua si fortement à 
l'étude pendant les vingt-quatre ans qu'il passa aux académies, 
qu'après cela il se vit environné d'une foule de disciples, 
comme un des plus grands maîtres qui eussent été en Israël. 11 
avait, dit-on, jusqu'à vingt-quatre mille écoliers. Il se déclara 
pour l'imposteur Barcho-cliebas, et soutint que c'était de lui 
qu'il fallait entendre ces paroles de Balaam : une ctoile sortira 
de Jacob, et qu'on avait en sa personne le véritable Messie. 
Les troupes que l'empereur Adrien envoya contre les Juifs, 
qui, sous la conduite de ce faux Messie, avaient commis des 
massacres épouvantables, extei'minèrent celte faction. Atriba 
fut pris et puni du dernier supplice avec beaucoup de cruauté. 
On lui déchira la chair avec des peignes de fer, mais de telle 
sorte qu'on faisait durer la peine, et qu'on ne le fit mourir qu'à 
petit feu. 11 vécut six vingts ans, et fut enterré, avec sa femme, 
dans une caverne, sur une montagne qui n'est pas fort loin de 
Tibériade. Ses vingt-quatre mille disciples furent enterrés au- 
dessous de lui, sur la même montagne. 11 est, je pense, inutile 
d'avertir que je ne suis ici que simple historien. On l'accuse 
d'avoir altéré le texte de la Bible, afin de pouvoir répondre à 
une objection des Chrétiens. En effet, jamais ces derniers ne 
disputèrent contre les Juifs plus fortement que dans ce temps- 
là, et jamais aussi ils ne les combattirent plus efficacement ; 
car ils ne faisaient que leur montrer d'un côté les évangiles, et 
de l'autre les ruines de Jérusalem, qui étaient devant leurs 
yeux, pour les convaincre que Jésus-Christ, qui avait si claire- 
ment prédit sa désolation, était le prophète que Moïse avait 
promis. 11 les pressaient vivement par leurs propres traditions, 
qui portaient que le Christ se manifesterait après le cours d'en- 
viron six mille ans, en leur montrant que ce nombre d'années 
était accompli. 

Les Juifs donnent de grands éloges à Atriba ; ils l'appelaient 
Setlmmtaali, c'est-à-dire Vautlwntique. 11 faudrait un volume 
tout entier, dit l'un d'eux (Zautus), si l'on voulait parler digne- 
ment de lui. Son nom, dit un autre (Kionig), a parcouru tout 
l'univers, et nous avons reçu de sa bouche toute la loi orale. 

Nous avons déjà dit que Siméon Jochaïdes est l'auteur du 
fameux livre du Zohar, auquel on a fait depuis un grand 



JUIFS. 369 

nombre d'additions. Il est important de savoir ce qu'on dit de 
cet auteur et de son livre, puisque c'est là où sont renfermés 
les mystères de la Cabale, et qu'on lui donne la gloire de les 
avoir transmis à la postérité. 

On croit que Siméon vivait quelques années avant la ruine 
de Jérusalem. Tite le condamna à la mort; mais son fils et luise 
dérobèrent à la persécution, en se cachant dans une caverne, 
où ils eurent le loisir de composer le livre dont nous parlons. 
Cependant, comme il ignorait encore diverses choses, le pro- 
phète Ëlie descendait de temps en temps du ciel dans la caverne 
pour l'instruire et Dieu l'aidait miraculeusement, en ordonnant 
aux mots de se ranger les uns auprès des autres, dans l'ordre 
qu'ils devaient avoir pour former de grands mystères. 

Ces apparitions d'Élie et le secours miraculeux de Dieu em- 
barrassent quelques auteurs chrétiens : ils estiment trop la 
Cabale pour avouer que celui qui en a révélé les mystères soit 
un imposteur qui se vante mal à propos d'une inspiration divine. 
Soutenir que le démon, qui animait, au commencement de 
l'Église chrétienne, Apollonius de Thyane, afin d'ébranler la foi 
des miracles apostoliques, répandit aussi chez les Juifs le bruit 
des apparitions fréquentes d'Élie, afin d'empêcher qu'on ne 
crût celle qui s'était faite pour Jésus-Christ, lorsqu'il fut trans- 
figuré sur le Thabor, c'est se faire illusion ; car Dieu n'exauce 
point la prière des démons lorsqu'ils travaillent à perdre 
l'Église, et ne fait point^dépendre d'eux l'apparition des pro- 
phètes. On pourrait tourner ces apparitions en allégories ; mais 
on aime mieux dire que Siméon Jochaïdes dictait ces mystères 
avec le secours du ciel : c'est le témoignage que lui rend un 
Chrétien (Knorrius), qui a publié son ouvrage. 

La première partie de cet ouvrage a pour titre Zcniutha^ ou 
Mystcre, parce qu'en effet on y révèle une infinité de choses. 
On prétend les tirer de l'Ecriture sainte; et en effet on ne pro- 
pose presque rien sans citer quelque endroit des écrivains 
sacrés, que l'auteur explique à sa manière. Il serait difficile 
d'en donner un extrait suivi ; mais on y découvre particulière- 
ment le microprosopon, c'est-à-dire le petit visage ; le macro- 
prosopon, c'est-à-dire le long visage ; sa femme, les neuf et les 
treize conformations de sa barbe. 

On entre dans un plus grand détail dans le livre suivant, 
XV. - 24 



370 JUIFS. 

qu'on appelle le grand synode. Siméon avait beaucoup de peine 
à révéler ces mystères à ses disciples ; mais comme ils lui re- 
présentèrent que le secret de l'Eternel est pour ceux qui le 
craignent, et qu'ils l'assurèrent tous qu'ils craignaient Dieu, il 
entra plus hardiment dans l'explication des grandes vérités. Il 
explique la rosée du cerveau du vieillard ou du grand visage. 
Il examine ensuite son crâne, ses cheveux ; car il porte sur sa 
tête mille millions de milliers et sept mille cinq cents boucles 
de cheveux blancs comme la laine. A chaque boucle il y a 
quatre cent dix cheveux, selon le nombre du mot Kadosch. 
Des cheveux on passe au front, aux yeux, au nez, et toutes ces 
parties du grand visage renferment des choses admirables ; mais 
surtout sa barbe est une barbe qui mérite des éloges infinis : 
« Cette barbe est au-dessus de toute louange; jamais ni pro- 
phète ni saint n'approcha d'elle ; elle est blanche connue la 
neige; elle descend jusqu'au nombril; c'est l'ornement des 
ornements, et la vérité des vérités : malheur à celui qui la 
touche ! il y a treize parties dans cette barbe, qui renferment 
toutes de grands mystères : mais il n'y a que les initiés qui les 
comprennent. » 

Enfin le petit synode est le dernier adieu que Siméon fit à 
ses disciples. Il fut chagrin de voir sa maison remplie de monde, 
parce que le miracle d'un feu surnaturel qui en écartait la 
foule des disciples pendant la tenue du grand synode avait 
cessé ; mais quelques-uns s'étant retirés, il ordonna à R. Abba 
d'écrire ses dernières paroles ; il expliqua encore une fois le 
vieillard : « Sa tête est cachée dans un lieu supérieur, où on ne 
la voit pas ; mais elle répand son front qui est beau, agréable ; 
c'est le bon plaisir des plaisirs. » On parle avec la même obs- 
curité de toutes les parties du petit visage, sans oublier celle qui 
adoucit la femme. 

Si on demande à quoi tendent tous ces mystères, il faut 
avouer qu'il est très-difficile de le découvrir , parce que toutes 
les expressions allégoriques étant susceptibles de plusieurs sens, 
et faisant naître des idées très-difi"érentes, oh ne peut se fixer 
qu'après beaucoup de peine et de travail : et qui veut prendre 
cette peine, s'il n'espère en tirer de grands usages ? 

Remarquons plutôt que cette méthode de peindre les opé-. 
rations de la divinité sous des figures humaines était fort en 



JUIFS. 371 

usage chez les Égyptiens ; car ils peignaient un homme avec un 
visage de feu et des cornes, une crosse à la main droite, sept 
cercles à la gauche, et des ailes attachées à ses épaules. Ils re- 
présentaient par là Jupiter ou le soleil, et les effets qu'il produit 
dans le monde. Le feu du visage signifiait la chaleur qui vivifie 
toutes choses ; les cornes, les rayons de lumière. Sa barbe était 
mystérieuse, aussi bien que celle du long visage des Cabalistes ; 
car elle indiquait les éléments. Sa crosse était le symbole du 
pouvoir qu'il avait sur tous les corps sublunaires. Ses cuisses 
étaient la terre chargée d'arbres et de moissons; les eaux sor- 
taient de son nombril ; ses genoux indiquaient les montagnes et 
les parties raboteuses de la terre; les ailes, les vents et la 
promptitude avec laquelle ils marchent ; enfin les cercles étaient 
le symbole des planètes. 

Siméon finit sa vie en débitant toutes ces visions. Lorsqu'il 
parlait à ses disciples, une lumière éclatante se répandit dans 
toute la maison, tellement qu'on n'osait jeter les yeux sur lui. 
Un feu était au dehors, qui empêchait les voisins d'entrer ; 
mais le feu et la lumière ayant disparu, on s'apei-çut que la 
lampe d'Israël était éteinte. Les disciples de Zippori vinrent en 
foule pour honorer ses funérailles, et lui rendre les derniers 
devoirs ; mais on les renvoya, parce que Éléazar son fils, et 
R. Abba qui avait été le secrétaire du petit synode, voulaient 
agir seuls. En l'enterrant, on entendit une voix qui criait: Vmez 
aux noces de Siméon j il entrera en paix et reposera dans sa 
cliatnhre. Une flamme marchait devant le cercueil, et semblait 
l'embraser; et lorsqu'on le mit dans le tombeau, on entendit 
crier : C'est ici celui qui a fait trembler la terre, et qui a ébranlé 
les royaumes. C'est ainsi que les /?<//i; font de l'auteur du Zohar 
un homme miraculeux jusqu'après sa mort, parce qu'ils le 
regardent comme le premier de tous les Cabalistes. 

I)es grands hommes qui ont fleuri chez les Juifs dans le 
douzième siècle. Le douzième siècle fut très-fécond en docteurs 
habiles. On ne se souciera peut-être pas d'en voir le catalogue, 
parce que ceux qui passent pour des oracles dans les synago- 
gues paraissent souvent de très-petits génies à ceux qui lisent 
leurs ouvrages sans préjugé. Les Chrétiens demandent trop aux 
rabbins, et les rabbins donnent trop peu aux Chrétiens. Ceux- 
ci ne lisent presque jamais les livres composés par un Juif, sans 



372 JUIFS. 

un préjugé avantageux pour lui. Ils s'imaginent qu'ils doivent 
y trouver une connaissance exacte des anciennes cérémonies, 
des événements obscurs ; en un mot, qu'on doit y lire la solu- 
tion de toutes les difficultés de l'Écriture. Pourquoi cela? Parce 
qu'un homme est Juif, s'ensuit-il qu'il connaisse mieux l'his- 
toire de sa nation que les Chrétiens, puisqu'il n'a point d'autres 
secours que la Bible et l'histoire de Josèphe, que le Juif ne lit 
presque jamais? S'imagine-t-on qu'il y a dans cette nation 
certains livres que nous ne connaissons pas, et que ces messieurs 
ont lus ? C'est vouloir se tromper, car ils ne citent aucun monu- 
ment qui soit plus ancien que le christianisme. Vouloir que la 
tradition se soit conservée plus fidèlement chez eux, c'est se 
repaître d'une chimère; car comment cette tradition aurait- 
elle pu passer de lieu en lieu et de bouche en bouche pendant 
un si grand nombre de siècles et de dispersions fréquentes ? 11 
suffît de lire un rabbin pour connaître l'attachement violent 
qu'il a pour sa nation, et comment il déguise les faits, afin de 
les accommoder à ses préjugés. D'un autre côté les rabbins 
nous donnent beaucoup moins qu'ils ne peuvent. Ils ont deux 
grands avantages sur nous ; car possédant la langue sainte dès 
leur naissance, ils pourraient fournir des lumières pour l'expli- 
cation des termes obscurs de l'Écriture ; et comme ils sont obli- 
gés de pratiquer certaines cérémonies de la loi, ils pourraient 
par là nous donner l'intelligence des anciennes. Ils le font quel- 
quefois ; mais souvent, au lieu de chercher le sens littéral des 
Écritures, ils courent après des sens mystiques qui font perdre 
de vue le but de l'écrivain, déjà assez obscur par lui-même. 

D'ailleurs ils descendent dans un détail excessif des céré- 
monies sous lesquelles ils ont enseveli l'esprit de la loi. 

Si on veut faire un choix de ces docteurs, ceux du dou- 
zième siècle doivent être préférés à tous les autres : car non- 
seulement ils étaient habiles, mais ils ont fourni de grands 
secours pour l'intelligence de l'Ancien Testament. Nous ne par- 
lerons ici que d'Aben-Ezra et de Maïmonides, comme les plus 
fameux. 

Aben-Ezra est appelé le Sage par excellence ; il naquit 
l'an 1099 et il mourut en 117ii, âgé de soixante-quinze ans. 11 
l'insinue lui-même, lorsque, prévoyant sa mort, il disait que 
comme Abraham sortit de Charan âgé de soixante-quinze ans, il 



JUIFS. 373 

sortirait aussi clans le même temps de Charan ou du feu de la 
colère du siècle. Il voyagea, parce qu'il crut que cela était 
nécessaire pour faire de grands progrès dans les sciences. Il 
mourut à Rhodes, et fit porter de là ses os dans la terre que 
les Chrétiens appellent Sainte. 

Ce fut un des plus grands hommes de sa nation et de son 
siècle. Comme il était bon astronome, il fit de si heureuses 
découvertes dans cette science, que les plus habiles mathéma- 
ticiens ne se sont pas fait un scrupule de les adopter. 11 excella 
dans la médecine; mais ce fut principalement par ses explica- 
tions de l'Ecriture qu'il se fit connaître. Au lieu de suivre la 
méthode ordinaire de ceux qui l'avaient précédé, il s'attacha à 
la grammaire et au sens littéral des écrits sacrés, qu'il déve- 
loppe avec tant de pénétration et de jugement, que les Chrétiens 
même le préfèrent à la plupart de leurs interprètes. Il a mon- 
tré le chemin aux critiques qui soutiennent aujourd'hui que le 
peuple d'Israël ne passa point au travers de la mer Rouge; mais 
qu'il y fit un cercle pendant que l'eau était basse, afin que 
Pharaon les suivît, et fût submergé; mais ce n'est pas là une 
de ses meilleures conjectures. Il n'osa rejeter absolument la 
Cabale, quoiqu'il en connût le faible, parce qu'il eut peur de 
se faire des affaires avec les auteurs de son temps qui y étaient 
fort attachés, et même avec le peuple qui regardait le livre du 
Zohar, rempli de ces sortes d'explications, comme un ouvrage 
excellent: il déclara seulement que cette méthode d'interpréter 
l'Écriture n'était pas sûre, et que si on respectait la Cabale 
des Anciens, on ne devait pas ajouter de nouvelles explications 
à celles qu'ils avaient produites, ni abandonner l'Écriture au 
caprice de l'esprit humain. 

De Maîmonides : (il s'appelait Moïse, et était fils cleMaïmon; 
mais il est plus connu par le nom de son père : on l'appelle 
Maimonides ; quelques-uns le font naître l'an 11,33). Il parut 
dans le même siècle. Scaliger soutenait que c'était là le premier 
des docteurs qui eût cessé de badiner chez les Juifs, comme 
Diodore chez les Grecs. En effet, il avait trouvé beaucoup de 
vide dans l'étude de la Gémare, il regrettait le temps qu'il y 
avait perdu, et, s' appliquant à des études plus solides, il avait 
beaucoup médité sur l'Écriture. Il savait le grec; il avait lu les 
philosophes, et particulièrement Aristote, qu'il cite souvent. Il 



Zlh JUIFS. 

causa de si violentes émotions dans les synagogues, que celles 
de France et d'Espagne s'excommunièrent à cause de lui. 11 était 
né à Cordoue l'an lll^l. Il se vantait d'être descendu de la 
maison de David, comme font la plupart des Juifs d'Espagne. 
Maïmon son père, et juge de sa nation en Espagne, comptait 
entre ses ancêtres une longue suite de personnes qui avaient 
possédé successivement cette charge. On dit qu'il fut averti en 
songe de rompre la résolution qu'il avait prise de garder le 
célibat, et de se marier à une fdle de boucher, qui était sa voi- 
sine. Maïmon feignit peut-être un songe pour cacher une amou- 
rette qui lui faisait honte, et fit intervenir le miracle pour 
colorer sa faiblesse. La mère mourut en mettant Moïse au 
monde, et Maïmon se remaria. Je ne sais si la seconde femme, 
qui eut plusieurs enfants, haïssait le petit Moïse, ou s'il avait 
dans sa jeunesse un esprit morne et pesant, comme on le dit. 
Mais son père lui reprochait sa naissance, le battit plusieurs 
fois, et enfin le chassa de sa maison. On dit que, ne trouvant 
point d'autre gîte que le couvert d'une synagogue, il y passa la 
nuit, et à son réveil il se trouva un homme d'esprit tout diffé- 
rent de ce qu'il était auparavant. Il se mit sous la discipline de 
Joseph le lévite, fils de Mégas, sous lequel il fit en peu de temps 
de grands progrès. L'envie de revoir le lieu de sa naissance le 
prit; mais en retournant à Cordoue, au lieu d'entrer dans la 
maison de son père, il enseigna publiquement dans la synago- 
gue avec un grand étonnement des assistants; son père, qui le 
reconnut, alla l'embrasser, et le reçut chez lui. Quelques his- 
toriens s'inscrivent en faux contre cet événement, parce que 
Joseph, fils de Mégas, n'était âgé que de dix ans plus que Moïse. 
Cette raison est puérile; car un maître de trente ans peut ins- 
truire un disciple qui n'en a que vingt. Mais il est plus vrai- 
semblable que Maïmon instruisit lui-môme son fils, et ensuite 
l'envoya étudier sous Averroës, qui était alors dans une haute 
réputation chez les Arabes. Ce disciple eut un attachement et 
une fidélité exemplaires pour son maître, Averroës étant déchu 
de sa faveur par une nouvelle révolution arrivée chez les Mau- 
res en Espagne. Addi Amoumen, capitaine d'une troupe de ban- 
dits, qui se disait descendu en ligne droite d'iloussain, fils d'Aly, 
avait détrôné les Marabouts en Afrique, et ensuite il était entré 
l'an lllih en Espagne, et se rendit en peu de temps maître de 



lUIFS. 375 

ce royaume ; il fit chercher Averroës qui avait eu beaucoup de 
crédit à la cour des Marabouts, et qui lui était suspect. Ce 
docteur se réfugia chez les Juifs, et confia le secret de sa 
retraite à Maïmonides, qui aima mieux soufTrir tout que de 
découvrir le lieu où son maître était caché; Abulfarage dit 
même que Maïmonides changea de religion, et qu'il se fit 
musulman, jusqu'à ce qu'ayant donné ordre à ses affaires, il 
passa en Egypte pour vivre en liberté. Ses amis ont nié la chose ; 
mais Averroës, qui voulait que son âme fût avec celle des phi- 
losophes, parce que le mahométisme était la religion des pour- 
ceaux, le judaïsme ceHe des enfants, et le christianisme impos- 
sible à observei', n'avait pas inspiré un grand attachement à 
son disciple pour la loi. D'ailleurs un Espagnol qui alla persé- 
cuter ce docteur en Egypte, jusqu'à la fin de sa vie, lui repro- 
cha cette faiblesse avec tant de hauteur, que l'afTaire fut portée 
devant le sultan, lequel jugea que tout ce qu'on fait involontai- 
rement et par violence en matière de religion doit être compté 
pour rien, d'où il concluait que Maïmonides n'avait jamais été 
musulman. Cependant c'était le condamner et décider contre 
lui, en même temps qu'il semblait l'absoudre; car il déclarait 
que l'abjuration était véritable, mais exempte de crime, puisque 
la volonté n'y avait pas eu de part. Enfin on a lieu de soupçon- 
ner Maïmonides d'avoir abandonné sa religion par sa morale 
relâchée sur cet article ; car non-seulement il permet aux Noa- 
chides de retomber dans l'idolâtrie si la nécessité le demande, 
parce qu'ils n'ont reçu aucun ordre de sanctifier le nom de 
Dieu ; mais il soutient qu'on ne pèche point en sacrifiant avec 
les idolâtres, et en renonçant à la religion, pourvu qu'on ne le 
fasse point en présence de dix personnes ; car alors il faut mourir 
plutôt que de renoncer à la loi; mais Maïmonides croyait que ce 
péché cesse lorsqu'on le commet en secret. Fwidam. leg. cap. V. 
La maxime est singulière, car ce n'est plus la religion qu'il faut 
aimer et défendre au péril de sa vie : c'est la présence de dix 
Israélites qu'il faut craindre, et qui seule fait le crime. On a lieu 
de soupçonner que l'intérêt avait dicté à Maïmonides une maxime si 
bizarre, et qu'ayant abjuré le judaïsme en secret, il croyait 
calmer sa conscience, et se défendre à la faveur de cette dis- 
tinction. Quoi qu'il en soit, Maïmonides demeura en Egypte le 
reste de ses jours, ce qui l'a fait appeler Moïse l'Égyptien. Il y 



376 JUIFS. 

fut longtemps sans emploi, tellement qu'il fut réduit au métier 
de joaillier. Cependant il ne laissait pas d'étudier, et il acheva 
alors son commentaire sur la Misnah, qu'il avait commencé en 
Espagne dès l'âge de vingt-trois ans. Alphadel, fils de Saladin, 
étant revenu en Egypte, après en avoir été chassé par son frère, 
connut le mérite de Maïmonides, et le choisit pour son médecin: 
il lui donna pension. Maïmonides assure que cet emploi l'occu- 
pait absolument, car il était obligé d'aller tous les jours à la 
cour, et d'y demeurer longtemps, s'il y avait quelque malade. 
En revenant chez lui il trouvait quantité de personnes qui 
venaient le consulter. Cependant il ne laissa pas de travailler 
pour son bienfaiteur; car il traduisit Avicène, et on voit encore 
à Bologne cet ouvrage qui fut fait par ordre d'Alphadel, 
l'an 119/i. 

Les Égyptiens furent jaloux de voir Maïmonides si puissant 
à la cour; pour l'en arracher, les médecins lui demandèrent un 
essai de son art. Pour cet effet, ils lui présentèrent un verre de 
poison, qu'il avala sans en craindre l'effet, parce qu'il avait le 
contre-poison; mais ayant obligé dix médecins à avaler son 
poison, ils moururent tous parce qu'ils n'avaient pas d'antidote 
spécifique. On dit aussi que d'autres médecins mirent un verre 
de poison auprès du lit du sultan, pour lui persuader que Maï- 
monides en voulait à sa vie, et qu'on l'obligea de se couper les 
veines. Mais il avait appris qu'il y avait dans le corps humain 
une veine que les médecins ne connaissaient pas, et qui n'étant 
pas encore coupée, l'effusion entière du sang ne pouvait se 
faire; il se sauva par cette veine inconnue. Cette circonstance 
ne s'accorde point avec l'histoire de sa vie. 

En effet, non-seulement il protégea sa nation à la cour des 
nouveaux sultans qui s'établissaient sur la ruine des Aliades, 
mais il fonda une académie à Alexandrie, où un grand nombre 
de disciples vinrent du fond de l'Egypte, de la Syrie, et de la 
Judée, pour étudier sous lui. 11 en aurait eu beaucoup davan- 
tage, si une nouvelle persécution arrivée en Orient n'avait em- 
pêché les étrangers de s'y rendre. Elle fut si violente, qu'une 
partie des Juifs furent obligés de se faire mahométans pour 
se garantir de la misère ; et Maïmonides, qui ne pouvait leur 
inspirer de la] fermeté, se trouva réduit, comme un grand 
nombre d'autres, à faire le faux prophète, et à promettre à ses 



JUIFS. 377 

religionnaires une délivrance qui n'arriva pas. 11 mourut au 
commencement du treizième siècle, et ordonna qu'on l'enter- 
rât à Tibérias, où ses ancêtres avaient leur sépulcre. 

Ce docteur composa un grand nombre d'ouvrages; il com- 
menta la Misnah ; il fit une Main forte et le Docteur des ques- 
tions douteuses. On prétend qu'il écrivit en médecine aussi bien 
qu'en théologie, et en grec comme en arabe; mais que ces livres 
sont très-rares ou perdus. On l'accuse d'avoir méprisé la Cabale 
jusqu'à sa vieillesse ; mais on dit que, trouvant alors à Jéru- 
salem un homme très-habile dans cette science, il s'était appli- 
qué fortement à cette étude. Rabbi Chaiim assure avoir vu une 
lettre de Maïmonides qui témoignait son chagrin de n'avoir pas 
percé plutôt dans les mystères de la loi ; mais on croit que les 
Cabalistes ont supposé cette lettre, afin de paraître n'avoir pas 
été méprisés par un homme qu'on appelle Is. lumière de l'Orient 
et de l'Occident. 

Ses ouvrages furent reçus avec beaucoup d'applaudisse- 
ments; cependant il faut avouer qu'il avait souvent des idées 
fort abstraites, et qu'ayant étudié la métaphysique, il en faisait 
un trop grand usage. 11 soutenait que toutes les facultés étaient 
des anges; il s'imaginait qu'il expliquait par là beaucoup plus 
nettement les opérations de la divinité et les expressions de 
l'Écriture. N'est-il pas étrange, disait-il, qu'on admette ce que 
disent quelques docteurs, qu'un ange entre dans le sein de la 
femme pour y former un embryon, quoique ces mêmes docteurs 
assurent qu'un ange est un feu consumant, au lieu de recon- 
naître plutôt que la faculté génératrice est un ange? C'est pour 
cette raison que Dieu parle souvent dans l'Écriture, et qu'il dit : 
Faisons l'homme à notre image, parce que quelques rabbins 
avaient conclu de ce passage, que Dieu avait un corps, quoi- 
qu'infiniment plus parfait que les nôtres; il soutint que l'image 
signifie la forme essentielle qui constitue une chose dans son 
être. Tout cela est fort subtil, ne lève point la difficulté, et ne 
découvre point le véritable sens des paroles de Dieu. Il croyait 
que les astres sont animés, et que les sphères célestes vivent. 11 
disait que Dieu ne s'était repenti que d'une chose, d'avoir con- 
fondu les bons avec les méchants dans la ruine du premier 
temple. 11 était persuadé que les promesses de la loi, qui subsis- 
tera toujours, ne regardent qu'une félicité temporelle, et qu'elles 



378 JUIFS. 

seront accomplies sous le règne du Messie. Il soutient que le 
royaume de Juda fut rendu à la postérité de Jéchonias, dans la 
personne de Salatiel, quoique saint Luc assure positivement que 
Salatiel n'était pas fils de Jéchonias, mais de Néri : vrai ou faux, 
tout cela est peu important. 

De la philosophie exoiériqiie des Juifs. Les Juifs avaient 
deux espèces de philosophie : l'une exotérique, dont les dogmes 
étaient enseignés publiquement soit dans les livres, soit dans 
les écoles; l'autre ésotérique, dont les principes n'étaient révé- 
lés qu'à un petit nombre de personnes choisies, et étaient soi- 
gneusement cachés à la multitude. Cette dernière science s'ap- 
pelle Cabale. 

Avant de parler des principaux dogmes de la philosophie 
exotérique, il ne sera pas inutile d'avertir le lecteur qu'on ne 
doit pas s'attendre à trouver chez les Juifs de la justesse dans 
les idées, de l'exactitude dans le raisonnement, de la précision 
dans le slyle ; en un mot, tout ce qui doit caractériser une saine 
philosophie. On n'y trouve au contraire qu'un mélange confus 
des principes de la raison et delà révélation, une obscurité 
affectée, et souvent impénétrable, des principes qui conduisent 
au fanatisme, un respect aveugle pour l'autorité des docteurs 
et pour l'antiquité; en un mot, tous les défauts qui annoncent 
une nation ignorante et superstitieuse. Voici les principaux 
dogmes de cette espèce de philosophie. 

Idée que les Juifs ont de la Divinité. I. L'unité d'un Dieu 
fait un des dogmes fondamentaux de la synagogue moderne, 
aussi bien que des anciens Juifs- ils s'éloignent également du 
païen, qui croit la pluralité des dieux, et des Chrétiens qui 
admettent trois personnes divines dans une seule essence. 

Les rabbins avouent que Dieu serait fini s'il avait un corps ; 
ainsi, quoiqu'ils parlent souvent de Dieu comme d'un homme, 
ils ne laissent pas de le regarder comme un être purement 
spirituel. Ils donnent à cette essence infinie toutes les perfec- 
tions qu'on peut imaginer, et en écartent tous les défauts qui 
sont attachés à la nature humaine, ou à la créature; surtout 
ils lui donnent une puissance absolue et sans bornes, par 
laquelle il gouverne l'univers. 

11. Le Juif qui convertit le roi de Cozar expliquait à ce 
prince les attributs de la Divinité d'une manière orthodoxe. Il 



JUIFS. 379 

dit que, quoiqu'on appelle Dieu miscricordieiix, cependant il ne 
sent jamais le frémissement de la nature, ni l'émotion du cœur, 
puisque c'est une faiblesse dans l'homme ; mais on entend par là 
que l'Être souverain fait du bien à quelqu'un. On le compare à 
un juge qui condamne et qui absout ceux qu'on lui présente, 
sans que son esprit ni son cœur soient altérés par les différentes 
sentences qu'il prononce, quoique de là dépendent la vie ou la 
mort des coupables. Il assure qu'on doit appeler Dieu lumière 
{Gozri, Part, ii) ; mais il ne faut pas s'imaginer que ce soit une 
lumière réelle, ou semblable à celle qui nous éclaire; car on 
ferait Dieu corporel, s'il était véritablement lumière,- mais on 
lui donne ce nom, parce qu'on craint qu'on ne le conçoive 
comme ténébreux. Comme cette idée serait trop basse, il faut 
l'écarter, et concevoir Dieu comme une lumière éclatante et 
inaccessible. Quoiqu'il n'y ait que les créatures qui soient sus- 
ceptibles de vie et de mort, on ne laisse pas de dire que Dieu 
vit, et qu'il est lav/f,- mais on entend parla qu'il existe éter- 
nellement, et on ne veut pas Le réduire à la condition des êtres 
mortels. Toutes ces explications sont pures et conformes aux 
idées que l'Écriture nous donne de Dieu. 

m. Il est vrai qu'on trouve souvent dans les écrits des doc- 
teurs certaines expressions fortes, et quelques actions attribuées 
à la Divinité, qui scandalisent ceux qui n'en pénètrent pas le 
sens; et de là vient que ces gens-là chargent les rabbins de 
blasphèmes et d'impiétés dont ils ne sont pas coupables. En 
effet, on peut ramener ces expressions à un bon sens, quoi- 
qu'elles paraissent profanes aux uns et risibles aux autres. Ils 
veulent dire que Dieu n'a châtié son peuple qu'avec douleur, 
lorsqu'ils l'introduisent pleurant pendant les trois veilles de la 
nuit, et criant : Malheur à moi qui ai détruit ma maison, 
et dispersé mon peuple parmi les nations de la terre. Quelque 
forte que soit l'expression, on ne laisse pas d'en trouver de sem- 
blables dans les Prophètes. Il faut pourtant avouer qu'ils outrent 
les choses, en ajoutant qu'ils ont entendu souvent cette voix 
lamentable de la Divinité, lorsqu'ils passaient sur les ruines du 
temple, car la fausseté du fait est évidente. Ils badinent dans 
une chose sérieuse, quand ils ajoutent que deux des larmes de 
la Divinité, qui pleure la ruine de sa maison, tombent dans la 
mer, et y causent de violents mouvements; ou lorsque, entêtés 



380 JUIFS. 

de leurs téphilims, ils en mettent autour de la tête de Dieu pen- 
dant qu'ils prient que sa justice cède enfin à sa miséricorde. 
S'ils veulent vanter par là la nécessité des téphilims, il ne faut 
pas le faire aux dépens de la Divinité qu'on habille ridiculement 
aux yeux des peuples. 

IV. Ils ont seulement dessein d'étaler les effets de la puis- 
sance infinie de Dieu, en disant que c'est un lion, dont le rugis- 
sement fait un bruit horrible ; et en contant que César ayant eu 
dessein de voir Dieu, R. Josué le pria de faire sentir les effets 
de sa présence. A cette prière, la Divinité se retira à quatre cents 
lieues de Rome; il rugit, et le bruit de ce rugissement fut 
si terrible, que la muraille de la ville tomba, et toutes les 
femmes enceintes avortèrent. Dieu s'approchant plus près de 
cent lieues, et rugissant de la même manière, César, ellrayé 
du bruit, tomba de dessus son trône, et tous les Romains qui 
vivaient alors perdirent leurs dents molaires. Que de plates 
rêveries ! 

V. Ils veulent marquer sa présence dans le paradis ter- 
restre, lorsqu'ils le font promener dans ce lieu délicieux comme 
un homme. Ils insinuent que les âmes apportent leur ignorance 
de la terre, et ont peine à s'instruire des merveilles du paradis, 
lorsqu'ils représentent ce même Dieu comme un maître d'école 
qui enseigne les nouveau-venus dans le ciel. Ils veulent relever 
l'excellence de la synagogue, en disant qneUc est la mère, la 
femme, et la fille de Dieu. Enfin, ils disent (Mois. Maïmon. 
More ISevochvn, cap. xxvii) deux choses importantes à leur 
justification : l'une qu'ils sont obligés de parler de Dieu comme 
ayant un corps, afin de faire comprendre au vulgaire que c'est 
un être réel ; car le peuple ne conçoit d'existence réelle que 
dans les objets matériels et sensibles : l'autre, qu'ils ne donnent 
à Dieu que des actions nobles, et qui marquent quelque per- 
fection, comme de se mouvoir et d'agir : c'est pourquoi on ne 
dit jamais que Dieu mange et qu'il boit. 

VI. Cependant il faut avouer que ces théologiens ne parlent 
pas avec assez d'exactitude ni de sincérité. Pourquoi obliger les 
hommes à se donner la torture pour pénétrer leurs pensées? 
Explique-t-on mieux la nature incompréhensible d'un Dieu en 
ajoutant de nouvelles ombres à celles que cette idée abstraite et 
peu distincte répand déjà sur nos esprits? Il faut tâcher d'éclair- 



JUIFS. 381 

cir ce qui est obscur, au lieu de former un nouveau voile qui 
le cache plus profondément. C'est le penchant de tous les 
peuples et presque de tous les hommes, que de se former l'idée 
d'un Dieu corporel. Si les rabbins n'ont pas pensé comme le 
peuple, ils ont pris plaisir à parler comme lui; et par là ils 
affaiblissent le respect qu'on doit à la Divinité. Il faut toujours 
avoir des idées grandes et nobles de Dieu : il faut inspirer les 
mêmes idées au peuple, qui n'a que trop d'inclination à les 
avilir. Pourquoi donc répéter si souvent des choses qui tendent 
à faire regarder un Dieu comme un être matériel? On ne peut 
même justifier parfaitement ces docteurs. Que veulent-ils dire, 
lorsqu'ils assurent que Dieu ne put révéler à Jacob la vente de 
son fils Joseph, parce que ses frères avaient obligé Dieu de 
jurer avec eux qu'on garderait le secret sous peine d'excommu- 
nication? Qu'entend-on, lorsqu'on assure que Dieu, aflligé 
d'avoir créé l'homme, s'en consola, parce qu'il n'était pas d'une 
matière céleste, puisque alors il aurait entraîné dans sa révolte 
tous les habitants du paradis? Que veut-on dire, quand on rap- 
porte que Dieu joue avec le Léviathan, et qu'il a tué la femelle 
de ce monstre, parce qu'il n'était pas de la bienséance que Dieu 
jouât avec une femelle? Les mystères qu'on tirera de là à force 
de machines seront grossiers ; ils aviliront toujours la Divinité ; 
et si ceux qui les étudient se trouvent embarrassés à chercher 
le sens mystique sans pouvoir le développer, que pensera le 
peuple à qui on débite ces imaginations? 

Sentiment des Juifs sur la Providence et sur la liberté. 
I. Les Juifs soutiennent que la Providence gouverne toutes les 
créatures, depuis la licorne jusqu'aux œufs de poux. Les Chré- 
tiens ont accusé Maïmonides d'avoir renversé ce dogme capital 
de la religion ; mais ce docteur attribue ce sentiment à Épicure 
et à quelques hérétiques en Israël, et traite d'athées ceux qui 
nient que tout dépend de Dieu. Il croit que cette Providence 
spéciale, qui veille sur chaque action de l'homme, n'agit pas 
pour remuer une feuille, ni pour produire un vermisseau ; car 
tout ce qui regarde les animaux et les créatures se fait par 
accident, comme l'a dit Aristote. 

II. Cependant on explique différemment la chose : comme 
les docteurs se sont fort attachés à la lecture d'Aristote et des 
autres philosophes, ils ont examiné avec soin si Dieu savait tous 



382 JUIFS. 

les événements, et cette question les a fort em])arrassés. 
Quelques-uns ont dit que Dieu ne pouvait connaître que kii- 
mènie, parce que la science se multipliant à proportion des 
objets qu'on connaît, il faudrait admettre en Dieu plusieurs 
degrés, ou même plusieurs sciences. D'ailleurs, Dieu ne peut 
savoir ce qui est immuable; cependant la plupart des événe- 
ments dépendent de la volonté de l'homme, qui est libre. Maï- 
monides [More Nevoc/iim, cap. xx ) avoue que comme nous 
ne pouvons connaître l'essence de Dieu, il est aussi impos- 
sible d'approfondir la nature de sa connaissance. (( 11 faut 
donc se contenter de dire que Dieu sait tout et n'ignore rien; 
que sa connaissance ne s'acquiert point par degrés , et 
qu'elle n'est chargée d'aucune imperfection. Enfin, si nous 
y trouvons quelquefois des contradictions et des diflicultés, elles 
naissent de notre ignorance, et de la disproportion qui est 
entre Dieu et nous. » Ce raisonnement est simple et judicieux : 
d'ailleurs, il croyait qu'on devait tolérer les opinions difl'é- 
rentes que les sages et les philosophes avaient formées sur la 
science de Dieu et sur sa providence, puisqu'ils ne péchaient 
pas par ignorance, mais parce que la chose est incompréhen- 
sible. 

III. Le sentiment commun des rabbins est que la volonté 
de l'homme est parfaitement libre. Cette liberté est tellement 
un des apanages de l'homme, qu'il cesserait, disent-ils, d'être 
homme s'il perdait ce pouvoir. Il cesserait en même temps 
d'être raisonnable, s'il aimait le bien et fuvait le mal sans con- 
naissance, ou par un instinct de la nature, à peu près comme la 
pierre qui tombe d'en haut, et la brebis qui fuit le loup. Que 
deviendraient les peines et les récompenses, les menaces et les 
promesses, en un mot, tous les préceptes de la loi, s'il ne dé- 
pendait pas de l'homme de les accomplir ou de les violer? 
Enfin, les Juifs sont si jaloux de cette liberté d'indifférence, 
qu'ils s'imaginent qu'il est impossible de penser sur cette ma- 
tière autrement qu'eux. Ils sont persuadés qu'on dissimule son 
sentiment toutes les fois qu'on ôte au franc arbitre quelque 
partie de sa liberté, et qu'on est obligé d'y revenir tôt ou tard, 
parce que s'il y avait une prédestination en vertu de laquelle 
tous les événements deviendraient nécessaires, l'homme cesse- 
rait de prévenir les maux, et de chercher ce qui peut contri- 



JUIFS. 383 

buer à la défense ou à la conservation de sa vie ; et si on dit 
avec quelques Chrétiens que Dieu qui a déterminé la fin a 
déterminé en même temps les moyens par lesquels on l'obtient, 
on rétablit par là le franc arbitre après l'avoir ruiné, puisque 
le choix de ces moyens dépend de la volonté de celui qui les 
néglige ou qui les emploie. 

IV. Mais au moins ne reconnaissaient-ils point la grâce? 
Philon, qui vivait au temps de Jésus-Christ, disait que comme 
les ténèbres s'écartent lorsque le soleil remonte sur l'horizon, 
de même lorsque le soleil divin éclaire une âme, son ignorance 
se dissipe, et la connaissance y entre. Mais ce sont là des 
termes généraux qui décident d'autant moins la question, qu'il 
ne paraît pas, par l'Évangile, que la grâce régénérante fût 
connue en ce temps-là des docteurs Juifs, puisque Nicodème 
n'en avait aucune idée, et que les autres ne savaient pas même 
qu'il y eût un Saint-Esprit dont, selon les Chrétiens, les opé- 
rations sont si nécessaires pour la conversion. 

V. Les Juifs ont dit que la grâce prévient les mérites du 
juste. Yoilà une grâce prévenante reconnue par les rabbins; 
mais il ne faut pas s'imaginer que ce soit là un sentiment 
généralement reçu. Menasse {de Fragilitate humana ex lapsu 
Adami ^ etc. Amst. 16/i2), a réfuté les docteurs qui s'éloignaient 
de la tradition, parce que si la grâce prévenait la volonté, elle 
cesserait d'être libre, et il n'établit que deux sortes de secours 
de la part de Dieu : l'un, par lequel il ménage les occasions 
favorables pour exécuter un bon dessein qu'on a formé ; et 
l'autre, par lequel il aide l'homme, lorsqu'il a commencé de 
bien vivre. 

VI. Il semble qu'en rejetant la grâce prévenante, on recon- 
naît un secours de la Divinité qui suit la volonté de l'homme, 
et qui influe dans ses actions. Menasse dit qu'on a besoin du 
concours de la Providence pour toutes les actions honnêtes : 
il se sert de la comparaison d'un homme qui, voulant charger 
un fardeau sur ses épaules, appelle quelqu'un à son secours. 
La Divinité est ce bras étranger qui vient aider le juste, lors- 
qu'il a fait ses premiers efforts pour accomplir la loi. On cite 
des docteurs encore plus anciens que Menasse, lesquels ont 
prouvé qu'il était impossible que la chose se fît autrement, 
sans détruire tout le mérite des œuvres. « Ils demandent si 



38^1 JUIFS, 

Dieu, qui préviendrait l'homme, donnerait une grâce commune 
à tous, ou particulière à quelques-uns. Si cette grâce efficace 
était commune, comment tous les hommes ne sont-ils pas justes 
et sauvés? Et si elle est particulière, comment Dieu peut-il 
sans injustice sauver les uns, et laisser périr les autres? 11 est 
beaucoup plus vrai que Dieu imite les hommes qui prêtent leurs 
secours à ceux qu'ils voient avoir formé de bons desseins, et 
faire quelques efforts pour se rendre vertueux. Si l'homme était 
assez méchant pour ne pouvoir faire le bien sans la grâce. Dieu 
serait l'auteur du péché, etc. » 

VII. On ne s'explique pas nettement sur la nature de ce 
secours qui soulage la volonté dans ses besoins ; mais je suis 
persuadé qu'on se borne aux influences de la Providence, et 
qu'on ne distingue point entre cette Providence qui dirige les 
événements humains, et la grâce salutaire qui convertit les 
pécheurs, R. Eliezer confirme cette pensée, car il introduit 
Dieu qui ouvre à l'homme le chemin de la vie et de la mort, 
et qui lui en donne le choix. Il place sept anges dans le che- 
min de la mort, dont quatre pleins de miséricorde se tiennent 
dehors à chaque porte, pour empêcher les pécheurs d'y entrer. 
Que fais-tu? crie le premier ange au pécheur qui veut entrer; 
il ny a point ici de vie : vas-tu te jeter dans le feu? repens-toi. 
S'il passe la première porte, le second ange l'arrête, et lui 
crie : que Dieu le haïra et s éloignera de lui. Le troisième lui 
apprend qu'il sera effacé du Livre de vie : le quatrième le con- 
jure d'attendre là que Dieu vienne chercher les pénitents; et 
s'il persévère dans le crime, il n'y a plus de retour. Les anges 
cruels se saisissent de lui : on ne donne donc point d'autre 
secours à l'homme que l'avertissement des anges, qui sont les 
ministres de la Providence. 

Sentiment des Juifs sur la création du monde. I. Le plus 
grand nombre des docteurs Juifs croient que le monde a été 
créé par Dieu, comme le dit Moïse; et on met au rang des 
hérétiques chassés du sein d'Israël, ou excommuniés, ceux 
qui disent que la matière est coéternelle à l'Être souverain. 

Cependant il s'éleva du temps de Maïmonides, au xii® siècle, 
une controverse sur l'antiquité du monde. Les uns, entêtés de 
la philosophie d'Aristote, suivaient son sentiment sur l'éternité 
du inonde; c'est pourquoi Maïmonides fut obligé de les réfuter 



JUIFS. 385 

fortement; les autres prétendaient que la matière était éter- 
nelle. Dieu était bien le principe et la cause de son existence; 
il en a même tiré les formes différentes, comme le potier les 
tire de l'argile, et le forgeron du fer qu'il manie; mais Dieu 
n'a jamais existé sans cette matière, comme la matière n'a 
jamais existé sans Dieu. Tout ce qu'il a fait dans la création 
était de régler son mouvement, et de mettre toutes ces parties 
dans le bel ordre où nous les voyons. Enfin, il y a eu des 
gens qui, ne pouvant concevoir que Dieu, semblable aux ou- 
vriers ordinaires, eût existé avant son ouvrage, ou qu'il fut 
demeuré dans le ciel sans agir, soutenaient qu'il avait créé le 
monde de tout temps, ou plutôt de toute éternité. 

IL Ceux qui dans les synagogues veulent soutenir l'éternité 
du monde tâchent de se mettre à couvert de la censure par 
l'autorité de Maïmonides, parce qu'ils prétendent que ce grand 
docteur n'a point mis la création entre les articles fondamentaux 
de la foi. Mais il est aisé de justifier ce docteur, car on lit ces 
paroles dans la confession de foi qu'il a dressée : Si le monde 
est croc, il y a un créateur ; car personne ne peut se créer soi- 
même : il y a donc un Dieu. Il ajoute que Dieu seul est éternel, 
et que toutes choses ont eu un commencejuent. Enfin, il déclare 
ailleurs que la création est un des fondements de la foi sur 
lesquels on ne doit se laisser ébi'anler que par une démons- 
tration qu'on ne trouvera jamais. 

III. Il est vrai que ce docteur raisonne quelquefois faiblement 
sur cette matière. S'il combat l'opinion d'Aristote. qui soutenait 
aussi l'éternité du monde, la génération et la corruption dans 
le ciel, il trouvait la méthode de Platon assez commode, parce 
qu'elle ne renverse pas les miracles, et qu'on peut l'accommoder 
avec l'Écriture ; enfin elle lui paraissait appuyée sur de bonnes 
raisons, quoiqu'elles ne fussent pas démonstratives. Il ajoutait 
qu'il serait aussi facile à ceux qui soutenaient l'éternité du 
monde d'expliquer tous les endroits de l'Écriture où il est parlé 
de la création, que de donner un bon sens à ceux où cette 
même Ecriture donne des bras et des mains à Dieu. Il semble 
aussi qu'il ne se soit déterminé que par intérêt du côté de la 
création préférablement à l'éternité du monde, parce que si le 
monde était éternel, et que les hommes se fussent créés indé- 
pendamment de Dieu, la glorieuse préférence que la nation /iz/y^ 
XV. 25 



386 ' JUIFS. 

a eue sur toutes les autres nations deviendrait chimérique. Mais 
de quelque manière que Maïmonides ait raisonné, un lecteur 
équitable ne peut l'accuser d'avoir cru l'éternité du monde, 
puisqu'il l'a rejetée formellement, et qu'il a fait l'apologie de 
Salonion, que les hérétiques citaient comme un de leurs 

témoins. 

IV. Mais si les docteurs sont ordinairement orthodoxes sur 
l'article de la création, il faut avouer qu'ils s'écartent presque 
aussitôt de Moïse. On tolérait dans la synagogue les théologiens 
qui soutenaient qu'il y avait un monde avant celui que nous 
habitons, parce que Moïse a commencé l'histoire de la Genèse 
par un i?, qui marque deux. 11 était indifférent à ce législateur 
de commencer son livre par une autre lettre ; mais il a renversé 
sa construction, et commencé son ouvrage par un Z?, afin 
d'apprendre aux initiés que c'était ici le second monde, et que 
le premier avait fini dans le système millénaire, selon l'ordre 
que Dieu a établi dans les révolutions qui se feront. 

V. C'est encore un sentiment assez commun chez les Juifs 
que le ciel et les astres sont animés. Cette croyance est même 
très-ancienne chez eux ; car Philon l'avait empruntée de Platon, 
dont il faisait sa principale étude. Il disait nettement que les 
astres étaient des créatures intelligentes qui n'avaient jamais fait 
de mal, et qui étaient incapables d'en faire. 11 ajoutait qu'ils 
ont un mouvement circulaire, parce que c'est le plus parfait, et 
celui qui convient le mieux aux âmes et aux substances intelli- 
gentes. 

Sentiments des Juifs sur les anges et sur les démons, sur 
Vâme et sur le jyremier Jiomme. I. Les hommes se plaisent à 
raisonner beaucoup sur ce qu'ils connaissent le moins. On connaît 
peu la nature de l'âme ; on connaît encore moins celle des 
anges; on ne peut savoir que par la révélation leur création et 
leur existence. Les écrivains sacrés qu'on suppose inspirés ont 
été timides et sobres sur cette matière. Que de raisons pour 
imposer silence à l'homme, et donner des bornes à sa témérité! 
Cependant il y a peu de sujets sur lesquels on ait autant rai- 
sonné que sur les anges; le peuple curieux consulte ses 
docteurs : ces derniers ne veulent pas laisser soupçonner qu'ils 
ignorent ce qui se passe dans le ciel, ni se borner aux lumières 
que Moïse a laissées. Ce serait se dégrader du doctorat que 



JUIFS. 387 

d'ignorer quelque chose, et se remettre au rang du simple 
peuple qui peut lire Moïse, et qui n'interroge les théologiens 
que sur ce que l'Ecriture ne dit pas. Avouer son ignorance dans 
une matière obscure, ce serait un acte de modestie, qui n'est 
pas permis à ceux qui se mêlent d'enseigner. On ne pense pas 
qu'on s'égare volontairement, puisqu'on veut donner aux anges 
des attributs et des perfections sans les connaître, et sans en 
avoir même aucune idée. 

Gomme Moïse ne s'explique point sur le temps auquel les 
anges furent créés, on supplée à son silence par des conjec- 
tures. Quelques-uns croient que Dieu forma les anges le second 
jour de la création. Il y a des docteurs qui assurent qu'ayant 
été appelés au conseil de Dieu sur la production de l'homme, 
ils se partagèrent en opinions différentes. L'un approuvait sa 
création, et l'autre la rejetait, parce qu'il prévoyait qu'Adam 
pécherait par complaisance pour sa femme ; mais Dieu fit taire 
ces anges ennemis des hommes, et le créa avant qu'ils s'en 
fussent aperçus : ce qui rendit leurs murmures inutiles ; et il 
les avertit qu'ils pécheraient aussi en devenant amoureux des 
filles des hommes. Les autres soutiennent que les anges ne 
furent créés que le cinquième jour. Un troisième parti veut que 
Dieu les produise tous les jours, et qu'ils sortent d'un fleuve 
qu'on appelle Dinor: enfin quelques-uns donnent aux anges le 
pouvoir de s'entre-créer les uns les autres ; et c'est ainsi que 
l'ange Gabriel a été créé par Michel, qui est au-dessus de lui. 

IL 11 ne faut pas faire une hérésie aux Juifs de ce qu'ils 
enseignent sur la nature des anges. Les docteurs éclairés recon- 
naissent que ce sont des substances purement spirituelles, 
entièrement dégagées de la matière; et^ils admettent une figure 
dans tous les passages de l'Ecriture qui les représentent sous 
des idées corporelles, parce que les anges revêtent souvent la 
figure du feu, d'un homme ou d'une femme. 

Il y a pourtant quelques rabbins plus grossiers, lesquels, ne 
pouvant digérer ce que l'Écriture dit des anges, qui les repré- 
sente sous la figure d'un bœuf, d'un chariot de feu ou avec des 
ailes, enseignent qu'il y a un second ordre d'anges, qu'on 
appelle les anges du tninistcre, lesquels ont des corps subtils 
comme le feu. Ils font plus, ils croient qu'il y a différence de 
sexe entre les anges, dont les uns donnent et les autres reçoivent. 



388 JUIFS. 

Philon, Juif, avait commencé à donner trop aux anges, en 
les regardant comme les colonnes sur lesquelles cet univers est 
appuyé. On l'a suivi, et on a cru non-seulement que chaque 
nation avait son ange particulier, qui s'intéressait fortement 
pour elle, mais qu'il y en avait qui présidaient sur chaque 
chose. Azariel préside sur l'eau; Gazardia, sur l'Orient, afin 
d'avoir soin que le soleil se lève; et Nékid, sur le pain et les 
aliments. Ils ont des anges qui président sur chaque planète, 
sur chaque mois de l'année et sur les heures du jour. Les Juifs 
croient aussi que chaque homme a deux anges, l'un bon, qui le 
garde, l'autre mauvais, qui examine ses actions. Si le jour du 
sabbat, au retour de la synagogue, les deux anges trouvent le 
lit fait, la table dressée, les chandelles allumées, le bon ange 
s'en réjouit, et dit: Dieu veuille qu'au prochain sabbat les choses 
soient en aussi bon ordre ! et le mauvais ange est obligé de 
répondre amen. S'il y a du désordre dans la maison, le mauvais 
ange à son tour souhaite que la môme chose arrive au prochain 
sabbat, et le bon ange répond amen. 

La théologie des Juifs ne s'arrête pas là. Maïmonides, qui 
avait fort étudié Aristote, soutenait que ce philosophe n'avait 
rien dit qui fût contraire à la loi, excepté qu'il croyait que les 
intelligences étaient éternelles, et que Dieu ne les avait point 
produites. En suivant les principes des anciens philosophes, il 
disait qu'il y a une sphère supérieure à toutes les autres, qui 
leur communique le mouvement. Il remarque que plusieurs 
docteurs de sa nation croyaient, avec Pythagore, que les cieux 
et les étoiles formaient en se mouvant un son harmonieux, qu'on 
ne pouvait entendre à cause de l'éloignement; mais qu'on ne 
pouvait pas en douter, puisque nos corps ne peuvent se mouvoir 
sans faire du bruit, quoiqu'ils soient beaucoup plus petits que 
les orbes célestes. Il paraît rejeter cette opinion ; je ne sais 
même s'il n'a pas tort de l'attribuer aux docteurs; en effet, les 
rabbins disent qu'il y a trois choses dont le son passe d'un bout 
du monde à l'autre : la voix du peuple romain, celle de la sphère 
du soleil, et de l'âme qui quitte le monde. 

Quoi qu'il en soit, Maïmonides dit non-seulement que toutes 
ces sphères sont mues et gouvernées par des anges ; mais il 
prétend que ce sont véritablement des anges, il leur donne la 
connaissance et la volonté par laquelle ils exercent leurs opéra- 



JUIFS. 389 

tions; il remarque que le titre cVange et de messager signifie la 
même chose. On peut donc dire que les intelligences, les sphères 
et les éléments qui exécutent la volonté de Dieu, sont des anges, 
et doivent porter ce nom. 

III. On donne trois origines différentes aux démons. 1° On 
soutient quelquefois que Dieu les a créés le même jour qu'il 
créa les enfers pour leur servir de domicile. Il les forma spiri- 
tuels, parce qu'il n'eut pas le loisir de leur donner des corps. 
La fête du sabbat commençait au moment de leur création, et 
Dieu fut obligé d'interrompre son ouvrage, afin de ne pas violer 
le repos de la fête. 2» Les autres disent qu'Adam ayant été 
longtemps sans connaître sa femme, l'ange Schamaël, touché de 
sa beauté, s'unit avec elle, et elle conçut et enfanta les démons. 
Ils soutiennent aussi qu'Adam, dont ils font une espèce de 
scélérat, fut le père des esprits malins. 

On compte ailleurs, car il y a là-dessus une grande diversité 
d'opinions, quatre mères des diables, dont l'une est Nahama, 
sœur de Tubalin, belle comme les anges, auxquels elle s'aban- 
donna ; elle vit encore, et elle entre subtilement dans le lit des 
hommes endormis, et les oblige de se souiller avec elle: l'autre 
est Lilith, dont l'histoire est fameuse chez les Juifs. Enfin il y a 
des docteurs qui croient que les anges, créés dans un état 
d'innocence, en sont déchus par jalousie pour l'homme, et par 
leur révolte contre Dieu : ce qui s'accorde mieux avec le récit 
de Moïse. 

IV. Les Juifs croient que les démons ont été créés mâles et 
femelles, et que de leur conjonction il en a pu naître d'autres. 
Ils disent encore que les âmes des damnés se changent pour 
quelque temps en démons pour aller tourmenter les hommes, 
visiter leur tombeau, voir les vers qui rongent leurs cadavres, 
ce qui les afflige, et ensuite s'en retournent aux enfers. 

Ces démons ont trois avantages qui leur sont communs avec 
les anges. Ils ont des ailes comme eux; ils volent comme eux 
d'un bout du monde à l'autre; enfin ils savent l'avenir. Ils ont 
trois imperfections qui leur sont communes avec les hommes; 
car ils sont obligés de manger et de boire; ils engendrent et 
multiplient, et enfin ils meurent comme nous. 

Y. Dieu, s'entretenant avec les anges, vit naître une dispute 
entre eux à cause de l'homme. La jalousie les avait saisis; ils 



390 JUIFS. 

soutinrent à Dieu que l'Iiomme n'était que vanité, et qu'il avait 
tort de lui donner un si grand empire. Dieu soutint l'excellence 
de son ouvrage par deux raisons : l'une que l'homme le loue- 
rait sur la terre, comme les anges le louaient dans le ciel. Secon- 
dement, il demanda à ces anges si fiers s'ils savaient les noms 
de toutes les créatures; ils avouèrent leur ignorance, qui fut 
d'autant plus honteuse, qu'Adam ayant paru aussitôt, il les 
récita sans y manquer. Schamaël, qui était le chef de cette 
assemblée céleste, perdit patience : il descendit sur la terre, et 
ayant remarqué que le serpent était le plus subtil de tous les 
animaux, il s'en servit pour séduire Eve. 

C'est ainsi que les Juifs rapportent la chute des anges ; et 
de leur récit, il paraît qu'il y avait un chef des anges avant leur 
apostasie, et que le chef s'appelait Schamaël. En cela ils ne 
s'éloignent pas beaucoup des Chrétiens, car une partie des saints 
Pères ont regardé le diable avant sa chute comme le prince de 
tous les anges. 

VI. Moïse dit que les fils de Dieu, voyant que les filles des 
hommes étaient belles, se souillèrent avec elles. Philon, Juif, 
a substitué les anges aux fils de Dieu; et il remarque que Moïse 
a donné le titre d'anges à ceux que les philosophes appellent 
génies. Enoch a rapporté, non-seulement la chute des anges avec 
les femmes, mais il en développe toutes les circonstances ; il 
nomme les vingt anges qui firent complot de se marier; ils pri- 
rent des femmes en l'an 1170 du monde, et de ce mariage 
naquirent les géants. Ces démons enseignèrent ensuite aux 
hommes les arts et les sciences. Azaël apprit aux garçons à faire 
des armes et aux filles à se farder; Sémiréas leur apprit la colère 
et la violence; Pharmarus fut le docteur de la magie : ces leçons, 
reçues avec avidité des hommes et des femmes, causèrent un 
désordre affreux. Quatre anges persévérants se présentèrent 
devant le trône de Dieu, et lui remontrèrent le désordre que les 
géants causaient : Les esprits des âmes des Jiommes morts crient^ 
et leurs soupirs montent jusqu'à la porte du ciel, sans pouvoir 
parvenir jusqu'à toi, à cause des injustices qui se font sur la 
terre. Tu vois cela, et tu ne nous apprends point ce qu'il faut 
faire. 

Vil. La remontrance eut pourtant son effet. Dieu ordonna à 
Uriel « d'aller avertir le fils de Lamech, qui était Noé, qu'il 



JUIFS. 391 

serait garanti de la mort ctcrndlcment. 11 commanda à Raphaël 
de saisir Exaël, l'un des anges rebelles, de le jeter, lie pieds et 
mains, dans les ténèbres', d'ouvrir le désert qui est dans un autre 
désert, et de le jeter là; de mettre sur lui des pierres aiguës, 
et d'empêcher qu'il ne vît la lumière, jusqu'à ce qu'on le jette 
dans l'embrasement de feu au jour du jugement. L'ange Gabriel 
fut chargé de mettre aux mains les géants afin qu'ils s'entre- 
tuassent; et Michaël devait prendre Sémiréas et tous les anges 
mariés, afin que quand ils auraient vu périr les géants, et tous 
leurs enfants, on les liât pendant soixante et dix générations 
dans les cachots de la terre, jusqu'au jour de l'accomplisse- 
ment de toutes choses, et du jugement; jour où ils devaient 
être jetés dans un abîme de feu et de tourments éternels. » 

\I11. Un rabbin moderne {Menasse), qui avait fort étudié les 
Anciens, assure que la préexistence des âmes est un sentiment 
généralement reçu chez les docteurs juifs. Ils soutiennent 
qu'elles furent toutes formées dès le premier jour de la créa- 
tion, et qu'elles se trouvèrent toutes dans le jardin d'Éden. Dieu 
leur parlait quand il dit : Faisons Vliomme; il les unit aux corps 
à proportion qu'il s'en forme quelqu'un. Us appuient cette pen- 
sée sur ce que Dieu dit dans Isaïe : J\ii fait les âmes. 11 ne se 
servirait pas d'un temps passé, s'il en créait encore tous les 
jours un grand nombre; l'ouvrage doit être achevé depuis long- 
temps, puisque Dieu dit : J'ai fait. 

IX. Ces âmes jouissent d'un grand bonheur dans le ciel, en 
attendant qu'elles puissent être unies aux corps. Cependant 
elles peuvent mériter quelque chose par leur conduite; et c'est 
là une des raisons qui fait la grande différence des mariages, 
dont les uns sont heureux et les autres mauvais, parce que Dieu 
envoie les âmes selon leurs mérites. Elles ont été créées doubles, 
afin qu'il y eût une âme pour le mari et une autre pour la 
femme. Lorsque ces âmes qui ont été faites l'une pour l'autre, 
se trouvent unies sur la terre, leur condition est infailliblement 
heureuse, et le mariage tranquille. Mais Dieu, pour punir les 
âmes qui n'ont pas répondu à l'excellence de leur origine, 
sépare celles qui avaient été faites l'une pour l'autre, et alors 
il est impossible qu'il n'arrive de la division et du désordre. 
Origène n'avait pas adopté ce dernier article de la théologie 
judaïque, mais il suivait les deux premiers; car il croyait que 



392 JUIFS. 

les âmes avaient préexisté, et que Dieu les unissait aux corps 
célestes ou terrestres, grossiers ou subtils, à proportion de ce 
qu'elles avaient fait clans le ciel, et personne n'ignore qu'Ori- 
gène a eu beaucoup de disciples et d'approbateurs chez les 
Chrétiens. 

X. Les âmes sortirent pures de la main de Dieu. On récite 
encore aujourd'hui une prière qu'on attribue aux docteurs de 
la grande synagogue, dans laquelle on lit : O Dieu! l'âme que 
tu m'as donnée est pure, tu l'as créée, tu Vas formée^ tu l'as 
inspirée^ tu la conserves au dedans de moi, tu la reprendras 
lorsqu'elle s'envolera^ et tu me la rendras au temps que tu as 
marqué. 

On trouve dans cette prière tout ce qui regarde l'âme; car 
voici comment le rabbin Menasse l'a commentée : L'âme que tu 
mas donnée est pure, pour apprendre que c'est une substance 
spirituelle, subtile qui a été formée d'une matière pure et nette. 
Tu l'as créée, c'est-à-dire au commencement du monde, avec 
les autres âmes. Tu l'as formée, parce que notre âme est un 
corps spirituel, composé d'une matière céleste et insensible; et 
les Cabalistes ajoutent qu'elle s'unit au corps pour recevoir la 
peine ou la récompense de ce qu'elle a fait. Tu l'as inspirée, 
c'est-à-dire tu Tas unie à mon corps sans l'intervention des 
corps célestes, qui inlluent ordinairement dans les âmes végé- 
tatives et sensitives. Tu la conserves, parce que Dieu est la 
garde des hommes. Tu la reprendras, ce qui prouve qu'elle est 
immortelle. Tu me la rendras, ce qui nous assure de la vérité 
de la résurrection. 

XI. Les Talmudistes débitent une infinité de fables sur le 
chapitre d'Adam et de sa création. Ils comptent les douze heures 
du jour auquel il fut créé, et ils n'en laissent aucune qui soit 
vide. A la première heure, Dieu assembla la poudre dont il 
devait le composer, et il devint un embryon. A la seconde, il 
se tint sur ses pieds. A la quatrième, il donna les noms aux 
animaux. La septième fut employée au mariage d'Eve, que Dieu 
lui amena comme un paranymphe, après l'avoir frisée. A dix 
heures Adam pécha; on le jugea aussitôt, et à douze heures il 
sentait déjà la peine et les sueurs du travail. 

xn. Dieu l'avait fait si grand qu'il remplissait le monde, ou 
du moins il touchait le ciel. Les anges, étonnés, en murmurèrent, 



JUIFS. 393 

et dirent à Dieu qu'il y avait deux êtres souverains, l'un au 
ciel et l'autre sur la terre. Dieu, averti de la faute qu'il avait 
faite, appuya la main sur la tête d'Adam, et le réduisit à une 
nature de mille coudées; mais en donnant au premier homme 
cette grandeur immense, ils ont voulu seulement dire qu'il 
connaissait tous les secrets de la nature, et que cette science 
diminua considérablement par le péché; ce qui est orthodoxe. 
Ils ajoutent que Dieu l'avait fait d'abord double, comme les 
païens nous représentent Janus à deux fronts ; c'est pourquoi 
on n'eut besoin que de donner un coup de hache pour partager 
ces deux corps; et cela est clairement expliqué par le Prophète, 
qui assure que Dieu l'a formé par devant et par derrière : et 
comme Moïse dit aussi que Dieu le forma mâle et femelle, on 
conclut que le premier homme était hermaphrodite. 

XIII. Sans nous arrêter à toutes ces visions qu'on multiplie- 
rait à l'infini, les docteurs soutiennent : 1° qu'Adam fut créé 
dans un état de perfection; car s'il était venu au monde comme 
un enfant, il aurait eu besoin de nourrice et de précepteur. 
2° C'était une créature subtile : la matière de son corps était 
si délicate et si fine, qu'il approchait de la nature des anges, 
et son entendement était aussi parfait que celui d'un homme le 
peut être. Il avait une connaissance de Dieu et de tous les objets 
spirituels sans l'avoir jamais apprise, il lui suffisait d'y penser; 
c'est pourquoi on l'appelait fils de Dieu. Il n'ignorait pas 
même le nom de Dieu; car Adam ayant donné le nom à tous les 
animaux. Dieu lui demanda: Quel est mou nom? et Adam répon- 
dit : Jéhovah! cesl toi qui es; et c'est à cela que Dieu fait allu- 
sion dans le prophète Isaïe, lorsqu'il dit : Je suis celui qui suis, 
cest là mon nom ,• c'est-à-dire, le nain qu'Adam m'a donné et 
que fai pris. 

XIV. Ils ne conviennent pas que la femme fût aussi parfaite 
que l'homme, parce que Dieu ne l'avait formée que pour lui 
être une aide. Ils ne sont pas même persuadés que Dieu l'eût 
faite à son image. Un théologien chrétien (Lambert Danœus, in 
Antiquitatihus, page 42) a adopté ce sentiment en l'adoucissant; 
car il enseigne que l'image de Dieu était beaucoup plus vive dans 
l'homme que dans la femme; c'est pourquoi elle eut besoin 
que son mari lui servît de précepteur, et lui apprît l'ordre de 
Dieu, au lieu qu'Adam l'avait reçu immédiatement de sa bouche. 



3<dk JUIFS. 

XV. Les docteurs croient aussi que l'homme fait à l'image 
de Dieu était circoncis; mais ils ne prennent pas garde que, 
pour relever l'excellence d'une cérémonie, ils font un Dieu cor- 
porel. Adam se plongea d'abord dans une débauche affreuse, 
en s'accouplant avec des bêtes, sans pouvoir assouvir sa convoi- 
tise, jusqu'à ce qu'il s'unît à Eve. D'autres disent au contraire 
qu'Eve était le fruit défendu auquel il ne pouvait toucher sans 
crime; mais emporté par la tentation que causait la beauté 
extraordinaire de cette femme, il pécha. Ils ne veulent point que 
Caïn soit sorti d'Adam, parce qu'il était né du serpent qui avait 
tenté Eve. 11 fut si affligé de la mort d'Abel, qu'il demeura cent 
trente ans sans connaître sa femme, et ce fut alors qu'il com- 
mença à faire des enfants à son image et ressemblance. On lui 
reproche son apostasie, qui alla jusqu'à faire revenir la peau du 
prépuce, afin d'effacer l'image de Dieu. Adam, après avoir rompu 
cette alliance, se repentit; il maltraita son corps l'espace de 
sept semaines dans le fleuve Géhon, et ce pauvre corps fut telle- 
ment sacrifié qu'il devint percé comme un crible. On dit qu'il y 
a des mystères renfermés dans toutes ces histoires, comme en 
effet il faut nécessairement qu'il y en ait quelques-uns; mais il 
faudrait avoir beaucoup de temps et d'esprit pour les dévelop- 
per tous. Remarquons seulement que ceux qui donnent des 
règles sur l'usage des métaphores, et qui prétendent qu'on ne 
s'en sert jamais que lorsqu'on y a préparé ses lecteurs, et qu'on 
est assuré qu'ils lisent dans l'esprit ce qu'on pense, connaissent 
peu le génie des Orientaux, et que leurs règles se trouveraient 
ici beaucoup trop courtes. 

XVI. On accuse les Juifs d'appuyer les systèmes des Pré- 
adamites qu'on a développés dans ces derniers siècles avec 
beaucoup de subtilité; mais il est certain qu'ils croient qu'Adam 
est le premier de tous les hommes. Sangarius donne Jambuscha 
pour précepteur à Adam ; mais il ne rapporte ni son sentiment, 
ni celui de sa nation. Il a suivi plutôt les imaginations des 
Indiens et de quelques barbares, qui contaient que trois hommes 
nommés Jambuscha, Zagtilh et Boan ont vécu avant Adam, et 
que le premier avait été son précepteur. C'est en vain qu'on se 
sert de l'autorité de Maimonides, un des plus sages docteurs 
des Juifs; car il rapporte qu'Adam est le premier de tous les 
hommes qui soit né par une génération ordinaire; il attribue